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Auteur/autrice : thierry Discepolo

Pour des assises de l’édition pauvre, où nous resterions debout ! Sur l’air de « La Marseillaise »

Détail édifiant parmi les détails scabreux de l’« affaire Nora-Grasset » qui a nourri le bruit médiatique en avril dernier : le montant des émoluments du PGD licencié. Dévoilé par le patron de son employeur dans un hebdomadaire dont il est propriétaire, le chiffre d’un million d’euros pour 2025 a surpris le Landerneau éditorial. Dans un réflexe trivial, il a été comparé à ceux du foot. Ce qui est exagéré : les mieux payés dans le monde du ballon rond gagnent dix à vingt fois plus. La bonne mesure, c’est la rémunération des banquiers d’affaires seniors les mieux cotés d’une grande banque parisienne.

Dans les mondes de la culture, où l’on ne parle pas volontiers d’argent, on a suivi les usages. On a pinaillé sans vergogne : certains ont jugé que ça n’était vraiment pas fair-play, cet étalage sur la voie publique d’informations confidentielles ; d’autres qu’il ne s’agissait pas du salaire mais (comme si ça changeait quelque chose) en grande partie d’un intéressement aux bénéfices ; et pour Bernard-Henri Lévy, ce chiffre est farfelu. Quant au subtil Nora, étant resté silencieux, qui ne dit mot…

Une comparaison a certainement manqué : entre le million de l’éditeur et le salaire des petites mains de l’édition. Sans compter les bataillons de stagiaires qui peuplent les open space de l’industrie éditoriale, et en partant du salaire de base, le PDG a empoché l’an dernier autant qu’environ 40 employés. Sachant que Grasset en compte 38, c’est un ratio édifiant.

À l’autre bout de la fourchette des rémunérations, on n’a pas non plus comparé les émoluments de l’éditeur millionnaire aux fortunes des vrais patrons de l’édition : 14e rang français et 307e mondial pour le sien ; 403e mondial pour celui d’Editis ; 375e français pour MadriGallimard et 377e pour Albin Michel — l’héritier de Michelin à la tête de Média-Participations n’est toujours pas classé.

Si les commentateurs sont donc restés, comme il se doit, pudiques sur les gros sous, à ce déni ils en ont ajouté un autre : celui de la propriété du capital. En effet, pour les romanciers, journalistes, universitaires, autrices et auteurs qui ont tribuné en avril contre Vincent Bolloré et pour Olivier Nora, une évidence s’imposait : dans l’édition, ce n’est pas le propriétaire mais l’employé qui définit la véritable indépendance. Dans l’édition, et dans l’édition seulement, où le capital financier est soumis au capital symbolique, le patron n’est rien, l’éditeur est tout : caution, conseilleur, entremetteur, garant, œillères, paratonnerre, paravent, porte-drapeau, souteneur, tiroir-caisse, etc.

Voilà bientôt quinze ans, en répondant à la « double question de la “liberté d’éditer” et de l’indépendance de l’édition dans l’univers impitoyable qui est le nôtre », Michel Valensi, des éditions de L’Éclat, a donné, avec le texte qui suit, une analyse qui donne l’impression que tout était déjà là pour comprendre ce qu’il nous arrive aujourd’hui.

Je ne sais pas si j’édite librement, ni si je suis indépendant. Mais pour le moment, je me sens pieds et poings liés par une situation économique difficile, et assez peu libre de mes mouvements. Au point que je me demande, par exemple, si la nouvelle collection que je viens d’inaugurer à L’Éclat – et qui consiste à publier des petits livres de petits formats à petits prix « dans l’air du temps » – n’est pas le résultat d’une dépendance absolue par rapport à un marché ou une nouvelle configuration des temps de lectures.

J’espère que non, et le plaisir que je prends à concocter ces petits « éclats », et l’accueil des lecteurs qui ont plébiscité depuis longtemps cette « idée » vieille comme le livre lui-même, me donnent quand même quelque nouvel espoir. En son temps, Adrienne Monnier (1892-1955) – poétesse et éditrice qui reçut la fine fleur des lettres françaises pour des lectures publiques dans sa librairie La Maison des Amis des livres à Paris – avait d’ailleurs fait l’éloge de ces « livres pauvres », ce qui n’est pas sans rapport avec notre sujet.

« Indépendance = Liberté, et vice-versa. » Je ne vous cache pas que j’ai beaucoup de mal avec ces deux termes, et surtout avec leur application au « commerce » du livre. Ce qui ne veut pas dire que je les rejette – le catalogue des éditions de l’Éclat, qui a accueilli plus de 200 auteurs au cours de ces 27 années d’existence [en 2012], semble s’être construit « malgré moi et malgré eux » précisément autour de ces notions, comme on le verra bientôt.
En tout cas, la formule « éditeur indépendant » a surgi il y a quelques années, au sein de diverses instances fédératives (centres régionaux, syndicats, collectifs d’éditeurs, etc.) pour définir une catégorie d’éditeur, un type de travail, qu’on a voulu dissocier d’une autre catégorie d’éditeur, d’un autre type de travail.

Les proto-« éditeurs indépendants », dont je faisais partie et qui ont vu le jour à la fin des années 1970 et au début des années 1980, étaient en quelque sorte des M. Jourdain qui faisaient dans l’indépendance sans le savoir. Nous aurions pu alors, et tout aussi bien, prendre le parti d’un Joseph Beuys qui, face à ce que devenait l’art contemporain, avait écrit l’ouvrage resté célèbre, Par la présente, je n’appartiens plus à l’art, et clamer à notre tour : « Par la présente, nous n’appartenons plus à l’édition », laissant les éditeurs à leurs bricolages, tandis que nous aurions inventé une autre manière de faire des livres1Dans la discussion qui a suivi, Michel Valensi a convenu qu’on devrait légitimement plutôt garder le qualificatif d’« éditeur » et demander aux marchands de livres de trouver un autre nom pour qualifier leur activité. [ndlr].

