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Bourdieu, savant et politique
Parution : 17/02/2004
ISBN : 2748900200
Format papier : 192 pages (12 x 21 cm)
15.00 € + port : 1.50 €

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Ce livre réunit deux penseurs hétérodoxes, l’un philosophe, l’autre sociologue, également professeurs au Collège de France. Celui qui reste parle de l’ami qui n’est plus, de ce qu’il a appris de lui, du rapport à la science, aux pouvoirs et à la société, de leurs désaccords aussi, et de leurs colères communes.

Jacques Bouveresse

Professeur au Collège de France, Jacques Bouveresse a publié de nombreux ouvrages de philosophie du langage et de la connaissance mais aussi sur des écrivains comme Robert Musil et Karl Kraus. Il est aussi l’un des principaux commentateurs français de Ludwig Wittgenstein.

Pour visiter la page consacrée à Jacques Bouveresse sur le site du Collège de France

Les livres de Jacques Bouveresse chez Agone

Foreign Rights

Rights already sold

Espagne : Argitaltxea Hiru (2007)

English notice

Bourdieu, Man of Learning, Man of Politics

This book brings together two unorthodox thinkers, one a philosopher and the other a sociologist, both Professors at the Collège de France. The one who is still alive talks about his friend who has passed away, what he learned from him, his relationship to science, power of all kinds, and society, as well as the issues on which they disagreed and topics that provoked anger in them both.
A Professor at the Collège de France, Jacques Bouveresse has many publications to his name on the philosophy of language and knowledge, as well as books about writers such as Musil and Kraus.

Notiz auf Deutsch

Bourdieu, Gelehrter & Politiker

„Bourdieu hätte seine Zeit mit Sicherheit etwas weniger irritiert, hätte er sich mit der Rolle zufrieden gegeben, die Menschen wie ihm zugedacht ist: die des Wissenschaftlers, Innehaber eines Wissens – das in seinem Fall enorm und teilweise erschlagend war –, der seine Sonderstellung gegenüber der Realität und dem ,gemeinen’ Denken verteidigt. Doch das genau ist, was er nicht wollte. Und merkwürdig auch, dass ihm eben diese Verweigerung der klassischen Rolle des Wissenschaftlers zum Vorwurf gemacht wurde. Man hielt ihm vor, dass er es, als einer der angesehensten und in sozialer Hinsicht privilegiertesten Intellektuellen unserer Tage, vermochte, den einfachsten Menschen nahe zu bleiben. Dass wir beide uns von Anfang an sofort sympathisch fanden, liegt zu einem großen Teil schlicht in der Übereinstimmung unserer Ansichten darüber begründet, wie die gelehrte Vernunft mit dem ,Gemeinsinn’ und den ,gewöhnlichen Menschen’ umgehen muss. Bourdieu sagte, dass er sich, in seinem Dasein als Intellektueller nie wirklich gerechtfertigt gefühlt hat zu existieren’. Und im Unterschied zu vielen anderen hat er nicht nur versucht, sondern es auch geschafft, daneben auf andere Art zu existieren.“

Dieses Buch vereint zwei heterodoxe Denker, der eine Philosoph, der andere Soziologe, beide Professoren am Collège de France. Der eine, der noch lebt, spricht vom Freund, der nicht mehr ist, von dem, was er von ihm gelernt hat, seinem Verhältnis zu Wissenschaft, Macht und Gesellschaft, genauso über ihre Meinungsverschiedenheiten und gemeinsam geführte Kontroversen.

Jacques Bouveresse ist Professor für Sprach- und Erkenntnisphilosophie am renommierten Collège de France in Paris. Er beschäftigte sich intensiv mit dem Denken Wittgensteins, Musils und Kraus. Der französischen Fachwelt ist er darüber hinaus durch seine kritische Haltung gegenüber poststrukturalistischen Denkern wie Foucault, Derrida oder Deleuze bekannt.

