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Avant-après

10 avril 2020|

On aura peut-être noté qu’en ces temps d’introspection forcée – confinement oblige – les examens de conscience se multiplient, depuis les sommités de l’État et du monde politique, jusqu’aux plus conformistes des éditorialistes de presse et des communicants de service, et qu’on entend s’exprimer un sentiment nouveau, auquel tous ces gens-là ne nous avaient guère habitués jusqu’ici…

L’idée est que l’épidémie une fois terminée, ceux qui en auront réchappé auront le devoir de réfléchir au « monde dans lequel nous voulons vivre » et d’entreprendre le nécessaire aggiornamento du système institutionnel capitaliste dont les insuffisances et les incohérences les plus criantes dans tous les domaines auront été mises en évidence tout au long de la catastrophe en même temps que l’incapacité des plus grandes « puissances » de la planète à y faire face autrement que par des expédients.

Comme aux temps lointains des grandes épidémies médiévales de peste ou de choléra où la trouille intense d’un passage imminent dans l’au-delà provoquait chez les croyants les plus inquiets de leur salut éternel, des repentirs spectaculaires et des promesses sincères quoique tardives de corriger leurs désordres à l’avenir. Mais c’était là un temps, aujourd’hui révolu, où on pouvait encore, à la rigueur, se fier à la foi que les laboureurs partageaient avec leurs seigneurs et même avec les tout-puissants banquiers. Aujourd’hui que ce ressort fondamental est presque complètement détendu chez la plupart, les émotions les plus intenses du moment ne peuvent plus réveiller que quelques vagues remords, quelques sursauts purement rhétoriques, sur le mode du « Plus-jamais-ça ! », que les élites du monde occidental continuent à bêler face aux caméras et aux micros chaque fois qu’il se produit un malheur et avant même d’en avoir compris les véritables causes. Et il se trouve malheureusement, même dans les pays dotés d’une très longue histoire, et d’une vaste expérience politique, comme les pays européens, une « opinion publique » toujours suffisamment nombreuse, inculte et déboussolée pour ajouter foi à l’annonce que, « après, plus rien ne sera jamais comme avant ». Pieuse résolution évidemment condamnée à rester flatus vocis. En l’occurrence, s’agissant de la politique à adopter pour remettre le pays sur pied une fois la crise épidémique terminée et pour prévenir toute rechute, il est hautement improbable que nos classes dirigeantes et possédantes – sauf affrontement révolutionnaire inimaginable dans l’état actuel de décomposition de la société européenne occidentale – soient conduites à euthanasier le système capitaliste moribond qui n’en finit pas de nous tuer de toutes les façons, et à le remplacer par un nouveau socialisme (ou quelque autre nom qu’on veuille lui donner). Sur ce point je partage résolument l’avis d’Alain Badiou, qui formule sur l’excellent site d’information QGune mise en garde contre la croyance que la fin de la crise épidémique débouchera sur des changements systémiques réels. « La leçon de tout cela est claire, écrit Badiou : l’épidémie en cours n’aura, en tant que telle, en tant qu’épidémie, aucune conséquence politique notable dans un pays comme la France. À supposer même que notre bourgeoisie pense, au vu de la montée des grognements informes et des slogans inconsistants mais répandus, que le moment est venu de se débarrasser de Macron, cela ne représentera absolument aucun changement notable. Les candidats “politiquement corrects” sont déjà dans la coulisse, comme le sont les tenants des formes les plus moisies d’un “nationalisme” aussi obsolète que répugnant. » S’agissant de « repenser le monde où nous voulons vivre », pour reprendre les mots de nos éditorialistes chrysostomes, on peut tenir en effet pour assuré que la plus grande partie de nos clergés laïques ou religieux et les courants d’opinion qu’ils s’ingénient à garder sous leur emprise, ne seront pas plus tôt sortis de l’épidémie qu’ils retourneront aux délices empoisonnées de leur sybaritisme de marché et se remettront à danser sur les bords du volcan. On peut espérer se débarrasser du coronavirus, mais pour en finir avec le virus du profit, la bactérie de l’enrichissement personnel et les bacilles de la croissance infinie, pour éradiquer les germes de l’égoïsme, de la niaiserie, du narcissisme, du carriérisme et pour éteindre les mille foyers d’injustice et de mépris que le système allume ou entretient, c’est une tout autre affaire. Les bonnes intentions et les incantations resteront inopérantes. Repenser ce monde, c’est en vérité le démolir, pour en édifier un autre, sur d’autres fondations, un monde dûment vacciné contre la gangrène par l’argent, l’aliénation par la propriété privée, le servage par le salariat et l’exploitation. N’en déplaise à tous ceux qui avaient désappris à réfléchir sur le monde démentiel que nous a fait le néo-libéralisme, pour se débarrasser de ce monde-là, il ne suffit pas de dire « Que le Coronavirus l’emporte ! ». Il y a encore beaucoup trop de gens qui croient savoir dans quel monde ils souhaitent vivre : celui auquel ils préparent leurs enfants à s’enrôler en les envoyant suivre des séminaires de commerce, de journalisme, de gestion, de « sciences humaines », etc. Mais ce monde de l’« après » ressemble à s’y méprendre à celui de l’« avant ». Il n’en est que la reproduction. Si nous ne sommes pas capables de changer vraiment de système, d’opérer une rupture radicale avec le capitalisme, alors on n’ose plus imaginer comment l’histoire du genre humain va se terminer. De façon bien pire que l’épisode du covid 19, à n’en pas douter.

Alain Accardo

Chronique parue dans La Décroissance en avril 2020.

Du même auteur, vient de paraître, Le Petit-Bourgeois gentilhomme, Agone, coll. « Éléments », troisième édition revue et actualisée.