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Nadejda Kroupskaïa et le versant éducatif de la révolution

Réduire Nadejda Kroupskaïa à « la compagne de Lénine », pour faire partie de la tradition, n’en est pas moins une ineptie. Préfacé par Laurence De Cock, un livre vient de paraître, De l’éducation en temps de révolution, qui aide à rétablir son importance majeure dans un aspect méconnu de la révolution d’Octobre.

« Kroupskaïa… », vous voulez dire la compagne de Lénine ? Oui celle-là même. Qui fut la seule à s’opposer à la décision de ne pas diffuser le « testament de Lénine » où il demandait de retirer ses responsabilités à Staline ! Celle aussi qui a écrit contre l’idée même d’enseigner « le léninisme » à l’école, où, pour les enfants, « le léninisme devient… un mot creux, vide de sens ». Alors que, dit-elle, « seul celui qui comprendra de lui-même la vie des masses, vivra de leurs seuls intérêts, de leurs chagrins et de leurs joies ; qui aidera à les éveiller et à les organiser, saura raconter aux enfants ce qu’il y a de plus important sur Lénine ».

Mais évidemment, Kroupskaïa ne se laisse pas ramener au statut imposé de « compagne », un grand classique patriarcal. Elle fut une dirigeante révolutionnaire de premier plan,  et ce livre raconte sur quoi se fonde son itinéraire : « J’appris de bonne heure à haïr le joug national, et je compris aussi bientôt que les Juifs, les Polonais et les autres peuples n’étaient pas aussi mauvais que les Russes le disaient. […Et j’adhérais] au droit des peuples à vivre, à s’administrer à leur guise. » On apprend dans un article qu’elle consacre à Lénine que cette question fut à la racine aussi de l’engagement de ce dernier. Bien plus tard, la préoccupation ne l’a pas quittée, quand elle rédige un article intitulé « Nos enfants ont besoin d’un livre qui fasse d’eux d’authentiques internationalistes » !

Mais ce qu’on connaît encore moins c’est qu’elle eût la responsabilité d’un immense chantier scolaire et pédagogique, « l’école unique du travail » après Octobre 17. Et qu’elle avait élaboré bien avant une pensée éducative propre.

Une excellente préface de l’historienne (et spécialiste des questions d’éducation) Laurence De Cock nous explique tout ceci et comment est né ce livre, regroupant des textes pour beaucoup peu ou pas connus. Une initiative bienvenue dans ces temps où le projet fondamental de la révolutionnaire, « une école pour toutes et tous » est sauvagement remis en cause de part le monde par les politiques néo-libérales.

Pour toutes n’est pas un vain mot, puisque, bien entendu pourrait-on dire, Kroupskaïa fut aussi une combattante des droits des femmes. Alors que la révolution s’installe, elle affirme que « l’éducation des jeunes filles [est] une des tâches principales du Komsomol [organisation de jeunesse soviétique] ». Et elle ajoute : « On ne saurait oublier que les komsomols doivent trouver à leur tête des jeunes filles. » Encore faut-il que ce soit possible.

De rappeler aussi un des effets majeurs de l’école qu’elle a promise, gratuite, mixte, obligatoire : « Aujourd’hui, les parents sont obligés d’envoyer tous leurs enfants à l’école. Pourtant, il faut toujours veiller à la stricte application de cette loi : que les fillettes ne soient pas […] gênées dans leurs étude par un travail ménager excessif. » Et de rappeler : « Nos jeunes filles n’ignorent pas ces paroles de Lénine : “Chaque cuisinière doit savoir diriger l’État”. Et ce n’est pas chose facile, qui demande d’étudier et d’avoir des connaissances étendues. »

Cependant, l’apport spécifique et immense de Kroupskaïa est le grand chantier qu’elle a supervisé en lançant dès les débuts de 1918 cette dite « école unique du travail ». Ses réflexions se sont donc construites bien avant, dans ce grand courant qu’on appelle l’« école nouvelle », courant divers au demeurant où l’on compte Pestalozzi ou Freinet, mais aussi en référence à des auteurs comme Rousseau ou Tolstoï.