Nous serions devenus, par exemple, « éditant », ou « publieur », ou encore, plus subtilement, « édilétant » – où l’oreille bien intentionnée entend aussi : « édiles », qui étaient magistrats romains issus de la plèbe et dont la première fonction était l’entretien du temple de Cérès, déesse des moissons et de la fécondité » ; ou « publicateur » – où l’on entend « public », au sens du « service public », que se doit d’accomplir celui qui a la tâche de fournir les outils, en forme de livre, d’une meilleure éducation civique.

On a préféré dire que nous étions « indépendants » et affirmer que nous pouvions ne plus « dépendre » de qui que ce soit, ni de quoi que ce soit, sinon de ces instances qui existent parce que nous existons, et trouvent leur raison d’être, à juste titre, parce que nous nous débrouillons par nous-mêmes et tirons le diable par la queue.

Sur les questions d’indépendance et de liberté, j’ai voulu interroger les quelques livres publiés à L’Éclat depuis 1985, et y ai finalement trouvé pas mal de choses, comme je le disais au début. Je commencerai par une citation du philosophe italien, Carlo Michelstaedter, extraite de La Persuasion et la Rhétorique. Ce texte, diabolique, dont nous ne sommes pas sortis indemnes, qui interroge les concepts de persuasion et rhétorique chez Platon et Aristote, était à l’origine un mémoire de maîtrise, que l’auteur, à peine âgé de 23 ans, avait adressé à ses professeurs. Sans attendre le verdict de l’autoritas, il avait mis fin à ses jours le soir même de son achèvement, d’un coup de revolver :

« Un poids pend à un crochet et parce qu’il pend, il souffre de ne pas pouvoir descendre : il ne peut se dégager du crochet puisqu’en tant qu’il est un poids, il pend, et en tant qu’il pend il est dépendant. Nous voulons le satisfaire. Nous le délivrons de sa dépendance, nous le laissons aller afin qu’il assouvisse sa faim du plus bas et descende en toute indépendance jusqu’à ce qu’il se satisfasse de descendre. Mais s’arrêter ne le contente en aucun des points atteints et il veut encore descendre, car le point suivant est plus bas encore que celui qu’il atteint chaque fois. […] Sa vie est ce manque de sa vie. Le poids s’empêche lui-même de posséder sa propre vie et ne dépend plus d’aucune autre chose que de lui-même en tant qu’il ne lui est pas donné de se satisfaire. »

Qu’est-ce à dire, appliqué au sujet qui nous intéresse ? Qu’il est dans notre nature d’éditeur de pendre et de dépendre du crochet auquel nous sommes suspendus : crochet d’éditeur, comme on dit « crochet de boucher » dont nous serions le « bœuf écorché », défini par les lois du marché qui nous contraignent, et qu’il serait illusoire de penser que nous pourrions ne pas en dépendre, que nous pourrions toujours « descendre » vers le point le plus bas d’absolu, libre de toute contingence économique, libre de la librairie, libre du « livre », ces fameux livres qui pèsent de tout leur poids sur nos frêles épaules d’individus dépendants, persuadés de notre indépendance.

Je sais bien que la question de la dépendance, dans la discussion qui nous concerne, renvoie plutôt à la dépendance économique de groupes plus ou moins gros, plus indépendants des contingences quotidiennes, plus « riches », tout simplement et je reviendrai sur ce mot tout à l’heure.

Mais je voulais tout de même en ouverture, dire cela pour éviter toute équivoque ultérieure.Indépendance, donc qui nous rendrait plus libres. Voyons voir. Et traitons la question comme s’il s’agissait de savoir : qu’est-ce que la liberté ? Je parle de la liberté toujours à venir, qu’il va nous falloir construire. Pour la construire, il nous faut nous tourner vers ceux qui nous ont précédés, pour voir comment ils s’y sont pris pour aboutir finalement à la catastrophe toujours présente de notre absence de liberté. Il faut bien dire cela. Si ça n’était pas le cas, ça se saurait.

Un petit saut donc au XIIIe siècle avec Dante, qui écrit : « Liberté, qu’il va chercher au loin, qui lui est si chère, comme le sait celui qui pour elle refuse sa propre vie » (Purgatoire 1, 71-72). J’avais déjà cité ces vers au point 10 du « Petit traité plié en dix sur le lyber » paru en 2000 dans Libres enfants du savoir numérique. Une anthologie du libre, préparée par Olivier Blondeau et Florent Latrive, qui était un moyen, alors, de jouer pleinement la carte de cette « liberté en puissance » que pouvait nous donner internet, avant que les marchands de bits et de mégabits s’en mêlent.

À lire Dante, donc, s’agissant de liberté, on tomberait d’emblée sur un os. Comme le poids de tout à l’heure, la liberté serait ce point ultime vers lequel on tend, vers lequel on pend et dont on dépend, et dont l’atteinte est contemporaine du refus de sa propre vie. On comprend alors pourquoi Michelstaedter s’est tiré une balle dans la tête.

Liberté d’éditer serait donc ce point ultime vers lequel l’éditeur indépendant tend, et pour lequel il renonce à sa propre vie comme existence privée. La liberté serait finalement la vie passée à tendre vers la liberté, sans jamais l’atteindre. Une Will zur Freiheit, toujours insatisfaite. Même sans avoir une vieille expérience d’édition, je suis sûr que certains confrères ne pourront que confirmer l’exactitude de cet axiome. Y a-t-il une vie après la vie d’éditeur — « indépendant », « libre », comme vous voudrez ?

Vous allez trouver que j’exagère, et effectivement j’exagère, mais une fois qu’on aura tout ébranler on aura une idée de ce qui est « inébranlable », comme le dit le bon Jules Lequier, philosophe breton du XIXe par lequel s’ouvre le catalogue des éditions de l’Éclat en 1985.

Lequier, comme nous aujourd’hui, s’est posé la question de la liberté et de l’indépendance. On peut même dire qu’il n’a fait que cela au cours de sa courte vie, qu’il achève en se noyant dans la baie des Rosaires à quelques kilomètres de Saint-Brieuc.

