Au jour le jour

Une actualité indépendante de notre volonté [LettrInfo 23-XVII]

Voilà des mois et des mois, sans penser à mal (ni à bien d’ailleurs), on avait programmé pour cet automne le deuxième volume de la trilogie d’Arn le Templier, humaniste embarqué dans une croisade où il ne tient pas exactement son rang de chrétien venu des marges scandinaves. Même chose pour l’analyse de l’histoire et l’actualité des rapports de force Nord/Sud dans la perspective de leur révision, que deux chercheurs inscrivent sous la bannière de la désoccidentalisation. Mais voilà que l’actualité, une fois encore, assombrit encore le tableau…

Sous le titre Désoccidentalisation. Repenser l’ordre du monde, les réflexions de Didier Billion et Christophe Ventura sur la « nouvelle guerre froide » prennent source dans l’actualité géopolitique : de la guerre en Ukraine à l’expansion des BRICS. Mais ils font débuter la désoccidentalisation avec la révolution d’Octobre 17. Avant d’analyse 70 ans de concurrence entre deux visions du monde au prisme des processus de décolonisation. Enfin, après l’effondrement de l’URSS, par la succession des modalités du nouvel ordre mondial sous l’égide des États-Unis.

Toutefois, si la notion de « désoccidentalisation » décrit bien l’évolution des rapports de force actuels entre puissances occidentales et non occidentales, elle ne nous dit rien des projets alternatifs que porteraient les uns ou les autres de ces pays. Et un des angles morts de l’analyse géopolitique du monde actuel réside dans le peu de cas fait des mouvements sociaux. Pourtant, qu’ils soient réformistes, révolutionnaires, conservateurs ou réactionnaires, ceux-ci comptent parmi les éléments moteurs de l’évolution des sociétés. Mais ces mouvements de contestation progressistes sont fragilisés par leur difficulté à faire émerger des forces politiques organisées et à mobiliser des majorités capables de porter un projet alternatif à l’ordre mondial tel qu’il existe.

Les auteurs aboutissent à cette conclusion qu’il existe un lien indissoluble entre mouvements sociaux et processus de désoccidentalisation. Les uns sans les autres ne peuvent faire advenir un ordre international plus solidaire et démocratique. C’est la question essentielle sans la résolution de laquelle le mouvement de désoccidentalisation ne pourra aller à son terme. Aussi le grand défi pour les acteurs de l’émancipation réside-t-il dans le dépassement de cette situation.

Dans le second tome de sa saga chevaleresque, titrée La Quête, Jan Guillou reste fidèle à sa vision du Moyen Âge comme laboratoire d’échanges, de rencontres et de mains tendues, un espace propice à la violence, certes, mais également à la création d’alliance jusque-là inenvisageables. Cette fidélité résiste au contexte des Croisades dans lequel on retrouve notre héros, Arn Gothia, moine soldat dont l’épée se doit d’être au service de la défense de Jérusalem contre les « infidèles ».

Mais dans ce roman, le terme d’« infidèle » s’applique sans distinction aux musulmans comme aux chrétiens, en fonction du personnage qui dirige le dialogue. Arn l’a bien compris, tout comme Youssouf, alias Saladin, qui poursuit un but tout autre : libérer Jérusalem de l’occupation chrétienne. À priori donc, pas grand chose ne relie ces deux personnages. Et pourtant, l’auteur fait naître de leurs échanges une amitié aussi folle que sincère, dictée par le respect plutôt que par les manigances du pouvoir. Une amitié qui semble ne pouvoir avoir d’existence que romanesque.

Lors de l’annonce de la sortie du premier tome de cette saga – il y a de cela quelques mois – nous parlions de la littérature comme d’un espace de remise en questions. À la parution du second tome, notre LettrInfo se prenait à espérer que des ponts puissent exister entre fiction et réalité.

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