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Du boudoir à la Révolution
Laclos & Les Liaisons dangereuses dans leur siècle
Traduit de l’anglais par l’auteure
Nouvelle édition augmentée & actualisée
Parution : 16/01/2013
ISBN : 9782748901771
Format papier : 224 pages (12 x 21 cm)
20.00 € + port : 2.00 €

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Les Liaisons dangereuses est un des chefs-d’œuvres de la littérature en langue française. Mais ce « roman à scandale » est aussi un abrégé de « sagesse concentrée sur les relations sentimentales, sur les règles de base qui les gouvernent et les moyens par lesquels elles peuvent être manipulées à l’avantage de quelqu’un » : un récit remarquable par sa clarté, sa franchise inégalée, sa simplicité, son détachement et la « rigueur d’une approche qui, en dépit de sa sophistication aristocratique et du temps qui passe, le rendent éminemment accessible au lecteur moderne ».
Si Du boudoir à la Révolution revient sur tous ces thèmes, qu’il replace dans leur contexte de production et de réception, ce court essai incisif croise les personnages de fiction avec la biographie de Laclos (jeune capitaine, époux puis révolutionnaire jacobin et enfin officier de Napoléon), pour mettre à jour les qualités intellectuelles et le contenu même de la pensée d’un écrivain immergé dans une époque d’expérimentation des questions morales et politiques qui continue de questionner les nôtres.
Les écrits sur Les Liaisons dangereuses sont évidement nombreux (sans parler des interprétations cinématographiques, théâtrales, etc.) et certains sont d’une valeur intellectuelle et d’une érudition incontestables. Mais la majeure partie de ces études ont un style très académique et une approche quelque peu technique « comme si le contenu passionnant du roman devait être compensé par le caractère cryptique et abscons des commentaires qu’il inspire ». S’appuyant sur tout qui permet de rendre au mieux la vision personnelle de Laclos (histoire, biographie, philosophie, critique littéraire, fiction), l’auteure développe un récit accessible aux lecteurs qui sont simplement intéressés par la littérature (ou par l’amour) et par la politique sans disposer pour autant de connaissances particulières sur l’histoire du XVIIIe siècle et sur les théories littéraires.

Biancamaria Fontana

Enseignante et chercheur en histoire des idées politiques à Cambridge (1978–1991), Biancamaria Fontana est actuellement professeur à l’université de Lausanne. Membre du King’s College (Cambridge, UK), elle est spécialiste de la période post-révolutionnaire et des penseurs politiques libéraux (Benjamin Constant et Mme de Staël). Auteure notamment de The Invention of the Modern Republic (Cambridge UP, 1994), elle a codirigé récemment Les Usages de la séparation des pouvoirs (2008), et écrit régulièrement pour le Times Litterary Supplement.

