Au jour le jour

Persistance de Pierre Bourdieu (VII). Textes et contextes d’un mode spécifique d’engagement politique

Parue début 2002, quelques semaines après le décès de Pierre Bourdieu, la première édition de ce livre a été échafaudée à l’automne 1999. Si l’organisation thématique et chronologique comme le choix des textes, leurs présentations et l’iconographie sont le fait des éditeurs, ils furent pour l’essentiel approuvés par Pierre Bourdieu suivant le but initialement fixé : mettre au jour, par le seul fait d’une succession organisée, les soubassements politiques d’un travail qui ne s’est jamais coupé des cahots de l’histoire.

Vingt ans plus tard, la réception de l’œuvre de Pierre Bourdieu et la perception de son personnage public restent très contrastées. D’un côté, l’essentiel des résultats obtenus dans les principaux domaines traités par le sociologue et ses collaborateurs semble acquis au point de faire partie du paysage universitaire. Son œuvre est enseignée comme un classique dont le potentiel novateur peut, de ce fait, paraître neutralisé. Une telle situation ne va pas sans la prééminence d’un héritage marqué par l’orthodoxie académique d’une discipline dont les représentants semblent peu disposés à reconnaître la moindre légitimité aux engagements politiques du sociologue, parfois même chez les plus fidèles continuateurs. D’un autre côté, l’acrimonie dont Pierre Bourdieu a été l’objet, après sa disparition, en particulier dans les médias dominants – qui lui ont réservé une dose inhabituelle de « perfidie et de bassesse », comme l’a écrit le philosophe Jacques Bouveresse [1]–, ne s’est guère tarie, voire s’est accrue, mais désormais plutôt dans le monde des sciences sociales.

Si l’histoire de la réception de l’œuvre de Pierre Bourdieu n’est pas l’objet de ce livre, on peut citer au moins, entre autres (nombreux) exemples, la leçon de savoir-vivre et de civilité qui a été donnée au sociologue tout juste disparu sur le thème « La jalousie sociale est un vilain défaut [2] ». Du train où vont les choses, a remarqué Jacques Bouveresse, « le moment n’est pas très éloigné où l’on va expliquer aux exploités, aux pauvres et aux exclus qu’ils devraient apprendre à considérer leur propre condition et la situation du monde en général avec le regard conciliant et l’élégance des gens bien élevés ». Dans la même veine, certains universitaires ont pris leurs désirs pour des réalités en affirmant à leur tour l’« échec éclatant » de l’entreprise du sociologue. À ceux-là, Jacques Bouveresse avait déjà rétorqué que, contrairement à « Bourdieu, qui a fait magnifiquement tout ce qui dépendait de lui, ils montrent avant tout qu’ils sont bien décidés et même, fanatiquement décidés, à ne rien faire de ce qui dépendrait d’eux pour donner au monde dans lequel nous vivons au moins une petite chance de réussir à s’améliorer un peu [3] ».

On se ferait toutefois une fausse idée de la réception de l’œuvre de Pierre Bourdieu en n’évoquant que les contempteurs les plus tapageurs, demi-savants regroupés sous la bannière de la « neutralité axiologique » où l’on fait carrière en laissant le monde en l’état. Sur fond de silence académique plus ou moins bienveillant, les disciplines des sciences sociales comptent en effet encore des chercheurs pour qui « Pierre Bourdieu représente un paradigme, si ce n’est le paradigme, de la posture sociologique. Parce que c’est quelqu’un qui a compris la dureté du monde social et qui a essayé de la penser sans concessions, dans toutes ses implications, et qui s’est interrogé sur ce qu’on pouvait faire lorsqu’on savait cela, que le monde social, c’est essentiellement la contrainte sociale, mais qu’on ne se résigne pas à célébrer cet ordre du monde. Pierre Bourdieu a voulu changer le monde (et pas seulement l’arranger un peu) tout en sachant qu’il est gouverné par lois impitoyables [4] ». Le temps qui a passé n’a donc pas déformé pour tout le monde la perception de la manière dont Pierre Bourdieu a articulé, dans son œuvre et toute sa vie durant, les exigences du savant et les engagements de l’intellectuel.

On peut dater la confusion de décembre 1995, lorsque ses interventions publiques aux côtés des grévistes ont été l’objet de condamnations souvent virulentes, notamment de la part des journalistes et des intellectuels médiatiques dont il avait analysé le rôle dans la production de l’idéologie dominante. Il fut alors accusé de découvrir l’action politique « sur le tard », d’abuser de sa notoriété scientifique ou encore de revenir à des figures intellectuelles surannées. Ce qui semblait choquer avant tout, c’était le fait qu’un savant porte le fer de la critique dans le domaine politique : pourquoi ce « mandarin » descendait-il « dans la rue » ?

