Skip to main content

Auteur/autrice : alistair

Journal d’un prof de banlieue

Historien et docteur en sciences politiques, Nedjib Sidi Moussa est aussi enseignant contractuel, précaire exerçant en banlieue. Dans son livre, Le Remplaçant, il décrit son quotidien, la réalité de son métier. Et en même temps, pour Laurence De Cock, il donne « un manifeste pour la modestie professionnelle et un appel au sursaut de celles et ceux qui détournent le regard, s’installent dans le déni, mobilisent le métier à des fins de rentabilité personnelle en épousant les logiques de la néolibéralisation de l’école ».

Nedjib Sidi Moussa est historien, docteur en sciences politiques et auteur d’ouvrages qui ont connu un certain écho. Dans le monde universitaire, Nedjib Sidi Moussa dérange : spécialiste de l’histoire algérienne et militant politique très engagé à gauche, il est à la fois comme ces centaines de docteurs qui s’obstinent à jouer le jeu de l’entregent pour obtenir le graal d’un poste ; mais il s’en distingue par son refus de rentrer dans les normes de la neutralité académique. À l’aube de la quarantaine, il reste donc vacataire et a perdu tout espoir de titularisation. Nedjib Sidi Moussa dérange aussi dans le monde de l’antiracisme politique parce qu’il ne partage guère la ligne décoloniale, qu’il l’a fait savoir dans son livre La Fabrique du musulman, et que beaucoup lui ont tourné le dos. C’est donc un auteur outsider, solitaire, souvent désillusionné, un intellectuel précaire qui a aussi besoin de vivre, de survivre, de pouvoir payer le loyer de son petit studio et s’offrir quelques bières à la Butte aux Cailles. C’est pourquoi il postule dans l’Éducation nationale, en tant que contractuel, en histoire-géographie.

De cette expérience, il fait un livre : Le Remplaçant. Journal d’un prof {précaire} de banlieue.

On ne compte plus tous les titres qui, à chaque rentrée, nous font connaître à coups de gros tapage médiatique l’expérience miraculeuse de telle institutrice, les déboires d’un prof infiltré, l’analyse faussement distante d’une professeure qui a tenu chez les petits sauvages. Bref, le grand déballage d’egos qui peuplent les plateaux des chaînes d’information continue avant de disparaître dans les limbes de l’oubli.

Mais Nedjib Sidi Moussa n’est pas de ceux ni de celles-là. Parce qu’il dit quelque chose de l’école, de ses dysfonctionnements comme de ce qui la fait tenir. Et qu’il le dit bien.

On lit Le Remplaçant comme si on avait mis la main sur un carnet intime tombé d’une poche dans le métro. C’est d’abord un journal qui consigne jour par jour les étapes d’une année scolaire jalonnée par la découverte du monde du collège, par les vacations acceptées à l’université pour maintenir l’impression d’avoir encore quelque-chose à y faire, et par les quelques écrits de recherche qu’il faut aussi honorer pour garder la tête haute.

C’est un journal qui dit ceci : j’écris pour tenir. Quand il met sa casquette (plutôt son chapeau) de remplaçant, Nedjib Sidi Moussa est pour ses collégiennes et collégiens un prof normal : celui qu’on n’écoute pas toujours, qu’on essaie de rendre fou mais qui sait répondre à toutes les questions ; celui qui gronde, félicite, se sait trop laxiste sans pour autant se résoudre à punir. Nedjib Sidi Moussa est aussi un prof différent parce qu’ils ont vu sur Google qu’il a écrit des livres et parce que son nom évoque spontanément, pour ses élèves de banlieues, une proximité culturelle – même si lui met un point d’honneur à ne rien dévoiler de sa vie ou de son histoire privée.

