Skip to main content

Auteur/autrice : alistair

Le théâtre populaire laissé pour compte de la gauche

Qu’est-ce qui a fait l’originalité du théâtre au sein du champ artistique ? Sinon son ancienneté et sa fonction civique, affirmée dès la Grèce antique. Un idéal pris en charge au début de la IIIe République, avec l’envol mouvement ouvrier industriel et l’engagement d’intellectuels comme Romain Rolland, prix Nobel de littérature en 1915. S’impose alors à gauche l’idée que le théâtre peut contribuer à l’éducation et à l’émancipation du peuple. Mais pour l’autrice de Quand l’art chasse le populaire, la vocation sociale du théâtre a été progressivement marginalisée par les institutions qui s’étaient donné comme objectif de la développer. En outre, pour son préfacier, Gérard Noiriel, ce livre « contribue à la réflexion sur les raisons qui ont abouti à l’effondrement de la gauche et tout particulièrement du parti socialiste ».

L’une des grandes originalités de cette étude tient à la double compétence de son autrice. La première concerne la solide formation qu’elle a acquise en histoire et en sociologie. Conformément aux principes de la socio-histoire, elle s’est efforcée de retrouver, au-delà des discours et des institutions, les acteurs qui ont participé au développement du théâtre public depuis 1945 et les liens qu’ils ont tissés entre eux. C’est ce qui l’a conduite à centrer son étude sur la cohorte des metteurs en scène et des animateurs signataires de la déclaration de Villeurbanne en mai 1968. Elle a étendu sa recherche en intégrant les directeurs des centres dramatiques nationaux (CDN) et les directeurs des maisons de la culture qui se sont succédé à la tête des établissements théâtraux jusqu’à nos jours.

Au-delà du milieu théâtral stricto sensu, cette enquête prend en compte l’ensemble des acteurs (fonctionnaires, universitaires, journalistes) qui ont été en relation avec le théâtre. Pour mener à bien un travail d’une telle ampleur, Marjorie Glas a exploité des matériaux très divers : non seulement les archives du ministère de la Culture, mais aussi celles des théâtres et des compagnies, les rapports officiels, la littérature imprimée, etc. Cette documentation écrite a été complétée par un très grand nombre d’entretiens menés auprès de celles et ceux qui ont joué un rôle essentiel dans l’histoire du théâtre public depuis la Seconde Guerre mondiale.

La seconde compétence que Marjorie Glas a mobilisée dans son étude est issue de sa propre expérience d’administratrice d’une compagnie de théâtre, métier qu’elle a exercé pendant cinq ans. Comme elle l’explique dans son introduction, cette familiarité avec le milieu théâtral a été le point de départ de sa recherche, puisque son but initial était d’expliquer la contradiction à laquelle elle se heurtait régulièrement dans l’exercice de son activité. Comment concilier l’exigence d’excellence artistique, fondée sur les normes que partage le petit milieu des spécialistes de l’art dramatique, avec la fonction sociale assignée au théâtre, fonction que les professionnels doivent désormais mettre constamment en avant pour obtenir les financements qui leur permettront de survivre ?

Pour répondre à cette question, Marjorie Glas commence par en faire la genèse en rappelant les enjeux de la décentralisation du théâtre public au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Dans un contexte politique marqué par l’hégémonie de la gauche socialiste et communiste, le théâtre apparaît comme un outil essentiel pour la démocratisation de la culture. La mise en œuvre de cet idéal se traduit par la création des premiers CDN dans plusieurs régions de France, afin de combattre la domination parisienne. Le « chef de troupe » devient alors la figure centrale du théâtre public. Il a pour mission de familiariser la population locale avec l’art dramatique en soutenant, notamment, les associations de spectateurs qui interviennent dans la programmation et qui impulsent le développement du théâtre amateur. Dans cette perspective, un rôle important est attribué aux animateurs, car la qualité des liens établis avec le public est un critère essentiel pour obtenir des financements de l’État.

Même si ce nouveau théâtre public n’a pas réussi, malgré les efforts des chefs de troupe, à s’implanter vraiment dans les milieux populaires, il a joué un rôle indéniable dans la politique culturelle développée par les municipalités communistes. Le PCF est alors le seul parti qui fasse une large place aux militants ouvriers. Ces derniers sont souvent animés par une « bonne volonté culturelle », qui explique leur intérêt pour le théâtre, perçu comme un moyen de lutter contre les inégalités dans l’accès à la culture. C’est le même idéal que véhiculent les syndicalistes de la CGT au sein des comités d’entreprises.

On comprend mieux, en lisant Marjorie Glas, pourquoi le théâtre public a été un des lieux investis par la droite au pouvoir, afin de réduire l’influence du PCF dans la vie publique française. L’une des plus importantes décisions prises par le ministère des Affaires culturelles, créé par le général de Gaulle en 1959 et confié à André Malraux, fut de séparer la création (réservée aux théâtres nationaux et aux CDN), et la diffusion (confiée aux maisons de la culture).