« Bourdieu aurait sûrement dérangé un peu moins son époque s’il s’était contenté d’assumer le rôle qui est prévu pour les gens comme lui : celui de l’homme de science – détenteur d’un savoir qui était, dans son cas, énorme et parfois écrasant –, que la position d’exception qu’il occupe protège contre le contact avec les réalités et les modes de pensée “vulgaires”. Mais il ne l’a justement pas voulu et il est curieux qu’on lui ait reproché, parce qu’il était un des intellectuels les plus prestigieux et, du point de vue social, les plus privilégiés de notre temps, d’avoir réussi à rester en même temps aussi proche des gens les plus ordinaires. C’est justement, en grande partie, à cause de l’identité de nos réactions sur la façon dont la raison savante devrait traiter le “sens commun” et les “gens du commun” que nous avons, lui et moi, sympathisé spontanément depuis le début. Bourdieu a dit qu’il ne s’était “jamais vraiment senti justifié d’exister en tant qu’intellectuel”. Et, à la différence de beaucoup d’autres, il n’a pas seulement essayé, mais également réussi à exister autrement. »
Dossier de presse
Lucien Degoy
CCAS Infos, 05/2004
Stéphane Bou
Charlie Hebdo, 25/02/2004
Entretien réalisé par Lucien Degoy
L'Humanité, 11/02/2004
Bourdieu et le philosophe
Il y eut entre Pierre Bourdieu et Jacques Bouveresse une franche complicité d’idées et d’action. En dépit de la différence de discipline, c’est d’une parenté de trajectoires, d’un compagnonnage, aiguisé par la connaissance et la discussion constante entre leurs travaux réciproques, que nous par le philosophe dans son dernier livre : Bourdieu, savant et politique. On y découvre que les deux chercheurs ont eu et souvent partagé des occasions d’intervenir dans la vie politique et intellectuelle de leur pays. Dans ces pages, l’auteur interroge sa dette intellectuelle et personelle à l’égard de son ami et précise quelques-uns des contours de l’héritage actuel, révolutionnaire, du scientifique. En témoignent d’ailleurs plusieurs ouvrages tout récemment publiés sur le sociologue, dont sa propre Esquisse pour une auto-analyse. Un travail sur lequel Bouveresse s’arrête, car le savant y jetait l’ébauche d’une théorie de la singularité, du rôle du « sujet » en sociologie à partir d’une enquête rétrospective sur sa propre démarche.
Jacques Bouveresse est un penseur discret, à peine connu du grand public, à la fois chercheur et enseignant (son cours actuel au Collège de France porte sur la nature et le fonctionnement de la perception). Il a acquis, par ses analyses de plusieurs philosophes logiciens du XXe siècle (Husserl, Frege, Russel, Carnap et en particulier Wittgenstein), une renommée internationale. Il consacre aussi une partie de ses efforts à lire, faire connaître et apprécier des écrivains, analystes politiques et satiristes parfois méconnus comme Musil et Kraus. C’est le versant le plus « politique » des travaux de ce philosophes qu’on peut qualifier d’atypique – allergique, dit-il, au « milieu philosophique ». Fils de modestes paysans franc-comtois, propulsé au sommet de la hiérarchie universitaire alors qu’il se serait bien vu, lui qui a la passion du travail bien fait, en artisan ! Paradoxe de son rationalisme militant, les petits bijoux de rigueur et d’anticonformisme franc-tireur qu’il a consacrés à l’univers du journalisme et des médias sont d’autant plus caustiques et précieux pour l’honnête homme de notre époque que les grands médias évitent d’en évoquer l’existence. Hommage du vice à la vertu, dira-t-on ? Sans doute. Bouveresse montre que la forme de censure qui le frappe, après bien d’autres « redresseurs de torts » en son genre, est l’une des manifestations de la fantastique puissance atteinte dans notre société par le quatrième pouvoir, qu’il désigne, lui, comme le premier. Certes, la critique des médias est parfois bienvenue dans les quotidiens branchés. Mais à condition de rester inoffensive. Bourdieu l’apprit à ses dépens lorsqu’il s’intéressa à la télévision. Bouveresse met ainsi à nu les raisons profondes de la haine que suscitait le sociologue parmi les médias influents : Bourdieu fustigeait leur mépris de la démarche scientifique, leur propension à ignorer la vérité sociale, c’est-à-dire la souffrance et les aspirations des laissés-pour-compte de la société. Ne consacra-t-il pas aux pauvres et nouveaux pauvres l’une de ses recherches les plus critiques et convaincantes, La Misère du monde ? Comme son ami sociologue, Bouveresse est de ceux qui refusent d’interpréter leur rôle d’intellectuel comme l’art de caresser l’ordre politique et social dans le sens du poil. C’est bien pourquoi il dérange. C’est bien pourquoi, aussi, il fait plaisir.



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TROIS QUESTIONS À L’AUTEUR

Qu’est-ce qu’un intellectuel médiatique ?

Celui qui doit une partie plus grande que d’autres de sa notoriété et de son public à sa présence dans les médias et à l’action de ceux-ci. Le fait de devenir, volontairement ou non, médiatique est sûrement susceptible de changer quelque chose à la nature du public visé et aux moyens utilisés pour l’atteindre. Comme le faisait remarquer Deleuze au moment de l’avènement de la « nouvelle philosophie », les livres peuvent finir par être écrits beaucoup plus en fonction de ce que les journaux en diront que de ce qu’ils sont capables de dire eux-mêmes.

Détenir un pouvoir, c’est aussi exercer un savoir. Comment Bourdieu résout-il ce paradoxe ?
On peut utiliser le pouvoir que confère le savoir, en l’occurrence le savoir sociologique, pour lutter contre l’emprise exercée par d’autres formes de pouvoir, qui reposent pour une part essentielle sur l’ignorance ou la méconnaissance des règles et des mécanismes qui leur permettent de fonctionner. Bourdieu a résolut le problème posé en mettant le pouvoir dont il disposait en tant que savant, et qui faisait de lui un privilégié du monde intellectuel, au services des gens les plus dépourvus de pouvoir et les plus défavorisés.

Rechercher l’objectivité scientifique implique-t-il d’être neutre politiquement ?
En ce qui concerne le contenu même du savoir, certainement. Une science peut être utilisée politiquement mais elle ne peut pas être, en tant que telle, politiquement orientée. Bourdieu était sûrement sceptique sur la question de la « neutralité axiologique » du savoir et de la science. Mais il croyait plus que quiconque à la possibilité de parvenir à une connaissance objective du monde social et il n’a jamais dit ou pensé qu’être « vraie », pour une croyance, pouvait vouloir dire être « politiquement ou socialement utile ».
Lucien Degoy
CCAS Infos, 05/2004
L'éclairage salutaire de Jacques Bouveresse sur Bourdieu

OUVRAGE – Philosophe au Collège de France, Jacques Bouveresse publie une série de textes sur son ami sociologue Pierre Bourdieu.

« La méthode correcte, ce n’est pas d’essayer de persuader les gens qu’on a raison, mais de les obliger à penser par eux-mêmes. » La citation de Noam Chomsky est placée en exergue au récent ouvrage que le philosophe Jacques Bouveresse consacre à son ami Pierre Bourdieu, décédé il y a deux ans. De fait, au-delà du plaidoyer démocratique et du parti pris de se mettre au service des humbles et des opprimés qui a été celui du grand sociologue, l’idée que le savoir et le dévoilement de mécanismes de la domination sociale sont porteurs de changement et de progrès est largement discutée par Jacques Bouveresse.