Les interventions du sociologue dans l’espace public datent pourtant de son entrée dans la vie intellectuelle, au début des années 1960 à propos de la guerre d’Algérie. Comme l’a noté Abdelmalek Sayad, c’est toute sa sociologie qui « garde la marque de cet apprentissage initial [5] ». Une réflexion constante sur les « conditions sociales de possibilité » de son engagement politique a dès lors incité Pierre Bourdieu à se démarquer aussi bien d’un scientisme donneur de leçons que d’un spontanéisme alors courant parmi les « intellectuels libres » [6]. Ses interventions révéleraient l’« intention mal intentionnée » de sa sociologie, opposée (comme il la définit lui-même) « aux prudences de la bienséance académique qui inclinent à la retraite vers les objets éprouvés » tout comme « aux fausses audaces de l’essayisme ou aux imprudences arrogantes du prophétisme » :

Écartant l’alternative dans laquelle s’enferment ceux qui préfèrent avoir tort avec Sartre que raison avec Aron, ou l’inverse, celle de l’humanisme décisoire qu’on tient pour générosité et de l’indifférence désenchantée qui se veut lucidité, elle vise à soumettre l’actualité, autant que c’est possible, aux exigences ordinaires de la connaissance scientifique. (1986 [7])

Ce parti d’intervenir dans le débat public implique une autre façon de « penser la politique ». Le sociologue entre en effet en conflit moins avec les professionnels de la politique qu’avec les professionnels de l’analyse politique et du discours demi-savant sur la chose publique – ceux qu’il avait qualifiés de « doxosophes » : journalistes « de haute volée » et intellectuels médiatiques entre autres essayistes. S’il faut, selon Pierre Bourdieu, rompre avec ces discours, c’est moins en raison de leurs éventuelles erreurs qu’à cause des lieux communs et des mystifications qu’ils introduisent dans le débat public.

Nous vivons immergés dans la politique. Nous baignons dans le flot immuable et changeant du bavardage quotidien sur les chances et les mérites comparés de candidats interchangeables. Nous n’avons pas besoin de lire les éditorialistes de quotidien ou d’hebdomadaire ou leurs ouvrages d’analyse qui fleurissent à la saison électorale et qui iront rejoindre les assortiments jaunis des bouquinistes, pâture des historiens des idées après un bref passage dans la liste des best-sellers : leurs auteurs nous offrent sur toutes les radios et sur toutes les télévisions des « idées » qui ne sont si faciles à recevoir que parce qu’il s’agit d’« idées reçues ». Tout peut se dire et se redire indéfiniment, puisqu’en fait il ne se dit jamais rien. Et nos débatteurs appointés qui se rencontrent à heure fixe pour discuter de la stratégie de tel homme politique, de l’image ou des silences de tel autre, disent la vérité de tout le jeu lorsqu’ils expriment l’espoir que leur interlocuteur ne sera pas d’accord, « pour qu’il puisse y avoir un débat ». Les propos sur la politique, comme les paroles en l’air sur la pluie et le beau temps, sont d’essence volatile, et l’oubli continué, qui évite d’en découvrir l’extraordinaire monotonie, est ce qui permet au jeu de continuer. (1988 [8])

Cette critique sociologique semble constituer un véritable « attentat contre les normes de la bienséance sociale », parce qu’elle transgresse « la frontière sacrée entre la culture et la politique, la pensée pure et la trivialité de l’agora  » [9] . Les obstacles à l’analyse sociologique sont en effet inscrits au cœur de l’objet politique, dans la mesure où les « faits » ne sont pas donnés mais pré-construits par toutes celles et ceux qui en définissent l’interprétation pour les orienter en fonction de leurs intérêts. L’illusion d’avoir affaire à des « problèmes d’actualité » immédiatement accessibles constitue le premier obstacle à franchir :

On ne peut songer à soumettre l’actualité à l’analyse scientifique si l’on n’a pas rompu avec l’illusion de tout comprendre d’emblée qui définit le rapport ordinaire à cette donnée immédiate de l’expérience sociale. La rupture réside dans le fait de constituer comme faisant question ce qui paraît hors de question, évidence, de cette évidence qui s’impose à l’indignation éthique, à la sympathie militante ou à la conviction rationnelle. (1986 [10])

Cette volonté de « politiser les choses en les scientificisant » et de « penser la politique sans penser politiquement » s’inscrit dans une perspective duale que Pierre Bourdieu a lui-même assumée. Pour autant, contrairement à Manet avant lui, Pierre Bourdieu ne s’est pas « dédoublé » : il n’y avait pas un « Bourdieu politique » et un « Bourdieu scientifique ». Et pour continuer la comparaison entre le sociologue lui-même et ses analyses du peintre, son habitus lui permettait d’intégrer les deux domaines, y compris « dans l’incohérence » : lorsqu’il trouvait un sujet « pour des raisons politiques », il le voyait aussitôt construit à travers ses principes sociologiques [11].

