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Auteur/autrice : alistair

La vie imaginaire de Varian Fry

Si la mini-série que Netflix a consacré à Varian Fry sous le titre Transatlantique n’a bénéficié en France que d’une couverture médiatique complaisante, aux États-Unis un article revient sérieusement sur les enjeux du traitement par l’industrie du divertissement. Où l’on voit que le journaliste américain qui a sauvé Hannah Arendt et Marc Chagall n’a été paré de toutes les vertus de notre temps que pour mieux servir une interprétation révisionniste et politiquement correcte de l’histoire.

La mini-série Transatlantique présente une dramatisation extrêmement romancée et commerciale, dont la sortie était très attendue. Par son action héroïque, le journaliste américain Varian Fry a permis, contre toute attente, à plus de deux mille intellectuels, artistes et scientifiques — dont beaucoup étaient juifs mais pas tous — d’échapper aux nazis et à la police de Vichy. Cette opération s’est passée entre 1940 et 1941 à Marseille, où Fry se trouvait en mission en tant que représentant de l’Emergency Rescue Committee[1].

Le fil à plomb de l’intello

Les moralistes de naguère ne manquaient pas de souligner ce paradoxe de la mauvaise foi qui consiste à reprocher à son voisin de ne pas ôter « la paille » qu’il a dans son œil alors qu’on est soi-même incapable d’ôter « la poutre » qu’on a dans le sien. L’image est suffisamment éloquente pour se passer de commentaires et je ne l’évoque ici que pour la dimension anthropologique qu’elle me paraît comporter.

S’il y a bien en effet une propriété spécifiquement humaine universellement répandue, attestée en tous temps et en tous lieux, c’est cette incapacité foncière des communautés humaines à concevoir une autocritique bien fondée et à la pratiquer lucidement et courageusement.

Quelque malheur ou quelque catastrophe qu’il advienne dans le cours des choses, la faute en est d’abord aux autres. Ce sont eux les méchants, les coupables, les scélérats, la cause de tous les maux. Accusation qui parfois n’est pas dépourvue d’un certain fondement, tant il est vrai que, quoi qu’il arrive, les choses viennent généralement de plus loin qu’on n’imagine, par des voies multiples et si compliquées que personne ne les a vues arriver.

Les racines algériennes de la sociologie de Pierre Bourdieu

Voilà quelques années, une éminente germaniste (par ailleurs traductrice de Max Weber) s’est intéressée aux « racines allemandes de la théorie de Bourdieu » et en particulier aux liens entre sa sociologie et la philosophie. Ce fut l’occasion pour Alain Accardo de préciser au titre d’« un des derniers témoins encore vivants de la période 1958-1960 que Bourdieu a passée à la faculté d’Alger et qui, selon les commentateurs, semble avoir été un temps fort de sa “conversion” de la philosophie à la science sociale ». Une mise au point bienvenue en attendant l’édition à paraître du livre d’Amìn Perez, dont c’est tout le sujet : Combattre en sociologues. Pierre Bourdieu et Abdelmalek Sayad dans la guerre de libération (Agone, mars 2022).

À lire l’article de l’article de Catherine Colliot-Thélène sur les « racines allemandes » de Bourdieu, on pourrait presque croire qu’il était une sorte de pur esprit transportant partout avec lui, au long de ses pérégrinations, quelques obsessions intellectuelles, et en particulier celle de la temporalité inspirée au normalien par sa lecture de Husserl et de Heidegger.

Il n’est nullement de mon propos de contester si peu que ce soit l’influence de la phénoménologie allemande sur la vision théorique que Bourdieu s’est forgée du social ; et là-dessus je veux croire la spécialiste sur parole. Mais, outre que la recherche érudite des influences me paraît être le plus souvent un exercice d’orfèvrerie scolastique un peu formel, je pense que les raisons les plus fortes de la « conversion » de Bourdieu à la sociologie doivent être cherchées ailleurs, et plus précisément dans des circonstances historiques et sociales qui ont joué un rôle décisif dans son cheminement personnel comme dans celui de pas mal d’autres esprits de sa génération.