L’intervention de l’État dans le processus d’autonomisation de la création théâtrale a été favorisée par les transformations de la société française au cours des années 1960 ; le développement d’une petite classe moyenne cultivée ayant élargi le public des connaisseurs. Dans le même temps, le déclin du marxisme au profit du structuralisme a alimenté l’engouement des intellectuels pour les innovations formelles. Les événements de Mai 68 ont certes réactivé la phraséologie révolutionnaire. Mais l’agitation universitaire a été mise à profit par une nouvelle génération de metteurs en scène – comme Patrick Chéreau et Jean-Pierre Vincent, qui ont découvert le théâtre à la fin des années 1950 quand ils étaient élèves au lycée Louis-le-Grand. Ceux-ci ont mobilisé leurs ressources scolaires et culturelles en reprenant à leur compte le fameux slogan soixante-huitard : « Tout est politique. » La fonction civique du théâtre a été alors redéfinie en affirmant que les innovations formelles étaient un moyen efficace d’émanciper le peuple.

Élu président de la République en 1974, Valéry Giscard d’Estaing a compris l’intérêt qu’il pouvait tirer de cette logique avant-gardiste pour peaufiner son profil libéral. Le budget dévolu à la création théâtrale a été doublé et les jeunes artistes contestataires qui militaient depuis Mai 68 pour une « révolution esthétique » ont été nommés à la direction de plusieurs grands théâtres. Marjorie Glas insiste sur l’exemple de Jean-Pierre Vincent. Nommé directeur du Théâtre national de Strasbourg en 1975, il licencie une partie des animateurs pour consacrer l’essentiel de son budget à la création. À ceux qui lui reprochent ce coup de force, il répond en citant Mao Zedong qui voulait « mettre l’art au centre du commandement ». Trente ans plus tard, il expliquera qu’il a été un « sympathisant maoïste parce que ça emmerdait le Parti communiste[1] », oubliant d’ajouter que sa révolution esthétique emmerda aussi beaucoup le peuple, comme le prouve la désaffection du public populaire qui marqua son passage au TNS.

L’étude de Marjorie Glas montre que nous sommes, à ce moment-là, à un moment décisif dans la marginalisation de la fonction sociale du théâtre. Car sous l’impulsion de l’État central, les metteurs en scène s’imposent alors au détriment des chefs de troupe et des animateurs.

Loin d’inverser la tendance, la gauche au pouvoir va la pousser jusqu’au paroxysme sous la houlette de Jack Lang. Ayant renoncé à mettre en œuvre les réformes qui étaient inscrites dans le Programme commun, le gouvernement socialiste privilégie la politique culturelle pour entretenir son image progressiste. Le théâtre va jouer un rôle majeur dans cette stratégie en raison des liens anciens que le nouveau ministre de la Culture a noués avec les élites de ce milieu. Marjorie Glas montre comment s’est développé alors ce qu’elle appelle « le jeu des légitimités croisées ». Jack Lang fait une large place, au sein de son ministère, à des professionnels du théâtre, ce qui conforte sa réputation de ministre au service des artistes. Réciproquement, la proximité de ces derniers avec le pouvoir central devient un atout essentiel dans leur plan de carrière.

L’étatisation du théâtre public est illustrée également par la multiplication des experts qui animent des commissions au sein desquelles se tissent des liens étroits entre fonctionnaires, universitaires et artistes. L’intégration dans ces réseaux de pouvoir est désormais indispensable pour s’imposer dans le petit monde du théâtre public. Parmi les nouvelles structures qui se sont fortement développées à partir des années 1980, Marjorie Glas insiste sur le Syndeac. Ce syndicat patronal, qui regroupait deux cents structures au départ en compte près de quatre mille aujourd’hui. Chasse gardée des directeurs de théâtre au détriment des compagnies, le Syndeac est devenu progressivement un interlocuteur incontournable, à la fois pour l’État et pour les artistes, en s’imposant comme le principal prescripteur de normes nouvelles en matière d’esthétique théâtrale.

Le discrédit des tâches d’animation explique aussi l’évolution du langage puisque ce terme a été remplacé par le nouveau vocabulaire de la « médiation culturelle ». L’approfondissement d’une division du travail qui éloigne de plus en plus les artistes de leur public a donné naissance à de nouveaux métiers, le plus souvent exercés par des femmes – les « petites mains » au service des génies créateurs. Ce sont elles qui prennent en charge ce qu’on appelle désormais la « communication » et les « relations publiques ». La définition du « public » ayant évolué au même rythme. Désormais, ce ne sont plus les caractéristiques sociales des spectateurs qui priment, mais leur nombre. Pour obtenir des subventions, il faut remplir les salles.

La multiplication de ces nouvelles formations a eu pour autre conséquence le renforcement des liens entre le théâtre public et l’université. Cette tendance fut fortement encouragée par les intellectuels, qui s’érigèrent en experts de la critique théâtrale, comme Roland Barthes et surtout Bernard Dort. Énarque, docteur ès lettres, journaliste, professeur d’esthétique au Conservatoire d’art dramatique, il est nommé en 1988, Directeur du théâtre et des spectacles au sein du ministère de la Culture, et c’est à ce titre qu’il va jouer un rôle essentiel dans le développement des études théâtrales à l’université.

