Passer au contenu principal

Depuis le 1er juillet 2025, La Poste ayant supprimé les conditions « Livres & Brochures », tarifs préférentiels d’exportation des livres à l’étranger,
la commercialisation de nos livres via notre site est désormais réduite au seul territoire de la France métropolitaine.

Auteur/autrice : thierry Discepolo

Céline Alvarez, une pédagogie « business compatible » (2)

La neuropédagogie comme solution aux inégalités scolaires ? Depuis l’arrivée de Jean-Michel Blanquer au ministère de l’Éducation nationale, on sait qu’il s’agit d’un mantra. Mais on oublie que l’« expérience Alvarez » a servi de laboratoire à ce qui allait devenir la politique ministérielle. Car ils étaient déjà tous de la partie : de l’Institut Montaigne en passant par Stanislas Dehaene et l’association Agir pour l’école. Un succès ? À condition de ruser un peu avec les règles de l’École publique, le protocole, et les résultats…

Une expérience semi-privée dans le service public Rencontrer des témoins locaux s’est révélé beaucoup moins simple que prévu. À Gennevilliers, par exemple, malgré l’enthousiasme préalable de mon premier contact, qui avait promis de me mettre en relation avec des parents d’élèves, ma quête fit chou blanc, mon contact s’étant volatilisé dans les semaines qui ont suivi.

Le conseiller municipal préposé aux affaires scolaires accepta d’abord de discuter de « ce beau sujet qu’est la pédagogie » mais, apprenant que l’entretien porterait sur l’expérience Alvarez, perdit rapidement son entrain en m’informant qu’il « ne voyait pas ce qu’un élu à l’enseignement peut appointer à un travail de recherche, compte tenu du champ de compétences qui est le sien ».

Contacté par téléphone, le nouveau directeur de l’école maternelle Jean-Lurçat, qui venait de prendre ses fonctions et n’avait pas accompagné l’expérience, m’indiqua ne pas pouvoir m’aider, ni par des contacts ni par des informations ; d’ailleurs, précisa-t-il, il souhaitait « écrire une nouvelle page de l’histoire de l’école ».

Dans l’Éducation nationale, et surtout dans le primaire, le poids de la hiérarchie est très prégnant. Lorsqu’une affaire devient potentiellement sensible, il n’est pas rare d’avoir à demander une autorisation préalable au rectorat pour pouvoir répondre aux questions des journalistes et même des chercheurs. Plus personne n’ignore Céline Alvarez, mais les emphases médiatiques à son propos sont peu compatibles avec la phobie de l’administration pour les vagues et les paillettes. Il semblerait que les anciennes collègues de l’école Jean-Lurçat n’aient pas obtenu l’autorisation d’un droit de réponse qu’elles souhaitaient donner à la suite de la promotion de l’ouvrage.

Habituée des sciences sociales, je découvre ici une logique inversée : si le terrain s’est rendu plutôt rétif à mes questions, c’est au sommet qu’on m’a le plus aisément ouvert la porte. Du côté du ministère, d’abord, où j’ai été reçue par le directeur de cabinet actuel de Najat Vallaud-Belkacem, Olivier Noblecourt, responsable des négociations récentes avec Céline Alvarez et fin connaisseur du projet, puis du côté d’Agir pour l’école, l’association à l’origine de la première évaluation du projet, où j’ai rencontré le directeur, Laurent Cros.

L’ensemble des témoignages permet de relier les fils d’une aventure parfois éloignée de la doxa médiatique qui a repris en boucle le storytelling d’une école publique frileuse face à la révolution qui vient.

Reprenons. En 2011, Céline Alvarez frappe à la porte du ministère et présente son projet de classe expérimentale. Le futur ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer est alors à la tête de la Direction générale de l’enseignement scolaire (DGESCO). Ancien recteur de Guyane et de Créteil, il est un fervent soutien des expériences dites « innovantes », du numérique et surtout de la psychologie cognitive. Il voit dans cette dernière un remède aux difficulté d’apprentissage, notamment dans les milieux populaires qu’il a bien connus à Créteil, où il a mis en place un plan de maîtrise du français dans le premier degré. Une fois à la DGESCO, il nomme comme conseiller technique en 2010 Stanislas Dehaene, professeur au Collège de France en psychologie cognitive expérimentale, qui a travaillé sur l’apprentissage des mathématiques (La Bosse des maths, 1997) et de la lecture (Les Neurones de la lecture, 2007). Stanislas Dehaene est persuadé que les neurosciences sont le moyen de régler les problèmes d’apprentissage dans les petites classes. Ses ouvrages se présentent à la fois comme des diagnostics scientifiques tiré de l’imagerie cérébrale et comme des propositions de remédiation.

Jean-Michel Blanquer et Stanislas Dehaene se connaissent bien : tous deux sont auteurs chez Odile Jacob et le premier milite pour l’intégration des travaux du second dans l’Éducation nationale, lequel travaille à l’élaboration d’outils à destination des enseignants. Bref, Blanquer s’enthousiasme pour le projet Alvarez et promet d’y apporter tout son soutien, notamment logistique.

L’aide matérielle est rendue possible grâce à ses liens avec l’association Agir pour l’école, dont Jean-Michel Blanquer est membre du comité directeur. Cette association a été fondée en 2010 par Laurent Cros à l’initiative de l’Institut Montaigne, qui vient alors de publier un rapport intitulé Vaincre l’échec à l’école primaire.

L’Institut Montaigne est né en 2000. S’il se veut indépendant, il a été fondé par Claude Bébéar (alors PDG des assurances AXA) et le parcours économique de ce « parrain du patronat français » comme ses proximités politiques (admirateur de Valéry Giscard d’Estaing et éphémère maire-adjoint de Rouen dans la perspective, vite avortée, de succéder à l’UDF Jean Lecanuet) désignent toutefois l’institut comme proche de la galaxie libérale. Fort d’un budget de près de trois millions d’euros, il ne vit que de financements privés. Le carnet des adhérents est impressionnant : Air France KLM, Allianz, Areva, Axa, Barclays Private Equity, Bolloré, Bouygues, Capgemini, Carrefour, CNP Assurances, Dassault, EADS, GE Money Bank, Groupama, HSBC France, Lazard Frères, LVMH, M6, Microsoft, Orange, Rothschild Cie, Sanofi-Aventis, SFR, Schneider Electric, Servier Monde, SNCF, Sodexo, GDF, Total, Veolia, Vinci…

Selon sa profession de foi, l’Institut Montaigne vise à « améliorer la cohésion sociale, l’efficacité de l’action publique et la compétitivité de l’économie ». En tant que think tank, l’institut se présente comme une boîte à idées, finance des enquêtes, notamment sociologiques, et émet des avis. L’éducation fait partie de ses principaux axes, avec des positions relevant de la plus pure pensée libérale, à savoir l’individualisation de l’accompagnement, la valorisation des postures entrepreneuriales (détermination, volonté, encouragements au mérite) et la récompense des initiatives innovantes. L’imaginaire d’un centralisme étatique étouffant pour le déploiement des individualité constitue son fonds de commerce.

On trouve à l’Institut Montaigne aussi bien des chefs d’entreprise que des hauts fonctionnaires ou des universitaires. La structure est tout à fait emblématique du brouillage des frontières entre public et privé. Laurent Cros, le directeur d’Agir pour l’École, est énarque, ancien haut fonctionnaire au Budget, où il fut chargé d’analyser des indicateurs du système éducatif, notamment Pisa * ; l’occasion pour lui de mesurer l’ampleur de l’échec scolaire, surtout dans l’apprentissage de la lecture.

En 2008, pour tenter de mieux comprendre, Laurent Cros décide de s’intéresser aux recherches en psychologie cognitive et de voir « comment elles peuvent fertiliser l’Éducation nationale », surtout « au regard des dix ans d’avance des États-Unis » dans ce domaine. L’association se tourne vers l’apprentissage de la lecture et développe des projets reposant sur une procédure de validation scientifique des modalité d’apprentissage. Pour se financer, Agir pour l’école touche des fonds publics (que Laurent Cros estime dérisoires au regard des besoins) et complète ces apports par des fondations et donateurs privés dont la liste se trouve sur son site : Axa, la Société générale, Total, Dassault, la ville du Puy-en-Velay (dont Laurent Wauquiez fut maire pendant huit ans, jusqu’en 2016), ou la fondation Bettencourt Schueller (très engagée dans les projets en direction des quartiers populaires).