Les principes généraux d’abord donc, école gratuite, obligatoire de 7 à 17 ans, mixte, d’où est banni tout enseignement religieux. En effet, pour ce qui est des capitalistes, « il est rentable pour le gouvernement de maintenir le peuple dans l’ignorance ». Et donc, « parler d’éducation publique signifie que la société subvient aux besoins des enfants, qu’elle ne leur donne pas seulement les moyens de subsistance, mais veille aussi à ce qu’ils aient tout ce dont ils ont besoin pour se développer pleinement ». Mais aussi répondre à l’urgence, qui est d’alphabétiser le pays. Chose que Trotski considérera comme un des plus grands succès de la révolution.  Sous des formes diverses – dont des « écoles de liquidation » de l’analphabétisme –, tout le pays est mobilisé et, autant que faire se peut (on est en pleine guerre civile) se couvre de bibliothèques.

Pour en venir plus spécifiquement à l’école du travail, dans une tradition dont Marx fait partie, nous rappelle Laurence De Cock, « l’enseignement polytechnique [est envisagé] comme la condition d’un développement harmonieux de l’enfant qui alterne enseignement et travail productif » .

Mais Kroupskaïa va beaucoup plus loin : « Le système d’éducation doit devenir un instrument aux mains des masses, un outil de transformation sociale, politique, et économique. Il n’est ni le réceptacle de savoirs venus d’en haut (modèle purement scolastique) ni le petit laboratoire d’expériences d’une utopie communautaire. »

Pour cela, Laurence De Cock résume les choix quant à la nouvelle école : « Suppression des anciens programmes (chaque région et chaque école sera libre de développer ses propres programmes) ; suppression des notes, examens d’entrée et de sortie du système scolaire ; remplacement des directions d’école par des soviets ; interdiction des devoirs à la maison, des punitions  et de tout enseignement religieux [toutefois, les futures “républiques musulmanes” auront un statut à part], le verbe “apprendre” est remplacé par “traiter” ou “étudier”. Sont aussi privilégiés les travaux collectifs. » Ensuite, « l’élève est mis en situation d’investigation à partir d’une planification qui lui est propre » ;  puis « l’image de “ruche” revient souvent dans les témoignages ». Et pour les influences, « l’autre méthode est directement inspirée de Dewey : celle des “complexes”. Le principe est de connecter les matières pour comprendre un phénomène plus général et inhérent aux rapports sociaux et à la nature ». Enfin, « la nouvelle école développe également la pédagogie “de projet”, qui consiste à faire accomplir aux enfants des tâches collectives utiles à la communauté scolaire ».

Il faut y ajouter l’installation de voies spécifiques d’accès à l’université pour des prolétaires qui n’ont pas suivi le cursus classique.

Il est difficile de passer à côté des options humanistes et émancipatrices chez Kroupskaïa tant le thème revient dans ses articles : « Le système bourgeois efface les sentiments personnels des enfants. […] Les buts de la classe ouvrière font épanouir la personnalité de l’enfant, élargissent ses vues. […] Pour atteindre notre objectif, il ne faut donc pas négliger la culture de la créativité individuelle et l’harmonisation avec la nature de l’enfant, cette capacité à embrasser la réalité, ce penchant pour le concret, son libre-arbitre. […] Développer les forces physiques et intellectuelles de chaque enfant. […] Donner le meilleur de ce qui appartient à l’esprit humain. […] L’enfant sera éduqué simultanément aussi bien en vue du travail manuel que du travail intellectuel. […] L’école deviendra une communauté s’administrant elle-même. »

Pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïtés en la matière, la dirigeante bolchevik revient plusieurs fois sur une nécessaire différentiation « entre l’enseignement professionnel et l’enseignement polytechnique : […] l’élève acquerra non pas une profession aux limites étroites, qui, demain, pourra devenir inutile, mais de vastes connaissances polytechniques, une expérience générale. » Car « un pays où l’industrialisation connaît des cadences accélérées [a besoin…] d’élèves qui aient de la production une idée d’ensemble…Un élève ainsi formé saura s’adapter à toutes les modifications techniques ».

On peut bien entendu débattre de certains de ces principes sur le fond.

