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Auteur/autrice : yannschmitt

antichambre revue en ligne

Le Cercle de Vienne et l’héritage des Lumières. Penser avec Jacques Bouveresse (III)

Les travaux des membres du Cercle de Vienne, et notamment de Rudolf Carnap, ont fourni à Jacques Bouveresse une conception de la pratique de la philosophie qui correspondait bien davantage à la sienne, ou à celle à laquelle il aspirait, que celle qu’il trouvait exemplifiée dans la philosophie en France dans la seconde moitié du XXe siècle, en particulier les courants qui dénient toute valeur aux sciences et imaginent que les effets de style sont gage d’une profondeur de pensée.

Bouveresse a consacré un nombre considérable de travaux au Cercle de Vienne et à plusieurs de ses membres, notamment Rudolf Carnap et Moritz Schlick. Un premier article sur Carnap parut dès 1970, à une époque où très peu de philosophes français pouvaient prétendre avoir lu et étudié ce type d’auteur1« Carnap, le langage et la philosophie », repris in Jacques Bouveresse, La Parole malheureuse, Paris, Minuit, 1971.. Lui-même les avait découverts – ainsi que Frege, Russell et Wittgenstein – en suivant les cours de Jules Vuillemin à l’École normale supérieure au début des années 1960. Peu après la disparition de Carnap, survenue en septembre 1970, scandalisé par l’injustice et le mépris avec lesquels les intellectuels français traitaient cette figure majeure du Cercle de Vienne et de la philosophie du XXe siècle, Bouveresse se résolut à traduire son œuvre de 1934, La Syntaxe logique du langage, ce qui l’occupa une grande partie de l’année universitaire 1970-19712Cette traduction, demeurée inédite, est à paraître chez Gallimard.. Il envisagea un moment de travailler sur la pensée de Carnap pour sa thèse de doctorat mais préféra, en définitive, consacrer sa recherche doctorale aux écrits de Wittgenstein, dont il admirait les subtiles originalités de pensée. Mais certains de ses cours au Collège de France porteront sur Carnap et l’empirisme logique, et il écrivit sur plusieurs autres auteurs qui, sans appartenir à proprement parler au Cercle de Vienne, entretenaient avec ses membres d’étroits échanges intellectuels, tels Popper et Gödel.

L’intérêt que Bouveresse cultiva pour le Cercle de Vienne du début à la fin de sa carrière philosophique ne repose assurément pas sur une communauté de vues au sens où il aurait adhéré aux thèses défendues par ses membres. Une telle explication serait d’autant plus inappropriée que de fortes divergences s’exprimaient au sein du Cercle, non seulement sur des questions de doctrine telles que l’unité de la science, le rapport de la théorie à l’expérience ou la nature de la philosophie, mais également dans leurs discussions politiques. Loin de suivre inconditionnellement Carnap lorsqu’il en explore et analyse la pensée, Bouveresse se montre critique à l’égard de certaines de ses prises de position, comme son principe de tolérance (qui autorise chacun à faire usage du système logico-linguistique le plus adapté à ses fins), principe dont il estime que les conséquences risquent d’éloigner ses adeptes de débats pourtant légitimes et de les conduire à l’indifférence philosophique sur certaines questions telles que l’ontologie. Il ne cache pas, par ailleurs, ses sympathies pour une philosophie réaliste assez éloignée des idées que l’on a coutume de placer sous la bannière du positivisme logique.

