Passer au contenu principal

Depuis le 1er juillet 2025, La Poste ayant supprimé les conditions « Livres & Brochures », tarifs préférentiels d’exportation des livres à l’étranger,
la commercialisation de nos livres via notre site est désormais réduite au seul territoire de la France métropolitaine.

Auteur/autrice : thierry Discepolo

Le sort tragico-comique des libertariens de Washington

Considérons un peu le sort du pauvre libertarien de Washington. Partout ailleurs en Amérique, son pareil est une espèce exotique, un hérétique des cafétérias citant Ayn Rand et La Révolte d’Atlas et orientant systématiquement toute conversation sur l’or ou Ron Paul. Aimez-le ou pas, il s’en fiche. Il est son propre maître.

(Ayn Rand est romancière américaine prônant l’ultralibéralisme et Ron Paul un politicien américain adversaire acharné de la fiscalité. [ndt])

Il en va bien différemment de son confrère de Washington. Ici, dans l’antre même du Léviathan fiscalisateur et législateur, le libertarien est un oiseau si peu rare et d’une telle banalité que personne n’y fait plus attention. Ici, il est l’homme à tout faire de l’establishment, une toute petite voix dans le vaste chœur rassemblé par le monde des affaires (et ses groupes de pression favorables aux exemptions fiscales) pour chanter les vertus de l’entrepreneur.

Et c’est bien là tout son dilemme. En effet, par définition ou presque, le travail de notre jeune libertarien est ici de célébrer la recherche du profit à partir des locaux d’une organisation à but non lucratif. En d’autres termes, il est subventionné pour chanter les louanges du mode de vie non-subventionné. L’individualisme acharné est son credo mais il ne peut le pratiquer lui-même.

Ce phénomène est bien davantage qu’un simple problème abstrait – comme j’ai pu m’en rendre compte la semaine dernière, à l’occasion d’un débat réunissant quelques experts organisé par l’America’s Future Foundation. Cette organisation (à but non lucratif) de jeunes conservateurs favorables aux exemptions fiscales est l’une des moins libertariennes de Washington. Il s’agissait ce soir-là de savoir si un emploi à but non lucratif était un « véritable travail » et si c’était « trahir » que d’entrer dans le secteur privé – questions familières aux bonnes âmes libérales.

Les jeunes professionnels qui composaient l’auditoire ont appris qu’il leur fallait trouver un travail qu’ils aiment. Ils ont dû écouter l’inévitable plainte concernant « tous ces gens qui prennent un travail dans le secteur privé plutôt que dans les organisations à but non lucratif » alors que leur cœur leur dicte le contraire. Un expert demanda au public d’imaginer un employé « à but non lucratif » disant à son patron : « J’aime ce que je fais mais finalement j’ai une femme et trois enfants ; nous vivons à McLean ; l’hypothèque n’est pas loin, le trajet est trop long, etc. Bref, il me faut une petite augmentation » – juste pour voir son employeur l’envoyer bouler.

Ces plaintes m’ont semblé si familières que j’ai eu envie de proposer à tout le monde de se lever et de se saisir d’un exemplaire du très peu libertarien mais excellent livre de Daniel Brook The Trap [Le Piège]. En redistribuant de manière aussi déséquilibrée les revenus sociaux au profit des classes les plus aisées des villes les plus riches du pays, écrit Brooks, les politiques économiques focalisées sur le marché et les réductions fiscales ont dévalué toutes sortes d’activités nobles telles que l’enseignement, les arts et le secteur à but non lucratif et les ont abandonnées à la petite bourgeoisie.

Ceux que Brook a rencontrés dans ce genre de villes et qui ont abandonné ces activités ne sont pas des « traîtres ». Ils l’ont fait parce qu’ils veulent jouir d’une sécurité sociale digne de ce nom, d’un logement décent ou d’écoles de qualité pour leurs enfants.

