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Auteur/autrice : thierry Discepolo

On a bien raison de se révolter [LettrInfo 26-XXVIII]

Depuis quelques jours gronde la révolte des lycéens, rejoints désormais par les étudiants, tandis qu’avec l’explosion du prix du carburant le spectre des gilets jaunes revient hanter le gouvernement et nourrir l’espoir de celles et ceux qui ne limitent pas leur action politique à l’agenda électoral. Voilà une bonne occasion de rappeler que les révoltes populaires continuent d’émailler le présent comme elles l’ont toujours fait dans le passé.

Bien qu’elles en soient parfois les prémices, les révoltes ne sont pas réductibles aux mouvements sociaux, mieux documentés, organisés par des syndicats, partis politiques ou associations. La plupart des révoltes populaires naissent d’une indignation — qui agit comme la goutte d’eau qui déborde de la coupe trop pleine. La colère, qui couve depuis plus ou moins longtemps, reste souvent cantonnée à la sphère privée, au silence des discussions entre invisibles.

Puis vient l’annonce, qui déclenche l’impossibilité de se taire, voire l’envie d’en découdre. Du bas Moyen Âge à l’époque moderne, l’étincelle de la plupart des révoltes est l’imposition d’une nouvelle taxe. C’est ainsi que naît le terme « populares », qui donnera « populaire » et qualifie celles et ceux qui troublent la paix civile.

On raconte peu cette histoire. On lui préfère les hauts faits des grands hommes adoubés par le roman national — celui que met en scène le Puy-du-Fou, modèle de la bataille culturelle menée par les droites.

En autres raisons pour lesquelles on raconte moins volontiers l’histoire des révoltes, c’est sans doute qu’elles n’offrent pas un modèle d’intégration à l’ordre social et politique en place. Mais aussi parce qu’elles tournent rarement en révolution, souvent éteintes par une répression féroce.

Pourtant, la révolte est ce qui, depuis toujours, fait tenir le peuple face aux puissants. Ce qui donne joie et force au cœur de la détresse.

Comment rendre compte de la joie et de la détresse du « populaire » ? C’est ce que se proposent de faire les historiens Guillaume Mazeau et Patrick Boucheron dans le département le plus pauvre de la métropole, le « Neuf-trois ». Mais avant même que les spectacles n’aient été montés, ou montrés, leur projet « PopulaireS » suscite déjà l’ire de la fachosphère. Les gardiens de la morale chrétienne et de la généalogie dynastique s’échauffent par avance sur une possible profanation.

Rendre compte de la réalité vécue par le plus grand nombre est aussi ce que font les autrices et auteurs soucieux d’une histoire au ras du sol. Grâce à elles et eux, on mesure à quel point rien ne se perd et tout se recycle — à commencer par les révoltes.

Dès 1967, les lycéennes et lycéens s’organisaient dans des comités d’action, avant de prendre la rue, quelques mois plus tard, dans le mouvement de Mai. Leurs revendications n’ont pas pris beaucoup de rides — comme en témoigne cette « Lettre ouverte à monsieur le ministre de l’Éducation nationale : Edgar Faure » :

Monsieur le Ministre,
En mai-juin 1968, nous étions par dizaines de milliers dans la lutte, aux côtés des étudiants et des travailleurs.
Nous avons conquis des droits nouveaux : élection de délégués, foyers socio-éducatifs, réforme pédagogique. Un certain nombre d’établissements ont été ouverts ou agrandis, des professeurs nommés. Mais nous constatons que ces mesures s’appliquent avec beaucoup de retard et de difficultés.
Le budget de l’Éducation nationale a été réduit de 36,5 milliards, alors qu’il était loin de correspondre aux besoins d’une véritable rénovation démocratique de l’enseignement.
Nous, lycéens qui signons cette lettre, désirons étudier dans de bonnes conditions et demandons un accès réel à un enseignement riche, à la culture la plus large. Dans l’intérêt des lycéens, des enseignants, des parents d’élèves, il est urgent de satisfaire immédiatement un certain nombre de revendications.
Nous demandons :
— que cesse la politique d’austérité pour les lycées, car elle met en cause, avec notre avenir, l’avenir du pays ;
— que soit mis fin à la ségrégation sociale qui prive du droit aux études la majorité des jeunes de familles modestes, notamment par l’attribution de bourses plus importantes et de nombreuses allocations d’études ;
— que soient nommés les professeurs nécessaires, construits plus de locaux, plus d’installations sportives ;
— que le Bac ne redevienne pas un instrument de sélection par l’échec. […]
Nous disons : « Non à l’austérité pour les lycées. »

Laurence De Cock

Sur l’histoire comme bataille politique, écoutez sa dernière intervention médiatique : « Spectacles historiques : une bataille politique à ciel ouvert ? », « Matinale de France Inter » (28 septembre 2026, 09:34).

Également, à lire sur Marx 21 : « France : la colère sociale de la jeunesse », entretien avec Stéfanie Prezioso (5 octobre 2026).

Et sur Antichambre : « Pourquoi une histoire de France populaire » (16 juin 2024)

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L’édition comme média. Brèves réflexions à l’occasion des 30 ans d’Acrimed

Samedi 26 septembre après-midi, Acrimed réunissait 30 ans de critique radicale des médias dans la salle Olympe de Gouges à Paris (XIe). On y a croisé des journalistes de Blast, de Télérama, d’Arrêt sur image et de l’Ajar (Association des journalistes antiracistes et racisé·e·s), des grands témoins de la sociologie, de l’histoire et de la politique — de Monique Pinçon-Charlot à Serge Halimi et Sandrine Rousseau en passant par Rima Hassan. Au milieu de ces questions de médias, il fut même question d’édition… Nous donnons ici une version complétée de l’intervention de l’éditeur d’Acrimed.

Édition et médias. L’édition comme média. Parce que l’un et l’autre sont pourvoyeurs d’information. Cette matière si précieuse que ce serait une mission sacrée d’en protéger la production et la circulation. Mais seulement pour les médias, pas pour l’édition. En quel honneur ?

L’édition et les médias au risque de la privatisation et de la marchandisation de l’information. Les conséquences professionnelles, intellectuelles, morales et politiques de la concentration éditoriale. Le premier article sur ces questions semble être paru en octobre 2000 dans le premier numéro de PLPL, avant-garde de la critique radicale des médias. Un court texte consacré au lancement par Attac d’une collection chez Hachette. Que l’Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne soit éditée par le plus important groupe multimédia français, par ailleurs multinationale associée à l’industrie de l’armement, ne semblait pas poser plus de problèmes [à Bernard Cassen, alors membre de la rédaction du Monde diplomatique et] directeur de la collection d’Attac qu’aux auteurs, journalistes, syndicalistes ou universitaires qui y donnaient leurs livres.