Le titre qui inaugurait L’Éclat était Comment trouver, comment chercher une première vérité. J’insiste bien sur l’ordre des verbes : d’abord trouver, ensuite chercher. Ce qui veut dire que, finalement, ce qu’on trouve, comme vérité ultime de notre « liberté », c’est notre propre recherche. Le texte en question est fragmentaire, inachevé. Quelle est-elle cette première vérité que l’on trouve dans la recherche ? se demande Lequier. Dans la cinquième partie du livre, qui regroupe des notes encore non articulées, on se réjouit d’apprendre qu’au milieu du chemin de sa vie, Lequier est parvenu à une définition de cette première vérité :

« À présent je possède, désormais je tiens sous ma garde les plus certaines des vérités et les premières en ordre : je suis libre ; je suis par-delà ma dépendance indépendant, et dépendant par-delà mon indépendance ; je suis une indépendance dépendante ; je suis une personne responsable de moi qui suis mon œuvre, à Dieu qui m’a créé créateur de moi-même. Enfin je respire. Je l’ai trouvée cette première vérité. La liberté, condition positive de la connaissance. »

On ne pouvait pas mieux illustrer le propos de nos journées2Ce texte a été donné en ouverture aux IIIe Rencontres de l’édition indépendante. [ndlr]: « Une indépendance dépendante, […] une personne responsable de moi qui suis mon œuvre, à Dieu qui m’a créé créateur de moi-même ».

On m’excusera de parler de Dieu dans cette enceinte séculière3La conférence dont ce texte est issu a été donnée à la Bibliothèque départementale des Bouches-du-Rhône à Marseille. [ndlr], mais il suffit de remplacer « Dieu » par « le monde », ou « la nature », ou « la réalité socio-économique », ou « les trois formes de pratique sociale », et on approchera de ce statut de l’éditeur que nous voudrions illustrer aujourd’hui : cette indépendance dépendante que le-monde-tel-qu’il-est a créé « créateur de lui-même », et donc libre de sa décision de renoncer à sa vie (privée) pour se faire « édilétant » ou « publicateur », comme je disais tout à l’heure.

Mais je n’en ai pas fini. Parce que j’ai bien conscience de n’avoir fait jusqu’à présent que tourner autour du pot, en évitant soigneusement d’évoquer la question précise de l’édition indépendante, telle qu’elle a pu être définie dans le livre — en tous points remarquable — de Thierry Discepolo — remarquable bien entendu en ce que lui ne tourne pas autour du pot et appelle un chat (qui mange les souris) un chat (qui mange les souris). Et il est probable que le silence relatif qui a entouré sa parution soit dû essentiellement au fait qu’aujourd’hui on a changé le sens des mots et qu’on essaie de nous faire passer des vessies pour des lanternes.

Ce n’est pas nouveau et déjà au Ve siècle avant notre ère Thucydide dénonçait cela. Je vais vous lire un passage qui mérite l’attention et qui illustre, je crois, notre propos. Il fait l’objet d’un long développement de Massimo Cacciari, dans un livre que j’ai publié en 1995, Déclinaisons de l’Europe :

« Mais la guerre, en faisant disparaître la facilité de la vie quotidienne, enseigne la violence et met les passions de la multitude en accord avec la brutalité des faits. Les dissensions déchiraient donc les villes. Celles qui en furent victimes les dernières, instruites par l’exemple qu’elles avaient sous les yeux, portèrent bien plus loin encore l’excès dans ce bouleversement général des mœurs ; elles montrèrent plus d’ingéniosité dans la lutte et plus d’atrocité dans la vengeance. En voulant justifier des actes considérés jusque-là comme blâmables, on changea le sens ordinaire des mots. L’audace irréfléchie passa pour un courageux dévouement à l’hétairie ; la précaution prudente pour une lâcheté qui se couvre de beaux dehors. Le bon sens n’était plus que le prétexte de la mollesse ; une grande intelligence qu’une grande inertie. La violence poussée jusqu’à la frénésie était considérée comme le partage d’une âme vraiment virile ; les précautions contre les projets de l’adversaire n’étaient qu’un honnête prétexte contre le danger. Le violent se faisait toujours croire ; celui qui résistait à ces violences se faisait toujours soupçonner. Dresser des embûches avec succès était preuve d’intelligence ; les prévenir, d’habileté plus grande » (III, 82-87).

On notera que le fait de « changer le sens des mots » advient ici, chez le grand Thucydide, dont j’espère que vous aurez apprécié la clairvoyance, dans une situation de guerre où désormais tous les coups sont permis. Peut-on dire aujourd’hui que nous sommes en guerre ? Je parle de l’édition. Mais si on admet l’idée que, dans les prochaines années, l’édition française comptera plus de morts que de vivants et que les vivants seront regroupés sous quelques bannières que l’on pourra compter sur les doigts de la main, alors oui, d’une certaine manière, une guerre certaine a été déclarée sur le champ de bataille des espaces où le livre s’expose et qu’il nous faudra guerroyer dur pour « tenir nos positions », « tenir nos engagements » « tenir simultanément nos positions et nos engagements », et enfin tenir le coup face aux coups qui ne sont pas des coups du sort.

C’est cet état de guerre qui, je crois, a justifié le livre de Thierry Discepolo et le ton polémique de certaines de ses parties. On a pu le lui reprocher, parce qu’après tout on est une grande famille, des petits vont jouer dans la cour des grands (rarement l’inverse), les grands partagent quelquefois les miettes de leurs casse-croûtes avec les petits, et on a même une grande récré générale à la Porte de Versailles de Paris, une fois par an, où les casse-croûtes (boisson comprise) coûtent 8 euros. Mais ces reproches ne tiennent pas parce qu’au-delà de la polémique le propos reste d’une parfaite actualité et sa démonstration est implacable. Et il est normal qu’une partie de la profession et de la presse ait préféré le passer sous silence, parce qu’on sait, depuis Giorgio Colli, que « les invincibles, on les tue par le silence ». Guerre, donc, et voyons maintenant comment nous pourrions sortir vivants de cette guerre, et quels mots il convient d’employer pour affûter nos armes.

« Indépendance », franchement, ne me satisfait pas. En repensant à ce qui pourrait définir notre « action », quelque chose comme une évidence s’est imposé à moi. Tout cela, finalement, est une question d’argent. L’argent que l’on a (ou pas) pour construire des outils de réflexion qui permettraient de penser notre « liberté » comme une condition positive de la connaissance, un moyen de connaissance. L’argent que d’autres ont pour transformer cette condition positive de la connaissance en « spectacle » – je ne m’attarderai pas sur le sens désormais classique de ce mot, qui dit tout l’arsenal mis en œuvre pour empêcher que se transmette une vérité d’une personne à une autre.

