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Rappel aux appels à la vigilance [LettrInfo 23-XIV]

Comme en réponse à notre avant-dernière LettrInfo et aux constats que nombre d’éditeurs indépendants font depuis au moins… une dizaine d’années, la nouvelle présidente du directoire du groupe Actes Sud, inquiétée par la « concentration dans l’édition », vient de rappeler à l’État qu’il y a un « besoin absolu de régulation de ce secteur ». Voilà qui est bienvenu. Mais de quoi s’agit-il exactement ?

Commençons par un étonnement : pourquoi donc l’ancienne patronne d’Actes Sud n’a-t-elle jamais ne serait-ce que suggéré, lorsqu’elle était ministre de la Culture (2017-18), qu’il fallait réguler le secteur de l’édition ? Après tout, les groupes Hachette et Editis sévissaient alors déjà depuis longtemps. Les relations incestueuses entre l’édition et les médias n’ont pas attendu les spectaculaires avanies de Vivendi Universal Publishing (2002-2004). Et le rachat de Flammarion par Gallimard (2012) n’a caché l’ampleur des dégâts de la concentration qu’aux yeux de ses commensaux.

Mais voilà, du début des années 2000 à la fin des années 2010, Actes Sud a enflé d’une bonne demi-douzaine de maisons d’édition, dont Payot & Rivages. L’Arlésienne était alors du bon côté de la concentration. Mais elle vient de passer du mauvais — celui où l’on vend les meubles et l’on dégraisse la masse salariale, où l’on reçoit des offres d’achat et l’on apprête la promise [lire notre analyse].

Il faut bien voir que la concentration est un concept absolument relatif. Ainsi, en 2006, Antoine Gallimard dénonçait « les concentrations excessives sur le marché du livre ». Bien sûr, il ne désignait pas la quinzaine de maisons que comptait alors son groupe – un niveau de concentration idéal aux yeux de sa clientèle. Et il faut avoir mauvais esprit pour penser que, dix ans plus tard, avec désormais une trentaine de maisons, Gallimard est tombé dans l’excès. D’ailleurs, même Arnaud Noury ne trouvait pas excessif le groupe Hachette Livre, qu’il dirigeait encore en 2021. Pas gros du tout, tout juste enveloppé. « L’obésité n’est pas un objectif stratégique », a-t-il d’ailleurs lancé à Vincent Bolloré avant qu’il ne lui désigne la porte.

C’est sans doute involontaire, mais il y a chez « Bolloré » quelque chose du lanceur d’alerte. Non pas au sens traditionnel du terme, bien sûr. Mais une sorte de révélateur, dont les actions rendent aux aveugles la vision, aux sourds l’audition et aux muets la parole. Ainsi Anne-Sylvie Bameule, héritière de Nyssen-Capitani et nouvelle patronne de l’ex-neuvième groupe éditorial français : « Je m’inquiète pour les ouvrages venant de maisons d’édition indépendantes. » Il est temps pour Actes Sud de rejoindre les milliers de maisons d’édition qui survivent tant bien que mal aux conditions d’existence que leur fait la poignée de groupes éditoriaux qui mène le jeu avec le soutien de l’État.

Il y a dix ans, pour répondre aux gesticulations de Gallimard, de feu-Le Seuil, d’Albin Michel et consorts sur leur « indépendance », Michel Valensi (L’Éclat) avait suggéré de qualifier « édition pauvre » les véritables indépendants – d’ailleurs définis par le Centre national du livre comme « les maisons qui ne font pas partie d’un groupe et dont le CA ne dépasse pas 500.000€ ».