C’est peu dire que, tout au long de cette décennie, l’analyse de l’édition comme média [prise dans les mêmes contradictions et aux prises avec les mêmes dangers, a été peu suivie. Pourtant quelques mois plus tôt (en avril 1999) était paru L’Édition sans éditeur, livre d’André Schiffrin édité et traduit par Éric Hazan à La Fabrique. Un ouvrage qui eut tout de suite une audience importante et fut bientôt un classique — qui n’a depuis rien perdu de sa pertinence et dont le titre est même devenu un poncif pour décrire l’édition industrielle qui domine 90 % du marché du livre. Mais cet ouvrage ne fait pas explicitement de lien entre édition et médias].

Les premières années de la décennie 2000 sont celles où Jean-Marie Messier, enfant chéri de l’exception française à l’ère de la mondialisation heureuse, montait [à partir des restes de Havas et du Groupe de la Cité agrégé à Canal+, des sociétés de cinéma, télécoms, Internet, musique et jeux vidéo] Vivendi Universal Publishing (VUP), groupe multimédia dont l’implosion en moins de deux ans a rendu visible, en même temps, l’accélération et les dangers de la concentration éditoriale. Pour autant, après le rachat du pôle éditorial de VUP par Hachette, on n’a parlé que des « grands indépendants » partis à Bruxelles en désordre de bataille derrière le groupe Gallimard pour se partager les restes. Bilan de la campagne ? Forcé par la Commission européenne, Hachette revendait l’essentiel de sa prise à Ernest-Antoine Seillière, qui créait le groupe Editis ; et La Martinière rachetait (frauduleusement) Le Seuil avec les capitaux de Chanel.

Dans les années qui ont suivi, le fait d’être édité par l’industrie du luxe n’a pas plus dérangé les auteurs (anticapitalistes) du Seuil que ceux (tout aussi anticapitalistes) de la Découverte de l’être par le patron des patrons français.

Les années 2010 connaissent encore une accélération de la concentration éditoriale. Avec notamment le rachat de Flammarion par le groupe Gallimard [qui donna naissance au groupe Madrigall avec l’aide des capitaux de LVMH] ; et de Payot-Rivages par le groupe Actes Sud [qui entra alors dans le club des dix premiers groupes français].

En 2008, au milieu des valses de rachats, la revente d’Editis au groupe espagnol Planeta ne sort pas du Business as usual. Mais dix ans plus tard, l’Ange de lumière fond sur l’édition : Vincent Bolloré rachète Vivendi (dont Canal+, Havas et Univers Music) puis Editis. Tout ce qui était invisible est alors devenu visible : l’extrême droite sans fard. [On assista même à une éclatante démonstration d’autocensure lorsqu’un employé des éditions Robert, inquiet de la susceptibilité de son patron, refusait le manuscrit pourtant tout à fait inoffensif d’un humoriste, en l’occurrence Guillaume Meurice1Sur la censure de Guillaume Meurice pour « Bolloré », lire Thierry Discepolo, « Le comique de gauche et le croquemitaine de l’édition française », Acrimed, 22 septembre 2022..]

Pour autant, un seul directeur de collection, une seule autrice, un seul auteur d’Editis en a-t-il tiré des conséquences ? Non. On a même vu une éditrice « de gauche » recevoir des mains reconnaissantes de son patron d’extrême droite la direction d’une autre marque de son groupe [en l’occurrence Stéphanie Chevrier, à la tête de La Découverte en 2018 reçoit celle de Julliard en 2021].

Les choses n’étaient donc pas si claires. Heureusement, le rachat en 2023 par Vincent Bolloré de Hachette, premier groupe éditorial et médiatique français, allait lever toutes les ombres. Désormais, même les aveugles verraient. Et ils ont vu. Mais quoi ? Que des auteurs plus ou moins de droite ont leurs ronds de serviette à la table de grands patrons plus ou moins de droite ? Car ni Éric Zemmour, ni Philippe de Villiers, ni les autres, des les divas de l’Action française aux ténors du Grece, n’ont attendu l’arrivée de Bolloré pour avoir leur place dans les catalogues des enseignes les plus prestigieuses. Il suffit d’ouvrir un essai sur le « style réactionnaire » des années 1930 à nos jours — royalistes, pétainistes, antisémites, fascistes, libertariens et militants du « grand remplacement » —, pour y découvrir qu’aucun des auteurs cités n’est pas édité chez Gallimard2Lire Vincent Berthelier, Le style réactionnaire. De Maurras à Houellebecq, Amsterdam, 2022..

On a donc vu qu’un milliardaire militant de la civilisation catholique blanche tenait les premiers rangs du Monopoly éditorial. Mais pas le système qui lui a permis d’arriver là. Comme dit le proverbe chinois : « Quand le sage montre la concentration, l’idiot voit Bolloré. » Pour autant, même dans ce cas il fallut trois ans au PDG de Grasset (une des quarante et quelques marques de Hachette) et à une poignée de « ses » auteurs pour claquer la porte. Mais quel claquement de porte ! Transformé en symphonie par l’orchestre des médias français. L’édition en a tremblé3Sur la campagne déclenchée par le limogeage d’Oliver Nora , lire Thierry Discepolo, « Les fruits et les fleurs de la concentration éditoriale » et « “La solidarité, c’est la rapine”. Sur les slogans orwelliens de l’édition française », Antichambre, 16 et 19 avril 2026 ; également Robin des éditions Lou Blondin, « Quelconque théorie. Lettre ouverte à Virginie Despentes à propos de « l’affaire Grasset” », Antichambre, 25 avril 2026..

Bilan ? Six mois plus tard, [Olivier Nora] a trouvé un coin de bureau chez Editis — passant du statut d’employé de la 307e fortune mondiale [Vincent Bolloré] au statut de partenaire de la 403e fortune mondiale [Daniel Křetínský]. Quant aux auteurs « évadés », résistants antifascistes de la 25e heure, ils ont donné leur livre-manifeste à l’une des enseignes de la 482e fortune mondiale [Vera Michalski, patronne du groupe suisse Libella]. Et les médias d’applaudir.