« L’argent rend pauvre », écrit Yona Friedman, dans son Architecture de survie, publiée en 1975 [et que j’ai réédité en 2026]. Dans sa concision, la formule de Friedman fait mouche. Parce qu’il y a de l’argent, il y a des riches et des pauvres. Je n’ai pas l’intention ici de prôner l’avènement d’une société sans argent — dans laquelle, comme l’écrivait Lénine, « On pourra élever sur les places des plus grandes capitales, des pissotières en or » —, mais je propose qu’on renverse la perspective et qu’on ne définisse plus la pauvreté comme un « manque d’argent », mais plutôt comme un choix de vie, au sens du « faire » tragique des Grecs : une décision qui engage irrévocablement la totalité de notre être. Les ordres mendiants du Moyen Âge n’ont pas fait autre chose. On regrette que l’Église n’ait pas favorisé leur développement, tout occupée qu’elle était à voler l’or des Indiens ou à brûler les nègres, les juifs et les femmes quand elles étaient sorcières.

J’introduis donc un nouveau terme,« argent », dans notre équation de départ : « Indépendance = liberté ». Argent. Avec le signe plus on obtient : « Indépendance + argent = liberté ». Ou « Liberté + argent = indépendance ». Avec le signe moins, c’est plus compliqué : « Indépendance – argent = – de liberté ». Ou « Liberté – argent = – d’indépendance ».

Quand on parle d’« éditeurs indépendants » que l’on opposerait à des « éditeurs dépendants », on se trouve devant un renversement de perspective où les riches et les pauvres ne sont pas ceux qu’on croit. Le serf est pauvre en ce qu’il dépend du seigneur. Le seigneur est riche en tant qu’il ne dépend de personne. J’ai reçu récemment un courrier à l’en-tête des « Éditions indépendantes ». C’est leur nom. Je me suis donc empressé de l’ouvrir, pensant que cela avait à voir avec l’invitation d’aujourd’hui. Mais quelle ne fut pas ma surprise quand j’appris en fait qu’« Éditions indépendantes » était le nom de l’éditeur qui publie le magazine Les Inrockuptibles, propriété de Mathieu Pigasse — qui ne fait certainement pas partie de cette assemblée aujourd’hui.

Logiquement, donc, on associe l’indépendance à une certaine richesse, et la dépendance à une certaine pauvreté. Dans l’édition, ce n’est pas le cas. L’éditeur indépendant est, finalement, pauvre, ce qui explique ce phénomène étrange, que relève Thierry Discepolo dans son livre, La Trahison des éditeurs, à savoir que, dès lors qu’il perd son indépendance, ce même éditeur clame sur tous les toits qu’il n’a jamais été aussi libre, ce qu’il faut entendre finalement comme « Je n’ai jamais été aussi riche ».

Si on concevait la pauvreté non plus comme « manque d’argent » mais comme choix de vie, on pourrait alors penser l’édition indépendante d’une tout autre manière. On assisterait aujourd’hui, non plus aux Rencontres de l’édition indépendante, mais plutôt celles de l’édition pauvre, comme il y eut naguère un théâtre pauvre (Grotowski) ou un art pauvre (arte povera), terme forgé par Germano Celant pour définir une « attitude » prônée par des artistes italiens, à la fin des années 1960 qui (je cite Celant) « adoptent un comportement qui consiste à défier l’industrie culturelle et plus largement la société de consommation, selon une stratégie pensée sur le modèle de la guérilla ».

Je propose donc que nous adoptions désormais ce terme pour définir notre activité. Nous ne serions plus alors des « exclus de la dépendance » — qui donne toute liberté d’agir et de dépenser l’argent des autres —, mais désormais des guérilleros qui ont fait le choix de cette pauvreté, par laquelle il nous est possible désormais de montrer à ceux qui nous lisent le véritable prix des choses.

Dans cet esprit, pauvreté n’est pas indigence, mais : calcul au juste prix, salaires modestes et raisonnables, rémunérations selon les revenus, « économie des moyens » et « moyens de faire des économies », chasse au gaspillage et prise en compte de la notion de service public inhérente à toute activité associée à l’éducation, développement de tous les outils disponibles sur internet et qui échappent à l’immédiateté de l’économique4Je n’ai pas le temps de parler ici du lyber, qui a certainement pris, comme moi, un coup de vieux depuis les nouvelles liseuses, mais le modèle qu’il proposait était une véritable complémentarité entre le marché et l’espace public. (Sur ce sujet, lire « Marchands de bits », texte qui annonce ce qui va devenir la règle de la numérisation des livres et le scandale des « agrégateurs ».). Nous deviendrions alors véritablement des « édilétants », édiles-éditeurs dilettantes dévolus au service de la moisson nouvelle et de la fécondité.

Michel Valensi
Fondateur des éditions de L’Éclat.

La conférence dont est issu ce texte a été donnée en ouverture aux IIe Rencontres de l’édition indépendante, organisées par l’Agence régionale du livre Provence-Alpes-Côte d’Azur et la Bibliothèque départementale des Bouches-du-Rhône à Marseille en février 2012.

Sur ces thèmes, lire en ligne sur Antichambre : « Les fruits et les fleurs de la concentration éditoriale » (avril 2026)

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  • 1
    Dans la discussion qui a suivi, Michel Valensi a convenu qu’on devrait légitimement plutôt garder le qualificatif d’« éditeur » et demander aux marchands de livres de trouver un autre nom pour qualifier leur activité. [ndlr] ↩︎
  • 2
    Ce texte a été donné en ouverture aux IIIe Rencontres de l’édition indépendante. [ndlr] ↩︎
  • 3
    La conférence dont ce texte est issu a été donnée à la Bibliothèque départementale des Bouches-du-Rhône à Marseille. [ndlr] ↩︎
  • 4
    Je n’ai pas le temps de parler ici du lyber, qui a certainement pris, comme moi, un coup de vieux depuis les nouvelles liseuses, mais le modèle qu’il proposait était une véritable complémentarité entre le marché et l’espace public. (Sur ce sujet, lire « Marchands de bits », texte qui annonce ce qui va devenir la règle de la numérisation des livres et le scandale des « agrégateurs ».) ↩︎

Un 14 juillet, il y a 237 ans [LettrInfo 26-XXI]

« Nous voici arrivés à un moment charnière de l’histoire du peuple français. Celui que nous célébrons encore chaque 14 juillet », pose Laurence De Cock en ouverture du chapitre « Aux armes, citoyens et citoyennes ! » de son Histoire de France populaire. D’il y a très longtemps à nos jours.