Un mode d’intervention politique spécifique se dégage ainsi de cet « œil sociologico-politique » : science sociale et action politique, loin de s’opposer, sont conçues comme les deux faces d’un même travail d’analyse, de décryptage et de critique de la réalité sociale pour aider à sa transformation.

La trajectoire illustrée ici montre comment la théorie sociologique de Pierre Bourdieu elle-même s’est enrichie de sa confrontation à des enjeux politiques et en particulier à la situation des plus dominés. On le voit avec l’évolution, entre les années 1970 et 1990, de sa conception de la domination symbolique : de simple dimension des pratiques, elle trouve son efficacité dans une adhésion des agents au fonctionnement des champs sociaux [12]. On ne peut pas non plus comprendre, dans les Méditations pascaliennes (1997), les développements relatifs au poids de l’illusio  et des luttes politiques si l’on ne voit pas qu’ils prennent source dans ses réflexions sur les « moyens modernes de communication » menées lors d’un enseignement transformé en « intervention » dans Sur la télévision (1996). Car c’est l’analyse de « ce microcosme qu’est le monde du journalisme » qui incite Pierre Bourdieu à voir l’efficacité des « instruments d’oppression symbolique » manipulés par les journalistes en tant que rouages de « mécanismes globaux au niveau des structures » [13]. Plus que tout autre champ de production culturelle, le champ journalistique est en effet soumis aux contraintes du champ économique, au point d’incarner un cas extrême de perte d’autonomie – ce que les analyses de Pierre Bourdieu n’ont cessé, depuis La Misère du monde  (1993), de mettre en évidence. De la même façon, c’est en réponse à la « régression » qui menace le champ scientifique sous l’emprise des « intérêts économiques » et des « séductions médiatiques » que Pierre Bourdieu revient, dans Science de la science et réflexivité (2001), sur l’histoire singulière de la raison et du travail collectif d’universalisation par laquelle se produisent et sont validées des vérités objectives [14].

Ce recueil, évidemment non exhaustif, n’a pas seulement pour but de regrouper de nombreux textes « politiques » ou « critiques » souvent peu accessibles ou inédits en français [15]. Il privilégie l’ordre chronologique, qui fait apparaître certaines continuités thématiques (comme l’éducation, les enquêtes d’opinion, l’autonomie des intellectuels et le journalisme), mais il intercale aussi des rappels historiques ou biographiques mêlés d’extraits qui relient les textes de l’époque aux retours de l’auteur sur leur contexte de production. Il donne ainsi une autre résonance aux diverses « prises de position normatives », souvent négligées, que Pierre Bourdieu a insérées au cœur de ses travaux considérés comme les plus « scientifiques » : à l’image de post-scriptum tels que « Pour une pédagogie rationnelle » (dans Les Héritiers en 1964 [16]), « Pour un corporatisme de l’universel » (à la fin des Règles de l’art en 1998 [17]), ou encore « Du champ national au champ international » (qui suit les analyses des Structures sociales de l’économie en 2000 [18]). Dans ce dernier, la critique de l’« internationale conservatrice » des dirigeants politiques et industriels de l’économie globale ne doit pas conduire, pour Pierre Bourdieu, à « désespérer » de l’engagement des mouvements sociaux dans une lutte internationale contre l’internationale du capital : « Il n’est sans doute pas déraisonnable d’attendre que les effets de la politique d’une petite oligarchie attentive à ses seuls intérêts économiques à court terme puissent favoriser l’émergence progressive de forces politiques, elles aussi mondiales, capables d’imposer peu à peu la création d’instances transnationales chargées de contrôler les forces économiques dominantes et de les subordonner à des fins réellement universelles [19]. »

Dans cette perspective, ce recueil entend réaliser une mise en situation inédite : il invite à la lecture d’une œuvre souvent neutralisée (ou rendue inaccessible) par ses conditions académiques de réception ; il rassemble des textes de circonstance, des entretiens et des analyses menées sur le moment – autant d’écrits qui pourraient être considérés comme mineurs mais qui se retrouvent parfois dans les livres sous une forme plus élaborée. Les étapes de l’itinéraire du sociologue révèlent une véritable cohérence dans l’articulation entre recherche scientifique et engagement politique : ce travail de conversion des pulsions sociales en impulsions critiques qui donne à la sociologie cette portée ou cette utilité sans laquelle, comme disait Durkheim, elle « ne vaudrait pas une heure de peine » ; mais aussi la vigilance par laquelle la science sociale peut aider à rompre avec les problèmes politiques et sociaux banalisés par l’« actualité » en les éclairant sous un jour nouveau.