Marjorie Glas insiste aussi sur une autre dimension du pouvoir qu’ont accumulé les directeurs de théâtre au cours de cette période. Elle concerne leur fonction de programmateur. L’augmentation du nombre des compagnies et la réduction des budgets accentuent la concurrence qu’elles se livrent entre elles pour la diffusion de leurs spectacles. Et cette lutte – arbitrée par des directeurs / programmateurs qui ont acquis un véritable monopole dans la définition du « génial », du « bon » et du « mauvais » en matière de spectacle vivant – favorise les artistes qui occupent les positions dominantes dans les réseaux au détriment de ceux qui sont au bas de l’échelle.

Il faut également insister sur le fait que les analyses développées par Marjorie Glas dans cet ouvrage se tiennent à distance des jugements de valeur. Le fait de mettre en évidence les relations de pouvoir qui existent dans le petit monde du théâtre public, comme dans toute autre société, ce n’est pas les dénoncer. Elle ne conteste pas les arguments de celles et ceux qui estiment nécessaire l’intervention de l’État pour aider les artistes à innover loin des sentiers battus. Il est légitime qu’une politique culturelle digne de ce nom soutienne le théâtre public contre le théâtre privé, qui se contente d’exploiter les lois du marché. C’est ce qui peut expliquer, au moins en partie, que le théâtre public soit devenu un monde de plus en plus autonome, réservé à un public de spécialistes (en tout cas de connaisseurs) éloigné des classes populaires.

Marjorie Glas ne remet pas non plus en cause l’idée qu’on puisse faire carrière au théâtre, comme c’est le cas dans la plupart des professions. Mais son livre a malgré tout un caractère subversif parce qu’il montre que les réalités dérangeantes pour l’image qu’ils veulent donner d’eux-mêmes sont systématiquement niées par ceux qui ont atteint les positions dominantes au sein du théâtre public.

L’argument de la « liberté » du génie créateur occulte le fait que ces artistes n’ont pu résister aux lois du marché qu’en acceptant l’intervention croissante du pouvoir d’État dans leur propre sphère d’activité. Les extraits d’entretiens que Marjorie Glas cite à l’appui de sa démonstration montrent bien les formes de justification que ces élites privilégient le plus souvent. Quand le contexte s’y prête, ce sont des arguments empruntés à la politique qui sont mobilisés, comme ce fut le cas pour Jean-Pierre Vincent citant la pensée de Mao Zedong pour justifier le licenciement des animateurs du TNS. Une autre stratégie consiste à relativiser les collusions avec le pouvoir d’État en mettant en avant des actes de résistance qui ne coûtent rien. C’est le cas de Jacques Blanc, qui reconnaît dans l’entretien accordé à Marjorie Glas avoir obtenu du ministère ce qu’il appelle lui-même « un placard doré » lorsqu’il a quitté la direction de la maison de la culture de Grenoble, tout en ajoutant qu’il a refusé d’occuper le bureau qu’on lui avait attribué.

L’enseignement qu’on peut tirer de ces exemples dépasse largement le cadre du théâtre public car il concerne l’ensemble des intellectuels, et notamment les universitaires. Le refus d’affronter les relations de pouvoir dans lesquels ils sont pris, les intérêts qu’ils défendent, les positions qu’ils occupent, expliquent leur tendance à privilégier les discours au détriment des pratiques. Le radicalisme verbal pouvant apparaître aux yeux de certains comme la preuve d’un engagement politique réel au service des plus démunis.

Un dernier aspect de cet ouvrage, qui ouvre sur une réflexion plus générale, concerne la fonction sociale attribuée à la culture. L’analyse critique que propose Marjorie Glas ne la conduit nullement à nier que le théâtre public puisse remplir un rôle social. Elle nous invite simplement à prendre au sérieux les obstacles auxquels se heurte cet idéal. Son livre plaide pour qu’on entreprenne un véritable bilan collectif de cette forme d’engagement et qu’on en tire les leçons pour sortir le théâtre public des contradictions dans lesquelles il se débat.

Enfin, l’ouvrage de Marjorie Glas fournit une contribution précieuse à la réflexion sur les raisons qui ont abouti à l’effondrement de la gauche et tout particulièrement du parti socialiste. La désaffection des classes populaires pour le théâtre public s’explique par de nombreuses raisons. Néanmoins, force est de constater que la manière dont la gauche s’en est emparée quand elle a accédé au pouvoir a aggravé le problème au lieu de le résoudre. Voilà un autre chantier sur lequel il faudra se pencher sérieusement un jour ou l’autre si l’on veut que le théâtre public échappe à la crise dans laquelle il est plongé aujourd’hui.