« Cette date est présente dans tous les esprits, tous les livres d’histoire. Et elle continue de fournir les scénarios d’innombrables romans, bandes dessinées, films et séries télévisées », poursuit l’historienne. On se doit de préciser que cet événement capital, après avoir fait plus ou moins consensus — selon qu’on préférait Danton à Robespierre, les Montagnards aux Girondins, voire Bonaparte à tous ceux-là —, fait désormais l’objet d’une violente tentative d’effacement dans la bataille culturelle de l’extrême… droite.

Tournant le dos à toute recherche historique, issus de la sphère catholique traditionaliste, les acteurs de ce programme mettent l’histoire en spectacle : du Puy du Fou sous l’égide du vicomte de Villiers aux « Murmures de la cité » du milliardaire Pierre-Édouard Stérin, en passant par La Dame de pierre, on réinvente la France pré-républicaine pour retisser un roman national qui saute par-dessus la Révolution ou n’en garde que l’épisode du « génocide vendéen » (contesté par tout historien sérieux).

La bataille culturelle est plus que jamais politique.

Une révolution est un moment singulier dans l’histoire d’un pays. Pour pouvoir qualifier un événement de « révolutionnaire », il faut qu’il ait provoqué des bouleversements tels que plus rien ne sera comme avant. Il doit faire advenir une nouvelle réalité. Il doit donner lieu à une totale recomposition sociale et politique. Rares sont les événements historiques qu’on saisit immédiatement comme tels. Mais les contemporains d’une révolution ont bien conscience de vivre un moment exceptionnel. En quelques semaines, tout bascule. De sujet du roi, le peuple devient acteur politique d’une nation. Tout le monde n’est bien sûr pas impliqué de la même façon dans le processus révolutionnaire. Et, une fois encore, les plus fragiles peinent à se faire entendre. Mais dès 1789, le peuple est désormais une voix avec laquelle il faut compter.

En 1788 est publié le dernier volume du Tableau de Paris, où Louis-Sébastien Mercier écrit :

Une émeute qui dégénérerait en sédition est devenue moralement impossible. La surveillance de la police, les régiments casernés et tout prêts à marcher, la Maison du roi, les villes de guerre dont Paris est environné, sans compter un nombre immense d’hommes attachés aux intérêts de la cour, tout semble propre à réprimer à jamais l’apparence d’un soulèvement sérieux.

On aura rarement vu plus mauvaise prophétie…

Si la paix civile semble installée, le pouvoir royal n’est en rien rassuré par l’état général du royaume. On est bien conscient à Versailles que le poids des impôts est de moins en moins bien supporté, d’autant plus qu’il ne pèse pas de la même manière sur tous. L’injustice est criante. Entre 1765 et 1789, on dénombre 3 350 révoltes, ou « émotions » populaires. Et 310 dans les seuls premiers mois de 1789. La plupart ont pour origines le rejet des impôts et les difficultés des plus précaires à se nourrir. L’ambiance est fébrile. Dans le royaume, on compte par centaines les pamphlets dénonçant les injustices.
En outre, le pays connaît une grave crise sociale. Les récoltes de l’année 1788-1789 sont calamiteuses. L’augmentation du prix des grains plonge à nouveau des millions de paysans et de paysans-ouvriers dans la misère. On compte de nombreuses attaques de collecteurs d’impôts. La situation est explosive.
En convoquant les états généraux, Louis XVI espère apaiser la situation. […]

Le 4 mai 1789, les députés défilent dans les rues pour se rendre à la messe, et surtout pour se montrer publiquement. La réunion s’ouvre officiellement le lendemain, mais une première crise éclate. Traditionnellement, les votes ont lieu par ordre, et non par tête. Une situation très injuste car le tiers état, qui représente 95 % de la population, compte autant de députés que les deux autres ordres. Or le clergé et la noblesse votant traditionnellement ensemble, le tiers état se retrouve toujours à un contre deux. Il réclame donc un vote par tête. Le roi s’y oppose. Le blocage va durer jusqu’à la mi-juin.
Finalement, les députés du tiers état s’autoproclament alors communes » – à l’image des communes libres du Moyen Âge –, et décident de donner un nom à l’assemblée qu’ils forment. Sur proposition de l’abbé Sieyès, ils optent pour celui d’ ».Assemblée nationale ».. C’est devant une foule de 4 000 personnes que, le 17 juin, les députés du tiers état jurent :

Il n’appartient qu’à l’Assemblée nationale d’interpréter et de présenter la volonté générale de la Nation.

Quelle avancée ! Avec ces mots, qui placent l’Assemblée au-dessus du roi, c’en est fini de la monarchie absolue. Mais cette réalité reste déclarative tant que le roi ne valide pas le vote par tête. Deux jours plus tard, les députés du clergé déclarent qu’ils rejoignent le tiers état. Furieux, le roi fait fermer la salle. Les députés décident alors de se réunir ailleurs. […]

Dans la salle du Jeu de paume, l’Assemblée nationale se donne pour mission de rédiger une constitution, à savoir un texte destiné à limiter définitivement le pouvoir du roi – à l’image de la monarchie constitutionnelle anglaise. Le roi est obligé de céder. Il accepte le vote par tête et la réunion des trois ordres dans une nouvelle Assemblée, qui devient constituante. Même si ce formalisme paraît bien éloigné des aspirations populaires, le recul du roi face aux représentants élus de la nation constitue un premier basculement historique. C’est un camouflet, et ce n’est pas le dernier.
Prudent, et coincé entre des camps opposés, Louis XVI semble régner au jugé, comme un navigateur privé de boussole. Le 11 juillet, il fait poster des troupes aux portes de Paris. Voyant dans ces décisions la preuve que le roi envisage un coup de force, les habitants multiplient les manifestations. Et commence à circuler l’idée d’une insurrection armée. Mais où trouver des armes ? Il faut d’abord un symbole pour se reconnaître. C’est la naissance de la cocarde, une idée du journaliste Camille Desmoulins, qui place une feuille de tilleul sur son chapeau. Ensuite, rallier du monde. Les premiers manifestants, hommes, femmes et enfants, font le tour des lieux publics. Ils sont de plus en plus nombreux. En juin et juillet, à Lyon puis à Paris, ont lieu des incendies réguliers du mur d’enceinte. La foule cherche du blé. Les Parisiens et les Lyonnais ont faim. Les pillages se multiplient. Les débordements sont réprimés. Ce qui attise la colère populaire.