Il serait toutefois injuste de reprocher leur inconséquence à une poignée de rentiers des lettres et d’abonnés aux prix littéraires alors qu’[Aurélien Taché], député de La France insoumise, vient d’éditer un livre chez Fayard-Hachette4Aurélien Taché, Le Français, une langue africaine, Fayard, 2026.. Ce que lui reproche pourtant [Edwy Plenel], journaliste dont l’essentiel de la bibliographie, abondante, pléthorique même, est parue dans un groupe ou l’autre, et qui a lui-même donné cinq titres à Editis pendant les cinq ans où Vincent Bolloré en était le propriétaire5En l’occurrence, sur la quarantaine de titres édités par Plenel, l’essentiel l’a été par les groupes Hachette, Média-Participations, Madrigall et Editis, dont, pour la période Vincent Bolloré : La Victoire des vaincus. À propos des gilets jaunes (2019), La Sauvegarde du peuple. Presse, liberté et démocratie (2020), Le Président de trop (2021), À gauche de l’impossible (2021) – et pour finir en apothéose, après trois ans de collaboration : L’Appel à la vigilance. Face à l’extrême droite (2023).. Injuste également de [demander à Bernard-Henri Levy, Pascal Bruckner, Caroline Fourest, Frédéric Beigbeder et consorts de prendre conscience de leur inconséquence] quand l’avant-garde de la critique écologique la plus radicale compte sur l’édition industrielle pour diffuser leurs analyses6Ne citons que la meilleure analyse de la destruction de l’agriculture par l’industrie (Atelier paysan, Reprendre la terre aux machines. Manifeste pour une autonomie paysanne et alimentaire) et la collection « Anthropocène », éditées au Seuil, une marque du groupe Média-Participations ; et les éditions « Tana, un label engagé (pour la planète) » abritées chez Editis, propriété de Daniel Křetínský, qui doit sa fortune à l’exploitation des énergies fossiles.; quand même [Sophie Binet], secrétaire de la CGT, préface l’édition par Grasset-Hachette du programme du Conseil national de la Résistance7Les Jours heureux, programme du Conseil national de la résistance, précédé de « Il est minuit moins le quart » par Sophie Binet, Grasset, 2024. S’il est nécessaire de rappeler que, au-delà du peu de compatibilité entre la CGT et le milliardaire breton, le programme du Conseil national de la Résistance avait entre autres finalités de nationaliser le groupe Hachette, qui avait servi l’occupant nazi. .

Que faire ? Donnez-moi cinq minutes de plus…8En attendant, lire Thierry Discepolo, « Les dictatures brûlent les livres, les marchés les noient », Antichambre, 17 janvier 2026.

Thierry Discepolo

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  • 1
    Sur la censure de Guillaume Meurice pour « Bolloré », lire Thierry Discepolo, « Le comique de gauche et le croquemitaine de l’édition française », Acrimed, 22 septembre 2022. ↩︎
  • 2
    Lire Vincent Berthelier, Le style réactionnaire. De Maurras à Houellebecq, Amsterdam, 2022. ↩︎
  • 3
    Sur la campagne déclenchée par le limogeage d’Oliver Nora , lire Thierry Discepolo, « Les fruits et les fleurs de la concentration éditoriale » et « “La solidarité, c’est la rapine”. Sur les slogans orwelliens de l’édition française », Antichambre, 16 et 19 avril 2026 ; également Robin des éditions Lou Blondin, « Quelconque théorie. Lettre ouverte à Virginie Despentes à propos de « l’affaire Grasset” », Antichambre, 25 avril 2026. ↩︎
  • 4
    Aurélien Taché, Le Français, une langue africaine, Fayard, 2026. ↩︎
  • 5
    En l’occurrence, sur la quarantaine de titres édités par Plenel, l’essentiel l’a été par les groupes Hachette, Média-Participations, Madrigall et Editis, dont, pour la période Vincent Bolloré : La Victoire des vaincus. À propos des gilets jaunes (2019), La Sauvegarde du peuple. Presse, liberté et démocratie (2020), Le Président de trop (2021), À gauche de l’impossible (2021) – et pour finir en apothéose, après trois ans de collaboration : L’Appel à la vigilance. Face à l’extrême droite (2023). ↩︎
  • 6
    Ne citons que la meilleure analyse de la destruction de l’agriculture par l’industrie (Atelier paysan, Reprendre la terre aux machines. Manifeste pour une autonomie paysanne et alimentaire) et la collection « Anthropocène », éditées au Seuil, une marque du groupe Média-Participations ; et les éditions « Tana, un label engagé (pour la planète) » abritées chez Editis, propriété de Daniel Křetínský, qui doit sa fortune à l’exploitation des énergies fossiles. ↩︎
  • 7
    Les Jours heureux, programme du Conseil national de la résistance, précédé de « Il est minuit moins le quart » par Sophie Binet, Grasset, 2024. S’il est nécessaire de rappeler que, au-delà du peu de compatibilité entre la CGT et le milliardaire breton, le programme du Conseil national de la Résistance avait entre autres finalités de nationaliser le groupe Hachette, qui avait servi l’occupant nazi. ↩︎
  • 8
    En attendant, lire Thierry Discepolo, « Les dictatures brûlent les livres, les marchés les noient », Antichambre, 17 janvier 2026. ↩︎

L’antifascisme n’est pas un gauchisme

En préface à la première édition française de ce livre, à la Fosse aux ours en 1997, le journaliste Michel Polac s’exclame : « Je ne comprendrai jamais rien à la politique des éditeurs. Voici un livre qui a paru avec un grand retentissement en… 1946, et qui a été réédité maintes fois en Italie, mais qui ne sort ici que maintenant. Pourtant, c’est un texte extraordinaire. Le récit détaillé d’une expérience bouleversante qui offre à la littérature partisane un témoignage d’une grande efficacité narrative et d’une sincérité troublante. »

Trois ans plus tard, pour la deuxième édition française de Mon grain de sable, en poche chez 10/18, Monique Baccelli, qui l’a traduit, signale dans sa présentation que la lecture du manuscrit original a bénéficié du soutien de Natalia Ginzburg et de Cesare Pavese – excusez du peu –, écrivains engagés dans la mouvance antifasciste de Giustizia e Libertà (Justice et liberté), comme d’ailleurs l’éditeur italien, Giulio Einaudi. Et bien sûr Bolis, l’un des dirigeants de la Résistance en Ligurie, la région de Gênes.

Ce qui fait dire à Michel Polac que ce livre, c’est « un peu comme si Jean Moulin avait échappé à Klaus Barbie et nous avait laissé le témoignage de ses tortures et de sa tentative de suicide »1S’il est nécessaire de rappeler que Jean Moulin, fondateur du Conseil national de la Résistance, est arrêté par la Gestapo en juin 1943 à Lyon, où il survit à plusieurs tentatives de suicide avant de mourir, lors de sa déportation à Berlin en juillet, des suites des sévices qu’il a subies..