Grâce à ces fonds, Agir pour l’École paye intégralement l’équipement de la classe de Céline Alvarez en matériel Montessori à hauteur de 10 000 euros et s’engage à financer les évaluations scientifiques. Il faut également trouver une assistante ATSEM (agent territorial spécialisé des écoles maternelles), dont bénéficient les écoles maternelles. Cette dernière doit être formée aux techniques Montessori. Anna Bisch, « autodidacte passionnée d’éducation » (selon Céline Alvarez), accompagne le projet. Mais il y a un problème administratif et financier : le statut d’ATSEM est officiel et nécessite un concours. Il faut donc contourner le problème. D’après les témoins, Anna Bisch est nommée assistante d’éducation dans un collège environnant puis, en arguant des partenariats de réseaux entre les collèges et les écoles, est affectée à l’école maternelle Lurçat. Si c’est exact, l’expérience Alvarez aurait été mise sur pied en prenant des libertés avec la légalité – ce qui permettrait de mesurer la solidité de ses soutiens politiques et de mieux comprendre la discrétion des élus locaux.

C’est ainsi qu’à la rentrée 2011 une classe expérimentale, cofinancée par des fonds privée, s’ouvre dans une école publique classique et commence à fonctionner de manière autarcique. En effet, le « rayonnement », la « reliance », l’« amour » et la « fraternité » semblent s’arrêter aux frontières de la classe. Il n’y a, aux dires des témoins, aucune relation professionnelle avec l’équipe pédagogique, très peu avec la directrice – pourtant personne pivot de l’établissement et préposée entre autres aux relations entre l’école et l’extérieur – et surtout avec les parents.

Ces derniers ne sont d’ailleurs prévenus de l’expérience qu’à la rentrée. Certains sont sceptiques, d’autres s’enthousiasment immédiatement – rien que de très normal. Les horaires sont décalés : ni les récréations ni les repas ne sont partagés avec les membres de l’équipe. La sociabilité normale d’une école ne franchit donc pas la barrière de la classe-laboratoire. En revanche, les chercheurs défilent, traversent la cour sans même parfois saluer collègues et directrice, sans prévenir de leur arrivée non plus, ce qui, en sus d’être parfaitement impoli, s’avère illégal et agace à juste titre.

La première année, ces chercheurs ont des paillettes dans les yeux à chacune de leurs visites. Laurent Cros est formel : « On est tous ressortis en se disant : c’est simple, ce qu’on a vu là, on ne l’a jamais vu ailleurs. » Les mails emphatiques qu’il reçoit des visiteurs en témoignent : Céline Alvarez est une pédagogue unique. Stanislas Dehaene suit le projet et semble emballé. Naturellement, la première évaluation par Agir pour l’école est dithyrambique.

Dès le départ, Céline Alvarez a le souci de la restitution publique de cette expérience : un site, des outils de formation en partage, un ouvrage en préparation. On trouve d’ailleurs dans le livre les copier-coller des mails enthousiastes envoyé par ses visiteurs-évaluateurs. Les vidéos en ligne attestent que des petits de quatre ans apprennent et réussissent à lire et à compter. L’expérience semble donc confirmer les préconisations de la psychologie cognitive en matière d’apprentissage des fondamentaux.

D’ailleurs, les parents y témoignent du plaisir de leurs enfants à aller à l’école. Là encore, on retrouve dans leurs bouches le « rêve », l’« idéal», le « bonheur » et l’« épanouissement ».

Selon le personnel de l’école, la dernière année aurait posé davantage de problèmes aux parents, avec des demandes pour changer les enfants de classe. Quelques signes nous incitent en effet à relativiser le succès de l’expérience. Sur les vidéos en circulation, ce sont toujours les mêmes parents qui témoignent. Ils ne sont que huit, il en reste donc une quinzaine dont nous ne savons rien.

Des rapports intermédiaires d’inspection, enterrés à l’époque par la hiérarchie, auraient été nettement moins laudatifs, selon les dires de certains témoins, mais ils ne sont évidemment pas consultables. Surtout, nous ignorons pour le moment le plus important, à savoir le devenir scolaire des enfants soumis à l’expérience.

Dans son livre, Céline Alvarez affirme qu’ils sont en tête de classe. Quelques échos locaux semblent toutefois indiquer qu’à l’école primaire ils ne réussissent ni mieux ni moins bien que les autres. L’un de nos témoins évoque à ce propos l’idée d’un « pic d’efficacité » dû à un encadrement exceptionnel à un instant t mais qui ne se perpétue pas dans le parcours longitudinal des élèves réintégré dans le système traditionnel.

C’est un phénomène assez souvent constaté lors de protocoles pédagogiques. La cohorte soumise à l’expérimentation bénéficie d’un intérêt tel que les premiers temps fournissent des réultats impressionnants. Les enfants sont sur-stimulé et conscients d’être inclus dans un protocole exceptionnel : qu’on imagine un instant vingt-cinq enfants isolé de leurs camarades dans la même école, sous l’autorité de deux maîtresses sans lien avec l’équipe pédagogique, soumis à des examens scientifiques (à base d’électrodes pour certains d’entre eux), observé régulièrement par des visiteurs qui écrivent, mesurent, photographient ou filment. C’est la raison pour laquelle, nous confirme Laurent Cros, aucune expérience scientifique, et encore moins pédagogique, ne peut se contenter d’un échantillon d’une vingtaine d’enfants sur une année. Le protocole devait d’ailleurs être confirmé par un élargissement du nombre d’élèves et de classes testé.

Il y a ainsi deux raisons qui expliquent l’arrêt de l’expérience. La première est l’absence d’évaluation autre que celle de la première année pilotée par Agir pour l’école, évaluation citée par Céline Alvarez mais ne figurant toutefois pas sur le site de l’association. Même Stanislas Dehaene, malgré son enthousiasme préalable, n’a pas signé de document attestant scientifiquement de son efficacité. La seconde relève de l’alternance politique : Céline Alvarez aurait « péché par là où elle est arrivée », concède Olivier Noblecourt, c’est-à-dire qu’elle aurait subi, comme d’autres, les conséquences d’un trop ostensible soutien du précédent gouvernement de droite, sous la présidence de Nicolas Sarkozy, pressé d’expérimenter coûte que coûte, parfois au mépris de l’éthique du service public. Quoi qu’il en soit, le nouveau ministère de Vincent Peillon, sous la présidence de François Hollande, a argué de l’absence de garantie de l’efficacité du dispositif pour y mettre fin.

On touche ici l’un des points clés de cette affaire. Toute expérience pédagogique alternative doit être évaluée à l’aune de sa capacité de transposition et de sa durabilité, conditions mêmes de la formation des enseignants et d’une possible institutionnalisation. Or rien ne semblait indiquer l’opportunité, voire la possibilité, de l’inscription durable de ces pistes pédagogiques dans l’institution. Céline Alvarez pensait avoir réglé la question par la mise en ligne de vidéos-ressources, sorte de « tutoriels » visant à diffuser la méthode. Or c’est dans la confrontation avec l’ordinaire et le réel des classes, le « prêt-à-porter », qu’apparaissent de la manière la plus criante les limites de l’expérience « haute couture » d’Alvarez.