PESSIMISME

Ce dernier confesse un pessimisme plus grand que son collègue: « J’ai toujours, je l’avoue, été plus sceptique que Bourdieu sur la possibilité réelle de parvenir à une transformation du monde social par une meilleure connaissance des mécanismes qui le gouvernent. »
S’appuyant largement sur les Méditations pascaliennes de son ami sociologue, il fait le constat « que les obstacles à la compréhension, surtout quand il s’agit de choses sociales, se situent moins, comme l’observe Wittgenstein, du côté de l’entendement que du côté de la volonté ». Il y a une part de mystère dans le fait qu’il n’y ait « rien de plus facile et de plus courant que de croire ce que disent les plus critiques et les plus radicaux d’entre eux [les intellectuels], et en même temps de s’abstenir d’en tirer des conséquences quelconques ». L’auteur relève que Pierre Bourdieu a d’ailleurs évolué sur cette problématique, qu’il est devenu «plus hésitant».
Deuxième angle de lecture: la problématique de l’engagement. Là aussi, l’éclairage du proche de Bourdieu est salutaire. Il rappelle tout d’abord que ce n’est pas à partir de la rédaction de la Misère du monde qu’il serait soudain devenu militant. Ses premiers écrits sur l’Algérie sont déjà très engagés. L’auteur passe ainsi en revue un certain nombre de critiques souvent proches de la malveillance qui s’en sont pris à la forme, à défaut de contester le fond. Pierre Bourdieu a précisément refusé la facilité et n’a jamais pensé « que la posture du militant puisse se substituer à celle du savant sur les questions de science ». Une partie des textes de cet opuscule revient sur les soubassements intellectuels de la pensée – fort riches et pas toujours ceux que l’on imaginerait – du chercheur.

PROPOS MESURÉS

Ce qui amène à un troisième aspect du personnage: sa critique radicale des médias. Là aussi, Jacques Bouveresse rectifie certaines lectures haineuses qui ont été faites de ses ouvrages sur ce champ. La critique du fonctionnement des médias – et plus particulièrement de la télévision – ne vise nullement à disculper les intellectuels. Elle est la manifestation d’une inquiétude face à une culture menacée par l’idéologie marchande reconnue «comme instance de légitimation».
Les propos de Bouveresse restent mesurés. Mais l’auteur est tout aussi cruel qu’un Michel Onfray1, qui avait procédé à une descente en flamme du carnaval des hypocrites. Ces derniers avaient profité de la mort du grand intellectuel français pour régler mesquinement des comptes sans en avoir l’air.

Jacques Bouveresse, Bourdieu, savant et politique, Marseille, Agone, 192 pp.

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1 Michel Onfray, Célébration du génie colérique, Paris Galilée, 2002, 113 pp.

Philippe Bach
Le Courrier, 13/03/2004
Bourdieu, deux ans après
Il faut se souvenir de quelques-unes des nécrologies qui commentèrent la disparition de Pierre Bourdieu (1). Le cynisme d’un Jacques Chirac saluant « le philosophe et scientifique de renom » et « son combat au service de ceux que frappe la misère du monde » passait presque pour de l’honnêteté intellectuelle à côté de la malveillance ignare de certains jounalistes qui s’évertuèrent à disqualifier le travail du sociologue pour mieux conspuer ses prises de position politique. Dans L’Express, par exemple, on évoqua « un chef de bande intellocrate [qui] ne travaillait plus sérieusement ». Seule l’injure hautaine faisait office d’argument. Dans ce registre, la palme pourrait être attribuée à Jean-Marie Colombani, directeur de la publication du Monde : l’un des journalistes les plus puissants de France se jugea en effet compétent pour attester du caractère dépassé de La Distinction, s’exclamant, en guise de preuve, que « toutes les classes sociales écoutent Johnny ! » (2).
Tout cela pourrait passer pour anecdotique, si ce n’était le symptôme d’une réalité médiatique sur laquelle Bourdieu n’a cessé de réfléchir. Notamment cette manière avec laquelle elle promeut des discours assourdissants, où règnent une connaissance par ouï-dire et le refus, ou l’impossibilité, de discuter rigoureusement avec tout ce qui remet en cause sa légitimité.

Les relations conflictuelles du sociologue avec les médias, compte tenu de l’analyse critique qu’il en a faite, fournissent l’un des fils rouges de Bourdieu, savant et politique, livre dans lequel Jacques Bouveresse rend plus largement compte du rapport de la pensée du sociologue avec l’esprit de son époque. Le philosophe, collègue de Pierre Bourdieu au Collège de France, y évoque souvent les discussions qu’il avait avec son ami et témoigne de sa reconnaissance (un des textes que l’ouvrage comprend s’intitule « À Pierre Bourdieu, la philosophie reconnaissante »). Bourdieu m’a obligé justement non pas à penser comme lui, car, sur bien des questions, j’ai toujours pensé et je continue à penser d’une autre façon que lui, mais à penser davantage par moi-même, autrement dit à penser plus librement. » La retranscription d’un débat tenu en octobre 1996 – « Conformisme et résistance, dialogue entre Pierre Bourdieu et Jacques Bouveresse – rend bien compte de la nature de leur échange et mentionne le projet qu’ils ont eu d’écrire un livre en collaboration. « Nous avons été amenés, à maintes reprises, à confronter de manière plus ou moins informelle nos points de vue respectifs sur le monde philosophie en particulier, le monde intellectuel en général et les mœurs intellectuelles, plus spécifiquement françaises. C’était, si l’on peut dire, notre terrain commun. » (3) Dans cette perspective, une même question surgit sans cesse : quels peuvent être la nature et le succès d’une pensée authentiquement et efficacement critique ? L’adversaire étant ici une pratique de la philosophie, où la discipline, tentée de rompre les amarres, aussi bien avec la réalité qu’avec les contraintes de la logique, s’illusionne sur ses pouvoirs et ses effets.
Si quelques-uns des textes recueillis, destinés à des revues spécialisées, sont plus difficiles que d’autres, le livre de Jacques Bouveresse s’offre comme une introduction très éclairante à la compréhension d’un certain nombre d’enjeux, comme le problème du rapport entre la connaissance des mécanismes sociaux avec l’action politique de transformation qu’elle paraît pouvoir impliquer, ou le rapport entre les déterminations sociales et la liberté des individus. Surtout, la lecture de Jacques Bouveresse est d’autant plus passionnante qu’elle témoigne à la fois de préoccupations et d’analyses communes mais aussi parfois de désaccords. « J’ai toujours, je l’avoue, été plus sceptique que Bourdieu sur la possibilité réelle de parvenir à une transformation du monde social par une meilleure connaissance des mécanismes qui le gouvernent », écrit Jacques Bouveresse, qui précise par ailleurs : « Les vérités de la sociologie critique peuvent parfaitement être intériorisées sur un mode plus ou moins cynique sans que cela change grand-chose au comportement des intéressés. »
Le degré de radicalité à laquelle peut prétendre un engagement politique devient une des questions centrales du dialogue entre Pierre Bourdieu et Jacques Bouveresse. Ce dernier évoque son « acceptation du principe du moindre mal dans l’action, et [sa] tendance à faire preuve, au nom du réalisme, d’une indulgence nettement plus grande que [celle de Bourdieu] pour la “molesse” sociale-démocrate ». Mais les deux hommes s’accordent sur la nécessité de chercher une « forme d’idéalisme réaliste, appuyée sur la connaissance plutôt que sur les désirs, les rêves, les grandes idées ou les bonnes intentions ».