Mais ce livre est singulier à plusieurs égards. Pas seulement en tant que témoignage de la torture – désormais assez banal puisque, depuis l’époque où il a été écrit, quand cette pratique était l’apanage des régimes fascistes, la « plus grande démocratie du monde » l’a plus ou moins officialisée au nom de la « guerre contre le terrorisme » et d’une définition des « terroristes » dont elle a l’exclusivité.

Ce témoignage est aussi singulier parce qu’une bonne part porte sur le suicide de l’auteur, qu’il mène avec acharnement et échoue par miracle. Enfin, ce témoignage est remarquable, comme précise encore Michel Polac, par « son absence de littérature : pas de phrases inutiles, pas de métaphores, un style direct, rapide, cent pages de compte rendu pour servir “au cas où”, un mode d’emploi, un manuel de savoir-vivre, ou plutôt de savoir mourir, sans même une référence à l’esprit de sacrifice pour la patrie ou pour le parti : il faut sauver les copains, un point c’est tout. »

Il est vrai que l’urgence de l’auteur à mourir répond à sa volonté de ne pas flancher, ne pas dénoncer, ne pas trahir, coûte que coûte. Car sa faiblesse « déclencherait une interminable série d’arrestations, dont la responsabilité, en définitive, pèserait toujours sur celui qui avait été le premier à mettre en marche la chaîne » [Bolis, p. 49].

Mais il y a bien une patrie, l’Italie, dont Bolis voit la libération du fascisme puis de l’occupant nazi comme un deuxième Risorgimento, – (littéralement « résurgence »), dont le premier déboucha sur l’unification italienne au milieu du XIXe siècle.

Et il y a aussi un parti, issu de Giustizia e Libertà : le Partito d’Azione (Parti d’action), clandestin pendant la guerre, auquel est affilié Bolis, dont il sera l’un des dirigeants après-guerre et qu’il qualifie de « nouveau parti de la Résistance et de la République » justement au moment où, face aux « vieux » partis (socialise, communiste, catholique), il perdra la bataille électorale et sera dissout, en 1947 [Bolis, p. 168].

Que ce soit la recommandation d’un juriste mandaté par la Cimade pour assister les migrants retenus dans le centre de détention de Toulouse qui ait présidé à la troisième édition de ce livre n’est sans doute pas tout à fait innocent. Ces lieux de privation de liberté – où la torture n’a pas officiellement sa place mais où le suicide est fréquent – ne donnent-il pas droit de cité à une forme de fascisme ordinaire qu’en régime démocratique on s’autorise à réserver aux plus faibles ?

Cette nouvelle édition ajoute aux deux précédentes quatre textes, traduits par Susanna Spero : deux courts témoignages qui offrent un autre éclairage aux événements rapportés dans Mon grain de sable ; un récit par Bolis de son chemin vers l’antifascisme ; et une courte biographie de l’auteur.

Le premier témoignage, de la fille de Giovanni Sissa, un des partisans qui délivre Bolis, donne les détails de l’organisation de l’évasion et un portrait des protagonistes, issus des socialistes de Giustizia e Libertà et des Squadre d’Azione Patriottica communistes.

Le second, de la fille de l’auteur, est surtout consacré à sa mère, Ines Minuz (l’infirmière qui a redonné à Bolis l’envie de vivre) ; mais aussi à Ida De Guidi, la doctoresse qui permit au commando de partisans de coordonner l’évasion. Deux résistantes qui furent les plus oubliées de l’antifascisme génois.

Au début des années 1980, l’auteur a alors 65 ans lorsqu’il répond à la demande d’un compagnon de la résistance qui rassemble les « souvenirs et réflexions de trois jeunes des années 1930 » pour répondre à la question : « Pourquoi antifascistes ? » On y rencontre un petit-bourgeois insouciant mais conscient de sa valeur et passionné de musique, fasciste parce que sa famille l’était, parce que le fascisme était au cœur de la société autour de lui comme le soleil dans le ciel [Bolis, p. 123]. Et on y découvre le cheminement qui lui fait pendre conscience de l’incompatibilité entre le fascisme et les valeurs morales du « socialisme libéral » qu’il est en train d’épouser.

La biographie de Bolis que donne Nicola Terraciano complète le portrait du jeune homme, précise les acteurs de son parcours moral et politique, ses références spirituelles et intellectuelles – marquées par les « hommes du Risorgimento (au sens large) » [Bolis, p. 133]– et détaille sa carrière professionnelle, essentiellement dans les institutions européennes, à Strasbourg.

On y découvre combien l’expérience de la Résistance a structuré en profondeur les valeurs de Bolis. Pas seulement dans les années d’après-guerre, lorsque les partisans et leur vison de la société à refonder sont à peu près complètement effacés du jeu politique. Ce qui n’est pas sans rappeler la situation française, dont Stig Dagerman fait le portrait en 1948 : un pays écartelé entre les rêves de la Libération et la réalité désespérante des classes populaire ; situation qu’on retrouve dans le roman de Jean Meckert, Nous avons les mains rouges (1947), qui dramatise « les éternelles questions des idéaux bafoués et de la justice sociale »2Lire Stig Dagerman, « Rappel aux défenseurs du retour à la “normale” », Antichambre, 5 octobre 2025 ; et Sébastien Omont, «Le roman tragique de la Résistance», En attendant Nadeau, 20 janvier 2020..

Toutefois, aucune réponse violente chez Bolis à cette trahison : il conçoit son engagement de toute une vie dans le mouvement fédéraliste européen comme un « prolongement naturel de son action dans la Résistance » [Bolis, p. 171]. Ce fédéralisme évoquant un internationalisme libéral de guerre froide, le parcours politique de Bolis démontre que l’antifascisme n’est pas un gauchisme, plus simplement une réponse moralement saine.