L’expression est de Laurent Cros, qui souligne son doute vis-à-vis de la possibilité de déconnexion entre la méthode préconisée, la personnalité singulière et les compétences pédagogiques rares de Céline Alvarez. Selon lui, tout tenait grâce à l’exceptionnalité de cette dernière. Nos différents témoins vont d’ailleurs jusqu’à supposer que le coup d’arrêt porté à l’expérience n’a pas été une si grande blessure pour Céline Alvarez. Plusieurs propositions lui auraient été faites de reprendre ailleurs son expérimentation, ou encore de s’intégrer à un protocole plus lourd (mais long). Elle semble toutefois avoir décliné ces propositions. Manifestement, l’intéressée privilégie aujourd’hui des projets plus ambitieux tournés vers l’« ensemble de l’humanité », projets imprégné par les techniques de la « pleine conscience », de la gestion des émotions et de la méditation. En octobre 2016, Céline Alvarez intervenait par exemple dans un cycle de conférences d’« auteurs inspirants », mais fort peu inspirés si l’on s’en tient aux titres des interventions : « Bien faire et se tenir en joie », « Pourquoi je n’arrive pas à méditer », « Oser réussir, accepter l’échec », « La puissance de la joie » ou encore « On a tous des super-pouvoirs ».

Céline Alvarez « a ouvert une voie comme en escalade », s’amuse Olivier Noblecourt, et, lorsque l’« infiltration » est arrivée à son terme, elle s’était déjà tournée vers d’autres cieux. « Elle ne s’est jamais considérée comme une enseignante mais comme une chercheuse », me confie un collègue de son ancienne école.

Le livre a donc ponctué le premier jalon d’un parcours tourné vers la mission plus vaste d’œuvrer pour le « bonheur » et l’« amour ». Il y a bien dans cette expérience une coloration mystique à peine masquée par l’austérité du langage des neurosciences. Les moments de communion – des « transes », diront certains – lors de ses conférences (à 180 euros par tête) en témoignent. En ligne, on peut voir des standing ovations interminables, des déclarations d’amour et tout un phénomène d’adoration qui s’étend aux réseaux sociaux et au forum accessible sur le site – lequel confine parfois à la thérapie de groupe.

Tout l’aspect new âge du projet n’était manifestement pas apparu à ses premiers soutiens, qui se sont fortement distancié de cette expérience et considèrent désormais avec méfiance le travail de Céline Alvarez. Il faut chercher ailleurs les origines de l’intérêt de Jean-Michel Blanquer ou de Laurent Cros pour ces initiatives. Le cocktail Montessori-neurosciences est l’objet, depuis le début des années 2000, d’un appétit dévorant de certains milieux. En retracer les logiques et rouages permet de mesurer les effets parfois pernicieux de l’engouement pour l’« innovation éducative » et les dangers qu’il représente pour l’école publique.

À son corps défendant, ou pas, Céline Alvarez s’est également trouvée au cœur d’opportunité potentiellement fort lucratives. En mars 2016, l’Institut Montaigne publiait un rapport visant à valoriser les atouts du numérique de l’école primaire, grâce notamment à la pédagogie différenciée et à l’individualisation de l’apprentissage. La méthode Montessori y est citée comme la mieux adaptée à untel projet. Le rapport évoque également les écoles Steve Jobs aux Pays-Bas comme sources de son inspiration.

Ce sont des écoles indépendantes, privées, créées en 2013 par un entrepreneur hollandais et dans lesquelles chaque élève est propriétaire d’une tablette iPad ; la pédagogie qui y est dispensée est aussi « largement inspirée du modèle Montessori ». Les enseignants sont des « coachs » qui organisent des ateliers de travail. Les tablettes se substituent aux objets Montessori. Les similitudes avec ce qu’écrit Céline Alvarez sont criantes : ce sont des écoles où l’on apprend l’« épanouissement », la « créativité », l’« originalité » et la « flexibilité » : comme l’affirme en ouverture le site qui leur est consacré, « as a parent you hope that your child will become happy in life [en tant que parent, vous espérez que votre enfant sera heureux, dans la vie] ».

C’est aussi sur ces bases que l’association Agir pour l’école développe ses projets d’apprentissage de la lecture. Les classes sont progressivement équipées en iPad, m’explique Laurent Cros, et l’association a breveté une application Apple destinée à « muscler le temps d’exposition » aux lettres et aux sons associés, comme le préconise la psychologie cognitive. L’une des lacunes du système traditionnel étant le manque de temps, l’application a été conçue pour pallier ce problème. Des assistants pédagogiques sont recrutés, formés (en deux heures !) et rémunéré par l’association pour accompagner les projets dans les écoles (publiques pour le moment).

Il est fort probable que l’intérêt préalable pour l’expérience Alvarez et son soutien financier s’expliquent en partie par ces perspectives de développement et d’exploitation.

C’est en tout cas ce que semble confirmer la création par l’Institut Montaigne, en décembre 2015, du projet ECLORE, dans le comité directeur duquel siègaient notamment Jean-Michel Blanquer, Laurent Cros et Stanislas Dehaene. Ce projet, dont l’objectif est d’« améliorer la qualité de l’école primaire en France » et d’accompagner les écoles des quartiers défavorisé souhaitant mettre en œuvre un projet éducatif de type Montessori, a en effet été proposé à Céline Alvarez. Mais celle-ci, tournée vers une mission de plus grande envergure, a refusé de l’accompagner – et le projet semble avoir purement et simplement disparu des radars.

Derrière le soutien privé à ce type d’expérimentation se joue rien de moins que l’avenir du service public de l’École. Les porosité désormais décomplexées avec le monde de l’entreprise, via le « tout numérique » et les usages néo-libéraux des pédagogies alternatives bénéficient de la caution scientifique apportée par la psychologie cognitive et les neurosciences. L’expérience Alvarez a rencontré l’appétit grandissant des multiples associations qui se nourrissent des échecs de l’École publique et dont les projets mélangent allègrement philanthropie et quête du profit. Le processus avait déjà été décrit par les travaux sur la marchandisation de l’École mais semble s’amplifier.

L’expérience Alvarez partait du constat fort légitime d’une École impuissante à renverser les mécanismes de production d’échec. C’est ce même moteur qui a poussé, selon leurs dires, l’Institut Montaigne puis l’association Agir pour l’École à développer des protocoles scientifiques fondés sur les technologies numériques pour l’apprentissage de la lecture. Ces projets, rappelons-le, s’adressent prioritairement aux enfants des catégories populaires les plus touchées par ces injustices. Chez Céline Alvarez, l’« environnement » est à la base de tous les maux. On ne trouvera dans son ouvrage aucune mention de « capital culturel » ou expressions afférentes. Les trajectoires sociales des familles et enfants ne sont pas non plus mentionnées. Le postulat est le suivant : dans un environnement pauvre, le cerveau n’est pas stimulé autant que dans un environnement favorisé. Il est soumis au stress, à l’absence d’amour, aux écrans, au vocabulaire rudimentaire des parents. L’expérience menée vise à compenser des problèmes décrits comme des pathologies.

Cette lecture du social souvent caricaturale et disqualifiante permet de mobiliser un registre quasi médical (Maria Montessori était médecin) pour soigner les enfants de ce milieu hostile et défavorable à leur épanouissement et leur réussite. Il faut, explique Montessori « construire l’environnement le plus physiologique possible pour l’être humain dans les années les plus déterminantes de sa vie pour la formation de son intelligence pour qu’il puisse déployer ses pleins potentiels ». Cet environnement passe par des « grands principes » : « relation sociale », « bienveillance », « attention », « engagement », « consolidation », « feedback ». Les solutions sont à chercher du côté de la science. C’est évident, rappelle Céline Alvarez : lors de la « création de l’École » [sic], on ignorait toutes ces données scientifiques ; désormais, on ne peut refonder l’École que sur ces bases, les seules concluantes, et à condition « d’arrêter les débats idéologiques sur l’éducation », affirme-t-elle sur France Inter le 31 août 2016. La formule est savoureuse : rien d’« idéologique » dans la démarche de Céline Alvarez ?

Exit « le financement privé d’une expérience dans le public ; exit les démarches assumées d’« infiltration » auprès de l’Éducation nationale ; exit la stimulation d’aptitudes précoces des enfants et le partenariat avec l’Institut Montaigne ; exit la critique en creux de l’École publique, dont Céline Alvarez affirme aujourd’hui être « soulagée d’être débarrassée » ; exit, enfin, la création d’un petit business florissant autour d’un site, d’un forum, de tutoriels et de conférences payantes ?

On voit bien qu’ici la fausse neutralité n’est en fait qu’un argument visant à faire accepter comme irréfutable une expérimentation assise sur la science. On retrouve là un débat très ancien, y compris dans la pédagogie.