Les livres de Biancamaria Fontana chez Agone

Extrait

« Le terme même de « liaisons dangereuses » est de retour dans la prose de journalistes et de sociologues. Il a été évoqué par Le Nouvel Observateur, après l’élection présidentielle de juin 2012, au sujet des rapports trop intimes qui existeraient en France entre hommes poli- tiques et femmes journalistes, dans un reportage où ces dernières se voyaient carrément comparées aux maîtresses et concubines royales d’antan. Mais on parle aussi à nouveau de « liaisons dangereuses » dans les études sur les risques des contacts noués avec des inconnus par Twitter ou Facebook.
Tout cela est bien vague : il est évidemment impossible de mesurer de façon crédible le caractère progressiste (ou régressif ) d’une société mondialisée, même par rapport à un objet particulier comme la parité ou les libertés individuelles. Le retour dans le débat contemporain de thèmes propres au XVIIIe siècle – si frappant qu’il soit pour l’historien – ne pourra jamais parvenir à réduire le gouffre qui sépare la société d’Ancien Régime de la nôtre. Il semble du reste peu probable que les jeunes lecteurs captivés par la narration de Laclos soient influencés par des considérations sociologiques sur la persistance des privilèges ou le rôle des élites dans les démocraties du xxie siècle plutôt que par la simple découverte de l’intrigue romanesque.
Reste cependant le fait que notre vision des relations – amoureuses ou non – entre individus dans la société moderne se trouve être altérée de façon significative par l’expérience récente. Le roman de Laclos suggère l’existence à cet égard de deux perspectives possibles. La première – poursuivie avec enthousiasme par Laclos dans sa vie privée – est de marque rousseauiste : délivrés des contraintes d’une société injuste et hypocrite, hommes et femmes pourraient finalement s’ouvrir à la spontanéité de leurs sentiments, vivre avec sincérité leurs désirs naturels. Dans ce nouveau monde d’épanouissement affectif, la volonté de domination, le pouvoir social et l’artificialité n’auraient plus leur place. Chacun serait libre de suivre ses inclinaisons, sans essayer de forcer ou de manipuler les autres, dans la certitude que la nature saurait le guider sur le chemin du bonheur.
L’autre perspective – également visible en filigrane dans les pages du roman – est celle d’une société libérée des conventions morales du passé mais gouvernée exclusivement par l’hédonisme et l’intérêt personnel.
Dans cette vision, qu’on pourrait définir comme utilitariste, les individus – femmes et hommes également – seraient guidés par la recherche du plaisir et de la satis- faction personnelle, et se serviraient des autres comme de simples instruments à ce dessein. Le résultat serait une version démocratique – étendue à l’échelle de la société entière – du libertinage d’antan, finalement pratiqué à la lumière du jour, mais toujours aussi redoutable pour les plus vulnérables.
L’univers imaginaire de Laclos reste suspendu quelque part entre deux parcours alternatifs vers le bonheur, ces deux futurs rêvés de la modernité : le premier ingénu- ment sentimental, le second naïvement calculateur. Dernièrement, c’est plutôt la seconde perspective qui semble s’imposer et qui domine notre horizon. C’est un constat, on peut l’espérer, encore provisoire, mais qui encourage à la vigilance si l’on ne veut pas perdre tout le terrain gagné par de si glorieuses batailles. Comme on disait dans un siècle révolu : ce n’est qu’un début…»

(Postface)

Dossier de presse
Gaëlle Cloarec
Zibeline, Février 2013
Sylvain Quissol
zones-subversives, 12 mars 2013
Elise SULTAN
Nonfiction.fr, 11 mars 2013
Stéphanie Roza
Contretemps, 06 mars 2013
Le danger des liaisons
Pierre-Ambroise Choderlos de Laclos a publié Les Liaisons Dangereuses en 1782. Militaire de carrière et homme d’un seul livre (mais un chef-d’œuvre), il a marqué la littérature par ce roman épistolaire de stratégie amoureuse. Dans son étude, Biancamaria Fontana aborde sa façon unique de traiter la complexité tragique des motivations sentimentales. Cependant l’essentiel de son propos porte sur la dimension politique et idéologique de l’ouvrage : il est question ici de liberté, de sujétion, de morale et de religion. Probablement athée, Laclos semble considérer la foi comme une crédulité malsaine. Il est aussi attentif à la condition féminine : un an après la publication de son roman, il exposait clairement dans un essai que l’éducation ne suffirait pas à changer le sort des femmes, qu’il leur faudrait une révolution… Le personnage de la Marquise de Merteuil est particulièrement intéressant, et à plusieurs niveaux : elle a dû se battre pour atteindre une relative indépendance, pourtant lorsqu’elle domine, elle aussi veut régner sur des esclaves. Reste à méditer la conclusion de Laclos : «Notre raison, déjà si insuffisante pour prévenir nos malheurs, l’est encore davantage pour nous en consoler.»
Gaëlle Cloarec
Zibeline, Février 2013
Les Liaisons dangereuses et l'amour libertin

Le roman Les liaisons dangereuses ne se limite pas un simple exercice littéraire. Ce texte évoque surtout les enjeux de l’amour, de la séduction, de la liberté et du refus des contraintes.

Bien plus subversif que le dernier livre à la mode de Marcela Iacub, seulement vulgaire et tapageur, le roman des Liaisons dangereuses attaque radicalement le puritanisme et l’ordre moral. Choderlos de Laclos publie son fameux roman épistolaire, Les liaisons dangereuses, en 1782. Ce livre reproduit la correspondance imaginaires entre deux aristocrates séduisants, le vicomte de Valmont et la marquise de Merteuil. Ce roman évoque surtout leurs stratégies de séduction et leurs aventures sexuelles.