Thierry Discepolo

Préface à Luciano Bolis, Mon grain de sable, à paraître le 2 octobre 2026

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  • 1
    S’il est nécessaire de rappeler que Jean Moulin, fondateur du Conseil national de la Résistance, est arrêté par la Gestapo en juin 1943 à Lyon, où il survit à plusieurs tentatives de suicide avant de mourir, lors de sa déportation à Berlin en juillet, des suites des sévices qu’il a subies. ↩︎
  • 2
    Lire Stig Dagerman, « Rappel aux défenseurs du retour à la “normale” », Antichambre, 5 octobre 2025 ; et Sébastien Omont, «Le roman tragique de la Résistance», En attendant Nadeau, 20 janvier 2020. ↩︎

Céline Alvarez, une pédagogie « business compatible » (2)

La neuropédagogie comme solution aux inégalités scolaires ? Depuis l’arrivée de Jean-Michel Blanquer au ministère de l’Éducation nationale, on sait qu’il s’agit d’un mantra. Mais on oublie que l’« expérience Alvarez » a servi de laboratoire à ce qui allait devenir la politique ministérielle. Car ils étaient déjà tous de la partie : de l’Institut Montaigne en passant par Stanislas Dehaene et l’association Agir pour l’école. Un succès ? À condition de ruser un peu avec les règles de l’École publique, le protocole, et les résultats…

Une expérience semi-privée dans le service public Rencontrer des témoins locaux s’est révélé beaucoup moins simple que prévu. À Gennevilliers, par exemple, malgré l’enthousiasme préalable de mon premier contact, qui avait promis de me mettre en relation avec des parents d’élèves, ma quête fit chou blanc, mon contact s’étant volatilisé dans les semaines qui ont suivi.

Le conseiller municipal préposé aux affaires scolaires accepta d’abord de discuter de « ce beau sujet qu’est la pédagogie » mais, apprenant que l’entretien porterait sur l’expérience Alvarez, perdit rapidement son entrain en m’informant qu’il « ne voyait pas ce qu’un élu à l’enseignement peut appointer à un travail de recherche, compte tenu du champ de compétences qui est le sien ».

Contacté par téléphone, le nouveau directeur de l’école maternelle Jean-Lurçat, qui venait de prendre ses fonctions et n’avait pas accompagné l’expérience, m’indiqua ne pas pouvoir m’aider, ni par des contacts ni par des informations ; d’ailleurs, précisa-t-il, il souhaitait « écrire une nouvelle page de l’histoire de l’école ».

Dans l’Éducation nationale, et surtout dans le primaire, le poids de la hiérarchie est très prégnant. Lorsqu’une affaire devient potentiellement sensible, il n’est pas rare d’avoir à demander une autorisation préalable au rectorat pour pouvoir répondre aux questions des journalistes et même des chercheurs. Plus personne n’ignore Céline Alvarez, mais les emphases médiatiques à son propos sont peu compatibles avec la phobie de l’administration pour les vagues et les paillettes. Il semblerait que les anciennes collègues de l’école Jean-Lurçat n’aient pas obtenu l’autorisation d’un droit de réponse qu’elles souhaitaient donner à la suite de la promotion de l’ouvrage.

Habituée des sciences sociales, je découvre ici une logique inversée : si le terrain s’est rendu plutôt rétif à mes questions, c’est au sommet qu’on m’a le plus aisément ouvert la porte. Du côté du ministère, d’abord, où j’ai été reçue par le directeur de cabinet actuel de Najat Vallaud-Belkacem, Olivier Noblecourt, responsable des négociations récentes avec Céline Alvarez et fin connaisseur du projet, puis du côté d’Agir pour l’école, l’association à l’origine de la première évaluation du projet, où j’ai rencontré le directeur, Laurent Cros.

L’ensemble des témoignages permet de relier les fils d’une aventure parfois éloignée de la doxa médiatique qui a repris en boucle le storytelling d’une école publique frileuse face à la révolution qui vient.

Reprenons. En 2011, Céline Alvarez frappe à la porte du ministère et présente son projet de classe expérimentale. Le futur ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer est alors à la tête de la Direction générale de l’enseignement scolaire (DGESCO). Ancien recteur de Guyane et de Créteil, il est un fervent soutien des expériences dites « innovantes », du numérique et surtout de la psychologie cognitive. Il voit dans cette dernière un remède aux difficulté d’apprentissage, notamment dans les milieux populaires qu’il a bien connus à Créteil, où il a mis en place un plan de maîtrise du français dans le premier degré. Une fois à la DGESCO, il nomme comme conseiller technique en 2010 Stanislas Dehaene, professeur au Collège de France en psychologie cognitive expérimentale, qui a travaillé sur l’apprentissage des mathématiques (La Bosse des maths, 1997) et de la lecture (Les Neurones de la lecture, 2007). Stanislas Dehaene est persuadé que les neurosciences sont le moyen de régler les problèmes d’apprentissage dans les petites classes. Ses ouvrages se présentent à la fois comme des diagnostics scientifiques tiré de l’imagerie cérébrale et comme des propositions de remédiation.

Jean-Michel Blanquer et Stanislas Dehaene se connaissent bien : tous deux sont auteurs chez Odile Jacob et le premier milite pour l’intégration des travaux du second dans l’Éducation nationale, lequel travaille à l’élaboration d’outils à destination des enseignants. Bref, Blanquer s’enthousiasme pour le projet Alvarez et promet d’y apporter tout son soutien, notamment logistique.

L’aide matérielle est rendue possible grâce à ses liens avec l’association Agir pour l’école, dont Jean-Michel Blanquer est membre du comité directeur. Cette association a été fondée en 2010 par Laurent Cros à l’initiative de l’Institut Montaigne, qui vient alors de publier un rapport intitulé Vaincre l’échec à l’école primaire.

L’Institut Montaigne est né en 2000. S’il se veut indépendant, il a été fondé par Claude Bébéar (alors PDG des assurances AXA) et le parcours économique de ce « parrain du patronat français » comme ses proximités politiques (admirateur de Valéry Giscard d’Estaing et éphémère maire-adjoint de Rouen dans la perspective, vite avortée, de succéder à l’UDF Jean Lecanuet) désignent toutefois l’institut comme proche de la galaxie libérale. Fort d’un budget de près de trois millions d’euros, il ne vit que de financements privés. Le carnet des adhérents est impressionnant : Air France KLM, Allianz, Areva, Axa, Barclays Private Equity, Bolloré, Bouygues, Capgemini, Carrefour, CNP Assurances, Dassault, EADS, GE Money Bank, Groupama, HSBC France, Lazard Frères, LVMH, M6, Microsoft, Orange, Rothschild Cie, Sanofi-Aventis, SFR, Schneider Electric, Servier Monde, SNCF, Sodexo, GDF, Total, Veolia, Vinci…

Selon sa profession de foi, l’Institut Montaigne vise à « améliorer la cohésion sociale, l’efficacité de l’action publique et la compétitivité de l’économie ». En tant que think tank, l’institut se présente comme une boîte à idées, finance des enquêtes, notamment sociologiques, et émet des avis. L’éducation fait partie de ses principaux axes, avec des positions relevant de la plus pure pensée libérale, à savoir l’individualisation de l’accompagnement, la valorisation des postures entrepreneuriales (détermination, volonté, encouragements au mérite) et la récompense des initiatives innovantes. L’imaginaire d’un centralisme étatique étouffant pour le déploiement des individualité constitue son fonds de commerce.