Cette fameuse théorie de la « traîtrise » tourne toujours autour de l’idée d’une grande cause ou d’un grand principe que l’on troquerait contre un bénéfice immédiat. Au rang de ces grandes causes on trouve l’indépendance artistique ou le sort des pauvres pandas tremblant de peur devant les bulldozers de la modernité.

Mais que trahissent réellement ces libertariens quand ils acceptent les gros chèques de l’Amérique entrepreneuriale ? Le noble principe de l’intérêt personnel ? L’utopie du marché ? La mécanique de l’offre et de la demande se grippera-t-elle si une jeune « Ayn Randette » choisissait par exemple de quitter le très anarcho-capitaliste Cato Institute pour aider la multinationale ExxonMobil à accumuler les bénéfices ?

Fort heureusement, quelques adeptes du marché ayant leur franc-parler se trouvaient dans la salle et ont remis les choses à leur place. Les vrais héros de ce monde sont les capitalistes, ont-ils rappelé. Ce sont eux qui déterminent la vraie valeur des choses et veillent à que cette valeur corresponde strictement aux chiffres indiqués sur le bilan. C’est cela, la réalité. L’idée que le « secteur à but non lucratif aurait quelque chose de spécial, ricana l’un d’entre eux, n’est qu’une connerie : les organisations à but non lucratif ne sont qu’un artifice législatif et ce qu’elles ont de spécial ce n’est pas qu’elles traitent de choses différentes ni qu’elles soient organisées différemment, c’est qu’elles ne paient pas d’impôt ».

J’aimerais pousser ce raisonnement quelque peu tranché un peu plus loin. Le fait de trahir ne menace certes pas l’ordre du marché. De fait, trahir est le fonctionnement même du marché. Il suffit de prendre la ville dans laquelle tous ces propos ont été tenus. Le Washington du secteur privé est l’un des endroits les plus riches d’Amérique et le Washington des services publics arrive très loin derrière. L’opportunité de laisser tomber ce dernier pour rejoindre l’autre explique à peu près tout, de la puissance de K Street – où la plupart des think tanks, lobbies et autres entreprises ont leur siège washingtonien – à la scandaleuse pratique du « pantouflage » qui voit un fonctionnaire accepter un emploi pépère dans une entreprise privée dont il a favorisé les intérêts (ou ceux de ses clients) quand il exerçait ses fonctions.

Les organisations libertariennes à but non lucratif qui bordent les rues de la ville ne servent qu’à légitimer cette opération a posteriori, conférant une pieuse auréole aux politiques décidées d’une manière aussi peu sainte.

À leur crédit, les libertariens à but non lucratif que j’ai vus l’autre soir ne mendiaient pas la sympathie. D’ailleurs, leur doctrine ne le permettrait pas. Ayant passé des années à presser les législateurs de détruire un ordre social qui leur avait pourtant permis de pratiquer leurs activités, ils s’agripperont obstinément, et jusqu’à la fin, à l’idole qu’est, à leurs yeux, le libre marché.

Thomas Frank

Wall Street Journal, 21 mai 2008

Thomas Frank écrit pour Le Monde diplomatique des analyses sociales et politiques de la situation américaine. Ses livres paraissent en français aux éditions Agone : Pourquoi les riches votent à gauche, 2018 ; Pourquoi les pauvres votent à droite, [2008], 2013 ; Le Marché de droit divin, 2003.

Notre grande volte-face économique

Il y a vingt ans, quand j’ai commencé à écrire, la question de la prospérité générale était de celles qui m’intriguaient le plus. L’Amérique était alors (et je pensais qu’elle le resterait toujours) le grand pays des classes moyennes. Dans le cadre de la société d’abondance perpétuelle, les problèmes de goûts, de gaspillage, de pub’ et d’aliénation étaient – alors et pour toujours – ceux qui importaient le plus. À cette époque, quand je me penchais sur les sujets liés au travail, je les classais instinctivement dans la catégorie des faits bruts et établis une bonne fois pour toutes. Sans même y penser, je classais le mot « travail » dans le vocabulaire historique.