 

Gérard Noiriel

Extrait de sa préface du livre Quand l’art chasse le populaire, parution le 5 mai 2023.

Notes

  • 1.

    « Aucun communiste français ne parlerait comme les Italiens », entretien avec Jean-Pierre Vincent, Le Monde, 7 novembre 2007.

De quoi les intellectuels sont-ils responsables [Lettrinfo 23-VII]

Pas sûr qu’on nous en ait dit sur BFM TV qu’à Pékin le mois dernier le président du Brésil Luiz Inácio Lula da Silva a demandé aux États-Unis de « cesser d’encourager la guerre et de parler de paix ». Et, entre nous, on ne doit pas être nombreux à se dire qu’il n’avait pas vieilli ce bon vieux titre donné en 2001 à un livre de Noam Chomsky (quatre fois édité et préfacé par Howard Zinn depuis) : De la guerre comme politique étrangère des États-Unis.

On n’irait pas jusqu’à affirmer qu’il n’a pas pris une ride, ce livre — plutôt qu’il est comme le vin qu’on a laissé vieillir ? Car, à le (re)lire, il donne une impression de déjà-vu : du Texas à Khartoum et de Cuba à Kaboul, voilà bientôt deux siècles que les États-Unis pavent leur impérialisme des meilleures intentions.

Certes, depuis février 2022, le titre qu’on entend partout, c’est plutôt « De la guerre comme politique étrangère de la Russie ». Mais on doit quand même être sûrement un peu plus nombreux qu’on veut nous le faire croire dans les médias à se dire qu’on entend surtout les ténors va-t-en guerre et pas souvent les va-t-en paix.

Quant à la liberté d’expression – un autre thème cher à Chomsky –, il est difficile de ne pas y penser après le mauvais tour que le capitalisme étatsunien lui a joué : ce qui sert de gauche à ce pays ayant sacrifié la liberté d’expression à la cause des minorités, voilà que les républicains trumpiens et le grand capital muskien l’ont faite « passer très à droite ».

En attendant que les démocrates se réveillent, la véritable liberté de s’exprimer (celle qui met en danger le pouvoir) s’arrête à la porte de la prison où croupit Julian Assange. (Pour une piqûre de rappel, tout est là : Hacking Justice.) Et c’est encore une fois au bien-aimé président du Brésil Luiz Inácio Lula da Silva (et pas à notre président honni) qu’on doit d’avoir fait honte à la démocratie britannique.

On va donc cesser de donner l’impression qu’on a oublié Noam Chomsky — comme tout le monde (notamment éditorial) en France. (Partout sauf sur CinéMutins bien sûr : Chomsky & Cie.)

Et pour faire mentir cette impression de négligence, autant commencer par le commencement. Soit l’entrée de Noam Chomsky dans l’arène. Un long article paru en 1967 et promu à une belle postérité. Rien de moins que « la pièce la plus influente de la littérature anti-guerre ». Une analyse qui pose les jalons de ce qui sera le combat de toute une vie et de toute une génération. Mais qui affirme aussi une position que l’auteur n’a jamais abandonnée : celle de la critique des mauvaises actions de son propre camp, de son propre pays et de ses alliés ; plutôt que la dénonciation des ennemis officiels, bien plus pourvoyeuse de récompenses.

Une manière exemplaire qui n’est sans doute pas étrangère à la mauvaise presse de cet ancien camarade américain auprès de la gauche française passée du col Mao au Rotary et qui s’accorde depuis pour lui faire un sort à toute occasion. (Souvenons-nous de l’accueil, par l’avant-garde intellectuelle parisienne, du linguiste invité au Collège de France par Jacques Bouveresse en juin 2010, pour sa première visite depuis trente ans dans ce pays.)

Car il n’est pas tant de manières différentes d’en appeler à la responsabilité des intellectuels.

Ainsi Gérard Noiriel avec la formule « Dire la vérité au pouvoir », dans un livre où il met « les intellectuels en question ». En faisant débuter son analyse au moment où le terme d’« intellectuel » apparaît dans l’espace public : l’affaire Dreyfuss, et notamment la figure du journaliste et romancier Émile Zola.

L’historien précisant qu’il s’agira ensuite de plus en plus, pour « les intellectuels » — et de plus en plus pour les intellectuelles —, de « dire la vérité au pouvoir au nom des opprimés », sans toutefois avoir été mandatés par quiconque pour le faire…

On n’insiste peut-être pas assez souvent sur cette contradiction. Que certains intellectuels (sous entendu « de gauche ») ont d’ailleurs résolue en cessant tout simplement de parler au nom des opprimés. Et, dans l’élan, en cessant de « dire la vérité au pouvoir ». Sans toutefois bien sûr cesser de parler — surtout pas. Mais en changeant de maître. Ainsi les anciens « gauchistes ou staliniens qui ont retourné leurs vestes sous la bannière de l’idéologie antitotalitaire ». Dont l’historien américain Michael Christofferson a décrit le parcours entre 1968 et 1981 dans son ouvrage Les Intellectuels contre la gauche.