Deux ans après la mort de Pierre Bourdieu, le livre de Jacques Bouveresse permet de « mesurer le vide énorme qui a été créé par la disparition » d’un penseur qui a cherché à concilier dans un même geste les exigences du métier de savant avec celles de l’engagement politique. Il parvient à introduire le lecteur à quelques éléments d’une pensée complexe sans cesser de débattre avec elle.


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(1) Voir « Les fossoyeurs de Bourdieu », Charlie Hebdo n° 504, 13 février 2002.
(2) Sur France-Culture, « La rumeur du monde », 26 janvier 2002.
(3) Sur ce terrain commun, une admiration partagée pour l’écrivain autrichien Karl Kraus, sur lequel Jacques Bouveresse a écrit un livre (Schmock ou le Triomphe du journalisme, Seuil) et plusieurs textes (repris dans Essais II. L’époque, la mode, la morale, la satire, Agone), et que Bourdieu désigne comme un de ses « héros intellectuels ». Karl Kraus (éditeur, rédacteur et diffuseur à lui tout seul de la revue Die Fackel entre 1899 et 1936, dans laquelle il produisit une des critiques et satires les plus virulentes de la parole publique) était selon Bourdieu « un des rares intellectuels qui a produit une critique véritable des intellectuels, je veux dire une critique inspirée par une foi véritable dans les valeurs intellectuelles (et non par un intellectualisme du ressentiment) ».
Stéphane Bou
Charlie Hebdo, 25/02/2004
Bourdieu, l’intellectuel et la science de soi

Article inédit paru sur le site de l’Humanité le 11 février 2004.

Voilà qu’en ce début d’année plusieurs ouvrages nous proposent une plongée renouvelée dans l’œuvre de Pierre Bourdieu à commencer par sa courte mais incontournable Auto-analyse, jusqu’ici inédite en France. Un travail dont le philosophe Jacques Bouveresse ne manque pas, avec son habituelle rigueur, de souligner l’importance théorique, dans son livre Bourdieu, savant et politique, où il interroge « la dette intellectuelle et personnelle » qui, dans ses propres recherches, l’attache depuis longtemps au sociologue. Le paradoxe, perceptible dans un troisième ouvrage, Travailler avec Bourdieu, où il est aussi question de la personnalité du savant, c’est que l’angle d’analyse puisse, en apparence, faire écho à la dérive narcissique qui submerge notre époque dès qu’on parle d’individu. À travers la question du « sujet » Bourdieu qu’évoquent ces travaux, d’aucuns ont (auront) vite fait de jeter par-dessus bord la scientificité revendiquée du propos sociologique – quelle sociologie peut-on et doit-on construire du sociologue ? – pour céder aux sirènes des « spéculations et fabrications de mythes » qu’évoque Franz Schulteis – le chercheur à qui Bourdieu avait demandé de piloter la première publication de l’*Auto-analyse* en Allemagne, afin de « contrecarrer les mésinterprétations prévisibles »1. Ni la création littéraire, ni la beauté qu’elle nous donne ne sont méconnues ou méprisées par Bourdieu et Bouveresse. Simplement, ces deux penseurs nous démontrent qu’en sociologie la connaissance de soi, le travail qui vise à mettre au net ses propres déterminants sociaux, ceux du champ dont on dépend, ne tolère, dans l’intérêt même de la vérité scientifique, aucun mélange des genres.

L’entretien : Louis Pinto & Jean-Jacques Rosat

Louis Pinto, vous avez eu, comme sociologue au Centre de sociologie européenne fondé par Pierre Bourdieu, une relation de longue date avec son travail qui vous met en prise avec l’Esquisse pour une auto-analyse. Jean-Jacques Rosat, comme directeur de collection, vous êtes lié à la publication de l’ouvrage de Jacques Bouveresse Bourdieu, savant et politique. Estimez-vous qu’il soit bien venu de rapprocher ces deux livres ?

Louis Pinto. On ne peut qu’être frappé, en effet, par la parenté des trajectoires de Bourdieu et Bouveresse et que marquent ces deux livres. Ils sont l’un et l’autre issus de milieux sociaux que l’on peut largement comparer, ils ont connu des cursus scolaires presque identiques, normaliens, philosophes, et ils ont rencontré à peu près au même âge un système de répulsion, de dégoût qui les a orientés vers un certain type de choix. Ils ont horreur de l’emphase, des grands mots, de tout ce qui fait qu’un intellectuel existe comme tel – Bourdieu a écrit : « je n’aime pas en moi l’intellectuel », ce qui indique la distance qu’il entretient avec ce rôle, avec ce rite et avec la figure du philosophe, qui est ou qui a longtemps représenté en France le modèle accompli de l’intellectuel. Bourdieu et Bouveresse sont étrangers à ce monde-là. Ils ne sont pas célébrés par les médias et leurs objets de travail ne se raccordent en quoi que ce soit aux problématiques journalistico-médiatiques, politiques ou d’expertise. Ils ne sont, ni ne se veulent des prophètes. Bourdieu, contrairement à beaucoup de ses collègues, n’a jamais cédé à la tentation de dévier vers le prophétisme social. On évoquera aussi leur sobriété théorique, qui s’inscrit chez Bouveresse dans la tradition wittgensteinienne et chez Bourdieu dans son refus d’identifier la théorie – qui n’est somme toute que le métier de sociologue, à une armature redoutable et intellectuellement inaccessible. On peut dire qu’ils sont des résistants, n’hésitant pas à s’exposer, à descendre sur le terrain afin de pointer du doigt, en particulier dans les médias, ce qui leur semble poser problème intellectuellement. J’ajouterais qu’ils partagent une même conviction rationaliste, manifeste dans leur allergie à toute tentation de type postmoderne relativiste ou radical chic. Une posture réaliste qui va de pair avec cette démarche du « grimpeur » veillant à garder un pied en prise sur le sol que Bouveresse décrit dans son livre, comportement que l’on retrouve aussi chez le philosophe lui-même qui, tout en s’affrontant à des questions très abstraites, ne renonce pas à prendre appui dans le monde qui l’entoure en développant en quelque sorte sa sociologie du monde intellectuel.