Ce n’est plus une erreur qu’on pourrait faire aujourd’hui, qu’on se penche sur les critères de vote de la classe ouvrière de l’Indiana ou sur les statistiques économiques les plus arides. Nous découvrons que, malgré la vigoureuse croissance économique conséquente dont a joui le pays dans son ensemble, le revenu médian par ménage des adultes en activité a constamment baissé au cours de la première moitié de cette décennie.

Bien sûr, certains individus « non-médians » se sont parfaitement bien débrouillés : en 2005, les 20 % des ménages situés au sommet de la pyramide ont gagné plus, après impôts, que la totalité du reste du pays ; et les 1 % les plus riches ont touché plus que les 40 % du bas de l’échelle. En 2007, le revenu du plus riche gestionnaire de _hedge founds_ approchait la fortune de 3,7 milliards de dollars, attribuée trente ans plus tôt, à J. P. Getty, l’un des hommes les plus riches du monde à l’époque.

En revanche, le salaire horaire réel de la plupart des travailleurs n’a augmenté que de 1 % depuis 1979 alors même que leur productivité s’est accrue de 60 %. En outre, les travailleurs américains font désormais davantage d’heures durant l’année que la plupart de leurs collègues dans la quasi-totalité des économies avancées, Japon compris. Et à moins que vous n’ayez pas ouvert un journal depuis quinze ans, vous êtes au courant du sort qui a été fait à la sécurité sociale et aux plans retraite des travailleurs.

J’avoue être totalement fasciné par la mécanique de cette phénoménale reconfiguration sociale – au même titre que je suis fasciné par les procédés industriels en œuvre dans les abattoirs ou par les stratégies militaires qui ont permis aux petites armées confédérées de remporter des victoires au nom de l’esclavage sur les forces bien plus importantes de l’Union. La manière dont ce grand bouleversement s’est produit est le sujet du dernier livre important de Steven Greenhouse, _The Big Squeeze La Grande Extorsion_ qui est également la source des chiffres que je viens de citer. Outre la délocalisation, la finance offshore et le licenciement à volonté, ce livre nous apprend comment certains dirigeants d’entreprise parviennent à soutirer des heures de travail non payées en usant de tours de passe-passe allant de l’élimination des « pauses-pipi » à l’effacement électronique des heures effectivement travaillées par leurs employés.

Les cas les plus extrêmes sont décrits dans un livre remarquable de John Bowe, intitulé Nobodies [Les Moins que rien], dont le sujet est « le travail esclavagiste dans l’Amérique moderne », une expression que l’auteur utilise de manière absolument non-métaphorique puisqu’il nous raconte comment certains de nos compatriotes ont effectivement contraint certains de ceux qui ne l’étaient pas à travailler pour eux contre leur gré. L’outil par excellence employé par ces patrons est l’esclavage par l’endettement, le plus vieux truc de l’histoire de l’organisation du travail . Leurs victimes sont d’ordinaire des émigrants ou des travailleurs « invités » dont ils ont exploité le travail des champs de tomates de Floride aux usines de textile de Saipan.

Le sentiment que j’éprouve en absorbant tous ces faits bruts me rappelle l’épouvante nauséeuse qui fond sur moi quand je reste trop tard à lire un livre du type « Que serait-il arrivé si… » et où c’est Hitler qui a gagné la Seconde Guerre mondiale. Cela a-t-il réellement pu arriver à mon pays ?

Ça n’est pas seulement « arrivé », ça nous a été _fait_. La différence est très importante et il faut la garder à l’esprit quand on observe la destruction de la société d’abondance. Ce qui s’est abattu sur la classe ouvrière américaine n’est pas un désastre « naturel » comme la mondialisation ni même un genre d’atavisme sociétal qui ferait mystérieusement régresser les pays vers le XIXe siècle. C’est une catastrophe à responsabilité humaine, une conséquence qui découle directement du naufrage de l’État libéral et d’un acharnement concerté contre le syndicalisme.