Chomsky remonte lui aussi à « la figure de proue des dreyfusards, Émile Zola, qui fut condamné à un an de prison pour l’infamie d’avoir demandé justice pour le colonel Alfred Dreyfus accusé à tort de trahison ». Et Chomsky ne manque pas non plus de souligner combien il est désormais courant que d’éminents intellectuels (universitaires, journalistes) passent moins de temps à « dire la vérité au pouvoir » qu’à cautionner ses mensonges.

Mais c’est en rappelant une évidence trop triviale pour la France que Chomsky commence son analyse de la responsabilité des intellectuels : celles et ceux qui sont éligibles à ce statut jouissent de privilèges qui leur ouvrent des possibilités inaccessibles au commun. Et c’est d’abord à ce titre que les intellectuels sont tenus, en tant que « minorité privilégiée ayant accès aux infrastructures et à la formation nécessaires pour rechercher la vérité qui se cache derrière le voile de distorsion et d’altération, d’idéologie et d’intérêt de classe à travers lequel les événements de l’histoire en cours nous sont présentés », d’avoir la simple honnêteté de dire les choses telles qu’elles sont.

 

Thierry Discepolo

Autour du dernier livre de Noam Chomsky, lire en ligne :
« De la responsabilité des intellectuels » (Au jour le jour, mai 2023)
« Noam Chomsky et la peste néolibérale » (Là bas si j’y suis, avril 2020)
« Dialogue avec Noam Chomsky » (Le Monde diplomatique, juillet 2010)
« Le lavage de cerveaux en liberté » (Le Monde diplomatique, août 2007)
… entre autres textes à lire en français et dont le site de L’Homme moderne donne la liste

Pour suivre notre actualité, parutions et revue en ligne, abonnez-vous à notre LettrInfo !

De la responsabilité des intellectuels

Le concept d’« intellectuel » est assez singulier. De qui s’agit-il ?

La question se pose de manière édifiante dans les articles de Dwight Macdonald parus en 1945 et réunis par la suite sous le titre The Responsibility of Intellectuals. On peut y lire une critique acerbe et grinçante de distingués penseurs qui pontifiaient sur la « culpabilité collective » des réfugiés allemands survivant à grand-peine au milieu des décombres de la guerre. Au mépris moralisateur pour ces malheureux, Macdonald oppose la réaction de soldats de l’armée victorieuse qui reconnaissaient l’humanité des victimes et compatissaient à leur sort. Les uns étaient des intellectuels, les autres non.

L’essai de Macdonald se termine sur ces simples mots : « C’est une grande chose que d’arriver à voir ce qu’on a sous le nez. »

Qu’en est-il de la responsabilité des intellectuels ? Ceux qui sont éligibles à ce titre jouissent de certains privilèges, du fait de ce statut qui leur ouvre des possibilités inaccessibles au commun des mortels. Cette ouverture leur donne une responsabilité qui entraîne des choix – parfois difficiles.

On peut choisir la voie de l’intégrité, coûte que coûte. On peut aussi mettre ce genre de considérations de côté pour adhérer passivement aux conventions établies par les autorités institutionnelles. Dans ce cas, il ne s’agit donc que d’appliquer scrupuleusement les instructions de ceux qui tiennent les rênes du pouvoir pour être un loyal et fidèle serviteur – non pas après mûre réflexion mais par conformisme automatique. C’est le moyen d’éviter les complications morales et intellectuelles de la contestation et d’échapper aux conséquences parfois douloureuses auxquelles on s’expose lorsqu’on cherche à faire pencher la balance universelle vers la justice.

Cette opposition est bien connue. Nous distinguons sans peine les commissaires du peuple et les apparatchiks des dissidents qui défient le pouvoir et en assument les conséquences – variables selon la nature du régime. Nombre de dissidents sont connus et honorés à juste titre, et c’est à juste titre que nous dénonçons avec vigueur et indignation les mauvais traitements dont ils font l’objet : Václav Havel, Ai Weiwei, Shirin Ebadi, et tant d’autres figures éminentes. C’est également à juste titre que nous condamnons les apologistes d’un régime injuste qui se contentent, au mieux, de critiquer mollement les « erreurs » de dirigeants auxquels ils prêtent invariablement des intentions louables.

Mais il y a des absents sur la liste des dissidents honorés : six intellectuels latino-américains de premier plan, tous prêtres jésuites, sauvagement assassinés par des troupes d’élite salvadoriennes entraînées par l’armée américaine et agissant sur les ordres directs d’un gouvernement client des États-Unis. À vrai dire, presque personne n’a entendu parler d’eux. Rares sont ceux qui connaissent leurs noms ou se souviennent des faits. Les ordres officiels de les assassiner ne sont toujours pas parvenus jusqu’au grand public des États-Unis – mais pas parce qu’ils sont secrets : ils ont été largement publiés dans la grande presse espagnole.