Biancamaria Fontana, historienne des idées politiques, publie un livre de réflexion sur Les liaisons dangereuses. Cette référence littéraire est lue « comme un abrégé de sagesse concentré sur les relations sentimentales, comme le guide classique de l’amour et du sexe », souligne Biancamaria Fontana. Ce texte ne vieillit pas car il ne s’embarrasse pas de la morale et des codes de son époque. Il s’attache à la description du désir sexuel. Ce livre « explique quelles sont les règles de l’attraction, les lois qui font que les personnes tombent amoureuses ou cessent de l’être, et comment il est possible d’exercer quelque contrôle sur ses règles ou ses lois », résume Biancamaria Fontana. Malgré ce mécanisme de séduction, le désir paraît toujours incontrôlable. Mais ce texte semble également sinistre car il évacue toute forme de passion amoureuse. Il reflète la tristesse existentielle de l’époque actuelle.

La charge subversive de ce roman semble désamorcé. Étudié dans les écoles et les universités, il se réduit à un exercice de style. Les commentateurs, universitaires coincés, privilégient l’étude du contexte historique et littéraire plutôt que de se pencher sur le contenu de ce texte. Les recherches universitaires éludent la pensée de Laclos, sa réflexion sur l’amour et le désir sexuel. Ses questions sont globalement occultées par la pensée critique et les milieux intellectuels, en dehors du mouvement freudo-marxiste et de la psychanalyse.

L’amour selon Laclos

Les liaisons dangereuses apparaît comme un roman largement plus connu que son auteur, Choderlos de Laclos, un obscur officier militaire. Considéré longtemps comme un texte immoral et licencieux, il sort de l’oubli uniquement à partir des années 1930. Laclos écrit son unique roman à 40 ans. Ce militaire à la vie conventionnelle n’est donc pas animé par la passion littéraire. Son roman s’apparente à une mécanique de précision, avec datations précises et méthodiques, à une machine de guerre implacable.

La vie de Laclos, malgré la popularité relative de son roman, n’a pas basculé dans la célébrité. La routine de la vie militaire, ponctuée par les conversations sur les femmes et les intrigues amoureuses, explique le désir d’écrire ce roman. Laclos rencontre et épouse Marie Soulange en raison de l’innocence et de la sensualité spontanée de la jeune femme. Dans son roman, la présidente Tourvel présente ses caractéristiques. Même si sa naïveté la conduit vers sa perte, ce personnage apparaît comme un idéal féminin pour Laclos.

Les lettres des Liaisons dangereuses reflètent une préoccupation méthodique de l’organisation, probablement inspirée du rapport militaire. Malgré ce ton similaire, les lettres de Laclos envoyées à sa femme n’ont pas la froideur de Valmont. Laclos expose des sentiments sincères. L’écrivain « apprend à apprécier ce que la vie et les relations humaines peuvent encore lui offrir de petits plaisirs », précise Biancamaria Fontana. La vie de Laclos n’est pas celle d’un séducteur insatiable, mais plutôt celle d’un homme ordinaire.

Pour Laclos, l’amour est un champ de bataille. Les stratégies de séduction sont comparées à des manœuvres militaires. Le combat et le conflit caractérisent alors les relations amoureuses et sexuelles.

Toute une littérature du XVIIIème siècle insiste sur le danger des liaisons, sur la séduction et l’importance de la morale. Mais la peur traverse le roman. Les libertins renoncent au bonheur et ne craignent pas la mort. Le danger provient alors de l’esclavage. La marquise de Merteuil cultive le libertinage car elle refuse la condition d’esclave assignée aux femmes. La véritable morale repose alors sur la liberté et l’autonomie.