On trouve à l’Institut Montaigne aussi bien des chefs d’entreprise que des hauts fonctionnaires ou des universitaires. La structure est tout à fait emblématique du brouillage des frontières entre public et privé. Laurent Cros, le directeur d’Agir pour l’École, est énarque, ancien haut fonctionnaire au Budget, où il fut chargé d’analyser des indicateurs du système éducatif, notamment Pisa * ; l’occasion pour lui de mesurer l’ampleur de l’échec scolaire, surtout dans l’apprentissage de la lecture.

En 2008, pour tenter de mieux comprendre, Laurent Cros décide de s’intéresser aux recherches en psychologie cognitive et de voir « comment elles peuvent fertiliser l’Éducation nationale », surtout « au regard des dix ans d’avance des États-Unis » dans ce domaine. L’association se tourne vers l’apprentissage de la lecture et développe des projets reposant sur une procédure de validation scientifique des modalité d’apprentissage. Pour se financer, Agir pour l’école touche des fonds publics (que Laurent Cros estime dérisoires au regard des besoins) et complète ces apports par des fondations et donateurs privés dont la liste se trouve sur son site : Axa, la Société générale, Total, Dassault, la ville du Puy-en-Velay (dont Laurent Wauquiez fut maire pendant huit ans, jusqu’en 2016), ou la fondation Bettencourt Schueller (très engagée dans les projets en direction des quartiers populaires).

Grâce à ces fonds, Agir pour l’École paye intégralement l’équipement de la classe de Céline Alvarez en matériel Montessori à hauteur de 10 000 euros et s’engage à financer les évaluations scientifiques. Il faut également trouver une assistante ATSEM (agent territorial spécialisé des écoles maternelles), dont bénéficient les écoles maternelles. Cette dernière doit être formée aux techniques Montessori. Anna Bisch, « autodidacte passionnée d’éducation » (selon Céline Alvarez), accompagne le projet. Mais il y a un problème administratif et financier : le statut d’ATSEM est officiel et nécessite un concours. Il faut donc contourner le problème. D’après les témoins, Anna Bisch est nommée assistante d’éducation dans un collège environnant puis, en arguant des partenariats de réseaux entre les collèges et les écoles, est affectée à l’école maternelle Lurçat. Si c’est exact, l’expérience Alvarez aurait été mise sur pied en prenant des libertés avec la légalité – ce qui permettrait de mesurer la solidité de ses soutiens politiques et de mieux comprendre la discrétion des élus locaux.

C’est ainsi qu’à la rentrée 2011 une classe expérimentale, cofinancée par des fonds privée, s’ouvre dans une école publique classique et commence à fonctionner de manière autarcique. En effet, le « rayonnement », la « reliance », l’« amour » et la « fraternité » semblent s’arrêter aux frontières de la classe. Il n’y a, aux dires des témoins, aucune relation professionnelle avec l’équipe pédagogique, très peu avec la directrice – pourtant personne pivot de l’établissement et préposée entre autres aux relations entre l’école et l’extérieur – et surtout avec les parents.

Ces derniers ne sont d’ailleurs prévenus de l’expérience qu’à la rentrée. Certains sont sceptiques, d’autres s’enthousiasment immédiatement – rien que de très normal. Les horaires sont décalés : ni les récréations ni les repas ne sont partagés avec les membres de l’équipe. La sociabilité normale d’une école ne franchit donc pas la barrière de la classe-laboratoire. En revanche, les chercheurs défilent, traversent la cour sans même parfois saluer collègues et directrice, sans prévenir de leur arrivée non plus, ce qui, en sus d’être parfaitement impoli, s’avère illégal et agace à juste titre.

La première année, ces chercheurs ont des paillettes dans les yeux à chacune de leurs visites. Laurent Cros est formel : « On est tous ressortis en se disant : c’est simple, ce qu’on a vu là, on ne l’a jamais vu ailleurs. » Les mails emphatiques qu’il reçoit des visiteurs en témoignent : Céline Alvarez est une pédagogue unique. Stanislas Dehaene suit le projet et semble emballé. Naturellement, la première évaluation par Agir pour l’école est dithyrambique.

Dès le départ, Céline Alvarez a le souci de la restitution publique de cette expérience : un site, des outils de formation en partage, un ouvrage en préparation. On trouve d’ailleurs dans le livre les copier-coller des mails enthousiastes envoyé par ses visiteurs-évaluateurs. Les vidéos en ligne attestent que des petits de quatre ans apprennent et réussissent à lire et à compter. L’expérience semble donc confirmer les préconisations de la psychologie cognitive en matière d’apprentissage des fondamentaux.

D’ailleurs, les parents y témoignent du plaisir de leurs enfants à aller à l’école. Là encore, on retrouve dans leurs bouches le « rêve », l’« idéal», le « bonheur » et l’« épanouissement ».

Selon le personnel de l’école, la dernière année aurait posé davantage de problèmes aux parents, avec des demandes pour changer les enfants de classe. Quelques signes nous incitent en effet à relativiser le succès de l’expérience. Sur les vidéos en circulation, ce sont toujours les mêmes parents qui témoignent. Ils ne sont que huit, il en reste donc une quinzaine dont nous ne savons rien.

Des rapports intermédiaires d’inspection, enterrés à l’époque par la hiérarchie, auraient été nettement moins laudatifs, selon les dires de certains témoins, mais ils ne sont évidemment pas consultables. Surtout, nous ignorons pour le moment le plus important, à savoir le devenir scolaire des enfants soumis à l’expérience.

Dans son livre, Céline Alvarez affirme qu’ils sont en tête de classe. Quelques échos locaux semblent toutefois indiquer qu’à l’école primaire ils ne réussissent ni mieux ni moins bien que les autres. L’un de nos témoins évoque à ce propos l’idée d’un « pic d’efficacité » dû à un encadrement exceptionnel à un instant t mais qui ne se perpétue pas dans le parcours longitudinal des élèves réintégré dans le système traditionnel.

C’est un phénomène assez souvent constaté lors de protocoles pédagogiques. La cohorte soumise à l’expérimentation bénéficie d’un intérêt tel que les premiers temps fournissent des réultats impressionnants. Les enfants sont sur-stimulé et conscients d’être inclus dans un protocole exceptionnel : qu’on imagine un instant vingt-cinq enfants isolé de leurs camarades dans la même école, sous l’autorité de deux maîtresses sans lien avec l’équipe pédagogique, soumis à des examens scientifiques (à base d’électrodes pour certains d’entre eux), observé régulièrement par des visiteurs qui écrivent, mesurent, photographient ou filment. C’est la raison pour laquelle, nous confirme Laurent Cros, aucune expérience scientifique, et encore moins pédagogique, ne peut se contenter d’un échantillon d’une vingtaine d’enfants sur une année. Le protocole devait d’ailleurs être confirmé par un élargissement du nombre d’élèves et de classes testé.