En revanche, pour ses collègues titulaires, Nedjib Sidi Moussa n’est jamais un prof normal. « Vous êtes le nouveau prof de techno ? », lui demande un collègue. Quand d’autres ne le saluent même pas. La possibilité d’un dialogue n’existe que chez celles et ceux qui sont dans la même situation que lui ou dont le patronyme révèle une origine partagée. Parmi les affronts, on retiendra le jour de la dictée du brevet que Nedjib Sidi Moussa s’amuse à faire et ce professeur de français qui, après coup, lui demande s’il peut la regarder pour s’étonner de l’absence de fautes…

Nedjib Sidi Moussa travaille sept jours sur sept. Il ne dort presque pas, passant ses nuits sous Redbull pour réussir cumuler toutes ses activités. Debout à l’aube. Métros, collège, métros encore, université, studio. Il touche 2.000 euros par mois. Et il ne sait pas si ni où il sera affecté l’année suivante. Il aimerait enseigner en lycée. Mais, au rectorat, on pratique l’entretien collectif d’embauche, c’est-à-dire une séance de signatures de contrats pour obéir dans l’urgence aux injonctions ministérielles de ne pas laisser de classes sans élèves. Une dame qui ne doit pas non plus trop se sentir à sa place le regarde avec un demi-sourire et lui promet qu’elle va regarder ce qu’elle peut faire. Ce qu’elle n’a sans doute jamais fait.

Nedjib Sidid Moussa est une petite main de l’Éducation nationale. Ce qui ne lui fera pas injure de le dire, à lui qui milite pour la révolution internationale des travailleuses et travailleurs. Il est l’un d’eux. C’est dur, rugueux, injuste, souvent révoltant. Mais les mots qu’il tire de cette expérience en font aussi une activité pleine de dignité.

Devant ses étudiants, il est parfois tellement fatigué qu’il perd ses mots, s’embrouille dans ses notes. Le lendemain, face aux collégiens, il sermonne, slalome entre les questions d’élèves souvent très éloignées de l’objet du cours. Tantôt le prof est attendri, parfois désespéré, irrité, à bout… Nedjib Sidi Moussa revisite sa vie à l’aune de ses métiers. Comment étais-je enfant ? Quels étaient mes rêves ? Pourquoi mes étudiants ne sont-ils pas en colère comme je pouvais l’être ?

Ce faisant, il donne à voir une dimension souvent tue du métier : son effet-miroir, c’est-à-dire comment il renvoie à notre propre trajectoire, rejoue nos angoisses, nous bouscule intimement.

Nedjib Sidi Moussa est fils d’une famille algérienne de messalistes, c’est-à-dire de militants indépendantistes en conflit avec le FLN, violemment réprimés et désormais occultés de la mémoire officielle du nationalisme algérien. Il se sent dépositaire de cette illégitimité, de cette histoire de fantômes encore interdite en Algérie. C’est cet héritage qu’il charrie lorsqu’il se heurte aux militants antiracistes qu’il trouve trop manichéens, trop obsédés par la « race » – quand il revendique d’abord son appartenance de « classe ». C’est ce même héritage encore qu’il charrie dans le monde universitaire si frileux face au militantisme, installé dans son ronronnement petit-bourgeois. C’est tout cet héritage enfin qu’il charrie lorsqu’il enseigne, se désole que les enfants d’origine maghrébine l’interrogent sur sa religion tandis qu’il les rêve en génération révoltée.

Nedjib Sidi Moussa n’est à sa place nulle part et c’est cet inconfort qui nourrit son journal et touche juste.

Cet inconfort ne nous définit-il pas toutes et tous qui tentons de résister dans une institution maltraitée et maltraitante ? En un sens, ce livre nous rappelle la nécessaire acceptation de nos fragilités, de nos échecs, de notre impuissance mais aussi de notre utilité sociale. Le Remplaçant est un manifeste pour la modestie professionnelle et un appel au sursaut de celles et ceux qui détournent le regard, s’installent dans le déni, mobilisent le métier à des fins de rentabilité personnelle en épousant les logiques de la néolibéralisation de l’école.

Ce « journal d’un prof précaire de banlieue » est donc davantage qu’une réflexion intime sur un métier socialement méprisé ou l’expression d’un désenchantement : il dépose une expérience singulière pour rappeler que la réponse ne pourra être que collective.

 

Laurence De Cock

Une première version de ce texte est parue, sous le titre « Le remplaçant », au Café pédagogique, le 25 septembre 2023
De la même autrice sur ces sujets, dernier livre paru, École publique et émancipation sociale (Agone, 2021)

Bonne rentrée dans l’école de la recivilisation !