Dès sa fondation au début du XXe siècle, la Ligue internationale d’éducation nouvelle était traversée par ces lignes de fracture. Le pédagogue Célestin Freinet, anarcho-syndicaliste, y reprochait à Maria Montessori les prétentions apolitiques que lui autorisait la mise en avant de la dimension scientifique de son travail. Il ne se trompait pas. On dispose aujourd’hui d’une lettre de Maria Montessori à Mussolini qui, souhaitant maintenir ouverte son école, expliquait au Duce en quoi sa pédagogie était fascisto-compatible…

Les neurosciences n’échappent pas aux règles de toutes les autres sciences, à savoir leur ancrage dans un monde social qui détermine objets d’étude et protocoles afférents. Il n’y a rien d’apolitique derrière, loin s’en faut. Car la réussite de tous les enfants n’est pas qu’affaire d’électrodes, d’« environnement physiologique » ou d’iPad, elle est essentiellement indexée à une redistribution plus équitable des richesses, ce dont il n’est nullement question dans ces projets alternatifs qui, en escamotant la question sociale, véhiculent une vision très politique de l’École.

Laurence De Cock

Deuxième partie d’un texte initialement paru dans La Revue du Crieur (2017, n° 6) et sur Médiapart, le 27 mai 2017.

De la même autrice, à paraître, aux éditions Agone, École publique et émancipation sociale (août 2021).
Et à lire (ou relire) en ligne, sur Antichambre :
« Entre tentation répressive et mission éducative » (8 novembre 2020)
« Pour une école commune, émancipatrice, accessible à tous » ( 9 octobre 2020)
« Couler l’École publique avec de bonnes idées » (5 octobre 2020)
« Au nom des valeurs d’une école commune et émancipatrice » (27 septembre 2020)
« La longue histoire du malaise enseignant » (3 décembre 2019)
« À quoi sert l’enseignement de l’histoire » (9 mai 2019)
« Pour une éducation au politique par l’École » (25 mars 2019)
« La nostalgie d’une École de la ségrégation sociale » (22 février 2019)
« Pourquoi les programmes d’histoire déchaînent-ils tant de passions ? » (8 février 2019)
« Ce qui se joue autour des débats sur l’enseignement de l’histoire » (25 octobre 2018)
« Histoire au lycée : opacité, régression et ennui profond au programme » (12 octobre 2018)

Céline Alvarez, une pédagogie « business compatible » (1)

Il y a dix ans, les éditions les Arènes couvraient les murs du métro parisien d’une publicité vantant le livre de Céline Alvarez, présenté comme une bombe pédagogique censée révolutionner l’école et remédier aux inégalités scolaires. La campagne de communication, très efficace, avait valu à l’autrice d’être invitée et louée par quasiment l’ensemble de la sphère médiatique qui, sur l’école, rate chaque année sa rentrée en beauté.

Dans une enquête sur le « phénomène Alvarez », Laurence De Cock montrait, un an plus tard, les ressorts de ce succès et revenait en détail sur l’expérience menée dans une école maternelle de Gennevilliers.  Promue à l’époque par Jean-Michel Blanquer, mais stoppée par la gauche socialiste arrivée aux manettes en 2012, l’expérience s’avère bien moins concluante que ce que décrivait ce best seller de rentrée. Surtout, en présentant l’arrêt comme une volonté de la gauche de ne pas poursuivre une méthode qui marche, Céline Alvarez omettait de rendre publiques un certain nombre de faits : le financement d’abord par une officine privée, mais aussi les résultats réels et dans la durée de son expérience.

Tout cela n’a pas empêché la maison d’édition de récidiver cette année en publiant le nouveau livre d’Alvarez persistant dans ces obsessions pour l’apprentissage précoce de la lecture. Quoi de plus mignon qu’un enfant de trois ans déchiffrant des lettres ? Tellement croquignolesque que le récit médiatique reprend les mêmes et réitère sa promotion frénétique. À commencer par France Inter offrant à Céline Alvarez le privilège d’un grand entretien le 24 août dernier. L’occasion d’une nouvelle foire aux poncifs et d’un piétinement de toute la recherche sérieuse sur le sujet.

Bonne rentrée !

L’expérience menée par Céline Alvarez entre 2013 et 2016 dans une école primaire d’une banlieue populaire de Paris s’est faite sur la base d’un cocktail inédit de méthode Montessori et de neurosciences. L’enthousiasme suscité par son best-seller, paru en 2016, Les Lois naturelles de l’enfant, tient au caractère spectaculaire des résultats affichés. Regardons de plus près cette affaire.

À la fin de l’année 2016, les murs du métro étaient le support d’une campagne publicitaire vantant un ouvrage de pédagogie : « Le livre qui va changer l’école » ; selon le journaliste Patrick Cohen, « Le livre à offrir à tous les parents », surenchérit le slogan de l’éditeur. On annonçait 200 000 « lecteurs enthousiastes » et un site Internet comptabilisait déjà près de deux millions de visiteurs. Tout semble indiquer qu’il s’agissait de l’événement éditorial de l’année.

Les murs du métro ne faisaient d’ailleurs que relayer une campagne médiatique déjà bien rodée autour de l’ouvrage de Céline Alvarez, Les Lois naturelles de l’enfant. Les mentions dans la presse écrite de l’expérience pédagogique de l’auteure ont dépassé les deux cents occurrences entre 2014 et 2016 ; et les articles sont en très grande majorité apologétiques, chose assez rare lorsqu’il est question de l’École, plus prompte à nourrir le registre de la déploration. Tous ou presque affirment que l’expérience menée par Céline Alvarez dans une école maternelle de Gennevilliers peut bouleverser les fondements de l’École française.

L’ouvrage en question décrit en effet trois années d’accompagnement scolaire d’enfants de trois à cinq ans, selon la méthode Montessori agrémentée de pistes tirées de la psychologie cognitive et sociale, notamment des neurosciences. Impossible, dès lors, lorsqu’on travaille sur l’École, d’échapper à la question : « Et sinon tu penses quoi du livre de Céline Alvarez ? »

Personnellement, je n’en pensais pas grand-chose. Je connaissais certes l’efficacité de la pédagogie développée par Maria Montessori, médecin italienne du début du XXe siècle, pédagogie conçue d’abord pour des enfants inadaptés au système scolaire, voire malades, afin de compenser l’inefficience du système traditionnel face à des « marginalités » qu’il ne sait pas gérer. Reposant sur la manipulation d’objets spécialement élaboré, pour des apprentissages comme la lecture, le calcul ou la compréhension scientifique du monde, cette pédagogie vise aussi l’autonomisation de l’enfant, son détachement vis-à-vis de la recherche d’évaluation par les adultes et le respect de son rythme propre d’entrée dans les apprentissages.

Je savais aussi qu’une des particularité de cette méthode est l’usage d’objets onéreux (en bois, faits main : bouliers, cadres, globes, lettres rugueuses, etc.) – pouvant atteindre plusieurs milliers d’euros par classe, le matériel devant être homologué avec seulement trois constructeurs agréé –, ainsi qu’un besoin en personnel formé aux méthodes Montessori pour superviser des activités la plupart du temps individualisées. C’est la raison pour laquelle les écoles dites Montessori s’adressent quasi uniquement à des catégories sociales favorisées, un facteur non négligeable de leur efficacité.

C’est d’ailleurs à ce premier niveau que l’expérience Alvarez fait montre d’originalité. Le protocole se déroule dans la cité du Luth, quartier périphérique de Gennevilliers, au cœur de ce qu’il subsiste de la « ceinture rouge ». Le quartier du Luth est composé pour plus de la moitié de logements sociaux : en 2012, le revenu fiscal médian y était de 13 100 euros, avec 25 % de la population au chômage.

Comme le montrent les vidéos de l’expérience, l’école maternelle Jean-Lurçat accueille des classes également trés métissées. Il faut le souligner, Céline Alvarez n’a pas fait le pari de la facilité en optant pour une école maternelle d’un quartier populaire.

