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Quand la réalité surpasse la satire [LettrInfo 24-VI]

Coincé entre la Grande Guerre et l’épanouissement des fascismes en Europe, Karl Kraus s’avouait battu par le déferlement de sauvagerie et de bêtise : celui-ci déformait tant la réalité qu’il coupait l’herbe sous le pied du satiriste. Dans cette déformation, le rôle titre était déjà tenu par la presse.

Un siècle plus tard, les guerres sont peut-être moins « grandes », mais sauvagerie et bêtise associées se défendent bien. Certaines choses ont toutefois changé : les plus en vue de nos fascistes et crypto-fascistes n’ont pas seulement troqué le brun contre le bleu-blanc-rouge et la vareuse contre le costume-cravate, la plupart brandissent une variation ou une autre de « libéralisme ».

Peu de mots se sont sans doute autant éloignés de leur étymologie originelle. Qu’y reste-il en effet de l’emprunt au latin liber, « libre », qui a donné liberalis, « relatif à une personne de condition libre » d'où « bienfaisant, généreux » ? En attendant la réponse d’un linguiste, on voit bien qu’il ne reste rien de tout ça dans le régime néolibéral à l’œuvre en France depuis les années 1980. Et qu’en Macronie, sans avoir pour autant abandonné la bannière « libéral », on gouverne désormais officiellement avec les idées, sinon les élus d’extrême droite.

Il n’est pas sûr qu’on puisse parler de progrès lorsqu’une boucherie mondiale et l’Allemagne nazie ne sont plus nécessaires pour qu’un déferlement de sauvagerie et de bêtise déforme la réalité au point de couper l’herbe sous le pied de toute satire. Si on fait désormais plus avec moins, il faut attribuer cette économie à la place prise par les médias dans l’organisation de la fabrique de l’opinion.

Quelque temps avant qu’une alliance d’États « libéraux » ne le musèle, Julian Assange avait donné une interview où il déclarait : « Presque chaque guerre qui a débuté au cours de ces cinquante dernières années a été le résultat de mensonges médiatisés. Les médias les auraient arrêtées s’ils avaient fait des recherches plutôt que de relayer la propagande gouvernementale. Ce qui signifie que, fondamentalement, les populations n’aiment pas les guerres, et que les premières doivent être manipulées pour accepter les secondes. Les populations n’acceptant pas aveuglement d’entrer en guerre, si nous avions un bon environnement médiatique, nous aurions un environnement pacifique. Notre ennemi numéro un est l’ignorance. C’est l’ennemi numéro un de tout un chacun : ne pas comprendre ce qu’il se passe réellement. Car c’est seulement quand on commence à comprendre qu’on peut prendre de bonnes décisions. La question est : qui promeut l’ignorance ? Les organisations qui, pour garder des secrets, déforment les informations. Et dans cette catégorie, on trouve les mauvais médias. Il y a bien sûr de très bons journalistes, et WikiLeaks travaille avec beaucoup d’entre eux, ainsi qu’avec de bonnes organisations médiatiques. Mais la majorité sont si mauvais et déforment tant la réalité du monde dans lequel nous vivons que le résultat est une continuité de guerres et de gouvernements corrompus. On doit donc se demander si le monde ne serait pas meilleur sans eux. »

C’est évidemment une conclusion à laquelle était arrivé Kraus voilà un siècle, plus ou moins. Et le satiriste viennois n’eut jamais de mots assez durs sur la responsabilité de la presse dans la manipulation par le discours et la corruption de la langue, signe de la corruption de la pensée et du sentiment.

Moins loin d’Assange, mais en réponse à la même agression permanente du flux médiatique, on trouve ces mêmes analyses et conclusions chez Noam Chomsky (La Fabrication du consentement et Serge Halimi et alli (L’opinion, ça se travaille).

Semaine dernière, pendant au moins quarante-huit heures, la plupart des médias mainstream ont raconté la triste histoire de Julian Assange. Dans l’attente de la décision par la justice britannique de son extradition, il faisait l’actualité. Ces médias ont-ils dérogé aux habitudes déjà brocardées par Kraus : « Remplacer la solidarité par la sensation » ?

Sans qu’on en connaisse trop la cause – une soudaine prise de conscience que l’attaque dont fait l'objet WikiLeaks est une attaque du journalisme ? –, le traitement médiatique français de l’affaire Assange s’améliore globalement – même si certains éditorialistes continuent de relayer (comme affublés d’un toc incurable) dénigrements, calomnies et fausses informations.

En France, mardi 20 février, à l’appel de nombreuses organisations (dont les Amis du Diplo, Amnesty, Attac, LFI, le Mrap, la LDH, le SNJ-CGT), la mobilisation réunissait de cent à huit cents personnes dans dix-neuf villes (dont Bordeaux, Lille, Marseille, Metz, Montpellier, Mulhouse, Nice, Paris, Poitiers, Strasbourg et Toulouse). Aussi modeste paraît-elle, cette mobilisation est inédite, précise le Comité de soutien Assange.

À l’issue des deux jours d’audience qui ont eu lieu les 20 et 21 février en l’absence du « prévenu » (pour cause de mauvais état de santé), la Haute Cour britannique rendra sa décision courant mars. Selon les avocats d’Assange, rapporte son Comité de soutien, les juges se sont « montrés réellement attentifs, posant des questions pertinentes, qui tranchaient avec le comportement dédaigneux » qu’ils montraient jusque-là — un signe favorable…

Thierry Discepolo

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Sur Assange et L’Affaire WikiLeaks, lire en ligne :

— « Stefania Maurizi : 16 ans à défendre Julian Assange face à sa diabolisation » (Blast, février 2024)
— « Assange et la mauvaise conscience des médias [LettrInfo 24-IV] » (Au jour le jour, février 2024)
— « Du bon et du mauvais usage des fakes news : variation des poids et mesures médiatiques », Mathias Reymond (Au jour le jour, février 2024)

— « “Assange risque la prison à vie pour avoir révélé la vérité”, Stefania Maurizi », propos recueillis par Marco Cesario (Elucid, février 2024)
— « Un jeu inégal. Préface à L’Affaire WikiLeaks », Serge Halimi (Au jour le jour, janvier 2024)

— « À l’heure où j’écris ces lignes…’ Avant-propos à L’Affaire WikiLeaks », Ken Loach (Au jour le jour, janvier 2024)
— « Stefania Maurizi : “Si Julian Assange est extradé, ce sera sa mort morale et la mort éthique du journalisme », propos recueillis par Meriem Laribi, Marianne, 24 janvier 2024
— « L’Affaire WikiLeaks, de Stefania Maurizi, leçons d'investigation », France Culture, 20 janvier 2024

— « Là où Julian Assange a des amis », Meriem Laribi (Le Monde diplomatique, février 2023)