En d’autres termes, il s’agit d’un désastre politique, avec son cortège de cadeaux fiscaux, d’accords commerciaux, de mesures de dérégulation et autres décrets d’applications, le tout soigneusement conçu pour bénéficier à une partie de la société et laisser l’autre à la traîne. Il faut reconnaître que peu d’électeurs ayant offert ses victoires écrasantes à Ronald Reagan avaient espéré un tel résultat. Ils voulaient assurément que leur pays redresse la tête ; ils voulaient peut-être se débarrasser de ces horribles législateurs ; mais je n’ai pas souvenir qu’un seul conservateur se soit enorgueilli de voir ces vieilles élections (ou celles qui les ont suivies) réduites à un plébiscite en faveur de la ploutocratie.

Alors organisons aujourd’hui un référendum. Au lieu d’aimables conversations sur le « changement » et de beuveries à la brasserie du coin, que nos candidats affrontent la plus importante des questions : « Quel genre de pays allons-nous devenir ? » Une terre de justice ou cette utopie bancaire dans laquelle, dans un élan mystique, la « loi de l’État » ne fait plus qu’un avec les lois supérieures de l’économie. Et que le diable emporte les 80 % qui constituent le peuple d’en bas !

Thomas Frank

Wall Street Journal, 14 mai 2008

Thomas Frank écrit pour Le Monde diplomatique des analyses sociales et politiques de la situation américaine. Ses livres paraissent en français aux éditions Agone : Pourquoi les riches votent à gauche, 2018 ; Pourquoi les pauvres votent à droite, [2008], 2013 ; Le Marché de droit divin, 2003.

Obama et sa « Touch of Class »

Permettez-moi de me présenter. Si l’on en croit le jacassement général des pontes de l’élite nationale, mon livre What’s the matter with Kansas [Pourquoi les pauvres votent à droite], paru en 2004, aurait convaincu Barack Obama de décrire les exploitants agricoles de Pennsylvanie comme des gens « aigris [bitter] » qui se « cramponnent aux armes, à la religion ou … à un sentiment anti-libre-échange comme autant de moyens d’exprimer leurs frustrations ». Le crime de M. Obama est si grave que les gardiens de notre consensus national l’ont élevé au rang de scandale et baptisé « Bittergate ».

À dire vrai, je ne suis pas en mesure de savoir si certains passages de mon livre sont effectivement à l’origine de l’affirmation grossière selon laquelle les plus maltraités se cramponnent aux armes et s’opposent de façon totalement irrationnelle aux accords de libre-échange. Je suis, d’ailleurs, moi-même contre ces traités commerciaux.

Mais il y a une chose que je sais avec certitude : la tornade médiatique provoquée par la bourde de M. Obama confirme avec force un des arguments que j’ai effectivement avancés. Quand ils en reviennent à la guerre culturelle, les soldats de chaque camp parlent de classe sans vraiment se pencher sur le fondement économique du problème.

Prenons par exemple l’accusation fatale portée par les experts et les autres candidats contre M. Obama : il serait coupable d’« élitisme ». Personne ne prétend par là que M. Obama est riche (il ne l’était pas jusqu’à l’année dernière, en tout cas) ni même qu’il est l’allié objectif des riches (même s’il peut l’être en effet). Ce qu’ils veulent dire, c’est qu’il s’est rendu coupable de préjugés et qu’il a, de ce fait, révélé son profond mépris pour le type ordinaire.

Il s’agit d’un stéréotype que vous avez entendu bien des fois : enivré par son arrogance façon latte *, le libéral regarde de haut les gens ordinaires, persuadé qu’il est de lui être supérieur. Il se moque de la religion, qu’il considère comme une forme de « fausse conscience ». Il croit à la réglementation parce qu’il pense en savoir plus que le marché.