La volonté de Bouveresse de s’opposer à l’injustice regrettable avec laquelle la pensée de Carnap et des autres membres du Cercle de Vienne fut longtemps traitée, en France notamment, ainsi que son goût pour la découverte et la réhabilitation d’auteurs injustement négligés, ne suffisent pas à rendre raison du temps qu’il consacra à la lecture et à l’analyse de ces auteurs et des efforts qu’il fournit au long cours pour en établir et en diffuser une connaissance plus juste et plus conforme à ce qu’ils avaient effectivement écrit et réalisé. La détermination avec laquelle Bouveresse poursuivit inlassablement cette étude s’éclaire lorsqu’on l’inscrit dans le contexte plus large d’un examen de la philosophie autrichienne, dont il contribua grandement à faire reconnaître l’identité et les traits distinctifs, qui la démarque de la grande tradition philosophique allemande, bien mieux connue des historiens de la philosophie. Ses affinités de pensée avec des philosophes, des scientifiques ou des hommes de lettres tels que Kraus, Mach, Wittgenstein, Musil, Boltzmann, Bolzano, Popper, Gödel et plusieurs membres du Cercle de Vienne comme Carnap, Schlick ou Neurath, qui touchent le style philosophique et la méthode plutôt qu’un ensemble de thèses, expliquent qu’il leur ait consacré maintes études avant même que soit reconnue leur appartenance à une même tradition. Ce que l’on nomme aujourd’hui couramment la « tradition philosophique autrichienne », et qui se trouve être, plus généralement, une tradition d’Europe centrale, ne doit nullement se comprendre comme une tradition nationale3Sur ce point, lire Jacques Bouveresse, « Comment peut-on comprendre une autre tradition ? », Essais II. L’époque, la mode, la morale, la satire, Marseille, Agone, 2001, p. 136-137.. Elle se situe géographiquement autant à Prague, Budapest, Lwow ou Varsovie qu’à Vienne, et les auteurs qui en relèvent sont loin d’être tous autrichiens, ce que montrent à l’évidence les cas de Brentano, de Carnap et de Schlick, qui sont allemands. Parmi les traits caractéristiques de cette tradition – qui se trouvent être également des traits de sa propre pensée – Bouveresse retient notamment « un intérêt très marqué pour la logique et l’analyse logique », « la volonté de rapprocher le plus possible la méthode de la philosophie de celle des sciences empiriques », « une sympathie très prononcée pour l’empirisme britannique », « le choix du réalisme, de préférence à l’idéalisme » et une préférence pour la « philosophie des petits progrès et des petits pas » plutôt que pour « les grandes théories philosophiques et les grandes constructions spéculatives dont la philosophie allemande a donné, au cours du XIXe siècle, les exemples les plus remarquables4 Ibid., p. 140-141. ».

Pour quelles raisons la tradition philosophique d’Europe centrale, et le Cercle de Vienne en particulier, furent-ils longtemps ignorés, marginalisés ou rejetés par les historiens de la philosophie et par les intellectuels français au profit de figurent adulées de la philosophie allemande telles que Kant, Hegel, Nietzsche ou Heidegger5Sur cette question, lire Jacques Bouveresse, « Infelix Austria. L’Autriche ou les infortunes de la vertu philosophique », Essais II…, op. cit., p. 120-122. ? Comment expliquer l’opposition entre le néopositivisme viennois et le rationalisme français incarné par Brunschvicg, Bachelard et leurs héritiers ? Les Français, attachés à une approche historique qui rend compte du développement spécifique des sciences, rejettent généralement les analyses logiques jugées trop abstraites et décontextualisées, ainsi que l’idée d’une continuité entre expérience sensible d’une part et expérimentation scientifique et théorie d’autre part. Des différences radicales de méthode et d’approche résulte une incompréhension qui fut rarement surmontée : « Les Français ne comprennent pas vraiment les questions que se posent les Viennois à propos du sens et de la référence des termes théoriques et des relations de la théorie avec l’expérience (sensible). […] les Français […] reprochent à leurs adversaires de ne pas s’intéresser à la science réelle, vivante et en devenir. »6Jaques Bouveresse, « Comment peut-on comprendre une autre tradition ? », art. cité, p. 145..