La fin de l’été fut rafraîchie par une pluie d’annonces présidentielles. Inconsolable depuis le deuil de Jean-Michel Blanquer, Emmanuel Macron ayant fait de l’école sa nouvelle passion, il l’investit de grandes missions. Ainsi la « recivilisation »… Pour l’historienne Laurence De Cock, ce concept « tout droit sorti du logiciel de l’extrême-droite » manifeste une volonté de dresser « des sauvages ».

Dans l’entretien qu’il a donné au Point le 24 août 2023, affirmant ainsi que l’école devenait son « domaine réservé », Emmanuel Macron a présenté sa feuille de route pour la suite de son second mandat.

Beaucoup ont déjà décrit la vision qui s’y dessine d’une école conservatrice, réactionnaire, résolument tournée vers un passé fantasmé, une école « des fondamentaux », de l’« instruction civique », du roman national. Un signe ne trompant pas non plus : sa reprise du vocable du « pédagogisme » à l’origine des défaillances de la démocratisation scolaire. Une marque de fabrique des discours stigmatisant la pédagogie qu’ils estiment responsable de la baisse des exigences scolaires, un raccourci rhétorique permettant de ne pas poser la véritable question qui fâche : celle d’une refondation politique, et des moyens qu’il faudrait allouer à l’école publique pour qu’elle ne laisse plus les enfants des milieux populaires sur le bord du chemin.

L’école qui découle de cet entretien ne correspond pas seulement à un retour vers le passé. On y trouve également de longs développements sur l’obsession disruptive d’une école relookée par sa fusion avec le projet néolibéral : évaluationnite aigüe, mise en concurrence des établissements pour l’attribution des fonds de fonctionnement etc. Bref, rien de nouveau sous le soleil de la Macronie.

Un point de cet entretien semble toutefois n’avoir que trop peu attiré l’attention. Une nouvelle mission est assignée à l’école : celle de participer à la « recivilisation ». Évoquant les émeutes de juillet 2023 dans les quartiers populaires, Emmanuel Macron constate que les jeunes révoltés, en grande majorité français, souffrent d’un problème d’intégration et de « décivilisation », qu’il attribuable en partie à l’explosion des cadres familiaux et éducatifs. C’est en ce sens que l’école doit être mise à contribution pour « reciviliser ».

Soyons claire : le concept est tout droit sorti du logiciel de l’extrême-droite. Brandir la décivilisation, c’est s’inscrire dans la ligne d’une idéologie qui considère une partie de la population comme des sauvages à dresser. C’est peut-être ici qu’il faut d’ailleurs trouver l’explication de la réhabilitation du roman national et de sa sacro-sainte « chronologie » qu’on trouve dans le même entretien.

Pionnière de l’analyse critique du roman national (il n’est pas inutile de le rappeler au vu de son invisibilisation actuelle), Suzanne Citron avait pointé dans Le Mythe national (1987, rééd. 2019) l’un des moteurs de ce récit historique : le couple sauvage/civilisé. En effet, les sauvages Gaulois s’y voyaient civilisés par les Romains, les sauvages païens par les Chrétiens et, bien-sûr, les sauvages indigènes par les colons européens. C’est l’histoire qu’on a raconté aux enfants pendant près d’un siècle et dont le retour est prôné par un faisceau de droite et extrême-droite.

L’usage de l’histoire comme outil de « recivilisation » figure en filigrane dans le dernier programme présidentiel du RN, qui souhaitaient restaurer un système éducatif « vital pour l’avenir de notre pays et de notre civilisation » ; proposant pour se faire un renforcement de l’enseignement du français et de l’histoire dans les REP (réseaux d’éducation prioritaire).

Dans ce contexte, l’annonce de l’interdiction des abayas dans les établissements comme une mesure phare de la rentrée scolaire ne peut qu’inquiéter. Tout comme l’ajout, plus discret, dans la liste des savoirs fondamentaux, celui de « se comporter » . Nous voilà tout de même assez proches du paradigme du domptage des corps et des esprits – fort éloignés des principes fondateurs de l’école publique. Nous voilà surtout sur une dangereuse pente d’une école publique transformée en centre de redressement civilisationnel.