Les bourgeois parisiens s’inquiètent. Non que la plupart soient contre les changements politiques en cours – c’est même l’inverse –, mais ils craignent une explosion aveugle de la violence. Comme l’avaient déjà fait des bourgeois dans d’autres villes, ils se constituent en « garde citoyenne », qui deviendra la « garde nationale ».

La future armée de 48 000 hommes se dote des couleurs de Paris : le rouge et le bleu. Mais il leur faut aussi des armes. Dès le lendemain, une foule de 80 000 personnes se dirige vers les Invalides, un hôtel construit au XVIIe siècle pour accueillir les soldats blessés, malades ou âgés. Les bourgeois entrent sans peine et se procurent des fusils. Mais ils n’ont ni poudre ni balles. Selon une rumeur, il y en aurait à la prison de la Bastille. Le 14 juillet au matin, prévenu de l’attaque, le gouverneur de la Bastille, le marquis de Launay, fait braquer ses canons sur la rue. La situation est extrêmement tendue. À 13h30, malgré des tentatives de délégations pacifiques, Launay ordonne de tirer sur la foule. C’est l’émeute. La prison est prise d’assaut. Les sept prisonniers (la Bastille n’était quasiment plus utilisée) sont libérés. La foule se fournit en poudre et en armes. La garnison est faite prisonnière, ainsi que Launay.

Tous sont emmenés place de Grève, où les condamnés à mort étaient traditionnellement suppliciés. Le peuple vient prendre sa revanche. Cette fois, ce ne sont plus les prisonniers du roi mais les bourreaux du peuple qui sont châtiés. Launay et le prévôt des marchands de Paris (responsable de l’approvisionnement et des impôts) sont décapités, et leurs têtes promenées sur une pique.

On brandit souvent cette image pour dénoncer la violence de la Révolution. Mais il n’y a pas de révolution sans violence. « Que la pique du peuple brise le sceptre des rois ! », clamera Danton en octobre 1792. Avec la prise de la Bastille puis l’exécution sommaire de son gouverneur et du représentant de la fiscalité honnie, on assiste à un renversement. Une justice populaire qui remet les compteurs à zéro après des décennies d’arbitraire royal, de maltraitance judiciaire et d’iniquité économique. Le soir même, sous une pluie battante, des ouvriers prennent leur pioche et commencent à démonter la Bastille.

La révolution est lancée. La nouvelle se diffuse comme une traînée de poudre…

Laurence De Cock

Extrait du chap. VII, « Aux armes, citoyens et citoyennes ! » de son Histoire de France populaire. D’il y a très longtemps à nos jours.

De la même autrice, sur ce thème, lire en ligne sur Antichambre :
— « Pourquoi une histoire de France populaire » (juin 2024)
— « Le peuple des barricades » (août 2024)
— « L’espoir du front populaire » (octobre 2024)

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Dans IA, « artificiel » est synonyme de « factice »

Où sont le plaisir et la fierté avec ChatGPT ou Claude ? L’IA sent le mort-vivant.

À dire vrai, le grand débat sur l’intelligence artificielle (IA), ainsi que la bousculade et la rancune médiatique qui en découlent, m’ennuient à mourir. Lire mes nombreux journaux quotidiens et hebdomadaires est devenu moins intéressant depuis les hausses et les baisses gigantesques attribuées à la dernière introduction en Bourse de telle ou telle société jouent du coude avec les reportages financiers plus utiles et, disons, plus naturels. Pareil pour toutes ces déclarations qui nous promettent, grâce à l’IA, un avenir humain totalement transformé — pour le mieux, évidemment — et qui vont aisément de pair avec toutes sortes d’avertissements contre les menaces existentielles posées par ChatGPT ou Claude, allant du châtiment jusqu’à la fin du monde.

Bien sûr que tout cela est exagéré par des imprésarios avares et des faux-jetons comme Sam Altman ou Dario Amodei. Bien sûr que les signataires d’une célèbre déclaration publique composée d’une seule phrase — qui prétendent craindre les graves dangers posés par l’IA — ne proposent pas d’analyse approfondie. Bien sûr qu’on retrouve à la une du Financial Times l’escroc en chef Donald Trump flanqué, au sommet du G7, du chef d’Open AI, Sam Altman, et du chef de Google DeepMind, Demis Hassabis. À cette même conférence est intervenu le grand rival supposé d’Altman, le chef d’Anthropic, Dario Amodei, qui, sans la moindre honte, a appelé les pays membres à l’unité afin de « résister à la tentation de fendre en éclats » l’adoption des outils avancés d’IA.

Comment ? Quoi ? « À en croire les gros titres de la presse internationale, [Dario Amodei] incarne la résistance à la dérive fasciste [du gouvernement Trump] », ironise Félix Tréguer dans Le Monde diplomatique. Pas tout à fait. Car « la bonne conscience de la Silicon Valley » a d’autres chats à fouetter. Et Anthropic en profite. Toujours selon Félix Tréguer, « l’industrie de l’intelligence artificielle communique sur les dangers que ses produits font courir à l’humanité et, simultanément, commercialise des solutions “éthiques” ». Un peu comme le fait le « parrain de l’IA », Geoffrey Hinton, qui comptait (avec, évidemment, Sam Altman, Dario Amodei et Demis Hassabis) parmi les quelque 350 personnages du domaine de l’IA ayant signé, en 2023, le pieux avertissement contre les dangers d’une IA sortie du Center for AI Safety afin de « réduire le risque d’extinction ».