Par une singulière ironie de l’histoire, les intellectuels français de la seconde moitié du XXe siècle qui critiquent la philosophie anglo-saxonne en criant à l’hégémonie et à l’impérialisme ne semblent généralement pas prendre conscience que cette philosophie « doit une bonne partie de sa vitalité et de sa productivité exceptionnelle à l’apport de penseurs européens immigrés7Ibid., p. 148. » issus d’une tradition d’Europe centrale qui ne fut que tardivement identifiée dans sa valeur et son originalité. Ce défaut ou ce retard de reconnaissance est partiellement imputable, selon Bouveresse, à une conception de l’histoire de la philosophie qu’il qualifie d’« héroïque »8Ibid., p. 150.. Selon cette conception, cette histoire serait constituée par les exploits successifs de quelques individualités visionnaires dont les écrits, assimilés à de véritables révélations, contiendraient des pensées extraordinaires, peu accessibles à la critique et dont la lecture appellerait nécessairement une révérencieuse exégèse. Dans sa lecture des textes, Bouveresse, quant à lui, n’hésite pas demander si ce que les auteurs en question ont écrit est vrai et à prêter davantage attention à la force de l’argumentation qu’aux formulations séduisantes et aux effets de style. La philosophie « des petits progrès et des petits pas », dont le Cercle de Vienne donne un exemple éloquent, reprend à d’Alembert la critique de l’esprit de système et cherche à résoudre dans un esprit collaboratif des questions accessibles à la rationalité humaine, par des méthodes qui ne sont jamais considérées, par principe, comme supérieures à celles dont les sciences donnent l’exemple.

Dans ses travaux sur Carnap, le Cercle de Vienne et, plus généralement, la philosophie « autrichienne », Bouveresse n’a cessé de combattre l’image déformée qui est, aujourd’hui encore, trop souvent véhiculée, d’une tradition de pensée encore peu étudiée et mal connue : « Que pouvaient bien signifier le positivisme logique (et la philosophie analytique en général) pour des gens qui ignoraient à peu près tout de l’histoire du mouvement et d’ailleurs également de son contenu philosophique réel et le considéraient principalement à travers sa version anglicisée ou américanisée ? Essentiellement le remplacement de la philosophie par l’analyse logique ou même par la logique tout court, la réduction de tous les problèmes philosophiques à des problèmes de philosophie du langage, la subordination de la philosophie aux impératifs de la technocratie et du capitalisme, la dépolitisation complète du questionnement et de la recherche philosophique et, par conséquent, le genre de pseudo-neutralité qui équivaut toujours en pratique au conservatisme et au conformisme politique9Ibid., p. 139.. ». Dans « Rudolf Carnap et l’héritage de l’Aufklärung10 Paru dans Jacques Bouveresse, Essais VI. Les lumières des positivistes, Marseille, Agone, 2011. », étude approfondie dont la longueur évoque celle d’un petit livre, il s’applique à défaire nombre de préjugés tenaces et jette sur la pensée de Carnap une lumière qui révèle l’importance des circonstances historiques de sa formation et de son évolution. Elle montre avec précision l’inadéquation radicale des idées répétées à l’envie au sujet du philosophe, dont on continue d’affirmer, contre toute évidence, la neutralité politique et l’indifférence aux valeurs et au sentiment de la vie. Bouveresse n’a cessé de s’interroger sur les raisons pour lesquelles l’immense majorité des philosophes français ont ignoré les textes des membres du Cercle de Vienne11 Sur l’histoire de l’image du Cercle de Vienne en France, lire Pierre Wagner, « Le Cercle de Vienne entre imagination et réalité. Constitution, transmission et dépassement d’une représentation », Philosophia Scientiae, 29/3, 2025.. Il a travaillé à faire connaître leur pensée ainsi que les questions philosophiques dont ils débattaient, soulignant avec force que « les besoins de l’affectivité, en philosophie, peuvent être satisfaits également par la recherche de la clarté, la précision, la sobriété, la discussion rationnelle et la coopération méthodique entre les individus12 Jacques Bouveresse, « Rudolf Carnap et l’héritage de l’Aufklärung », art. cité, p. 57. ».