Ainsi l’« élitisme » n’est-il pas tant un crime de l’élite réelle de la société que de ses intellectuels. Selon le Weekly Standard, M. Obama a « un accès de fièvre harvardienne ». Pour le journaliste George Will, M. Obama évoque une sorte de mélange entre ces intellos de service que sont Adlai Stevenson, le sinistre historien Richard Hofstadter et le démoniaque économiste J. K. Galbraith. Bill Kristoll voit dans M. Obama une sorte de marxiste snob. Et pour Maureen Dowd, il s’agit d’un… « anthropologue ».

Ah mais, Hillary Clinton : voilà une femme qui s’envoie du Crown Royal – un whisky de luxe qu’un expert à l’esprit confus a pris pour du tord-boyaux pour prolos ! Et lorsque l’ex-première dame des États-Unis évoque son adresse au tir dans son jeune âge, qui s’intéresse à la bonne centaine de millions qu’elle et son mari ont mystérieusement amassée depuis que ce dernier a quitté son poste ? Ou bien à ses années de loyaux services rendus à Sam Walton – ce bourreau des petites villes et ennemi des syndicats * ? Et qui se préoccupe des péchés de Sam Walton lui-même, quand ils s’accordent avec nos propres préjugés ? N’a-t-il pas un super accent du Sud. À coup sûr, un accent traînant aussi mélodieux interdit tout soupçon d’élitisme.

Voilà une manœuvre assez classique qui permet aux gens ayant conçu et soutenu la politique qui a réinstauré la barrière de classe en Amérique – ces mêmes gens qui, dans les faits, et très concrètement, ont transformé notre société égalitaire en une société élitiste – de se parfumer à l’essence du labeur honnête comme d’une eau de Cologne directement extraite de la sueur des travailleurs licenciés. C’est aussi de cette manière que leurs hérauts dans le monde plus vaste – politiciens conservateurs et experts qui se font les apologistes de cette fausse authenticité – deviennent des amis de Jésus parmi les plus populistes de tous.

Supposons maintenant qu’on cherche assez loin pour tomber sur l’évaporation de notre capital immobilier ou sur toutes ces histoires de gestionnaires de portefeuilles qui se sont fait deux à trois milliards de dollars l’an dernier Supposons que l’on en devienne un peu « aigris ». Que nous disent alors nos experts et nos politiciens ? Qu’il n’y a pas place pour ce genre de sentiment dans le Parti du Peuple. Que l’« aigreur » est quelque chose d’affreux et d’inadmissible. Qu’on doit à tout prix éviter la « division ».

Pour sa part, le conservatisme n’a aucun problème avec l’aigreur. Comme le disait l’éminent stratège Howard Phillips il y a près de trois décennies, le boulot du mouvement c’est d’« organiser le mécontentement ». Et c’est ce qu’ils ont fait. Ils l’ont choyé, ils l’ont flatté, ils l’ont invité dans la politique par leurs millions de courriers criant à la trahison, ils l’ont chaleureusement accueilli dans leurs émissions de radio furibondes d’un bout à l’autre de la bande hertzienne. Ce n’est pas de la simple aigreur, c’est une véritable « industrie » de l’aigreur.

Regardez le flot d’amour droitier qui a inondé en février dernier le journaliste d’un canard local, Gary Hubbel, auteur du panégyrique de l’année sur « la colère de l’Homme Blanc », cet « homme entre les hommes », qui « travaille dur », qui « sait que sa femme est plus émotive que rationnelle » et qui sait également, et par bonheur, comment « faire une vidange et fabriquer des choses. »

Ce personnage carré et demeuré inchangé depuis que son étoile s’est levée dans le ciel des batailles de la guerre culturelle des dernières décennies est censé être aussi véhément que jamais et continuer à rendre les sempiternels méchants responsables de tous ses problèmes : j’ai nommé les intellectuels, sous leur masque de « donneurs de leçons qui n’ont jamais fait une honnête journée de travail de toute leur vie ». Mais ce qu’il désire vraiment, ce cher personnage, c’est l’opportunité de voter contre Hillary Clinton et « s’assurer qu’elle prendra une bonne raclée ». Je suppose que notre laborieux et furieux ami n’a pas encore entendu parler de l’histoire de la Crown Royal.