Jean-Jacques Rosat. Il s’est créé peu à peu entre le sociologue et le philosophe quelque chose de rare : un véritable compagnonnage intellectuel, dont le livre de Bouveresse porte témoignage. Ce volume réunit des interventions prononcées depuis une dizaine d’années, du vivant de Bourdieu et depuis sa mort, à l’occasion tantôt d’un colloque, tantôt d’un dialogue en public avec lui, tantôt d’un hommage ; et chaque fois Bouveresse pense avec Bourdieu, souvent à l’aide de ses idées, souvent aussi en les confrontant aux siennes, et parfois également contre lui. Ils n’appartiennent pas à la même génération (ils ont dix ans d’écart), mais ils ont l’un après l’autre, au sortir de leurs études universitaires, récusé la même alternative qui semblait s’imposer à eux entre l’académisme philosophique et l’avant-garde. Chacun a dû inventer sa propre voie qui a été, pour l’un comme pour l’autre, celle de l’acquisition d’un métier. Bourdieu est devenu sociologue et l’Esquisse décrit précisément par quels processus il lui a fallu passer pour devenir le chercheur et le savant qu’il est devenu. Bouveresse est resté philosophe, mais il a entrepris d’acquérir les compétences nécessaires en logique, en philosophie des mathématiques ou en philosophie du langage, et de se former à la philosophie analytique, comme le requiert selon lui l’exercice sérieux de ce métier. Ce n’est que plus tard, une fois que leur pensée s’est formée, et sans qu’on puisse parler d’une quelconque influence de l’un sur l’autre, qu’ils se sont découvert des buts, des problèmes et des adversaires communs.

Pourriez-vous préciser quelques-uns de ces points communs ?

Jean-Jacques Rosat. J’en vois au moins trois. Le premier, c’est le refus de ce que Bourdieu appelle « le discours d’importance » caractéristique du philosophe, leur insistance commune, sur les exigences de rigueur et de modestie, et le prix qu’il y a à payer personnellement si on veut être à la hauteur de la science ou de la philosophie que l’on revendique, qu’il s’agisse par exemple de manier pour l’un les statistiques, pour l’autre la logique. Deuxièmement, tous deux veulent ouvrer à la constitution d’une épistémologie réaliste, c’est-à-dire d’une théorie réaliste de la connaissance scientifique. C’est très clair dans le dernier cours de Bourdieu au Collège de France dont l’*Auto-analyse* est en quelque sorte le post-scriptum et où il avait entrepris d’expliquer pourquoi la science peut progresser vers la vérité sans avoir à supposer on ne sait quelle capacité miraculeuse de l’esprit humain. C’est très clair également dans le travail engagé par Bouveresse depuis une dizaine d’années sur la perception qui est tout entier sous-tendu par la question suivante : comment concilier les exigences d’une théorie réaliste de la perception avec tout ce que la psychologie et la neurobiologie contemporaines nous apprennent sur l’activité de l’esprit et du cerveau humains ? Le troisième point de convergence, c’est leur souci commun de sauvegarder l’autonomie de disciplines comme la sociologie ou la philosophie dans le contexte contemporain de transformation du paysage intellectuel sous la pression des médias  ; c’est leur commune inquiétude devant le « journalisme culturel » qui, avec la participation active de nombreux intellectuels, est en train de s’emparer du pouvoir à l’intérieur même du monde du savoir, devant la dépréciation des exigences intellectuelles et scientifiques qui en résulte, et devant la remise en cause de l’autonomie que la science et le véritable travail intellectuel ont acquise grâce à des siècles de luttes. Et, dans ce combat, ils s’appuient fortement l’un et l’autre sur les analyses de Karl Kraus sur la subordination de l’intelligence et des intellectuels à l’empire conjugué de la presse, du pouvoir et de l’argent.

Dans ce contexte, il faudrait peut-être préciser davantage la nature de la démarche mise en œuvre dans l’Esquisse. Pourquoi n’est-elle pas une autobiographie, contrairement à ce qui s’écrit partout, mais plutôt une réflexion sur les critères qui permettent au sujet sociologue de s’appréhender, de se comprendre comme objet de sociologie  ?

Louis Pinto. C’est en effet un livre de sociologie, pas une contribution à la littérature people, ce qu’évidemment la plupart des critiques plus ou moins bienveillants ont voulu y voir. Livre de sociologie, dans la mesure où il met en œuvre des instruments spécifiques de l’analyse sociologique. Il suffit pour s’en convaincre de considérer le plan même du texte : on n’y commence pas par la naissance, les parents, la famille, les études, etc. On entre d’emblée dans deux paysages et l’on examine les positions qui s’y déploient. Celui d’abord des khâgnes, période où Bourdieu a 18–20 ans et se destine à la philosophie. L’auteur décrit l’état du champ qui se présente à l’époque dans sa discipline, il ne le fait pas sans évoquer ses goûts et dégoûts, mais son objectif fondamental est de décrire ce qu’il appelle « l’espace des possibles », concept et question bien rarement posés par les biographes. Les biographies précisément sont souvent difficilement utilisables par les sociologues parce que l’individu y cache le champ, y occupe tout le champ. Second tableau, le champ intellectuel par rapport auquel Bourdieu se définit au moment où il commence à travailler et se lance dans l’ethnologie. Il évoque alors les noms propres – ceux d’Aron, de Lévi-Strauss, de Canguilhem -, non pour dire qu’il les a bien connus mais pour associer ces noms à des propriétés génériques, des références intellectuelles et idéologiques en rapport avec des situations sociales. Cette description peut être poussée assez loin pour évoquer, jusque dans la manière d’être de tel ou tel, des propriétés incorporées ce qui peut donner l’impression qu’on évoque des visages familiers, alors que là n’est pas le propos. Il s’agit de se comprendre soi-même à travers des contemporains, des professeurs, etc., et de se comprendre mieux à travers eux. Enfin, troisième partie de l’ouvrage : les dispositions. C’est seulement là que Bourdieu nous parle de sa famille, de sa prime scolarité, là qu’il cherche à comprendre ce qui, dans son bagage social, fut nécessaire, si ça n’est suffisant, pour qu’il se porte vers tel ou tel point de l’espace intellectuel. Ce qui fait par exemple que Bourdieu ne pouvait pas devenir Derrida ou Foucault.