Il peut sembler déconcertant qu’un auteur tel que Heidegger ait pu être porté aux nues par des philosophes qui défendaient des idées progressistes ou révolutionnaires, y compris après la mise en évidence de ses compromissions politiques, et que l’histoire et la pensée d’un mouvement tel que le Cercle de Vienne ait été, à contrario, si profondément ignoré sinon l’objet d’une telle méprise dans des milieux intellectuels qui auraient pu y reconnaître des alliés13Lire Jacques Bouveresse, « Infelix Austria… », art. cité, p. 127.. Les affinités de pensée que Bouveresse a trouvées, pour sa part, chez les membres et les proches du Cercle, ainsi que dans la philosophie d’Europe centrale, ne tiennent pas tant à des idées ou des thèses qu’à une certaine conception et une certaine approche de la philosophie, au refus de la pensée approximative et des usages métaphoriques de la science, à la lutte contre les modes et les idéologies dominantes, à l’art du regard critique et ironique, à une attitude résolument rationaliste, ainsi qu’à un modèle philosophique inspiré davantage des Lumières que des grands systèmes exemplifiés par la philosophie allemande du XIXe siècle.

Pierre Wagner

Troisième partie d’une série en hommage à l’œuvre de Jacques Bouveresse.
Du même auteur, lire « Bouveresse et le Cercle de Vienne », Austriaca, « Jacques Bouveresse, philosophe “autrichien” » au pays de Descartes », 2025, n° 96.

  • 1
    « Carnap, le langage et la philosophie », repris in Jacques Bouveresse, La Parole malheureuse, Paris, Minuit, 1971. ↩︎
  • 2
    Cette traduction, demeurée inédite, est à paraître chez Gallimard. ↩︎
  • 3
    Sur ce point, lire Jacques Bouveresse, « Comment peut-on comprendre une autre tradition ? », Essais II. L’époque, la mode, la morale, la satire, Marseille, Agone, 2001, p. 136-137. ↩︎
  • 4
    Ibid., p. 140-141. ↩︎
  • 5
    Sur cette question, lire Jacques Bouveresse, « Infelix Austria. L’Autriche ou les infortunes de la vertu philosophique », Essais II…, op. cit., p. 120-122. ↩︎
  • 6
    Jaques Bouveresse, « Comment peut-on comprendre une autre tradition ? », art. cité, p. 145. ↩︎
  • 7
    Ibid., p. 148. ↩︎
  • 8
    Ibid., p. 150. ↩︎
  • 9
    Ibid., p. 139. ↩︎
  • 10
    Paru dans Jacques Bouveresse, Essais VI. Les lumières des positivistes, Marseille, Agone, 2011. ↩︎
  • 11
    Sur l’histoire de l’image du Cercle de Vienne en France, lire Pierre Wagner, « Le Cercle de Vienne entre imagination et réalité. Constitution, transmission et dépassement d’une représentation », Philosophia Scientiae, 29/3, 2025. ↩︎
  • 12
    Jacques Bouveresse, « Rudolf Carnap et l’héritage de l’Aufklärung », art. cité, p. 57. ↩︎
  • 13
    Lire Jacques Bouveresse, « Infelix Austria… », art. cité, p. 127. ↩︎
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Usages et mésusages du concept de race

Pour prolonger la discussion autour de la conceptualisation du racisme telle qu’elle est développée dans l’ouvrage récemment paru de Michael Hardimon, Repenser la race, nous avons souhaité interroger Florian Gulli, auteur en 2022 de L’Antiracisme trahi, dans lequel est examinée la pensée contemporaine du racisme et de l’antiracisme, et où sont critiqués à juste titre certains combats politiques antiracistes mal fondés.

Yann Schmitt : Il nous a semblé important d’entendre votre lecture de l’ouvrage de Michael Hardimon qui lui aussi veut repenser la lutte contre le racisme en fournissant une meilleure compréhension du racisme et des catégories de l’antiracisme. Les écarts et les éventuels rencontres entre votre projet et celui de Hardimon nous situent au cœur des enjeux intellectuels et militants sur le problème persistant du racisme.