Née à Aubervilliers, issue d’un milieu de classe moyenne, Céline Alvarez a grandi au cœur d’une cité ; et c’est, forte du constat des injustices sociales subies par la plupart de ses camarades sur les bancs de l’école,qu’elle aurait décidé de consacrer sa vie professionnelle à réfléchir aux solutions à y apporter. Au cours de ses études en sciences du langage, elle découvre les ouvrages de Maria Montessori, puis elle plaide pour le mariage entre la méthode Montessori, la linguistique et les neurosciences afin de sortir l’école de ses pesanteurs et de ses échecs. Elle décide alors de passer le concours de professeure des écoles pour « infiltrer » le système et « essayer d’allumer une lumière ».

En 2011, elle obtient l’autorisation de mener une expérience pédagogique sur une même classe de petite, moyenne et grande section durant trois ans, à charge pour elle de démontrer sa pertinence par des évaluations régulières.

À la lecture de son livre, on découvre les fondements scientifiques et surtout métaphysiques du protocole. Dans la lignée des ouvrages de plus en plus nombreux de vulgarisation des travaux inspirés par les neurosciences, on y trouve un mélange de données scientifiques, d’affirmations existentielles sur le bonheur, l’amour, l’épanouissement et de quelques plus rares considérations pédagogiques.

Le préalable est le suivant : l’être humain est « précâblé » pour apprendre sans efforts, pour aimer, vivre et apprendre avec les autres. Les enfants sont « tous câblés pareil » [sic], ce sont des machines à apprendre, mais pour cela ils ont besoin d’amour. Ce sont les « lois naturelles de l’enfance ». Ce « câblage » est la matrice de l’« intelligence collective et sociale ». Ainsi, en agissant très tôt directement sur les branchements cérébraux, on peut favoriser aussi bien les apprentissages fondamentaux que l’« autonomie », l’« esprit d’initiative », les « élans fraternels », et la « reliance sociale » *.

Problème : l’École n’a pas été pensée sur la base de ces connaissances scientifiques, d’où le « gâchis humain » qu’on constate dans le taux d’échec scolaire. L’École méconnaît les « lois de l’apprentissage » ainsi que les « grands principes d’épanouissement », écrit encore Céline Alvarez dans son livre. L’auteure propose donc d’en revenir à ces lois naturelles et de mesurer régulièrement l’efficacité des apprentissages mis en place.

Les neurosciences lui servent de guide scientifique, elles doivent permettre de retrouver des mécanismes naturels d’apprentissage. Le livre de Céline Alvarez s’inscrit à bien des égards dans une veine pseudo-scientifique très en vogue depuis quelques années, qui nous enjoint au « plaisir » et à l’« épanouissement » en combinant aléatoirement ergonomie, neurosciences, métaphysique, sagesse orientale ou encore économie et management.

Quelques libraires prennent d’ailleurs soin, à raison, de ne pas le placer dans le rayon dévolu à l’École mais dans celui nettement plus approprié de psychologie, bien-être ou développement personnel : « Le message le plus évident est que les bonnes relations nous rendent plus heureux et en meilleure santé, c’est tout. […] Tout notre fonctionnement biologique nous encourage à la bienveillance et à la reliance : lorsque nous sommes généreux, altruistes, justes, confiants envers les autres, notre cerveau nous récompense en libérant de la dopamine. La dopamine agit sur les circuits cérébraux de la récompense, provoquant une décharge d’enthousiasme, d’élan et de plaisir qui nous encourage », écrit ainsi Céline Alvarez.

S’il y a peut-être des choses à puiser en matière d’épanouissement existentiel dans ce livre, la chose est plus douteuse sur le plan pédagogique. Un enseignant ou chercheur sur l’École n’y trouvera guère de révolution ; au mieux aura-t-il la confirmation de l’efficacité de la méthode Montessori décrite dans les parties les plus intéressantes du livre, illustrées par des photographies de maniement des objets par les jeunes enfants : lettres rugueuses pour mémoriser les sons, bâtonnets en bois pour le calcul, globes pour la géographie, etc.

De l’usage concret des neurosciences autrement que comme légitimation scientifique naturalisant les capacités d’apprentissage, nous ne saurons pas grand-chose ; on y lira surtout des considérations déjà bien connues par tous les enseignants de maternelle sur les aménagements de la classe, épurée, organisée par activités, l’apprentissage de la politesse, des premiers gestes d’autonomie, et sur l’importance du sommeil chez les petits.

Dès lors, l’agacement de certains enseignants de maternelle face aux réactions exaltées de journalistes redécouvrant l’eau chaude alors qu’elle irrigue la plupart des classes depuis des décennies apparaît compréhensible. En sus, l’ouvrage se complaît volontiers dans l’autosatisfaction. Céline Alvarez rayonne au (bio)rythme de la réussite de ses élèves. Les cerveaux se « câblent » comme prévu avec le « pouvoir transformateur de l’environnement » ; les « flux, d’énergie » la transportent…

Pourtant, coup de théâtre, le dispositif est stoppé net au bout de trois ans. Sur les vidéos disponibles sur le site de Céline Alvarez, les parents d’élèves, filmés en direct, n’en reviennent pas, ils secouent la tête, interloqués, sans voix et peinent à se remettre du choc. Quelques larmes coulent même de leurs yeux rougis. « J’ai du désobéir tous les jours », répète Céline Alvarez lors de ses conférences, assurant même avoir poursuivi clandestinement l’évaluation de son protocole en 2012 et 2013 ; raison pour laquelle, sans doute, ces évaluations sont aujourd’hui introuvables.

Comment ne pas s’interroger sur cet arrêt soudain ? En effet, depuis le début des années 2000, l’« innovation » a le vent en poupe dans l’Éducation nationale. En lien avec le développement de « plans numériques » inaugurés pompeusement à l’Élysée, elle a même son « haut conseil », sa fédération – la FESPI (Fédération des établissements scolaires publics innovants) –, ses concours et gratifications. D’ailleurs, l’expérience Alvarez est bien inscrite dans la rubrique « expérimentation » du ministère. La fiche de présentation y fait le point sur la forme, les finalités et l’évaluation du projet. On y apprend notamment que ce dernier fait l’objet d’un « dialogue » entre la recherche scientifique et la recherche pédagogique grâce au suivi d’une professeure en « neurosciences cognitives développementales à l’université de la British Columbia », Adèle Diamond, et qu’il est évalué officiellement par l’association Agir pour l’école qui, dès 2011-2012, constatait des résultats plus que stupéfiants : « En septembre 2012, treize enfants sur quatorze de grande section (cinq ans) étaient lecteurs et quatre enfants sur dix de moyenne section (quatre ans) également. » Rappelons que l’apprentissage de la lecture ne commence en France qu’en CP, à l’âge de six ans.

Intriguée à la fois par cet apparent paradoxe – l’Éducation nationale aurait-elle volontairement mis fin à un projet trop efficace ? – et par le succès médiatique de l’expérience, je décidai donc de partir en quête d’éclairages sur ce qui est devenu le « phénomène Céline Alvarez », selon la formule utilisée par de nombreux médias.

(À suivre…)

Laurence De Cock

Première partie d’un texte initialement paru dans La Revue du Crieur (2017, n° 6) et sur Médiapart, le 27 mai 2017.

De la même autrice, à paraître, aux éditions Agone, École publique et émancipation sociale (août 2021).
Et à lire (ou relire) en ligne, sur Antichambre :
« Entre tentation répressive et mission éducative » (8 novembre 2020)
« Pour une école commune, émancipatrice, accessible à tous » ( 9 octobre 2020)
« Couler l’École publique avec de bonnes idées » (5 octobre 2020)
« Au nom des valeurs d’une école commune et émancipatrice » (27 septembre 2020)
« La longue histoire du malaise enseignant » (3 décembre 2019)
« À quoi sert l’enseignement de l’histoire » (9 mai 2019)
« Pour une éducation au politique par l’École » (25 mars 2019)
« La nostalgie d’une École de la ségrégation sociale » (22 février 2019)
« Pourquoi les programmes d’histoire déchaînent-ils tant de passions ? » (8 février 2019)
« Ce qui se joue autour des débats sur l’enseignement de l’histoire » (25 octobre 2018)
« Histoire au lycée : opacité, régression et ennui profond au programme » (12 octobre 2018)

L’IA au cœur d’un projet étatique antidémocratique

Les formes de violence d’État à la généralisation desquelles on assiste dans les démocraties occidentales ont été renforcées et stabilisées par une transformation du pouvoir étatique à un niveau moins visible mais aux conséquences d’autant plus profondes : celui de l’infrastructure technique. Aux États-Unis, la réduction systématique des effectifs dans l’ensemble de l’administration publique a été compensée, au cours de l’année 2025, par une externalisation massive de certaines fonctions étatiques centrales vers des entreprises technologiques. Sans compter les offres de cloud étatiques faites par Amazon et Microsoft, des entreprises comme Palantir, Anduril et SpaceX ne sont désormais plus de simples prestataires mais constituent de facto l’ossature opérationnelle de l’action de l’État américain.