Ce n’est pas une exception. C’est la règle. Les faits ne sont pas mystérieux du tout. Ils sont parfaitement connus des militants en lutte contre les crimes horribles commis par les États-Unis en Amérique centrale. Comme ils sont parfaitement connus des universitaires. Cette inégalité de traitement mérite d’être examinée car elle nous en dit long sur les deux sens de l’expression « responsabilité des intellectuels » et sur nous-mêmes.

Comme l’écrit John Coatsworth dans la Cambridge University History of the Cold War, personne ne conteste sérieusement que, de 1960 à « l’effondrement de l’Union soviétique en 1990, le nombre de prisonniers politiques, de victimes de tortures et d’exécutions de dissidents politiques non violents en Amérique latine a largement dépassé celui de l’Union soviétique et de ses satellites d’Europe de l’Est. Autrement dit, de 1960 à 1990, le bloc soviétique dans son ensemble était moins répressif, en termes de victimes humaines, que de nombreux pays d’Amérique latine ».

Quand on se penche sur ce qu’en disent les médias et les revues savantes aux États-Unis, on constate que ce rapport est inversé. Pour ne citer qu’un exemple frappant parmi tant d’autres, Edward Herman et moi-mêmeavons comparé le traitement par le New York Times du meurtre d’un prêtre polonais – dont les assassins avaient été rapidement interpellés et punis – avec celui du meurtre de cent religieux martyrs au Salvador – parmi lesquels l’archevêque Óscar Romero et quatre religieuses américaines. L’identité des assassins ne fut rendue publique que très tardivement et les autorités américaines persistèrent à nier la matérialité des faits, traitant la mémoire des victimes par le mépris. Le prêtre assassiné sur le territoire d’un État ennemi bénéficiait d’une bien meilleure couverture que celle d’une centaine de religieux par un État client des États-Unis, et dans un style bien différent, conforme au modèle attendu de propagande médiatique i. Et ce n’est qu’une illustration parmi tant d’autres d’un schéma qui se répète depuis de nombreuses années.

Il pourrait évidemment y avoir d’autres raisons à cette situation que la volonté de se mettre au service du pouvoir. Il arrive (très rarement) que de tels faits fassent l’objet d’un peu d’attention, accompagnée d’un effort d’explication – pour mieux s’en débarrasser. Dans le cas du martyre de religieux, voici la réponse caricaturale de l’éminent journaliste américain Nicholas Lemann, correspondant national de la revue libérale The Atlantic Monthly : « La disparité de traitement s’explique par le fait que la presse a tendance à ne se concentrer que sur un petit nombre de sujets à la fois » et que « la presse américaine était surtout concentrée sur la Pologne. »

On peut aisément vérifier l’affirmation de Lemann en consultant l’index du New York Times : sur la période concernée, la couverture des deux pays était pratiquement de même importance, un peu plus élevée pour le Salvador. Mais, dans un contexte intellectuel de « faits alternatifs », de tels détails n’ont guère d’importance.

En pratique, le terme honorifique de « dissident » est réservé aux dissidents des États ennemis. On ne qualifie pas ainsi (quand on les mentionne) les six intellectuels latino-américains, l’archevêque et tous ceux qui protestent contre les crimes commis par les États clients des États-Unis et sont par conséquent assassinés, torturés ou jetés en prison.

Des différences de terminologie, il y en a aussi chez nous. Ainsi, certains de nos intellectuels ont protesté contre la guerre du Viêt Nam pour diverses raisons. Citons quelques exemples marquants qui donnent une idée des limites de cette élite : le journaliste Joseph Alsop a déploré le manque d’envergure de l’intervention américaine tandis qu’Arthur Schlesinger rétorquait qu’une escalade, vraisemblablement vouée à l’échec, serait trop coûteuse pour nous. Néanmoins, ajoutait-il, « nous prions tous » pour qu’Alsop ait raison de penser que la victoire américaine est possible et, si c’est le cas, « nous pourrons tous saluer la sagesse et le sens politique du gouvernement américain », qui a triomphé tout en laissant ce pays « tragiquement éventré et ravagé par les bombes, brûlé par le napalm, transformé en terrain vague par la défoliation chimique, une terre de ruines et d’épaves », dont le « tissu politique et institutionnel » est anéanti.

Alsop et Schlesinger ne sont pas des « dissidents ». Ils sont, respectivement, un « faucon » et une « colombe », aux extrémités opposées du champ de la critique légitime des guerres américaines.

Il y en a, bien sûr, qui se situent complètement en dehors de ce champ, mais ce ne sont pas non plus des « dissidents ». Comme l’a expliqué McGeorge Bundy dans la revue de l’ordre établi Foreign Affairs, ce sont des « forcenés en coulisses », qui soulèvent des objections de principe à l’agression américaine et pas seulement des questions tactiques sur sa faisabilité et son coût.