L’approche de Hardimon a ceci de troublant qu’elle met en question ce cadre conceptuel actuel de l’antiracisme pour mieux nous faire progresser vers une disparition progressive du racisme. Son apport fondamental réside dans sa stratégie de désagrégation du concept de race en une multiplicité de concepts de race. Le premier est le concept racialiste où la race est comprise de manière raciste comme une association d’un phénotype, d’une origine commune et d’une place dans la hiérarchie des compétences morales et intellectuelles censée structurer l’humanité. Reste alors à étudier trois autres concepts non raciste de race comme nous allons le voir au fur et à mesure.

Le premier de ces concepts non racistes est le concept de race minimaliste. Il doit permettre de comprendre les classements non racistes en fonction de différences physiques visibles entre les humains et en fonction de leur ascendance. Il relève d’une phénoménologie de certaines relations sociales ordinaires où le phénotype sert de point de référence pour des désignations utiles comme « les électeurs noirs », pour des pensées comme « Jean est l’étudiant blanc du groupe » ou même des critiques comme « les Asiatiques subissent des discriminations raciales ». Hardimon considère que de tels classements ont une certaine objectivité. Il est nuancé puisqu’il insiste sur le réalisme modéré de ces classements : les frontières entre les races peuvent être vagues au point que de nombreuses personnes ne peuvent être dite appartenir à une race minimaliste. Ce concept de race minimaliste, qui tente de décrire des personnes au sein de relations sociales non conflictuelles vous parait-il pertinent ?

Florian Gulli : Avant d’en venir aux points qui me semblent importants dans l’ouvrage de Hardimon, une remarque critique. Adosser la race minimaliste à une condition de visibilité semble discutable. Il y a dans cette thèse une forme d’« US-centrisme » pour reprendre une expression des historiens Schaub et Sebastiani. Mais ce reproche n’est qu’un demi reproche puisque Hardimon n’ignore en rien cette limite de son travail. Ce sont presque ces premiers mots : « Le contexte politique général du livre est défini par les multiples conflits sociaux et politiques associés à la « race » qui affectent les États-Unis. »

Si le racisme américain a mis au centre du jeu la visibilité et le phénotype, il n’en est pas de même en effet d’autres formes de racisme. On peut penser par exemple à l’antisémitisme. Là, le racisme produit la différence visible plus qu’il ne la présuppose. L’historien Jean-Frédéric Schaub écrit à propos de l’antisémitisme :

L’assignation raciale ne consiste pas d’abord à constater l’altérité, phénomène statique et visible. Il s’agit de débusquer l’imperceptible différence, ce en quoi consiste l’opération d’altération. Le racisme engendre donc l’altérité afin de nourrir des mécanismes de différenciation, de stigmatisation et de discrimination1Schaub, « Temps et race », Archives de philosophie, Tome 81(3), 2018, p. 471..

D’où la pratique consistant à rendre visible la présence des Juifs en leur imposant des marques (étoile jaune, rouelle, etc.). La différence n’étant pas visible, il faut la rendre visible. Sans doute ces remarques à propos des Juifs peuvent-elles s’appliquer aussi aux Burakumins au Japon et aux Cagots dans le sud ouest de la France.

— La catégorie minimaliste de race n’aurait donc pas à être nécessairement centrée sur l’apparence phénotypique. Néanmoins, la catégorie de race minimaliste n’est-elle pas utile pour penser des pratiques ordinaires où une pensée raciale intervient sans sombrer dans le racisme ?

— Si tous les racismes n’ont pas une condition de visibilité, d’autres semblent très liés au phénotype. Et les États-Unis n’ont en la matière aucun monopole. Le journaliste Arthur Frayer-Laleix, par exemple, en témoigne pour la France :