Le temps est venu de dépasser la vieille alternative de l’utopisme et du sociologisme pour proposer des utopies sociologiquement fondées. Pour cela, il faudrait que les spécialistes des sciences sociales parviennent à faire sauter collectivement les censures qu’ils se croient en devoir de s’imposer au nom d’une idée mutilée de la scientificité. […] Les sciences sociales ont payé leur accès (d’ailleurs toujours contesté) au statut de sciences d’un formidable renoncement : par une autocensure qui constitue une véritable automutilation, les sociologues – et moi le premier, qui ai souvent dénoncé la tentation du prophétisme et de la philosophie sociale – s’imposent de refuser, comme des manquements à la morale scientifique propres à discréditer leur auteur, toutes les tentatives pour proposer une représentation idéale et globale du monde social. (1990 [20])

Thierry Discepolo & Franck Poupeau

Introduction générale à Pierre Bourdieu, Interventions, 1961-2001. Science sociale et action politique, vient de paraître.

Notes
  • 1.

    Jacques Bouveresse, « L’esprit du grimpeur » et « À Pierre Bourdieu, la philosophie reconnaissante », extraits de Bourdieu, savant et politique, Agone, 2004, p. 33.

  • 2.

    Ibid., p. 12 – le propos est de Jacques Julliard, dans Le Nouvel Observateur, 31 janvier-6 février 2002.

  • 3.

    Ibid., p. 29.

  • 4.

    Robert Castel, « Pierre Bourdieu et la dureté du monde », in Pierre Envrevé et Rose-Marie Lagrave (dir.), Travailler avec Bourdieu, Flammarion, 2003, p. 347.

  • 5.

    Abdelmalek Sayad, entretien paru dans la revue MARS, 1996, no 6.

  • 6.
  • 7.

    Pierre Bourdieu, « La science et l’actualité », Actes de la recherche en sciences sociales, 1986, no 61, p. 2-3.

  • 8.

    Pierre Bourdieu, « Penser la politique », Actes de la recherche en sciences sociales, 1988, no 71/72, p. 2-3.

  • 9.

    Ibid.

  • 10.

    Ibid.

  • 11.

    Pierre Bourdieu, Manet. Une révolution symbolique, Raisons d’agir & Seuil, 2013, p. 510.

  • 12.

    Sur cette analyse, lire Pierre Bourdieu, Microcosmes. Théorie des champs, Raisons d’agir, 2022.

  • 13.

    Pierre Bourdieu, Sur la télévision (Raisons d’agir, 1996, p. 41) – ce livre reprend deux cours du Collège de France filmés en mars 1996 pour la chaîne câblée Paris Première et un article, « L’emprise du journalisme », paru en mars 1994 dans Actes de la recherche en sciences sociales (no 101/102).

  • 14.

    Pierre Bourdieu, Science de la science et réflexivité, Raisons d’agir, 2001, p. 5.

  • 15.

    En dépit de la portée internationale d’une œuvre amplement commentée et discutée, on a privilégié, pour des raisons de clarté, la dimension française des interventions et des polémiques qu’elles ont parfois suscitées. Les textes de Pierre Bourdieu ont été reproduits, la plupart sous leurs titres d’origine, à quelques corrections stylistiques et, parfois, quelques coupes près. Les citations en retrait dans nos présentations sont toutes de Pierre Bourdieu ; ainsi que les exergues de chaque période historique, extraits des textes qui y sont reproduits.

  • 16.

    Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, Les Héritiers. Les étudiants et la culture [1964, 1966], Minuit, 1985.

  • 17.

    Pierre Bourdieu, Les Règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire [1992], Seuil-« Points-Essais », 1998.

  • 18.

    Pierre Bourdieu, Les Structures sociales de l’économie [2000], Seuil, 2014.

  • 19.

    Ibid., p. 350.

  • 20.

    Pierre Bourdieu, « Monopolisation politique et révolutions symboliques » (1990), Propos sur le champ politique, Presses universitaires de Lyon, 2000.