Si Barack Obama, ou qui que ce soit d’autre, veut vraiment savoir ce que je pense, je le résumerai en ces quelques mots. Le fait politique crucial de notre époque est le glissement de notre république petite-bourgeoise vers une ploutocratie. Si un candidat a un plan pour renverser cette tendance, il aura mon vote. Peu importe qu’il préfère le Courvoisier ou une bonne pipe à eau chargée à la bière arrosée de sirop contre la toux. Je me fiche de savoir s’il aime mes livres ou préférerait voir tous mes écrits embarqués dans un C-47 pour les balancer au fond du lac Michigan. Si cela peut aider à ressusciter la terre de relative égalité sur laquelle je suis né, je suis prêt à piloter moi-même cet avion.

Thomas Frank

Wall Street Journal, 21 avril 2008

Thomas Frank écrit pour Le Monde diplomatique des analyses sociales et politiques de la situation américaine. Ses livres paraissent en français aux éditions Agone : Pourquoi les riches votent à gauche, 2018 ; Pourquoi les pauvres votent à droite, [2008], 2013 ; Le Marché de droit divin, 2003.

Les Républicains vendent du vent

Bon, n’allons pas par quatre chemins. Le credo fondamental des conservateurs républicains est que le gouvernement est naturellement corrompu et qu’il ne fait jamais rien de bon. Après de nombreuses années de domination, les conservateurs républicains ont placé leurs amis républicains conservateurs au sein des administrations fédérales et se sont consacrés à satisfaire leur liste de vœux de Noël : cadeaux fiscaux, déréglementations, privatisation, sous-traitance des activités fédérales, etc.

Grâce à cette politique, notre gouvernement républicain conservateur a bousillé la plupart des missions qui lui incombaient. Le sauvetage et l’aide aux États du Golfe du Mexique, dévastés par l’ouragan Katrina, ont tourné au désastre. La reconstruction de l’Irak fut également un désastre. Les agences de contrôle fédérales sont désormais si incapables qu’elles n’ont même pas vu venir les catastrophes qu’elles étaient pourtant chargées de prévenir. Et tous ces désastres sont de la responsabilité de la doctrine politique conservatrice de notre gouvernement.

Et maintenant il nous faudrait encore voter pour des républicains conservateurs pour l’unique raison que nous avons appris de la bande précédente de républicains conservateurs que le gouvernement ne fonctionne pas !

C’est bel et bien ce que nous a dit la candidate républicaine à la vice-présidence, Sarah Palin, lors du dernier débat avec son concurrent démocrate, à propos du cauchemar que représenterait une éventuelle sécurité sociale universelle : « À moins d’être satisfait de la manière dont le gouvernement fédéral a géré les choses dernièrement, je ne pense pas que les Américains se réjouissent de voir le secteur de la santé confiée aux mains des fédéraux. »

De cette mauvaise gestion conservatrice appuyée sur un mépris des conservateurs vis-à-vis du gouvernement, la seule leçon à tirer serait qu’on ne peut pas faire confiance à l’État et que l’unique solution est de réélire une énième bande de conservateurs anti-administration.

« Cynisme » semble un mot trop faible pour ce genre de fraude politique. On pense immédiatement à la plus grossière des malveillances. C’est un peu comme suggérer que le meilleur moyen de soigner une pneumonie est de rester sous la pluie pendant trois heures. Ou de prétendre que la solution au problème de la prolifération nucléaire est de fournir du plutonium militaire à tous ceux qui en demandent.