Nous ne distinguons donc pas les minorités ethniques. Mais voilà, il y a aussi le concret de la vie. À ras de bitume. Aux discours officiels s’opposent les mots de la rue. À la parole des hommes politiques se frotte celle des quartiers. Deux discours sur une même réalité. Quand les ministres de la Ville successifs emploient des mots comme “mixité sociale”, “vivre-ensemble”, “intégration” et “cohésion” depuis trente ans, les gens que je croise en reportage me parlent de “Noirs” et d’“Arabes”, de “Renoi”, de “Rebeu”, de “Quetur”. Ils me parlent de “Maliens”, de “Haïtiens”, de “Congolais”, d’“Algériens”, d’“ Ivoiriens”, de “Marocains”… Ils emploient des termes que le personnel politique s’évertue soigneusement à ne pas utiliser. J’ai dans mes carnets de notes des exemples à la pelle de ces mots…2Arthur Frayer-Laleix, Dans la peau d’un migrant, Fayard, 2015, p. 81.

Les mots de la rue, le langage de la vie réelle, ont une dimension nationale, ethnico-raciale souvent en partie liée à la visibilité. C’est précisément de cela dont Hardimon veut rendre compte dans son livre et qu’il choisit de nommer « race minimaliste ». La race minimaliste se définit de la manière suivante : un ensemble de traits physiques visibles, une ascendance commune et une origine géographique distincte. Les traits physiques visibles ne se réduisent pas à la couleur de peau ; la texture des cheveux, la forme des yeux, les traits du visages, etc. définissent aussi la race minimaliste. La biologie de la race minimaliste est morphologique, phénotypique.

Mobiliser ce type de catégorie est-il déjà du racisme ? Michael O. Hardimon fait le pari qu’il existe un usage non-raciste de ces termes. On devrait pouvoir parler tranquillement d’un joueur de basket « noir » ou du seul élève « blanc » de la classe.

Ce qui n’empêche pas, par ailleurs, de faire le choix de ne pas mentionner ces caractéristiques individuelles. Et j’insiste sur le fait qu’il peut s’agir d’un choix légitime. En effet, nombre de voix aujourd’hui estiment que ce qu’on appelle la colorblindness est une ignorance, un aveuglement, un déni, une hypocrisie, un malaise.

Ces réactions à la différence visible existent à n’en pas douter, mais elles n’épuisent pas la question. On peut considérer en effet que nos interactions avec les autres peuvent contourner ces catégories. Or ce choix de ne pas mentionner les marques visibles suppose précisément de les avoir vues. C’est là que l’on retrouve Hardimon qui nous aide à penser cette réalité que l’on a bien perçue, mais qu’on a choisi de ne pas considérer.

Par ailleurs, je relève ce qui semble être une précursion intellectuelle du concept de « race minimaliste » de Hardimon chez l’historien marxiste Maxime Rodinson. Ce dernier écrit, dans un texte de 1955, récemment exhumé par Christophe Darmangeat :

L’utilisation par le fascisme de la notion de “race” a causé chez un certain nombre de progressistes une défiance totale vis-à-vis des études portant sur les caractères biologiques ethniques de l’homme. Cette défiance est exagérée. Il est certain que les groupes sociaux humains cohérents, d’origine plus ou moins commune, sont caractérisés par une certaine proportion de traits physiques communs transmissibles par l’hérédité avec plus, ou moins de variations suivant les cas. […] Mais, en premier lieu et contrairement aux assertions racistes les plus courantes, les différences biologiques qu’entraînent l’appartenance à des races différentes n’ont pas pour conséquence des différences psychologiques. La psychologie de l’individu est déterminée par des conditions biologiques propres à l’espèce humaine en général et par des conditions sociales, mais non par des facteurs biologiques ethniques3« Racisme et civilisation », La nouvelle critique, n°66, juin, 1955, p. 125-127..

— On ne peut pas réduire le livre d’Hardimon à une analytique du concept de race. L’objectif est aussi politique et donc normatif, en fournissant les moyens de penser le social pour mieux le transformer. Comment comprenez-vous l’articulation entre le travail sur les sens de « race » et l’espoir de « l’avènement d’un monde sans racisme » comme Hardimon le dit en conclusion ?