Que répondez-vous aux critiques qui s’étonnent de l’ambition démesurée d’un tel projet : caractériser son propre inconscient, appréhender le retour de son propre refoulé comme dit Bourdieu ? Est-ce véritablement faire œuvre scientifique ?

Louis Pinto. Il y a deux réponses possibles. Celle, préjudicielle, stérilisante, qui déclare sur un mode définitif  : « on ne peut pas faire de sociologie sur soi ». Celle, pratique, qui consiste à dire  : « essayons de faire mieux, de faire la même chose que lui ». Et l’un des apports, l’une des fonctions politiques les plus intéressants de ce livre pourraient bien être de rendre plus difficile la manière de parler de soi des intellectuels, de combattre plus efficacement la spéculation philosophico-littéraire, la littérature people, en invitant à universaliser cet exercice que Bourdieu s’est imposé : « se penser soi-même ». Qu’il n’ait pas voulu ou pu tout dire est un autre problème qui n’invalide pas la crédibilité de l’entreprise engagée. Il s’agit d’un premier pas qui n’interdit pas de poursuivre, éventuellement collectivement les recherches sur l’individu Bourdieu, certes sans lui, mais avec des instruments qu’il a fournis.

Jean-Jacques Rosat. Certains commentateurs se sont empressés de nous expliquer que, malgré les déclarations expresses de Bourdieu, nous n’aurions jamais affaire qu’à une banale autobiographie, mais écrite de telle sorte qu’elle interdirait ou disqualifierait à l’avance tout autre discours sur Bourdieu que celui de Bourdieu lui-même ! Mais il suffit de lire ce livre pour s’apercevoir, au contraire, qu’il y a peu d’intellectuels qui se soient jamais rendus aussi vulnérables et qui aient fourni comme lui, dans un but scientifique, des fragments de leur expérience la plus personnelle, sans reconstruction littéraire, mais sous forme de faits bruts dont le lecteur, bien ou mal intentionné, peut disposer à sa guise. Cela dit, il faut rappeler que l’auto-analyse est présente, plus ou moins explicitement, dans la plupart des livres de Bourdieu. Pour lui, faire de la sociologie n’implique pas seulement la construction de son « objet » mais aussi celle de son « sujet ». On ne naît pas sociologue, on le devient, dans un processus de transformation, qui consiste à la fois en une série d’épreuves et d’événements subis plus ou moins volontairement et en une réflexion permanente sur soi-même, sur sa position, ses réactions et même ses propres émotions. Pour faire une sociologie scientifique, donc objective, le sociologue doit conquérir contre lui-même l’objectivité de sa démarche. Mais Bourdieu ne croit pas que cette difficulté puisse être résolue par la « neutralité », par une impossible mise entre parenthèses de la personne du sociologue. Il pense qu’il faut objectiver celui qui objective, c’est-à-dire faire la théorie de la position sociale qu’occupe le sociologue, et notamment du rapport théorique à la société qui est le sien. C’est donc par un surcroît d’analyse, par un surcroît d’objectivation qu’on peut parvenir à l’objectivité. Et cela suppose un travail sur soi. C’est ce qu’il nous dit dans l’*Esquisse*, par exemple dans ce passage étonnant où il raconte comment une petite phrase anodine, prononcée par sa mère (« ils se sont trouvés davantage parents depuis qu’il y a un polytechnicien dans la famille ») a été le déclic qui l’a fait passer d’une sociologie de la règle à une sociologie des stratégies. Combien faut-il avoir déjà transformé son écoute et son regard pour qu’une conversation banale et familiale puisse constituer le déclencheur d’un tel changement théorique ! Quant aux émotions, dont on dit ordinairement qu’elles constituent un obstacle à l’objectivité du travail, Bourdieu montre – c’est une autre leçon importante de ce livre – que le sociologue doit non pas les refouler mais en faire le point de départ de son enquête, non pas de manière narcissique pour les étendre à l’univers entier, mais pour découvrir ce qu’elles lui apprennent sur des différents mondes sociaux dans lesquels il évolue. Par exemple, le malaise que le jeune Bourdieu éprouve à son arrivée à l’ENS – ce sentiment d’être à la fois élu par une institution prestigieuse et de ne pas y avoir sa place, d’y être illégitime devient pour lui un objet de réflexion, et lui permet de s’interroger sur ce que signifie l’écart entre son milieu d’origine et le monde scolaire, sur les sacrifices et les mutilations de soi qu’exige l’institution et sur la violence symbolique qu’exerce l’appareil scolaire. Les émotions sont un outil de connaissance si on les analyse, si on se livre réellement à une auto-analyse, non pas psychologique ou psychanalytique, mais sociologique, de ses émotions. Ce que montre Bourdieu dans ce livre, c’est que l’être social de l’homme ne se résume pas à ce que l’on appelle d’habitude le moi social, mais qu’il comprend aussi l’intime : le plus intime de moi est aussi social. Ce qui ne veut pas dire que la sociologie explique tout, Bourdieu n’a jamais pensé cela. Il faut donc comprendre les éléments intimes livrés dans certaines parenthèses du livre non comme une biographie déguisée ou déniée mais comme un objet d’étude. C’est dans ses émotions (par exemple le malaise qu’il éprouve en prononçant sa leçon inaugurale au Collège de France et qui lui donne un instant l’envie de s’interrompre et de quitter la salle) que Bourdieu trouve la matière d’une connaissance de soi qui est de nature sociologique et non pas introspective. Et le fait que, dans chacun de ses travaux sociologiques, Bourdieu mette en jeu ses propres émotions ainsi travaillées et analysées a pour effet que chacun de ses livres devient pour son lecteur, si différent que soit son monde ou son propre itinéraire, un outil de connaissance de soi. D’où le fait que beaucoup de lecteurs ressortent de ses livres en se disant : « mais il parle de moi », et en ayant compris quelque chose sur eux-mêmes.