C’est ainsi qu’à l’été 2025 le Pentagone a signé un contrat d’environ dix milliards de dollars avec l’entreprise d’analyse de données Palantir, regroupant des dizaines d’accords existants. Ce qui apparaissait comme une simplification bureaucratique a conduit en réalité à ce que des fonctions centrales en matière militaire et sécuritaire ‒ de la logistique et de la planification des opérations à la sélection des cibles, jusqu’à l’analyse des informations issues du renseignement ‒ soient désormais gérées de manière durable via des plateformes privées. Avec ses systèmes « Foundry », « Gotham » et « ImmigrationOS », Palantir a été explicitement qualifié de « système d’exploitation » de l’appareil étatique américain.

Cette métaphore souligne qu’il ne s’agit pas seulement de traiter des données mais de préstructurer des logiques de décision et de déléguer des mécanismes de pouvoir à des acteurs privés. De même, la gestion budgétaire, l’administration sociale, les soins de santé et le contrôle migratoire passent désormais par des plateformes de grandes entreprises de la tech devenues indispensables à l’État, tout en échappant largement au contrôle démocratique. La souveraineté étatique n’est pas véritablement abolie mais techniquement externalisée et transférée à des acteurs porteurs de puissants intérêts économiques propres.

La thèse centrale de cet ouvrage vise à montrer que la façon la plus pertinente de décrire cette évolution est de recourir au concept de « fascisme » ‒ non pas au sens d’un retour à des formes historiques mais comme une configuration inédite de la politique fasciste dans les conditions technologiques du XXIe siècle. Alors qu’on peut être tenté, dans une première approche et dans la phase actuelle, de ne parler que de forces et de méthodes de nature fascistoïde, nous allons voir qu’elles peuvent produire un véritable système fasciste. Ce fascisme se réalise par l’érosion progressive d’institutions démocratiques et de l’État de droit, qui se maintiennent formellement, et par l’ancrage technocratique du pouvoir étatique dans des infrastructures numériques.

Cette évolution s’inscrit dans une dynamique transnationale de projets autoritaires qui trouvent des points d’ancrage dans différents systèmes politiques. Des dynamiques comparables peuvent ainsi être observées dans le virage à droite et la montée de partis d’extrême droite en Allemagne, en France et dans d’autres pays européens, mais aussi dans l’affaiblissement systématique des institutions de l’État de droit dans des pays comme la Hongrie, l’Italie et la Pologne, ainsi que dans la mise en réseau international de mouvements et d’acteurs de la droite radicale. Dans ce contexte, les États-Unis apparaissent moins comme un cas particulier que comme un point de cristallisation transnational : nulle part ailleurs, ces processus ne se déroulent avec une telle rapidité, et nulle part ailleurs ils n’exercent, en raison de la position géopolitique, militaire et technologique du pays, une influence aussi immédiate au-delà de ses frontières.

Le second mandat de Trump a marqué un saut déterminant : entre ses deux mandats, le mouvement Alt-right s’est étroitement lié à l’industrie technologique opérant à l’échelle internationale, et il a pu ainsi former avec elle un axe politique puissant. Les notions d’« alt-right » (dans le contexte américain) ou de « nouvelle droite » (dans le contexte européen) désignent ces courants politiques d’ultradroite qui ont émergé au cours des dernières décennies et se démarquent des positions conservatrices classiques en mettant en scène des visions du monde nationalistes, racistes, antiféministes, autoritaires et, comme un antagonisme civilisationnel, une « guerre culturelle ». Dans la configuration actuelle, ce mouvement s’allie à la puissance économique et infrastructurelle d’acteurs radicalisés de la tech, dont les présupposés idéologiques ‒ culte de l’efficacité, fantasmes de gouvernance technocratique, élitisme et mépris de la démocratie ‒ constituent le fondement de la transformation étatique à caractère fascisant aux États-Unis. Protégées par la puissante infrastructure des géants du numérique, les positions de l’ultradroite ne se limitent plus à l’espace des débats publics ou des affrontements parlementaires, elles interviennent désormais directement au niveau de l’État de droit et de ses institutions.

Le présent ouvrage cherche à montrer que la synergie politique entre ces nouvelles droites et les élites de la tech ne relève pas d’un simple opportunisme. Pour tous ces acteurs, il ne s’agit pas uniquement de profits à court terme ou d’une proximité tactique avec le pouvoir mais d’une appropriation à long terme des fonctions étatiques, des infrastructures et des capacités de gouvernance. Cette ambition est indissociablement liée à des tendances antidémocratiques, anti-égalitaires et fascistes. Nous allons montrer comment les fondements idéologiques de cette orientation ont été préparés depuis plusieurs décennies dans certains milieux de la tech et comment ils s’inscrivent dans une continuité de l’histoire des idées. Le thème de l’IA en constitue l’ancrage et le pivot. La technologie de l’IA n’est pas seulement un segment clé de l’industrie informatique actuelle, elle évolue vers une nouvelle infrastructure d’exercice et de fonction du pouvoir au niveau de l’État. En même temps, l’IA est reliée depuis des décennies à des schémas de pensée idéologiques et pseudophilosophiques dominés par des visions libertariennes, élitistes et anti-égalitaires – prolongements de l’eugénisme, du suprémacisme blanc et du racisme.

Les transformations autoritaires auxquelles nous assistons aux États-Unis sont interprétées de diverses façons : comme un « technofascisme », un néoféodalisme, une intensification des dynamiques de crise du capitalisme ou encore une prolongation des rapports de violence coloniaux. Ces perspectives critiques saisissent certes des aspects importants du phénomène, mais elles demeurent insuffisantes dans la mesure où elles traitent l’IA comme un simple instrument, une rhétorique ou un épiphénomène des processus économiques. L’approche adoptée ici considère au contraire l’IA comme un point d’articulation du pouvoir discursif, infrastructurel et politique.

Dans cette dynamique, l’IA conduit à une infrastructure très idéologisée de la pratique politique, qui produit des formes spécifiques de savoir, de décision et d’administration, et qui, accompagnées de narratifs appropriés, justifie, rationalise et normalise des programmes antidémocratiques. Le fascisme à l’ère de l’IA ne désigne ainsi ni une dystopie technologique ni une autre manière de décrire le capitalisme ou le colonialisme mais le moment historique où la préemption fondée sur l’IA, la violence étatique et des idéologies anti-égalitaires se condensent en un projet étatique explicitement antidémocratique.

L’élément décisif n’est pas seulement que l’IA soit utilisée comme infrastructure, il faut aussi prendre en compte sa charge idéologique. Dans la présente étude, ces modes de pensée, à la fois marqués par la philosophie et par le monde de l’entreprise, sont désignés sous l’appellation « idéologies de la tech », afin de rendre plus visibles leur dimension de pouvoir souvent dissimulée et leur efficacité politique. Au cours des dernières décennies, ces idéologies se sont de plus en plus radicalisées. C’est précisément ce niveau idéologique qui constitue l’interface où les élites technologiques et la politique de l’Alt-right se rejoignent pour former un axe de pouvoir antidémocratique.

Rainer Mühlhoff

Extrait de l’introduction de son livre (traduit de l’allemand par Pierre Deshusses) : Intelligence artificielle & nouveau fascisme, à paraître le 9 septembre 2026.