Il y a ainsi deux raisons qui expliquent l’arrêt de l’expérience. La première est l’absence d’évaluation autre que celle de la première année pilotée par Agir pour l’école, évaluation citée par Céline Alvarez mais ne figurant toutefois pas sur le site de l’association. Même Stanislas Dehaene, malgré son enthousiasme préalable, n’a pas signé de document attestant scientifiquement de son efficacité. La seconde relève de l’alternance politique : Céline Alvarez aurait « péché par là où elle est arrivée », concède Olivier Noblecourt, c’est-à-dire qu’elle aurait subi, comme d’autres, les conséquences d’un trop ostensible soutien du précédent gouvernement de droite, sous la présidence de Nicolas Sarkozy, pressé d’expérimenter coûte que coûte, parfois au mépris de l’éthique du service public. Quoi qu’il en soit, le nouveau ministère de Vincent Peillon, sous la présidence de François Hollande, a argué de l’absence de garantie de l’efficacité du dispositif pour y mettre fin.

On touche ici l’un des points clés de cette affaire. Toute expérience pédagogique alternative doit être évaluée à l’aune de sa capacité de transposition et de sa durabilité, conditions mêmes de la formation des enseignants et d’une possible institutionnalisation. Or rien ne semblait indiquer l’opportunité, voire la possibilité, de l’inscription durable de ces pistes pédagogiques dans l’institution. Céline Alvarez pensait avoir réglé la question par la mise en ligne de vidéos-ressources, sorte de « tutoriels » visant à diffuser la méthode. Or c’est dans la confrontation avec l’ordinaire et le réel des classes, le « prêt-à-porter », qu’apparaissent de la manière la plus criante les limites de l’expérience « haute couture » d’Alvarez.

L’expression est de Laurent Cros, qui souligne son doute vis-à-vis de la possibilité de déconnexion entre la méthode préconisée, la personnalité singulière et les compétences pédagogiques rares de Céline Alvarez. Selon lui, tout tenait grâce à l’exceptionnalité de cette dernière. Nos différents témoins vont d’ailleurs jusqu’à supposer que le coup d’arrêt porté à l’expérience n’a pas été une si grande blessure pour Céline Alvarez. Plusieurs propositions lui auraient été faites de reprendre ailleurs son expérimentation, ou encore de s’intégrer à un protocole plus lourd (mais long). Elle semble toutefois avoir décliné ces propositions. Manifestement, l’intéressée privilégie aujourd’hui des projets plus ambitieux tournés vers l’« ensemble de l’humanité », projets imprégné par les techniques de la « pleine conscience », de la gestion des émotions et de la méditation. En octobre 2016, Céline Alvarez intervenait par exemple dans un cycle de conférences d’« auteurs inspirants », mais fort peu inspirés si l’on s’en tient aux titres des interventions : « Bien faire et se tenir en joie », « Pourquoi je n’arrive pas à méditer », « Oser réussir, accepter l’échec », « La puissance de la joie » ou encore « On a tous des super-pouvoirs ».

Céline Alvarez « a ouvert une voie comme en escalade », s’amuse Olivier Noblecourt, et, lorsque l’« infiltration » est arrivée à son terme, elle s’était déjà tournée vers d’autres cieux. « Elle ne s’est jamais considérée comme une enseignante mais comme une chercheuse », me confie un collègue de son ancienne école.

Le livre a donc ponctué le premier jalon d’un parcours tourné vers la mission plus vaste d’œuvrer pour le « bonheur » et l’« amour ». Il y a bien dans cette expérience une coloration mystique à peine masquée par l’austérité du langage des neurosciences. Les moments de communion – des « transes », diront certains – lors de ses conférences (à 180 euros par tête) en témoignent. En ligne, on peut voir des standing ovations interminables, des déclarations d’amour et tout un phénomène d’adoration qui s’étend aux réseaux sociaux et au forum accessible sur le site – lequel confine parfois à la thérapie de groupe.

Tout l’aspect new âge du projet n’était manifestement pas apparu à ses premiers soutiens, qui se sont fortement distancié de cette expérience et considèrent désormais avec méfiance le travail de Céline Alvarez. Il faut chercher ailleurs les origines de l’intérêt de Jean-Michel Blanquer ou de Laurent Cros pour ces initiatives. Le cocktail Montessori-neurosciences est l’objet, depuis le début des années 2000, d’un appétit dévorant de certains milieux. En retracer les logiques et rouages permet de mesurer les effets parfois pernicieux de l’engouement pour l’« innovation éducative » et les dangers qu’il représente pour l’école publique.

À son corps défendant, ou pas, Céline Alvarez s’est également trouvée au cœur d’opportunité potentiellement fort lucratives. En mars 2016, l’Institut Montaigne publiait un rapport visant à valoriser les atouts du numérique de l’école primaire, grâce notamment à la pédagogie différenciée et à l’individualisation de l’apprentissage. La méthode Montessori y est citée comme la mieux adaptée à untel projet. Le rapport évoque également les écoles Steve Jobs aux Pays-Bas comme sources de son inspiration.

Ce sont des écoles indépendantes, privées, créées en 2013 par un entrepreneur hollandais et dans lesquelles chaque élève est propriétaire d’une tablette iPad ; la pédagogie qui y est dispensée est aussi « largement inspirée du modèle Montessori ». Les enseignants sont des « coachs » qui organisent des ateliers de travail. Les tablettes se substituent aux objets Montessori. Les similitudes avec ce qu’écrit Céline Alvarez sont criantes : ce sont des écoles où l’on apprend l’« épanouissement », la « créativité », l’« originalité » et la « flexibilité » : comme l’affirme en ouverture le site qui leur est consacré, « as a parent you hope that your child will become happy in life [en tant que parent, vous espérez que votre enfant sera heureux, dans la vie] ».

C’est aussi sur ces bases que l’association Agir pour l’école développe ses projets d’apprentissage de la lecture. Les classes sont progressivement équipées en iPad, m’explique Laurent Cros, et l’association a breveté une application Apple destinée à « muscler le temps d’exposition » aux lettres et aux sons associés, comme le préconise la psychologie cognitive. L’une des lacunes du système traditionnel étant le manque de temps, l’application a été conçue pour pallier ce problème. Des assistants pédagogiques sont recrutés, formés (en deux heures !) et rémunéré par l’association pour accompagner les projets dans les écoles (publiques pour le moment).