Louis Pinto. J’ajouterais que cette façon de procéder montre que le domaine social n’est pas pour Bourdieu quelque chose qui soit délimité au strictement social. Le social enferme des dimensions psychosomatiques : Bourdieu s’intéresse à plusieurs reprises au corps et au corps socialisé. L’idée même qu’on se fait de l’instance sociale et de ses limites peut être donc sensiblement modifiée. Bourdieu n’était pas sociologiste au sens où il aurait eu une conception théorique et préalable du monde social qu’il essaierait d’appliquer à tout.

L’Esquisse consacre plusieurs pages à l’expérience algérienne de Bourdieu. C’est une période où il est mobilisé, où il est plongé dans la violence de la guerre, où il se lance dans une recherche ethnologique tout en gardant en tête le projet d’une thèse de philosophie sur le temps, qu’il ne fera finalement pas. Comment caractériser le retour qu’effectue Bourdieu sur cette période ou s’affirme pour lui le choix de la science plutôt que celui de la philosophie ?

Louis Pinto. Il nous dit que cette expérience de l’Algérie a constitué un bouleversement intellectuel et personnel considérable, qu’elle lui a permis de prendre de la distance, de « vieillir de trente ans » par rapport à sa génération. Jusqu’à l’Algérie, la carrière philosophique était un des « possibles » de Bourdieu. S’il décide finalement d’écarter ce projet, c’est bien la preuve qu’il y a dans toute destinée individuelle des événements importants, imprévus, susceptibles d’impliquer des ruptures qui ne sont pas délibérées. Bourdieu nous montre, en même temps, que la manière de répondre à ces situations dépend de « l’habitus » dont on est porteur. Lui réagit d’une façon précise, d’autres confrontés à la même situation n’auront pas du tout le même parcours, c’est le cas notamment de Derrida qui se trouvait là au même moment. Derrida ne s’est pas intéressé à l’ethnologie kabyle et il n’a pas abandonné la philosophie.

La conscience de l’enjeu politique de cette guerre vous semble-t-elle un élément décisif dans le choix de Bourdieu  ?

Louis Pinto. Il a eu une sympathie pour les dominés, une attirance, une affinité avec les Algériens. Il est probable que se sont débloquées à ce moment là les racines béarnaises qui avaient été complètement occultées par les années de khâgne. Mais ce qui le conduit à ce comportement me semble bien davantage un voyage vers lui-même qu’une prise de conscience politique, pleinement informée, anticolonialiste, telle que Sartre l’a développée en France à l’époque.

Jean-Jacques Rosat. C’est ce que Bourdieu appelle se trouver en « porte-à-faux ». Il a éprouvé toute sa vie la tension entre la solidarité avec son milieu rural d’origine et le monde de l’élite scolaire et universitaire. Et il l’éprouve à nouveau en tant qu’appelé du contingent associé à la violence exercée sur le peuple algérien, et notamment sur les paysans algériens avec lesquels il se sent une réelle proximité. Sa réponse à cette situation, ce ne sera pas porter des valises, mais, comme toujours chez lui, de vivre la tension jusqu’au bout en l’assumant à travers la science. On pourrait dire qu’il invente alors une solidarité par la science avec les dominés. Ce sera sa contribution d’intellectuel spécifique aux luttes d’émancipation.

Louis Pinto. Une contribution d’ailleurs transgressive, car cette idée d’aller s’intéresser à la maison kabyle était parfaitement incongrue dans le champ des études algériennes de l’époque dominées par un mélange subtil d’universalisme républicain et d’idéologie coloniale.

Bourdieu emploie le terme de « conversion » pour caractériser le comportement qu’il adopte alors. C’est un terme paulinien, classique du vocabulaire de la subjectivité, plutôt osé pour quelqu’un qui s’intéresse ou qui va s’intéresser précisément aux déterminants sociaux de la conduite…

Louis Pinto. C’est un terme qu’il utilise néanmoins souvent. Il parle ainsi de « conversion du regard ». Dans la Reproduction, texte relativement marqué par le théoricisme dominant des années soixante, et dont Bourdieu disait plus tard qu’il ne l’aurait pas écrit de la même façon, on trouve un tableau censé décrire les transformations progressives de l’habitus – du stade primaire à l’école, puis ses retraductions ultérieures. Même ce schéma-là reste ouvert, même si on y repère des espaces d’incompatibilité ou d’exclusion (un paysan béarnais ne sera jamais héritier de la couronne d’Angleterre) : on n’y trouve pas de règle déterministe au sens d’un enchaînement mécanique et inévitable de séquences. Le terme de conversion se déploie sur un double registre – celui, d’une part, de la personne, de la dimension affective profonde, et celui plus intellectuel, plus familier de la tradition philosophique de la réflexivité, qu’on retrouve dans l’idée de « réforme de l’entendement » de Spinoza, ou dans l’« Aufklärung » des « Lumières »  : la conversion pointant le travail sur soi que doivent accomplir les intellectuels. C’est bien à mon avis la chose qui manque le plus aujourd’hui dans le paysage et qui rapproche précisément l’un de l’autre des intellectuels comme Bourdieu et Bouveresse.

Jean-Jacques Rosat. La conversion n’est pas seulement celle de l’entendement, c’est aussi celle de la volonté. Avec cette Auto-analyse, Bourdieu monte que devenir sociologue c’est mettre non seulement son intelligence, mais tout son être – son corps, sa voix, son intimité dans le travail et la recherche scientifiques.

Comment faut-il interpréter le vocable de « politique » que Bouveresse accole à « savant » dans l’un des chapitres de son livre sur Bourdieu. Lui-même parle de « morale » lorsqu’il dénonce le pouvoir médiatique sans partage. Dans ces deux livres science, morale et politique font au fond bon ménage ?