La satire mise à mal par la réalité [LettrInfo 26-XXIII]

Voilà vingt ans, le philosophe Jacques Bouveresse revenait sur les analyses que le satiriste Karl Kraus donnait un siècle plus tôt. Le moins qu’on puisse dire est que notre actualité s’applique diaboliquement à confirmer que le passage du temps est aussi défavorable à notre intelligence du monde qu’à notre bonheur. 

Ce ne sont en tout cas pas les raisons de parler de Kraus qui manquent. Ce qui se passe dans le domaine économique, politique, culturel et médiatique ne cesse malheureusement pas de justifier ses jugements les plus négatifs et ses prédictions les plus pessimistes sur le monde contemporain. Il n’y a guère de sujets dans l’actualité, plus ou moins immédiate, depuis les révélations concernant le comportement immoral et les rémunérations scandaleuses de certains patrons malhonnêtes, en passant par la prime octroyée régulièrement au cynisme, à la vénalité et à la corruption dans tous les domaines, y compris, bien entendu, celui de la pensée et de la culture, qui ne donnent pas envie de citer tel ou tel passage d’un article de la Fackel.

Pour ce qui concerne la critique des médias, le nombre de livres et d’articles qui ont été consacrés à cette question montre qu’il semble y avoir une certaine prise de conscience de l’existence d’un problème réel et sérieux1En matière de critique radicale des médias, qui échappe à la critique qu’en donne Bouveresse, faisons référence au travail d’Acrimed et au Monde diplomatique.. Mais en même temps, pour quelqu’un qui a lu Kraus et en a tiré certaines conséquences, la critique donne toujours plus ou moins l’impression d’enfoncer des portes qu’il avait déjà ouvertes toutes grandes et de ne pas ajouter grand-chose de nouveau à ce qu’il avait déjà décrit ou pré- dit. Surtout, elle est, de façon générale, tellement soucieuse de ne jamais mettre en péril, aussi peu que ce soit, le pouvoir et l’institution qu’elle conteste, et de ménager en toutes circonstances la chèvre et le chou, qu’il l’aurait sûrement accueillie avec le même genre d’ironie féroce et de scepticisme radical que les accès de vertu et les velléités anti-corruptionnistes purement théoriques que manifestait de temps à autre la presse de son époque (aujourd’hui comme hier, la seule critique réellement acceptable est celle dont on peut être certain a priori qu’aucune conséquence sérieuse n’aura besoin d’être tirée).

Quand je parle de chèvre et de chou à ménager en permanence, je pense à la chèvre d’un pouvoir (celui de la « journaille », comme l’appelait Kraus) bien décidé à ne renoncer à aucun de ses avantages et au chou de la protestation contre des abus qui deviennent tout de même, à certains moments, un peu trop criants – le sentiment qui domine chez l’homme ordinaire étant probablement que, d’une manière ou d’une autre, la chèvre se révélera une fois de plus capable d’avaler le chou. Autrement dit, on ne sait pas vraiment si le jeu qui se joue est un jeu dans lequel l’empire journalistique et médiatique est réellement mis en cause et peut-être menacé dans sa puissance ou, au contraire, s’il s’agit simplement d’un aspect particulier et devenu aujourd’hui à peu près obligatoire du jeu qu’il joue lui-même avec ses fidèles sujets en leur offrant de temps à autre le spectacle rassurant de sa propre contestation ou, en tout cas, de quelque chose qui extérieurement ressemble plus ou moins à cela. En disant qu’on ne sait pas vraiment cela, j’utilise, bien entendu, une simple façon de parler. Il y a, me semble-t-il, déjà longtemps que l’on connaît ou, en tout cas, devrait connaître la réponse.

Il est rare que les médias parlent clairement d’un « échec de la culture de masse », puisque c’est plutôt de cette culture-là – qu’ils reprochent régulièrement aux « universitaires », comme ils les appellent, et aux représentants de la « grande » culture en général de traiter de façon élitiste et méprisante – qu’ils sont supposés être les représentants et dont ils ont tout fait pour assurer le triomphe complet ou en tout cas la présence de plus en plus envahissante dans la vie de l’homme d’aujourd’hui. [Il arrive en revanche plus souvent qu’ils affirment que la culture relève de la résistance. On peut en douter. Comme on doit se demander si] les journaux peuvent encore apporter une contribution significative à la culture ; et si ce n’est pas, en premier lieu, à leur pouvoir et à leur influence que doit s’efforcer de résister quelqu’un qui entend conserver un rapport avec la vraie culture.

Kraus ne croyait pas, pour sa part, à la possibilité de défendre celle-ci sans combattre la presse. Et il me semble aujourd’hui plus évident que jamais que, si l’on prétend défendre la culture, il est indispensable de le lire et d’essayer de s’inspirer de son exemple. Ceux qui, comme lui, avaient des yeux pour voir savaient déjà, au début du XXe siècle, de quelle maladie souffraient et allaient souffrir de plus en plus les journaux et à quel genre de conséquences il faut être préparé quand on a accepté que la gestion de la demande culturelle et la satisfaction de la curiosité intellectuelle deviennent, elles aussi, essentiellement une affaire de marketing.

Malheureusement, quand ce sont les penseurs comme Kraus qui parlent d’une incompatibilité entre les exigences de la culture et celles du marché, d’un échec de la culture de masse et de la façon dont les journaux contribuent à propager l’inculture et peuvent constituer une menace pour la démocratie, on continue à croire qu’il est possible de régler le problème en se contentant de les accuser d’être des penseurs élitistes et réactionnaires qui n’ont rien compris à une évolution qui menaçait leurs certitudes et leurs privilèges.

Comme le remarque Jean-Claude Michéa, « l’édification méthodique d’une culture de masse, c’est-à-dire d’un ensemble d’œuvres, d’objets et d’attitudes, conçus et fabriqués selon les lois de l’industrie, et imposés aux hommes comme n’importe quelle autre marchandise, a sans doute constitué l’un des aspects les plus prévisibles du développement capitaliste ; aspect, du reste, analysé et dénoncé comme tel, dès les années 1930, dans les travaux précurseurs de l’école de Francfort2« Avant-propos » à Christopher Lasch, Culture de masse et culture populaire, Climats, Castelnau-le-Lez, 2001, p. 8.». Or un des précurseurs de l’école de Francfort sur cette question avait été justement Kraus. Et il n’est par conséquent pas surprenant qu’il tombe aujourd’hui, au même titre que les penseurs de l’école de Francfort, sous le coup d’une critique réputée « de gauche » qui veut que la réhabilitation de la culture de masse et donc des « nouvelles technologies de l’information et de la communication » qui la rendent possible soit désormais une obligation pour tous les intellectuels qui se préoccupent réellement de démocratie et d’égalité.

Plus que n’importe qui d’autre, Kraus a toutes les chances d’être victime de ce que Michéa appelle « l’idée, désormais banalisée dans les médias et validée par la sociologie d’État, que toute critique un peu radicale du Spectacle et de l’industrie culturelle ne pouvait procéder que d’une pensée conservatrice, d’un élitisme bourgeois ou, selon les plus psychologues, d’un esprit chagrin et nostalgique3Ibid., p. 9.». Comme une bonne partie de la gauche intellectuelle s’est apparemment ralliée sans difficulté à cette idée, la position de Kraus, qui est un auteur dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle a toujours eu des difficultés sérieuses avec lui, ne risque guère de s’améliorer à ses yeux : il ne peut apparaître (dans le meilleur des cas) que comme un des exemples les plus typiques qui soient de l’« esprit chagrin et nostalgique » qui est resté pour son malheur totalement insensible aux promesses contenues – pour tout esprit positif et moderne – dans le perfectionnement des techniques de communication et l’avènement des grands empires de la communication, la toute-puissance des médias et l’avènement de la culture de masse.