Par exemple, quand Kroupskaïa aborde l’autodidaxie, elle affirme : « Pour instruire avec succès, il est nécessaire de savoir ce qu’il faut lire, comment il faut le faire et de quelle manière organiser ses études. ». Mais si on fait le travail de définir ce plan d’étude, pourquoi ne pas le généraliser en programme pour toute une génération à un âge donné ? Sans doute parce que, pour elle, « si on se met à lire un livre portant sur une question à laquelle on n’a jamais réfléchi, qui ne nous touche en rien et qu’on ne saurait rattacher ni à nos connaissances ni à notre propre expérience de la vie, on ne profitera guère de cette lecture ».

Autrement dit, la question de la motivation. Mais par quel miracle tout le monde serait-il motivé par le même « plan d’étude » ? On touche là à une question fondamentale, celle de « la culture commune », dont Hannah Arendt estime qu’elle est la condition première de la démocratie. Si on suit ce chemin, alors la « motivation » ne peut pas être un donné mais doit se construire pour toutes et tous par des pratiques éducatives adaptées.

Cela se généralise à une autre question encore. Laurence de Cock souligne à quel point Kroupskaïa s’inspire de Dewey et, d’une manière générale, du pragmatisme nord-américain – William James, par exemple. Si elle est en ligne avec Marx quant à la nécessité à la fois d’une éducation au « manuel » et à l’« intellectuel » (même si ces catégories demanderaient à être discutées), sur ce point elle en est vraiment loin quand elle demande de « partir du concret ».

Car « le concret est concret parce qu’il est le rassemblement de multiples déterminations, donc unité de la diversité », dit Marx dans l'introduction de sa Contribution à la critique de l’économie politique. Penons un exemple. Quoi de plus concret que d’ouvrir un robinet et de profiter de l’eau qui coule ? Pourtant pour en rendre compte il faudrait expliquer comment elle est captée, canalisée, purifiée – là, c’est la chimie et la biologie qui sont convoquées ;  et auparavant quel est le cycle de l’eau – ce qui suppose de convoquer la physique, entre autres les trois états de la matière, le fonctionnement des nuages (qu’on ne comprend bien que depuis le milieu du XXe siècle, sans compter la gravitation), le calcul des débits (avec les mathématiques), quelles est son historique (comment on faisait avant, mobilisation des connaissances historiques), le problème de sa rareté possible (mégabassines, réchauffement climatique dans certains de ses effets), plus des questions « économiques » (ici qui produit et est exploité), de gestion (par des « communs » ou pas), etc.

C’est bien d’ailleurs l’exemple d’un « complexe » au sens de Dewey. Mais les notions pour s’y attaquer ne sont disponibles qu’à la suite d’un long parcours (un « plan d’étude ») spécifique à chaque « discipline ». La spécificité de l’« étude scolaire » se présente ainsi sur au moins deux aspects. Qui définit la « culture commune » – puisque évidemment une infime part des savoirs humains sera scolarisé quoi qu’il en soit –, et quels chemins pour l’« étude ».

Mais ce débat est justement rendu possible (et c’est le grand mérite du livre de le rappeler) entre autres grâce à l’immense gain qu’on peut retirer d’une expérience de cette ampleur et de cette ambition.

Comme le rappelle la préfacière, le bilan de cette expérience éducative s’étendant sur près d’une décennie est évidemment complexe. À côté de succès incontestables – l’alphabétisation, la scolarisation des filles, etc. –, il y a des difficultés majeures avec les populations elles-mêmes – dont on peut avoir une image dans le cas des « républiques musulmanes » avec le film Le Premier Maître d’Andreï Kontchalovski (1965), antistalinien il est bon de le rappeler.

Avec les maîtres, en grande majorité attachés à la vieille école tsariste. Avec le dépérissement des soviets qui touche aussi les soviets éducatifs. Et évidemment jusqu’en 1921 avec la guerre civile. Il reste (c’est ce que montre aussi le film) une marche en avant pour des populations en grande majorité paysanne et une tentative hors du commun de mettre en adéquation le projet révolutionnaire et émancipateur avec une traduction ambitieuse de construction d’un système éducatif complet.

Que des écrits de Kroupskaïa sur ces thèmes soient enfin disponibles et regroupés dans un livre solidement préfacé est une excellente nouvelle.

Samy Johsua
Texte initialement paru le 11 mars 2024 dans le Club de Mediapart sous le titre « Nadejda Kroupskaïa et la révolution sur le versant éducatif ».