Bundy parlait de « forcenés en coulisses » en 1967. À l’époque où l’historien de la guerre et spécialiste du Viêt Nam Bernard Fall, farouchement anticommuniste et très respecté au sein du gouvernement américain et de l’opinion publique, craignait que « le Viêt Nam, en tant qu’entité culturelle et historique, […] ne soit menacé d’extinction [car] les campagnes meurent littéralement sous les coups de la plus grande machine de guerre jamais appliquée à un territoire de cette taille ». Mais ce n’étaient que des « forcenés en coulisses » remettant en question le bien-fondé de la cause américaine.

En 1975, quand la guerre s’est terminée, les intellectuels du courant dominant, toutes tendances confondues, donnèrent leur interprétation de ce qui s’était passé. Tous se situaient dans l’éventail Alsop-Schlesinger. Côté « colombe » extrême, Anthony Lewis écrivit : « Les premières décisions américaines concernant l’Indochine peuvent être considérées comme des tentatives maladroites pour faire le bien » – maladroite parce qu’elles ont échoué ; tentative pour faire le bien par principe doctrinal, démonstration inutile. Il poursuit : « Mais en 1969, il était clair pour la plupart des pays du monde – et pour la plupart des Américains – que l’intervention avait été une erreur désastreuse. […] L’argument [contre la guerre] était que les États-Unis avaient mal compris les forces culturelles et politiques à l’œuvre en Indochine – qu’ils étaient dans une position où ils ne pouvaient imposer de solution sinon à un prix trop élevé ».

Au même moment, les sondages montrèrent qu’environ 70 % de la population jugeaient que la guerre était non pas « une erreur » mais « fondamentalement immorale et injuste ». Comme les soldats de 1945 qui pouvaient être sensibles au sort des malheureux réfugiés allemands, les personnes sondées n’étaient pas des intellectuels.

Certains exemples sont révélateurs. L’opposition à la guerre culmina en 1970, après l’invasion du Cambodge décidée par Nixon et Kissinger. À cette époque, le politologue Charles Kadushin menait une vaste recherche sur la position de « l’élite intellectuelle ». Au sujet du Viêt Nam, il apparaissait dans son étude que la grande majorité des intellectuels privilégiaient une approche « pragmatique », ne critiquant la guerre que comme une erreur au coût exorbitant. Les « forcenés en coulisses » représentaient un pourcentage infime, à peine au niveau de l’erreur statistique.

Les guerres de Washington en Indochine furent le pire crime de l’ère post-Seconde Guerre mondiale. Le pire de ce millénaire, c’est l’invasion de l’Irak par les États-Unis et le Royaume-Uni. Ses effets furent catastrophiques pour toute la région et aucun règlement ne semble en vue. Mais l’élite intellectuelle se montra à la hauteur de l’événement – sur son mode habituel. Les intellectuels libéraux adressèrent un éloge vibrant à Barack Obama pour avoir adopté la position des « colombes ». Selon les propres termes d’Obama, « au cours de la dernière décennie, les troupes américaines ont tout sacrifié pour donner aux Irakiens la possibilité de revendiquer leur propre avenir » mais, « la dure vérité, c’est que nous n’avons pas vu venir la fin du sacrifice américain en Irak ». La guerre fut une « grave erreur », une « bourde stratégique », beaucoup trop coûteuse pour nous vii – un jugement comparable à celui de nombreux généraux russes à propos de la décision soviétique d’intervenir en Afghanistan en 1979.

Le modèle se généralise. Inutile de passer en revue les exemples – la presse écrite s’en est abondamment chargée, sans effet décelable sur la doctrine de l’élite.

À l’intérieur de nos frontières, il n’y a ni dissidents, ni commissaires du peuple, ni apparatchiks. Il n’y a que des « forcenés en coulisses » et des intellectuels responsables qui se sont autoproclamés « experts ». Sur la responsabilité des experts, laissons la parole à l’un des plus éminents et des plus distingués d’entre eux. Pour prétendre au statut d’« expert », explique Henry Kissinger, il s’agit « d’élaborer et de préciser autant que possible » le consensus de ses commanditaires – sachant que ce sont ces commanditaires qui posent le cadre dans lequel les experts s’acquittent des tâches qui leur sont confiées…

C’est lors de l’affaire Dreyfus qu’est apparu le concept d’« intellectuel », au sens contemporain du terme, et qui renvoie à des catégories devenues aujourd’hui des classiques. La figure de proue des dreyfusards, Émile Zola, fut condamné à un an de prison pour l’infamie d’avoir demandé justice pour le colonel Alfred Dreyfus accusé à tort de trahison. Zola dut même s’enfuir en Angleterre pour échapper à une nouvelle sanction, et il subit les foudres des « Immortels » de l’Académie française. C’est que les dreyfusards étaient de véritables « forcenés en coulisses », coupables d’« une des plus ridicules excentricités de notre temps », selon les termes de l’académicien Ferdinand Brunetière : « La prétention d’élever des écrivains, des savants, des professeurs et des philologues au rang de surhommes », qui osent « qualifier nos généraux d’idiots, nos institutions d’absurdes et nos traditions de malsaines ». Ils prétendaient s’immiscer dans des affaires judicieusement laissées aux « experts », aux « hommes responsables », aux « intellectuels technocrates et politiques » – selon la terminologie du discours libéral contemporain.