Ce que Kraus a vu depuis le début dans le journal est exactement ce que Marcel Martinet, dans un livre paru en 1935 et consacré justement au problème de la culture populaire, appelait « le grand abrutisseur des masses », qui a démontré de façon spectaculaire l’étendue de son pouvoir et la réalité de l’emprise qu’il exerce sur les esprits pendant la Première Guerre mondiale. Kraus lui-même n’aurait sans doute pas reculé devant le paradoxe qui consiste à affirmer que l’ignorance peut être préférable à une éducation dont l’ambition principale semble être devenue de rendre l’individu capable de lire au moins (et malheureusement aussi au plus) le journal :

Que lit-il, l’homme qui sait lire, qui ne sait que lire ? Il lit le grand abrutisseur des masses, le journal. Le paysan illettré, l’artisan d’autrefois pouvaient penser par eux-mêmes. L’homme d’aujourd’hui, le crâne bourré par son journal, pense ce que son journal veut qu’il pense. Bien entendu, la machine sociale est assez habilement réglée pour que le journal qui atteint la presque unanimité du peuple, Petit Idiot ou feuille locale, répande partout une opinion unique, l’opinion officielle, orthodoxe, le plus hideux triomphe de la médiocratie. Et c’est la même canaille de politique et de presse qui accuse les révolutionnaires de vouloir niveler l’intelligence, elle qui vit de cette exploitation en grand de la sottise, d’un modèle uniforme de sottise ! Le résultat de cette instruction prostituée, on l’a vu pendant la guerre, surtout aux premiers mois : quarante millions d’êtres humains, pour ne parler que de notre pays, se jetant, contre la plus simple humanité, contre leurs plus clairs intérêts, sur les plus évidents et les plus criminels mensonges. Certes l’ignorance, modeste et capable de réflexion, valait mieux qu’une telle science ! Le pire ennemi de l’intelligence, le pire ennemi de la révolution aujourd’hui ce n’est plus l’ignorance, mais l’instruction faussée, tronquée, truquée, telle que la société bourgeoise la donne au peuple4Marcel Martinet, « Misère de la culture concédée au peuple », Culture prolétarienne, Agone, 2004, p. 76-77..

Kraus était convaincu, lui aussi, que l’homme d’aujourd’hui pense essentiellement ce que le journal veut qu’il pense et que, même s’il est important que l’opinion imposée soit « présentée avec des nuances apparentes, sous des étiquettes variées », on peut constater que « de plus en plus une direction pratiquement unique et qui n’est même pas très mystérieuse se charge de cette répartition d’apparences, qui fait essentiellement partie du système et de ses nécessités, qui lui garantit sa domination réelle5Ibid., p. 76-77.».

Si l’on en reste au niveau des apparences, on peut, bien entendu, protester avec indignation contre cette affirmation dogmatique et réductrice en faisant remarquer que le pluralisme existe bel et bien dans les faits et que tout le monde est d’accord pour le considérer comme essentiel. Mais tout le problème est justement de savoir s’il correspond à quelque chose de plus réel et de plus profond qu’une simple « répartition des apparences », dont le premier venu est capable de comprendre qu’elle est absolument indispensable et doit à tout prix être préservée, justement, si l’on peut dire, pour sauver au moins les apparences. […]

Il faudrait parler aussi du comportement des intellectuels, qui justifie de façon tout à fait remarquable le peu d’estime que Kraus éprouvait, de façon générale, pour eux et qui n’a, bien entendu, rien à voir avec une forme quelconque d’anti- intellectualisme. Rarement, en effet, on aura vu les intellectuels les plus réputés et la corporation intellectuelle dans son ensemble manifester un tel conformisme et un respect aussi spontané pour toutes les puissances, les grandeurs, les valeurs et les autorités établies. Voir l’intelligence se prosterner tous les jours aussi ouvertement non seulement devant le pouvoir politique en place, qui n’a eu apparemment aucune difficulté à la mettre de son côté, mais également devant toutes les formes de réussite et de consécration que l’on peut concevoir en matière économique, sociale, culturelle et médiatique, est une chose qui n’aurait évidemment pas beaucoup étonné Kraus.

Après tout, comme l’a dit Musil, il était presque inévitable que, après avoir essayé vainement de réconcilier la sphère de la puissance avec celle de l’esprit, on finisse par résoudre le problème en décrétant que le pouvoir et l’argent eux-mêmes ont de l’esprit et sont même probablement, d’une certaine façon, l’esprit lui-même. Il ne peut plus guère y avoir de doute sur le fait que c’est bien là que nous en sommes aujourd’hui et que même les intellectuels ont fini, eux aussi, par penser, dans leur grande majorité, de cette façon, autrement dit, par estimer que le pouvoir, la richesse et la célébrité médiatique sont des choses qu’on ne peut décidément pas se permettre de prendre à la légère quand il s’agit de juger de la valeur réelle d’un individu ou d’une idée.

Comme je l’ai dit, Kraus n’avait pas, de manière générale, une estime beaucoup plus grande pour les intellectuels que pour les journalistes. Dans « Prozess Friedjung », il parle du « doute principiel qu’il éprouve à l’égard de la faculté de jugement du monde intellectuel d’aujourd’hui » et qui, dit-il, « me met au-dessus de l’effort que je devrais fournir pour descendre au niveau de chacun de ses idéaux singuliers »6Karl Kraus, Die Fackel, n° 293, décembre 1909, p. 29.. Bien des années plus tard, dans le numéro 890-905 de Die Fackel, paru en 1934, qui contient le texte fameux « Pourquoi la Fackel ne paraît pas », il explique aux écrivains qui se croient autorisés à lui reprocher son silence et à lui faire la leçon sur la question de l’engagement que, pour lui, « le monde des littérateurs est déterminé de la même façon par la non-imagination (Nichtvorstellung) du réel que par l’imagination de l’impossible7Karl Kraus, Die Fackel, n° 890-905, 1934, p. 65.».

C’est cette combinaison de la promptitude à imaginer ce qui ne peut pas et ne pourra jamais être avec l’incapacité d’imaginer ce qui est pourtant on ne peut plus réel et tangible (comme par exemple les horreurs inconcevables de la Première Guerre mondiale) qui constitue, aux yeux de Kraus, la maladie principale des représentants de l’intellect contemporain. Même si les circonstances sont aujourd’hui bien différentes, cela me semble être une caractérisation qui n’a rien perdu de sa pertinence.

Kraus aurait été évidemment très amusé si on lui avait objecté, comme on le fait souvent, que la dépréciation du monde intellectuel par des gens qui en sont eux-mêmes les représentants risque de fournir des armes aux ennemis de l’intelligence et aux formes les plus suspectes et les plus dangereuses de l’anti-intellectualisme. Une des choses qui l’ont le plus indigné en 1933 et dont il parle longuement dans la Troisième nuit de Walpurgis a été justement la facilité avec laquelle un bon nombre d’intellectuels qui comptaient parmi les plus éminents, comme par exemple Martin Heidegger, ont accepté sans difficulté et même demandé ouvertement le sacrifice de l’intellect. Car pour lui qui, n’étant pas philosophe, ne se sentait pas tenu de trouver au texte de Heidegger un sens plus profond et plus respectable que celui qu’il semble bel et bien avoir, c’est tout bonnement le sacrifice de l’intellect qu’exigeait, si l’on consent à appeler les choses par leur nom, le Discours de rectorat.

Jacques Bouveresse

Extrait de « Karl Kraus et nous. La réalité peut-elle dépasser la satire ? », Agone, « Domestiquer les masses », 2005, n° 34, p. 179-219.

  • 1
    En matière de critique radicale des médias, qui échappe à la critique qu’en donne Bouveresse, faisons référence au travail d’Acrimed et au Monde diplomatique. ↩︎
  • 2
    « Avant-propos » à Christopher Lasch, Culture de masse et culture populaire, Climats, Castelnau-le-Lez, 2001, p. 8. ↩︎
  • 3
    Ibid., p. 9. ↩︎
  • 4
    Marcel Martinet, « Misère de la culture concédée au peuple », Culture prolétarienne, Agone, 2004, p. 76-77. ↩︎
  • 5
    Ibid., p. 76-77. ↩︎
  • 6
    Karl Kraus, Die Fackel, n° 293, décembre 1909, p. 29. ↩︎
  • 7
    Karl Kraus, Die Fackel, n° 890-905, 1934, p. 65. ↩︎