Quelle prétention ! Quelle banalité ! Quel marketing ! L’IA a beau être très mauvaise pour la santé, elle n’en est pas moins magnifique, sinon violente et capable de créer de la pornographie inouïe. Il faut donc tout de suite en acheter !

Je ne dis pas qu’on devrait ignorer la cacophonie entourant l’IA. Il faut sévèrement réglementer les grandes sociétés pour freiner leurs côtés moins « bénévoles ». Le larcin en cours contre les écrivains, éditeurs, photographes, cinéastes et musiciens par Open AI est immense. Et j’encourage tout le monde à s’informer sur les procès en droits d’auteur lancés par la Guilde des auteurs et le New York Times contre le soi-disant métamorphe Sam Altman et sa bande de pirates, de bots et d’humains réunis.

À l’heure actuelle, Sam Altman dépasse même Sergueï Brin et Mark Zuckerberg dans son arrogance et son appétit farouche pour les mots et les phrases rédigés par des humains qu’il remanie et revend illégalement à un public crédule. Bravo aux mouvements citoyens qui luttent contre la construction des centres de données afin de contrer les avancées des entreprises de haute technologie qui cherchent à se goinfrer de la terre, cette matière brute, et d’électricité (sans parler de l’avidité des politiciens « prêts-à-acheter » qui donnent leur feu vert aux projets les plus ravageurs) pour faire marcher leurs grands modèles de langage.

Toutefois, il y a quelque chose de plus personnel qui me gêne dans l’IA. Franchement, je ne comprends pas la fascination des consommateurs et de certains créateurs de contenu pour les dernières « innovations » créées par la Silicon Valley. Durant toute mon enfance, j’ai été sensibilisé à la prévention du plagiat. En même temps, mes enseignants et mes parents m’ont encouragé à cultiver l’originalité comme une ambition, non seulement noble et éthique, mais satisfaisante. Je me souviens avec clarté de la tentation, à l’époque où j’étais encore écolier au primaire, de piquer des phrases tirées de l’encyclopédie pour rédiger mes devoirs. Je me souviens également de la honte profonde que j’ai ressentie lorsque j’ai été — justement — soupçonné par un prof d’avoir utilisé les pensées et les écrits de quelqu’un d’autre, soit un proche ami musicien qui connaissait beaucoup mieux que moi la théorie musicale. Depuis, je me suis dit que jamais je n’écrirais un seul mot ne provenant pas de mon cerveau, de mon esprit, sans attribution. Que jamais non plus je n’emprunterais une idée même partielle sans afficher son origine. Je ne prétends pas à la véritable originalité dans la plupart de mes écrits. Mais je rêve tout de même qu’« un éclair en zigzag dans le cerveau » (une phrase de H. H. Asquith décrivant les pensées les plus originales de Winston Churchill) va se produire à travers mes mains sur la page ou sur l’écran. Qui préférerait activer un logiciel bâti sur le plagiat et le vol et le présenter comme le sien, même pour les tâches anodines ? Où en est le plaisir ? Où en est la fierté ?

Désillusionné par deux amis qui m’ont offert, avec les meilleures intentions, de l’information erronée fournie par l’IA (le nom d’une composition de Chopin et une citation de Tom Wolfe), je m’en méfie déjà comme d’un outil peu fiable. Pire, j’estime que le mot « artificielle » est ici synonyme de « fabriquée » et de « factice ». L’IA sent le mort-vivant. Ne l’invitons pas à partager nos vies. Dédaignons-la.

John R. MacArthur
Éditeur de Harper’s Magazine

Une première version de cette chronique est parue dans Le Devoir, le 2 août 2021, sous le titre « Le débat sur l’IA m’ennuie », reproduite ici avec l’aimable autorisation de l’auteur.

Sur ce même thème, à paraître : Rainer Mühlhoff, Intelligence artificielle & nouveau fascisme.

Un 4 juillet, il y a 250 ans [LettrInfo 26-XX]

L’historien américain Howard Zinn ne manque jamais de rappeler que la « Déclaration d’indépendance était un document historique remarquable en ce qu’il promettait ce qu’on n’avait jamais osé promettre jusque-là : un droit égal à la vie, à la liberté, au bonheur. C’était un rêve très noble. Des gens se sont battus pour défendre ce rêve. » Mais ce n’est qu’une partie de la réalité. Un pan important de l’histoire a été laissé de côté : « La Constitution a été élaborée à l’ombre des révoltes populaire, dans une période troublée par les soulèvements d’esclaves et les émeutes de la faim. Effrayés, les Pères Fondateurs ont voulu instaurer un gouvernement fédéral fort avec une armée capable de contrôler la situation, de mater les révoltes. Et ils ont filtré les doléances du peuple à travers un corps de législateurs, de sorte que, le temps que les doléances arrivent enfin au Sénat, l’amertume des émeutiers s’était adoucie. Et si l’Angleterre a perdu le pouvoir sur les colonies, les patriotes n’ont pas obtenu la démocratie, non plus que l’égalité. La nation était dominée par les riches. »

Le Sens commun de Thomas Paine, qui parut au début de 1776, devint le pamphlet le plus populaire des colonies américaines. Assez exaltant pour forger un sentiment patriotique susceptible de fédérer l’ensemble des composantes du mouvement révolutionnaire, il s’agissait de la première défense vigoureuse de l’idée d’indépendance en des termes qui pouvaient être compris par n’importe quel individu sachant lire.

Mais le pamphlet de Paine provoqua également certaines craintes dans les rangs des aristocrates qui, bien que favorables (comme John Adams) à la cause patriotique, n’en désiraient pas moins s’assurer qu’elle n’irait pas trop loin dans le sens de la démocratie. Paine qualifiait le prétendu équilibre du gouvernement de la Chambre des lords et de celle des communes de duperie et réclamait une chambre unique de représentants où le peuple serait réellement représenté. Adams dénonce le projet de Paine en prétendant qu’il est « si démocratique, si dénué de garde-fous ou de la moindre garantie d’équilibre ou de contre-pouvoir, qu’il doit inévitablement produire la confusion et les pires effets qui soient ». Pour Adams, ces assemblées populaires, à l’évidence pourvoyeuses « de décisions hâtives et de raisonnements absurdes », devaient être contrôlées.