La destruction des relations humaines et amoureuses provient de l’ordre social. « La corruption de la bonne société n’est pas causée par la mauvaise influence de quelques uns et par la négligence morale de beaucoup mais dérive de la nature même de la société : il ne peut y avoir de moralité là où règnent l’oppression et l’injustice », analyse Biancamaria Fontana. Laclos semble proche des idées de Rousseau. Les hommes naturellement libres subissent l’oppression dès que la société se construit. Il condamne la soumission des femmes. Pourtant, la marquise qui affirme sa liberté n’hésite pas à son tour à dominer. Laclos dénonce surtout l’appareil de contrôle social et la répression sexuelle. Dans son roman il s’attache « au caractère artificiel des sentiments, à l’impossibilité des émotions humaines de s’exprimer en dehors des contraintes sociales », précise Biancamaria Fontana.

Les individus doivent se soumettre aux codes, aux conventions, aux normes sociales et se conformer au rôle auquel la société les assigne. L’éducation et la famille imposent la morale sexuelle. Dans Les liaisons dangereuses, la vertu est tournée en dérision et devient objet de transgression. La vertu s’apparente à une façade morale hypocrite associée à la chasteté et à l’innocence de la femme qui doit rester dans l’ignorance et l’inexpérience. La religion masque les désirs libidineux. Le christianisme encourage un comportement soumis et crédule dans un monde de brutalité. La marquise estime que le christianisme est une religion pour les esclaves.

Pour Laclos, la morale exigeante conduit au désastre. Il dénonce la corruption sociale et l’hypocrisie. Dans ce contexte, la véritable vertu ne réside pas dans la soumission, mais dans la lutte. Le courage du vertueux consiste à se rebeller contre ses oppresseurs.

Le libertinage et la libération des désirs

Les Liaisons dangereuses attire le lecteur pour son érotisme transgressif. Mais le libertinage intellectuel et calculateur de Valmont et Merteuil peut aussi détruire les sentiments spontanés. Même si Laclos dénonce la société patriarcale et l’aliénation des femmes, les féministes rejettent ce roman qui insiste sur le désir masculin. Pourtant l’érotisme n’est jamais explicite. Les relations sexuelles évoquées ne font jamais l’objet de descriptions.

La pensée libertine attaque la religion pour rechercher le plaisir. Mais le libertinage, qui permet de jouir en évitant les souffrances de l’amour, demeure réservé à une minorité. Des philosophes estiment au contraire que la satisfaction sexuelle demeure un besoin humain de base, et non le choix esthétique d’une minorité.

Tous les personnages du romans souffrent car ils doivent renoncer à leurs désirs. « La cible polémique la plus évidente de Laclos était la morale conventionnelle, la prétention selon laquelle les désirs et les émotions des personnes doivent se conformer à un code donné de comportement, en se soumettant aux prescriptions de l’autorité religieuse et sociale », souligne Biancamaria Fontana. Cette morale repose sur l’hypocrisie qui passe alors pour de la vertu. La morale s’apparente alors à une éducation superficielle et soumise.

Derrière la mondanité, c’est l’éthique chrétienne qui est attaquée par Laclos. Cette morale repose sur la répression des désirs. Le contrôle social et l’ordre moral peuvent difficilement être transgressés. L’éducation répressive détruit fortement les individus. Cécile de Volange, innocente et inexpérimentée, bénéficie d’une éducation érotique et sensuelle de la part de Valmont, mais aussi de la marquise. Lorsque son ignorance disparaît, elle s’ouvre avec appétit à la découverte de la sexualité. Ce thème rejoind la pensée des philosophes qui estiment que la soumission et la répression proviennent de l’ignorance. L’éducation répressive ne permet pas aux individus de prendre conscience de leurs besoins affectifs.

Mais le roman de Laclos évoque également la limite de la libération des désirs. Le séducteur Valmont ne considère pas les femmes comme égales à lui. Il ne peut alors pas atteindre la plénitude affective pour se contenter d’un sentiment de domination. La relation entre le maître et l’esclave semble alors corruptrice pour les deux parties. L’utilitarisme, le calcul rationnel et la manipulation sont alors voués à l’échec. La liberté sexuelle doit donc s’articuler avec l’égalité.

Les structures patriarcales empêchent des relations plus libérées. La propriété domestique et sexuelle, l’autorité de la famille et de la religion, l’éducation et la soumission empêchent une véritable libération amoureuse et sexuelle. Le roman de Laclos reste actuel et s’apparente toujours à « un manifeste de rébellion existentielle » selon Biancamaria Fontana.