Dans son interview, Emmanuel Macron appelle à en finir avec les hypocrisies françaises. Prenons-le aux mots. Le président de la République déclare vouloir « développer l’émancipation des jeunes et lutter contre les inégalités à la racine ». Dans ce gouvernement qui manipule la communication comme un broyeur de sens, l’usage du concept d’« émancipation » est désormais récurrent. Subtilisé à la gauche, qui l’avait quelque peu délaissé, il ponctue et décore désormais n’importe quelle prise de parole sur l’école ou, pire, sur le SNU.

On sait que l’émancipation à la sauce macronienne relève davantage de la libre-entreprise de soi que de la libération de ses aliénations ou d’une réflexion sur les rapports de domination. Mais même cette définition minimale et néolibérale commence sérieusement à coincer. Car on voit mal comment « reciviliser » et émanciper en même temps. Car on n’émancipe pas en faisant rentrer dans un moule mais, à minima, en développant l’esprit critique et le dépassement de ses propres enfermements. La « recivilisation » repose sur un paradigme exactement inverse de celui de l’émancipation puisqu’il s’agit de faire rentrer fissa les sauvages dans une norme sur laquelle ils n’auront aucun droit de regard et à l’élaboration de laquelle il leur est surtout demandé de ne pas participer. Une seule possibilité pour acquérir son brevet de civilisé : bien se comporter.

Un cran est donc franchi vers la stigmatisation et la relégation d’une partie de la jeunesse maltraitée par l’école. L’hypocrisie principale consistant à faire croire aux intéressés qu’ils et elles sont les principaux responsables de leurs échecs puisqu’ils se détournent d’une institution qui leur offrirait tout. Ce raisonnement permet de ne pas réfléchir à ce dont a vraiment besoin l’école publique, à commencer par des besoins matériels, urgemment, vitalement ; seul préalable à la possibilité d’une lutte contre les inégalités « à la racine » précisément.

 

Laurence De Cock

Une première version de ce texte est parue Café pédagogique, le 30 août 2023
De la même autrice sur le même sujet, dernier livre paru, École publique et émancipation sociale (Agone, 2021)

À quoi bon toute cette science

Il faut être un auditeur fidèle et attentif des conversations scientifiques que donne notamment France Culture pour réaliser à quel degré d’ambivalence est parvenue l’intelligence rationnelle chez la plupart des chercheurs qu’on peut légitimement considérer comme les connaisseurs les plus éclairés de la physique moderne et, ce qui ne gâte rien, de la philosophie des sciences, bref, des gens qui s’efforcent d’atteindre à la plus haute conscience de leur science.

De toute évidence enthousiasmés par leurs recherches, mais remplis de circonspection, avec parfois une touche de déception devant leurs résultats, physiciennes et physiciens confessent volontiers que leur émerveillement n’a d’égal que leur perplexité ou leur ignorance relativement aux causes efficientes ou finales des phénomènes qu’ils observent. Toutes ces sommités ne cachent pas leurs hésitations quant à la « vérité » objective de leurs énoncés hypothétiques.

Sollers tel quel, suivi de Cursus honorum sollersien (1957-2007)

Il y a un mois disparaissait Philippe Sollers. Et comme il se doit, sans la moindre fausse note, les médias, petits comme grands, de droite comme de gauche, parisiens et régionaux, tous ont décliné la tristesse officielle de son employeur. Le temps du deuil passé et avant que son nom ne s’efface des mémoires nous a semblé le bon moment pour rappeler la carrière, la fonction, le fonctionnement de ce type d’« intellectuel pour qui les lettres, les arts, les sciences ou la philosophie sont la continuation de la politique par d’autres moyens : non plus considérée comme un outil de changement social mais comme un instrument pour garder le pouvoir – pas seulement d’être vu ».

À l’instar des autres ombres qui peuplent de leur vivant (mais pas au-delà) le monde des lettres français, figurine à gros cul sur lesquels on tape, qui basculent et reviennent toujours au centre du jeu, qualifié d’« insignifiant » par Guy Debord, de « plat frelaté » par Louis Althusser, de « danseur mondain » par Guy Hocquenghem et de « Sacha Distel » par Patrick Modiano, Philippe Sollers figure dans le site officiel des éditions Gallimard au titre d’une « présence intempestive à l’époque », qu’il a su ériger en mode d’existence.5