Thomas Paine était issu des « classes inférieures » de la société anglaise. Fonctionnaire des impôts, instituteur, émigrant pauvre en Amérique, il arriva à Philadelphie en 1774, où l’agitation contre la Grande-Bretagne était déjà vive. Les ouvriers-artisans de Philadelphie commençaient à former avec les journaliers, les apprentis et les ouvriers peu qualifiés un groupe politiquement conscient. « Une racaille maudite, pouilleuse et rebelle », aux dires des aristocrates locaux. En s’exprimant haut et fort, Paine pouvait espérer représenter ces classes laborieuses politiquement émergentes. Néanmoins, il semble que son principal souci fût d’être le porte-parole d’un groupe médian. « Il existe un niveau de richesse et une extrémité de pauvreté qui, en restreignant le cercle des relations d’un homme, amoindrissent ses capacités générales de discernement. »

Aussi, lorsque la Révolution eut réellement commencé, Paine fit savoir de plus en plus clairement qu’il ne soutenait pas les émeutes populaires. En outre, il s’associa à l’un des individus les plus riches de Pennsylvanie, Robert Morris, dont il appuya la création de la Banque d’Amérique du Nord.

Toutefois, lors de la controverse sur l’adoption de la Constitution, Paine devait à nouveau représenter les artisans des villes qui préconisaient un gouvernement centralisé et fort. Il semble avoir pensé qu’un gouvernement de ce type était seul susceptible de répondre à quelque grand intérêt général. En ce sens, il tomba lui aussi dans le piège du mythe selon lequel la Révolution est le produit de l’intérêt commun d’un peuple parfaitement uni. Un mythe que la Déclaration d’indépendance, dont Thomas Jefferson fut le rédacteur, exprima avec la plus vive éloquence. Adoptée par le Congrès le 2 juillet, elle fut proclamée officiellement le 4 juillet 1776.

Tous les discours des patriotes sur le contrôle du gouvernement par le peuple, sur le droit à la rébellion et à la révolution, toute cette indignation vis-à-vis de la tyrannie politique, des brimades économiques et des agressions militaires, parvenaient à rassembler un très grand nombre de colons et, de surcroît, à persuader ceux que certains griefs opposaient les uns aux autres à focaliser leur rancœur sur l’Angleterre.

Pourtant, certains Américains restaient clairement exclus de cette communion autour d’intérêts partagés que la Déclaration d’indépendance prétendait formaliser. On n’y évoquait nulle part les Indiens, les esclaves noirs ni, pour finir, les femmes.

Déclarer que « tous les hommes naissent égaux » n’était probablement pas une façon de porter un jugement explicite sur les femmes en tant que telles. Plus prosaïquement, elles ne paraissaient pas dignes d’être mentionnées. Elles étaient, en fait, politiquement invisibles. Bien que la simple nécessité leur conférât une certaine autorité dans la conduite du ménage, de l’exploitation agricole ou dans leurs fonctions de sages-femmes, elles étaient purement et simplement exclues dès lors qu’il s’agissait de droits politiques ou d’égalité civique.

[Soixante-seize ans plus tard, l’ancien esclave et militant abolitionniste] Frederick Douglass pensait que la honte de l’esclavage ne devait pas retomber uniquement sur le Sud : la nation américaine tout entière en est complice. Le 4 juillet 1852, lors de la commémoration de l’Indépendance, il prononça le discours suivant :

Chers concitoyens, veuillez m’excuser et permettez-moi de vous demander pourquoi on me demande de parler aujourd’hui. Moi et tous ceux que je représente, avons-nous quoi que ce soit à voir avec votre indépendance nationale ? Les grands principes de liberté politique et de justice naturelle inscrits dans cette Déclaration d’indépendance nous concernent-ils ? Et suis-je, dès lors, sommé d’apporter notre humble contribution sur l’autel national pour en reconnaître les bienfaits et exprimer notre gratitude dévouée pour les faveurs dont votre indépendance nous gratifie ? […]
Que peut bien signifier pour l’esclave américain votre « 4 Juillet » ? Pour moi, cette date souligne, plus encore que les autres jours de l’année, l’effroyable injustice et la terrible cruauté dont il est la victime permanente. Pour l’esclave, cette commémoration est une honte ; votre liberté fanfaronne, une liesse impie ; votre grandeur nationale, une vanité boursouflée ; vos cris de joie sont vides et de sens et de générosité ; vos dénonciations des tyrans sont d’une impudence éhontée ; vos grands discours sur la Liberté et l’Égalité d’une ironie sans fond. Vos prières et vos hymnes, vos sermons, actions de grâce et toutes vos solennelles parades religieuses ne sont, pour l’esclave américain, que boursouflures, mensonges, duplicité, impiétés et hypocrisie. Un très léger voile pour couvrir des crimes qui feraient honte à une nation de sauvages. Il n’est pas de nation au monde qui se rende plus coupable de pratiques plus choquantes et plus sanguinaires que le peuple des États-Unis à l’heure même où je parle.
Allez où vous voudrez. Cherchez où vous voudrez. Errez à travers toutes les monarchies et les régimes despotiques du Vieux Monde. Voyagez à travers toute l’Amérique du Sud. Enquêtez sur les abus que l’on commet partout et, quand vous en aurez fini, mettez-les tous en regard de ce qui se pratique dans cette nation : alors, vous conviendrez avec moi qu’en termes de barbarie révoltante et d’hypocrisie éhontée l’Amérique est décidément sans rivale.

Howard Zinn

Extrait du chap. IV, « La tyrannie, c’est la tyrannie » de son Histoire populaire des États-Unis. De 1492 à nos jours.

Du même auteur, lire en ligne sur Antichambre :
— « L’optimisme de l’historien des oubliés de l’histoire » (octobre 2024)
— « Se révolter si nécessaire » (janvier 2023)
— « Déchirer le tissu de mensonges qui tient les sociétés libérales » (janvier 2023)
— « Le mythe de l’‘exceptionnalisme‘ des États-Unis » (février 2010)

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