Les observateurs aguerris du monde social n’ont pas besoin de “Bolloré”. Il ne leur révèle rien. Surtout pas les dangers de la montée de l’extrême droite qu’incarne son soutien d’Éric Zemmour et la mise au pas des médias qu’il achète. Mais lorsque Edwy Plenel lance son « Appel à la vigilance face à l’extrême droite », le plus grand (sinon le plus aimé) journaliste de France cible en ouverture cette « figure de l’establishment capitalistique et interlocuteur du pouvoir présidentiel » pour son rôle central dans l’« accoutumance » aux idéologiques fascistes. Et il faut en tirer des conséquences : les propos que promeut le milliardaire (14e fortune française et 316e fortune mondiale) n’étant « pas simplement des idées parmi d’autres, mais des incitations à l’exclusion et à la violence », Plenel en appelle solennellement « à refuser toute collaboration dans des revues, des ouvrages collectifs, des émissions de radio et de télévision, des colloques dirigés ou organisés par des personnes dont les liens avec l’extrême droite seraient attestés ». Voilà qui a l’avantage de la clarté.

On doit toutefois noter que l’édition manque à cette liste d’interdits. Parce que Plenel publie ses livres dans une des marques du groupe Editis dont Vincent Bolloré est propriétaire ?

Les conférences de presse de #StopBollore où Plenel caracole auraient pu être l’occasion de donner l’exemple en tirant des conséquences de ses analyses. Mais non. Sous la bannière d’une maison d’édition « dont les liens avec l’extrême droite sont attestés », Plenel en appelle à la vigilance face à l’extrême droite partout où le reçoit un public qui n'en tire donc pas non plus de conséquences. Sur TV5 Monde (9 mars), chez Mollat (15 mars), sur Aligre FM (23 mars), sur Puissance Télévision à Saint-Dizier (24 mars), au Média (27 mars), chez Libertalia (8 avril), à l’Université Libre de Bruxelles (25 avril), à la LDH du Doubs (29 avril), sur BFMTV (3 mai), sur Regards (4 mai), sur France24 (23 mai), sur Blast (11 juin), au Festival Les Suds à Arles (10 juillet), avec L’Étincelle (16 juillet), etc.

Au moins la vente d’Editis par Vincent Bolloré libère-t-elle les auteurs et autrices de gauche édités à La Découverte de l’opprobre — qui ne semblait toutefois guère les avoir touchés. Sous la férule du milliardaire tchèque Daniel Kretinsky, la lutte contre les nuisances du capitalisme sera une sinécure. Voilà une bonne chose. Mais ça sera plus compliqué pour Plenel : à de rares égarements près, il a donné ses livres aux plus grands groupes éditoriaux (90 % des 53 parus, dont 15 rééditions) et principalement à Hachette, où trône donc désormais Vincent Bolloré.

Qu’importe. Pour lancer son Appel…, le vigilant Plenel a commencé sa tournée par un entretien avec Alain Finkielkraut sur France Culture. L’absence de liens avec l’extrême droite n’est pas exactement attestée. Mais Plenel poursuit sans doute leur dialogue amical inauguré par un livre d’entretien sur La Nation à l'épreuve paru en 2000.

« Quand avons-nous baissé la garde ? », demande Plenel dans son Appel à la vigilance face à l’extrême droite. On a désormais une idée.

Comme si la canicule qui s’abat sur le Sud du pays et la froidure sur le Nord ne suffisaient pas, après avoir lancé des « états généraux de l’information » qui font déjà trembler tous les grands patrons de presse – mais pas d’édition [lire notre analyse] –, l’infatigable et industrieux Macron a détaillé dans Le Point sa feuille de route sur l’école. Parmi quelques illuminations dignes d’être inscrites dans le marbre, il veut réintroduire la chronologie dans les programmes d’histoire et mettre l’accent sur l’instruction civique – personne ne lui a dit qu’on parle plutôt d’« éducation civique » depuis la fin de la IIIe République. 

Inconsolable depuis le deuil de Jean-Michel Blanquer, le président a fait de l’école sa nouvelle passion. À peine en poste, le pauvre Gabriel Attal est donc déjà sous tutelle – comme le fut son falot prédécesseur, qu’on vient de pousser d’un placard argenté à un autre, doré. 

La réintroduction de la chronologie et de l’instruction civique est bien sûr une ritournelle de président de droite. Aussi, en songeant aux prouesses de Nicolas Sarkozy et aux innovations d’Éric Zemmour dans le domaine, doit-on s’attendre à une surenchère de roman national tombant sur nos chères têtes blondes ?

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