Pensons aux motivations perverses qu’une telle logique inspirerait. Si nous confortons l’opinion de Sarah Palin sur le gaspillage fédéral en l’élisant au poste auquel elle aspire, nous l’encouragerons à bousiller tout ce qu’elle touchera. Après tout, cela ne discréditera pas sa philosophie mais au contraire viendra la confirmer et apporter la preuve qu’il nous faut toujours d’avantage de Sarah Palin. Nous en redemanderons et nul besoin d’être grand clerc pour prédire que nous en aurons.

Dans le grand scénario du rejet d’assumer une responsabilité, ce n’est pourtant là que le premier acte. Là-bas, à la Chambre des représentants, une nouvelle génération d’idéalistes républicains ont passé toute la semaine dernière à épater leurs fidèles en se dressant courageusement contre le plan de renflouement de Wall Street qu’ils qualifient, comme l’a fait leur tête de fil élu du Texas, Jeb Henserling, « de pente glissante vers le socialisme ».

Certes on pourrait admirer leur courage. Mais surtout pour l’époustouflant opportunisme de leur propre contre-proposition : la Loi sur la protection du libre marché évoquée sur le site du Comité d’études conservatrices. Plus question ici de « pente glissante » mais bel et bien d’un véritable plongeon dans le précipice, un saut délibéré du haut d’un gratte-ciel.

L’article commence par un appel « au capital privé et volontaire » pour résoudre le problème des titres véreux garantis par des obligations. Quelques phrases plus loin, le texte demande une taxe « obligatoire » sur tous ces titres bons ou mauvais, sans se soucier semble-t-il de savoir s’ils sont détenus ici ou dans des pays où la loi américaine ne s’applique pas. J’ai demandé à William Black, le professeur d’économie et de droit de l’université du Missouri dont j’ai parlé la semaine dernière, ce qu’il pensait de ce projet. Selon lui, il « est particulièrement aberrant du point de vue financier … et parfaitement inconstitutionnel d’un point de vue juridique. Si elle devait être appliquée, cette proposition provoquerait une panique financière mondiale ».

Revenant au site du Comité d’études conservatrices, je lis que les conservateurs demandent « la suspension de l’évaluation dite “Mark to market” ». Soudainement, notre petite bande de « protecteurs du libre marché » a décidé qu’il était injuste de contraindre les entreprises à évaluer leurs titres garantis par obligations… au prix du marché. D’une manière ou d’une autre, le marché omniscient est devenu complètement irrationnel et les entreprises doivent donc être autorisées à « évaluer leurs avoirs à leur véritable valeur économique » – ce qui revient, pourrait-on dire, à les évaluer comme bon leur semble, pratique qui, pour aller vite, explique le pétrin dans lequel nous nous trouvons aujourd’hui.

La place manque ici pour évoquer les propositions de ce texte concernant la suspension temporaire de la fiscalité sur les gains en capital et l’abrogation de la loi Humphrey-Hawkins sur le « plein emploi ». Je dirai néanmoins qu’en commentant les bravades de M. Hensarling et de ses fidèles associés, le New York Times a choisi de les qualifier de « populistes » et d’amis des gens simples. S’il ne fallait qu’un seul exemple éclatant de l’état confus du discours politique actuel, on ne pourrait trouver mieux.

Il y a des années, les conservateurs ont compris que détruire la légitimité des concepts de son adversaire, c’est détruire son adversaire lui-même. Aujourd’hui, nous sommes au beau milieu des ruines et tout dépend de notre capacité à reconstruire.

Thomas Frank

Wall Street Journal, 8 octobre 2008

Thomas Frank écrit pour Le Monde diplomatique des analyses sociales et politiques de la situation américaine. Ses livres paraissent en français aux éditions Agone : Pourquoi les riches votent à gauche, 2018 ; Pourquoi les pauvres votent à droite, [2008], 2013 ; Le Marché de droit divin, 2003.