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« Mousquetaires et misérables » : la scène du peuple

Les Trois Mousquetaires et Les Misérables : deux œuvres populaires dans le monde entier, dont Évelyne Pieiller déploie le programme romantique « jusqu’au bout » !

C’est le point de départ de la réflexion à la fois historique – voire érudite – et politique de l’autrice. Pieiller les relie en effet à la fois à l’itinéraire de chacun des auteurs et aux événements historiques qu’ils traversent sur lesquels ils se positionnent. Mais elle ne cherche pas à faire coïncider l’homme et l’œuvre, celle-ci portant plus loin, souvent, que la conscience de celui-là. De ce fait ces deux ouvrages, affadis par les versions « pour enfants » (réduites), par des adaptations au cinéma sans ressort, deviennent chez Pieiller des expressions déplacées (Dumas) ou explicites (Hugo) d’utopies révolutionnaires défaites.

Dumas, fils d’un esclave devenu général, qui s’est opposé à Bonaparte pendant la campagne d’Égypte, s’est engagé en 1830 dans le soulèvement contre Charles X, contre la monarchie rétablie en France après la défaite napoléonienne, après que Bonaparte eut lui-même trahi la Révolution par son coup d’État du 18 Brumaire. Plus tard, Dumas ira se battre aux côtés de Garibaldi contre l’envahisseur français du Royaume des Deux-Siciles. L’idéal de fraternité et d’égalité de 1789, il les déplace dans son groupe de mousquetaires du temps de Louis XIII.

Un idéal qui correspond à la notion de peuple qu’a inventée la Révolution et qui n’a cessé d’être combattue par les tenants de l’ancien-régime et par les royalistes masqués en républicains comme Adolphe Thiers, MacMahon et les autres. Dumas écrit son roman « porté par le souvenir de 1830 et des insurrections des années suivantes ». Il « n’est pas “réaliste”, ne donne pas dans le message dénonciateur, mais offre une légende habitable ».

Hugo, lui, en 1830 est royaliste. Fils, lui aussi, d’un général, mais qui passe sans états d’âme de la Révolution à l’Empire puis à Louis XVIII. Hugo veut être pair de France et le deviendra sous Louis-Philippe. Il fait carrière. Il prêche la modération, craint le « mauvais peuple », la populace et exalte un « bon peuple » moral et obéissant, tout en soutenant le combat national des Polonais et en condamnant la peine de mort – d’abord ambigûment (Claude Gueux)

Hugo le conservateur

En février 1848 il est plus conservateur que l’ondoyant Lamartine à la tête du gouvernement provisoire. La République, d’accord, mais pas tout de suite... Ne parlons pas de juin 1848 et de l’effroi que cause la révolte ouvrière et la revendication d’une république sociale, de l’assentiment des «élites» aux massacres de masse.

Cependant Hugo observe, il note (Choses vues) et s’émeut des répressions aveugles. Comme George Sand, socialiste saint-simonienne à la tête de la Cause du Peuple. En face, Flaubert le rentier ricane. Il n’en transcrit pas moins l’événement avec acuité dans L’Éducation sentimentale. Mais sans se mouiller.

Avec le coup d'État du neveu de Bonaparte, Hugo rompt et s’exile. Il s’engage cette fois du côté du peuple qui n’est plus bon ou mauvais, qui est le peuple, y compris la canaille, les ré- prouvés, les exclus, les vaincus. Il avait entrepris Les Misérables vers 1845 face au succès des Mystères de Paris d’Eugène Sue (1842), feuilleton qui secoue le monde littéraire et institue le genre mêlant le roman historique (que Walter Scott a lancé en Grande-Bretagne) et certaines préoccupations sociales attachées aux réprouvés.

Romantisme combatif

Dans Les Misérables, les personnages seront bagnards, voyous, prostituées, artisans et ouvriers quand le livre prend vraiment sa physionomie au cours de l’exil de Hugo. Il déploie, dit Pieiller, le programme romantique « jusqu’au bout ».

Hugo s’engagera cette fois du côté du peuple, qui n’est plus bon ou mauvais, mais qui est le peuple, y compris la canaille. On sent bien que le système de lecture de l’auteure diffère d’un livre à l’autre: Dumas comme personne et comme mémorialiste l’emporte sur son roman dont le propos politique est métaphorique  : il vise à la gaîté « inconsolable et têtue », à « des désirs d’embellissement collectif ».

« Les Trois Mousquetaires ne représente pas “le peuple”, mais ce qui l’anime quand il se soulève, la force de désobéissance devant la force du puissant, le parti pris de l’idéal contre l’accueil de la résignation. »

L’œuvre de Hugo, vingt ans plus tard, emmène son auteur plus loin qu’il ne le voudrait sans doute. En tout cas donne au peuple son autre scène. Paul Lafargue écrivait que « toute sa vie [Hugo] fut condamné à dire et à écrire le contraire de ce qu’il pensait et ressentait » (La Légende de Victor Hugo, 1885). Mousquetaires et Misérables transcrivent un romantisme combatif qui se fera désespéré avec Baudelaire; celui-ci a vécu 1848 (il fonde le Salut public), mais il vit sous le Second Empire, tombeau de la République sociale et tombeau du rôle politique du poète. Dumas avait bataillé avec Proudhon à ce sujet, ce dernier niant qu’il en eût un.

Mondialisation en marche

Lamartine à la tête du gouvernement, Hugo à la Chambre, même un Tocqueville conservateur lucide, c’est terminé : place aux guerres coloniales, aux grands magasins, aux grandes banques, aux grands travaux, on entre dans la phase impérialiste du capitalisme (capital financier, mondialisation). Paris s’éclaire au gaz, on crée des trottoirs et les terrasses de restaurants accueillent bourgeois et petits-bourgeois que choquent la seule vue des pauvres: il faut les éloigner. Déclassement du poète dont l’auréole tombe dans la gadoue disent, chacun à leur façon, Marx-Engels et Baudelaire : « La bourgeoisie a dépouillé de leur sainte auréole toutes les activités jusqu’alors vénérables. Elle a changé en salarié à ses gages le médecin, le juriste, le poète, l’homme de science » (Le Manifeste du parti communiste) ; « Perte d’auréole » (Petits poèmes en prose)… Pieiller « saute » par-dessus la Commune de 1871 et le début d’organisation du mouvement ouvrier – avec le ralliement d’un Vallès, d’un Courbet aux insurgés – pour évoquer un « sur- saut » littéraire incarné par « l’élégant récidiviste » Arsène Lupin. Toujours le feuilleton. Au contraire de Sherlock Holmes, qui est du côté de l’ordre, Lupin c’est le criminel qui ne vole que les riches, inspiré de toute évidence par l’anarchiste Marius Jacob et sa bande (Les Travailleurs de la nuit), des illégalistes pacifistes. On est en 1905. Il y a eu Darien (Le Voleur, 1897), Ravachol, Auguste Vaillant, quelques bombes sur des chefs d’État, en parallèle avec l’essor du mouvement syndical et des luttes sociales qui vont conduire aux partis et aux mouvements révolutionnaires des années 1910-1960. Une littérature les accompagne. Ne seraient-ce que La Vague rouge, roman de mœurs révolutionnaires. Les syndicats et l’antimilitarisme de Jean-Rosny Rosny-aîné en 1910, puis les romans prolétariens de Henry Poulaille ou Louis Guilloux.

Puis... Mais ceci est une autre histoire.

François Albera

Texte paru dans Voix populaire, octobre 2022, n° 7, p. 32-33.