Alors, quelle est la responsabilité des intellectuels ? Ils ont toujours le choix entre deux rôles. Dans les États ennemis des États-Unis, c’est être commissaires du peuple ou dissidents. Dans les États clients des États-Unis, il peut se révéler d’une difficulté écrasante. Au pays, c’est être des « experts responsables » ou des « forcenés en coulisses ».

Et puis, il y a toujours le choix de suivre le bon conseil de Macdonald : « C’est une grande chose que d’arriver à voir ce qu’on a sous le nez » – et d’avoir la simple honnêteté de dire les choses telles qu’elles sont.

Noam Chomsky

Extrait de sa préface à De la responsabilité des intellectuels, parution le 5 mai 2023
Traduit de l’anglais par Laure Mistral

Tutoyer l’éternité, toucher les étoiles et penser le monde pour nous [LettrInfo 23-V]

Dans un roman du siècle dernier, John Le Carré fait de son principal protagoniste, espion de circonstance pour la Couronne auprès de la Maison Russie, un éditeur. Au milieu d’un Salon du livre, sa prise de contact avec un auteur, douteuse couverture, nous vaut un dialogue qui en dit plus sur l’édition de tout temps que sur l’espionnage en temps de guerre froide…

« Il s’accrochait à moi comme à son confesseur. “Promettez-le-moi, dit-il.
— Mais qu’est-ce que je suis censé vous promettre ?
— Promettez que vous vous conduirez en gentleman.
— Je ne suis pas un gentleman, je suis un éditeur.” »

Et de fait, toute histoire de l’édition un tant soit peu honnête est incompatible avec celle que donnent les historiens et les journalistes au service des légendes patronales et grand-patronales qui font le quotidien de la presse littéraire.

En réaction à cette introduction (de notre dernière LettrInfo), on nous a envoyé ce commentaire :

— Bof. je viens de relire Les Illusions perdues [Balzac, 1837-1843]. Bien avant le « monopolysme» (généralisé) qui caractérise notre époque, l’édition n’était-elle pas avant tout une affaire de gros sous pour 90 % de la profession ?

Si le roman de Balzac traite plus des frasques de la presse politique et littéraire, on y croise en effet le type social peu reluisant de l’éditeur. On est toutefois bien loin du stade industriel, aussi bien dans la presse et l’imprimerie que l’édition — ainsi d’ailleurs que du lectorat de masse. Mais la question se pose en effet. Des relations de l’édition et de la presse (des médias) aux gros sous et aux idéaux qu’ils ont maltraités, qu’ils maltraitent et qu’ils maltraiteront ?

Les livres d’histoire de la profession ne sont pas avares en portraits dorés. Avant même la Révolution française, l’éditeur de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert n’avait-il pas déjà loge à l’Opéra et ne recevait-il pas en son hôtel particulier ? Sous la Restauration, ceux qui réussissaient s’en faisaient bâtir un sur les Champs-Élysées, ajoutaient château dans le Bordelais ou en Sologne et, pour faire bonne mesure, une particule. Un gros siècle plus tard, la poignée des patrons de grands groupes de médias ou d’édition dont on subit les frasques, qui montent ou descendent ou entrent ou sortent de la liste des « 500 premières fortunes de France », ont ajouté yachts ou avions à ces attributs désuets — et certains s’affichent en mécènes des arts et des lettres.

Mais s’il était donc aussi évident que le métier d’éditeur n’est qu’une « affaire de gros sous », pourquoi toutes celles et ceux qui servent avec zèle la légende des « lettres françaises » passent-ils autant d’énergie à (se et à nous) faire croire qu’il s’agit d’autre chose ? De nos jours encore, pour que tourne son monde, le livre ne peut être réduit à sa réalité marchande. La plupart des lecteurs et des lectrices attendent autre chose. C’est pourquoi on ne peut faire de bonnes affaires dans le papier imprimé sans maintenir l’illusion que les éditeurs diffusent bien autre chose que les livres qui font tomber les gros sous.

Illusion nourrie par celles et ceux qu’on édite : romanciers et romancières qui enchantent notre imagination et tutoient l’éternité, intellectuelles et intellectuels dont l’esprit touche les étoiles et qui pensent le monde pour nous… Celles et ceux-là constituent une minorité privilégiée.

Qui dit privilège, dit responsabilité. Et de celles et ceux à qui nos « riches démocraties offrent le loisir, les infrastructures et la formation nécessaires », nous pouvons exiger qu’ils « recherchent la vérité cachée sous le voile de distorsion et d’altération, d’idéologie et d’intérêt de classe à travers lequel les événements de l’histoire en cours nous sont présentés ».

Partant de ce constat établi voilà plus de cinquante ans, Noam Chomsky met en pratique cette responsabilité des gens de lettres et d’esprit : utiliser ses privilèges pour défier l’État.

Thierry Discepolo