— L’opération de Hardimon n’est en effet pas simplement descriptive. Il ne s’agit pas pour lui de s’aligner purement et simplement sur les usages courants et non racistes du mot « race ». Le concept de « race minimaliste » est « le concept ordinaire de race réduit à sa plus simple expression ». Et cette réduction semble tout à fait intéressante. En effet, le concept réduit à sa plus simple expression exclut les caractérisations politiques du concept de « race » qui ont si souvent accompagnées son usage, en France aujourd’hui, aux États-Unis depuis longtemps, notamment, dans certains secteurs de la gauche et de l’antiracisme.

La « race » ne serait pas seulement une catégorie permettant de penser le réel ; il faudrait s’organiser racialement, mener une lutte des races, etc. Même en sociologie, il n’est pas rare que l’on passe de la « race » comme catégorie d’analyse, à la « race » comme principe de mobilisation politique d’un groupe. Dans un article, Daniel Sabbagh pointe le risque d’« usage systématiquement ambigu du terme “race”, qui, subrepticement, renvoie tantôt à une catégorie, tantôt aux entités collectives issues de la catégorisation, entités dont la cristallisation est présumée acquise et pratiquement irréversible4 Le « racisme systémique » : un conglomérat problématique. Mouvements, HS n° 2 ».

Hardimon, de son côté, est très clair : « Le simple fait que deux individus appartiennent à la même race minimaliste n’implique pas qu’ils partagent un ensemble d’intérêts communs ou qu’ils jouissent d’une intimité particulière ». « Rien dans le contenu du concept minimaliste de race ne fait de l’appartenance à une race minimaliste un statut d’un groupe auquel il faudrait aspirer ». De même, « le concept minimaliste de race n’est pas un concept culturel ». Il est donc possible, à suivre Hardimon, de référer à des catégories raciales en évitant le piège des essentialisations massives, des injonctions à se mobiliser politiquement de telle ou telle manière. Le concept de race minimaliste est indéterminé politiquement, ce qui fait son intérêt. Il n’implique, par exemple, aucune opposition à l’idée d’une mobilisation de classe autour d’intérêts communs.

La conceptualisation d’Hardimon de la « race » a ainsi le mérite de ne pas induire l’opposition entre classe et « communauté raciale ». Opposition dommageable que l’on peut observer dans certaines discussions sur la question du racisme et qui conduit purement et simplement à évacuer la question des classes. Kenan Malik le note pour l’Angleterre :

Les minorités sont considérées comme appartenant à des communautés unifiées, presque sans classes, alors que la classe est une catégorie largement réservée à la population blanche5« To Fight Racism, the Left Should Revive Its Universalist Tradition », Jacobin, 25/07/2023..

L’historienne Joan C. Williams fait le même constat aux États-Unis. Elle en témoigne à l’occasion d’une anecdote :

Je me souviens d’une conversation avec Angela Harris, une professeur de droit afro-américaine que j’essayais de faire venir à une conférence sur les questions de classe. Angela, avec sa franchise inimitable, m’a dit que je parlais d’un problème qui concernait les blancs. Dit plus clairement : ça n’était pas à elle mais à moi de m’occuper de ça. C’est de la violence entre blancs, a fait remarquer une autre amie qui travaille sur les théories critiques de la race6La Classe ouvrière blanche, Surmonter l’incompréhension de classe aux États-Unis, Editions Unes, 2020..

En d’autres termes, discours sur la « race » et discours sur la classe sont extérieurs l’un à l’autre. C’est un des mérites de Repenser la race que de pointer ces usages beaucoup trop surchargés, ontologiquement ou politiquement, du concept de « race ».

— Hardimon rappelle bien évidemment que ce fut un progrès majeur de l’antiracisme de pouvoir s’appuyer sur la réfutation scientifique de l’existence de races découpant objectivement l’espèce humaine et fondant des hiérarchies de compétences intellectuelles et morales. L’histoire de la notion de race et du racisme a aussi permis de mieux comprendre comment avaient pu émerger les catégorisations raciales à la croisée des savoirs et des pouvoirs, notamment coloniaux. Les combats antiracistes sont ainsi légitimés et structurés grâce à cette double critique venue des sciences biologiques et des herméneutiques historiques. Restent (malheureusement) des processus de racisation bien réels par lesquels des agents assignent des personnes à une race, quand bien même les catégories racistes n’auraient aucune objectivité scientifique.