Il est fort probable que l’intérêt préalable pour l’expérience Alvarez et son soutien financier s’expliquent en partie par ces perspectives de développement et d’exploitation.

C’est en tout cas ce que semble confirmer la création par l’Institut Montaigne, en décembre 2015, du projet ECLORE, dans le comité directeur duquel siègaient notamment Jean-Michel Blanquer, Laurent Cros et Stanislas Dehaene. Ce projet, dont l’objectif est d’« améliorer la qualité de l’école primaire en France » et d’accompagner les écoles des quartiers défavorisé souhaitant mettre en œuvre un projet éducatif de type Montessori, a en effet été proposé à Céline Alvarez. Mais celle-ci, tournée vers une mission de plus grande envergure, a refusé de l’accompagner – et le projet semble avoir purement et simplement disparu des radars.

Derrière le soutien privé à ce type d’expérimentation se joue rien de moins que l’avenir du service public de l’École. Les porosité désormais décomplexées avec le monde de l’entreprise, via le « tout numérique » et les usages néo-libéraux des pédagogies alternatives bénéficient de la caution scientifique apportée par la psychologie cognitive et les neurosciences. L’expérience Alvarez a rencontré l’appétit grandissant des multiples associations qui se nourrissent des échecs de l’École publique et dont les projets mélangent allègrement philanthropie et quête du profit. Le processus avait déjà été décrit par les travaux sur la marchandisation de l’École mais semble s’amplifier.

L’expérience Alvarez partait du constat fort légitime d’une École impuissante à renverser les mécanismes de production d’échec. C’est ce même moteur qui a poussé, selon leurs dires, l’Institut Montaigne puis l’association Agir pour l’École à développer des protocoles scientifiques fondés sur les technologies numériques pour l’apprentissage de la lecture. Ces projets, rappelons-le, s’adressent prioritairement aux enfants des catégories populaires les plus touchées par ces injustices. Chez Céline Alvarez, l’« environnement » est à la base de tous les maux. On ne trouvera dans son ouvrage aucune mention de « capital culturel » ou expressions afférentes. Les trajectoires sociales des familles et enfants ne sont pas non plus mentionnées. Le postulat est le suivant : dans un environnement pauvre, le cerveau n’est pas stimulé autant que dans un environnement favorisé. Il est soumis au stress, à l’absence d’amour, aux écrans, au vocabulaire rudimentaire des parents. L’expérience menée vise à compenser des problèmes décrits comme des pathologies.

Cette lecture du social souvent caricaturale et disqualifiante permet de mobiliser un registre quasi médical (Maria Montessori était médecin) pour soigner les enfants de ce milieu hostile et défavorable à leur épanouissement et leur réussite. Il faut, explique Montessori « construire l’environnement le plus physiologique possible pour l’être humain dans les années les plus déterminantes de sa vie pour la formation de son intelligence pour qu’il puisse déployer ses pleins potentiels ». Cet environnement passe par des « grands principes » : « relation sociale », « bienveillance », « attention », « engagement », « consolidation », « feedback ». Les solutions sont à chercher du côté de la science. C’est évident, rappelle Céline Alvarez : lors de la « création de l’École » [sic], on ignorait toutes ces données scientifiques ; désormais, on ne peut refonder l’École que sur ces bases, les seules concluantes, et à condition « d’arrêter les débats idéologiques sur l’éducation », affirme-t-elle sur France Inter le 31 août 2016. La formule est savoureuse : rien d’« idéologique » dans la démarche de Céline Alvarez ?

Exit « le financement privé d’une expérience dans le public ; exit les démarches assumées d’« infiltration » auprès de l’Éducation nationale ; exit la stimulation d’aptitudes précoces des enfants et le partenariat avec l’Institut Montaigne ; exit la critique en creux de l’École publique, dont Céline Alvarez affirme aujourd’hui être « soulagée d’être débarrassée » ; exit, enfin, la création d’un petit business florissant autour d’un site, d’un forum, de tutoriels et de conférences payantes ?

On voit bien qu’ici la fausse neutralité n’est en fait qu’un argument visant à faire accepter comme irréfutable une expérimentation assise sur la science. On retrouve là un débat très ancien, y compris dans la pédagogie.

Dès sa fondation au début du XXe siècle, la Ligue internationale d’éducation nouvelle était traversée par ces lignes de fracture. Le pédagogue Célestin Freinet, anarcho-syndicaliste, y reprochait à Maria Montessori les prétentions apolitiques que lui autorisait la mise en avant de la dimension scientifique de son travail. Il ne se trompait pas. On dispose aujourd’hui d’une lettre de Maria Montessori à Mussolini qui, souhaitant maintenir ouverte son école, expliquait au Duce en quoi sa pédagogie était fascisto-compatible…

Les neurosciences n’échappent pas aux règles de toutes les autres sciences, à savoir leur ancrage dans un monde social qui détermine objets d’étude et protocoles afférents. Il n’y a rien d’apolitique derrière, loin s’en faut. Car la réussite de tous les enfants n’est pas qu’affaire d’électrodes, d’« environnement physiologique » ou d’iPad, elle est essentiellement indexée à une redistribution plus équitable des richesses, ce dont il n’est nullement question dans ces projets alternatifs qui, en escamotant la question sociale, véhiculent une vision très politique de l’École.

Laurence De Cock

Deuxième partie d’un texte initialement paru dans La Revue du Crieur (2017, n° 6) et sur Médiapart, le 27 mai 2017.

De la même autrice, à paraître, aux éditions Agone, École publique et émancipation sociale (août 2021).
Et à lire (ou relire) en ligne, sur Antichambre :
« Entre tentation répressive et mission éducative » (8 novembre 2020)
« Pour une école commune, émancipatrice, accessible à tous » ( 9 octobre 2020)
« Couler l’École publique avec de bonnes idées » (5 octobre 2020)
« Au nom des valeurs d’une école commune et émancipatrice » (27 septembre 2020)
« La longue histoire du malaise enseignant » (3 décembre 2019)
« À quoi sert l’enseignement de l’histoire » (9 mai 2019)
« Pour une éducation au politique par l’École » (25 mars 2019)
« La nostalgie d’une École de la ségrégation sociale » (22 février 2019)
« Pourquoi les programmes d’histoire déchaînent-ils tant de passions ? » (8 février 2019)
« Ce qui se joue autour des débats sur l’enseignement de l’histoire » (25 octobre 2018)
« Histoire au lycée : opacité, régression et ennui profond au programme » (12 octobre 2018)