Louis Pinto. Dans une époque qui est très dure, aussi bien socialement que culturellement, ils contribuent, je crois, à ouvrir les fenêtres, ils font entrer un peu d’air frais dans notre environnement. On sort de la mesquinerie et de la petitesse quotidiennes qui tiennent en particulier à l’omniprésence des médias dans la vie quotidienne, et de la logique commerciale dans la production intellectuelle. La publication de ces livres me semble en effet un acte politique : non seulement parce que leurs auteurs sympathisent avec certaines idées progressistes, mais parce que par leur travail et ce qu’ils disent ils cassent l’effet de « doxa », de domination intellectuelle ou de pensée unique, qui a comme on le sait de considérables effets politiques.

Jean-Jacques Rosat. Défendre, comme le fait Bourdieu, la scientificité de la démarche sociologique – alors que les sociologues sont souvent ou bien méprisés par les philosophes qui tiennent à nouveau le haut du pavé grâce à l’inflation du discours « éthique », ou bien utilisés comme experts et instrumentalisés par les pouvoirs dominants ou défendre, comme le fait Bouveresse, les exigences de la philosophie et de son autonomie, c’est défendre, en premier lieu, la possibilité de connaître des vérités, dans une époque ou domine le relativisme sans principes. Il y a toutefois une divergence qu’il faut signaler ente ces deux penseurs. Bourdieu a tendance à penser qu’une fois qu’on connaît les causes des situations dans lesquelles on se trouve et des opinions qu’on a, on peut en changer, et s’en libérer. Il y a, dans sa démarche, un certain spinozisme. Bouveresse pense lui que la connaissance et la connaissance sociologique, par exemple celle que Bourdieu nous donne des procédés et des prestiges de la télévision, peut conduire à toutes sortes de récupérations cyniques ou manipulatrices. Il ne suffit pas de savoir, ni même de vouloir savoir : il faut vouloir changer. C’est ce qu’il appelle « tirer les conséquences ». Et ses satires du monde philosophique et intellectuel s’en prennent à cette inconséquence.

Louis Pinto. On peut dire que Bourdieu était spinoziste. Pour autant il n’a jamais eu la naïveté de penser que ses livres auraient des effets sociaux immédiats. Bourdieu sait bien que le monde social continue après que le sociologue a travaillé et écrit. Mais dans son esprit, le travail sociologique peut se prolonger d’une façon militante au sens large, à travers un certain nombre d’entreprises pratiques. Ce fut par exemple le cas avec le supplément Liber, publication autour de laquelle il voulait rassembler les individus les plus autonomes dans le champ intellectuel, et bien au-delà de nos frontières nationales. Pour lui, la sociologie n’est qu’une arme dans un monde social dans lequel les rapports de force s’imposent et se poursuivent.

Si l’on peut et doit passer de la question du savoir à celle du pouvoir, les deux domaines ne sont pas, pour autant, interchangeables  ?

Louis Pinto. En effet. Bourdieu pensait que la sociologie continuait après que la gauche a accédé au pouvoir ! Il faut le rappeler parce que beaucoup se sont imaginés à ce moment-là que la science, le peuple et le pouvoir coïncidaient. Le monde social continuait, donc le travail du sociologue aussi. Cela a été mal accepté. L’intervention politique de Bouveresse est très concentrée pour sa part sur les médias.

Jean-Jacques Rosat. Mais sa critique porte plus loin. Dans la mesure où la figure de l’intellectuel reste en France celle du philosophe, la critique des prétentions exorbitantes, des postures, de la fausse monnaie que nous vendent certains intellectuels, dans les médias et ailleurs, porte sur l’ensemble du monde intellectuel, et elle a des implications évidemment politiques. À condition bien entendu que l’on accepte de lire Bouveresse, comme Bourdieu d’ailleurs, comme un auteur qui oblige à remettre en question un certain nombre de pensées, d’attitudes intellectuelles qui nous sont inculquées soit par le système scolaire, soit par le monde médiatique. « L’effet de savoir » de leurs travaux n’est réel que s’il implique un changement de la volonté, que s’il s’accompagne de la remise en cause de nos propres préjugés et convictions, mais aussi de nos attitudes et de nos réactions.

Louis Pinto. Bouveresse souligne à juste raison que les gens qui reprochent à Bourdieu de se prétendre un sociologue du monde intellectuel, ne se privent pas d’interprétations sociologistes et psychologistes de la pire espèce. L’accuser notamment de céder au ressentiment, à la jalousie, c’est reprendre tous les clichés plaqués depuis des décennies par les dominants sur les dominés révoltés. La sociologie spontanée des dominants depuis au moins le XIXe siècle consiste à dire : « Si vous êtes insatisfaits c’est que vous avez du ressentiment. »

Jean-Jacques Rosat. Ce qui est une autre façon de disqualifier, par définition, toute colère et l’idée même de colère. L’indignation, le sentiment de révolte, le haut-le-cœur que provoquent certaines situations d’injustice sociale, ou de privilèges, dans la société en général, mais aussi dans le monde intellectuel lui-même, voilà nous dit Bouveresse ce qu’on voudrait rendre illégitime. Mais ni lui ni Bourdieu ne se privent d’éprouver ni d’exprimer de l’insatisfaction, des mouvements d’humeur, de la colère. Pour traiter toute colère comme l’expression d’un ressentiment, il faut, au bout du compte, être assez satisfaits du monde « comme il va ».

Louis Pinto, sociologue, est directeur de recherche au CNRS. Dernier ouvrage paru Pierre Bourdieu et la théorie du monde social, Le Seuil, 2002.

Jean-Jacques Rosat, philosophe, est maître de conférences au Collège de France. Dernier ouvrage paru Le Philosophe et le réel (entretiens avec Jacques Bouveresse), Hachette, 2000.

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1 Pierre Bourdieu, Ein Soziologischer Selbstversuch, édition Suhrkamp, 2002.

Entretien réalisé par Lucien Degoy
L'Humanité, 11/02/2004
Réalisation : William Dodé