Une bonne compréhension de cette histoire s’appuie, selon Hardimon, sur le concept de racesociale qui renvoie à des phénomènes sociaux et non biologiques. Le néologisme « racesociale » permet de désigner les interactions sociales reposant sur la mécompréhension de certains groupes sociaux assimilés à des races au sens racialiste. Ce concept social est bien souvent tenu pour le seul concept incluant une référence aux races qui soit acceptable. En effet, il permet la critique des pratiques racistes tout en mentionnant pour mieux s’en distancier la naturalisation raciale de certains groupes.

Mais Hardimon ajoute un concept populationnel de race. Une race populationnelle est une population d’humains appartenant à une même lignée biologique et présentant des traits biologiques communs. Hardimon suggère avec prudence que les races minimalistes pourraient être comprises plus précisément, après enquête scientifique, comme des races populationnelles. Des arguments biologiques pour justifier ces classements sont avancées ainsi que la référence à des questions médicales puisque certaines pathologies et certains traitements médicaux semblent dépendants de l’appartenance à une race populationnelle. Êtes-vous sensible à la formulation de ces questions grâce au concept de race populationnelle ? L’importance pour la médecine des catégories raciales vous parait-elle correctement comprise par Hardimon ?

— Une chose qui me semble particulièrement intéressante est le réinvestissement du terrain biologique. Ce que fait le concept de « race minimaliste », mais aussi le concept de « race populationnelle » désignant une population d’humains appartenant à une même lignée biologique et présentant des traits biologiques communs. Ce concept affleure aujourd’hui dans le champ médical pour nommer la vulnérabilité différenciée à certaines maladies ou encore l’efficacité différenciée de certains traitements.

« Le concept minimaliste et le concept populationnel de race, écrit Magali Bessone dans la postface, se correspondent comme un concept ordinaire correspond à un concept scientifique (comme l’eau correspond à H2O). » Ce faisant, Repenser la race heurte une idée devenue aujourd’hui une évidence : que la sociologie serait seule susceptible de tenir un discours sur la race qui ne soit pas raciste. L’élaboration théorique de Hardimon implique qu’aucune discipline n’est en mesure de monopoliser le discours sur la race. Que la biologie, en particulier, mérite encore l’attention de ceux qui s’intéressent à cette question dans une perspective antiraciste. Et ce geste n’empêche pas Hardimon de reconnaître tout ce qu’il y a de construit dans la race. Il se réclame d’ailleurs d’un « constructivisme » mais qui n’exclut pas d’autres approches. Il parle de « constructivisme modéré ».

Le livre de Hardimon pourrait être réinscrit dans un mouvement plus large au sein de la philosophie et des sciences humaines aujourd’hui visant à dépasser les cloisonnements disciplinaires et à repenser les articulations entre le social, le culturel et le biologique, sans qu’aucune de ces dimensions ne se soumettent les autres de façon impérialiste. Ainsi, le sociologue Bernard Lahire invite, dans sa somme Les Structures fondamentales des sociétés humaines, à « articuler » biologie et sciences sociales. Si cette tendance antinaturaliste est lourde en sociologie, elle n’épargne pas d’autres sciences humaines, et notamment l’anthropologie. On sait par exemple que Philippe Descola entend se situer au-delà de la nature et de la culture, ce qui le conduit à prétendre par exemple que « la nature, ça n’existe pas » (thèse récemment et brillamment discutée par Patrick Dupouey7Patrick Dupouey, Pour ne pas en finir avec la nature. Questions d’un philosophe à l’anthropologue Philippe Descola, Agone, 2024.). Sans s’inscrire explicitement dans ce projet, le livre de Hardimon propose des concepts de « race » qui n’interdisent pas le raccordement entre sciences sociales et sciences de la vie.