L’impasse du patriarcat et de la propriété sexuelle

Le roman de Laclos évoque les relations entre les hommes et les femmes. Valmont et Merteuil, les deux séducteurs, entretiennent une relation ambiguë. Ils dénigrent leurs amants respectifs mais cultivent une estime réciproque. Ils semblent simplement amis mais ont été des amants passionnés. Les relations entre hommes et femmes se caractérisent par un « état de guerre perpétuelle », selon l’expression de Laclos. Les structures sociales patriarcales imposent des rapports de domination et de manipulation.

Merteuil finit par se venger d’un Valmont dominateur. Sa vengeance semble celle de toutes les femmes. Merteuil « considère que le malheur de tant de femmes résulte d’un abus social, d’une injustice », indique Biancamaria Fontana. Cette guerre des sexes n’a pas d’issue dans la situation présentée dans le roman. Seule une révolution amoureuse et sexuelle peut permettre d’abattre la société patriarcale et ses conséquences. Valmont semble jaloux, arrogant et possessif. Merteuil refuse de reprendre une relation avec lui, car elle se rebelle contre la domination masculine incarné par ce comportement conventionnel des hommes qu’elle juge méprisable.

Merteuil apparaît comme une femme libre, qui transgresse le rôle social qui lui est assignée. Elle multiplie les amants mais doit tenter de préserver sa réputation. Pourtant la logique de domination perturbe la logique amoureuse. « Par sa réponse finale à Valmont, la marquise affirme que le principal obstacle à l’amour réside dans l’instinct de domination, le désir de contrôler et de posséder l’autre indépendamment de ses sentiments et de ses besoins individuels », décrit Biancamaria Fontana. Mais les femmes autant que les hommes subissent cet instinct de domination et de possessivité.

Le désir comprend aussi une volonté de pouvoir et d’appropriation qui dénature les sentiments. « Il est probable que, dans Les Liaisons dangereuses, l’amour et le pouvoir, le désir et la destruction sont inextricablement liés », observe Biancamaria Fontana. La passion amoureuse comprend des comportements destructeurs comme la jalousie, la possessivité, l’égoïsme, l’inconstance. Ses sentiments doivent être éradiqués pour permettre de réinventer l’amour. Au contraire, la littérature et la société encouragent un amour absolu avec sa possessivité destructrice, malgré son effet fatal. « Au contraire de toutes les doctrines présentant l’amour comme un phénomène absolu et uniforme, le libertinage classique affirmait la variété des formes de la passion amoureuse », précise Biancamaria Fontana. Dans le roman de Laclos, diverses formes de relations amoureuses sont présentées. Avec chaque personne, avec chaque relation, se construit une manière d’aimer différente. Mais l’ordre social impose un code moral rigide et uniforme. L’amour devient alors un carcan qui entrave la libération sexuelle et la multiplication des plaisirs.

Le plaisir érotique contre l’ordre social

Le roman épistolaire de Laclos associe le plaisir érotique au plaisir littéraire. Les personnages apprécient l’écriture, associée à la séduction et au plaisir sexuel. L’éducation érotique est associée à l’éducation intellectuelle. Le personnage de Cécile de Volanges apprend progressivement l’écriture et l’amour. « La Révolution a été faite par des voluptueux », estime le poète Charles Baudelaire. La transformation radicale des relations humaines et amoureuses permet de changer la société. « Ce que Baudelaire entend est assez clair : la transgression sexuelle, la corruption des mœurs, le désir généralisé de plaisir et de bonheur ont contribué à l’effondrement de l’Ancien Régime bien plus que toute action politique délibérée et que toute idéologie militante », précise Biancamaria Fontana. Laclos, et la recherche effrénée de la jouissance, attaque les valeurs morales. Le libertinage ne se contente pas de changer les institutions mais détruit les fondements de l’ordre social existant. Mais, contrairement à la sympathique interprétation de Baudelaire, la Révolution française n’est pas un mouvement libertaire et orgiaque. La vertu et la morale guide les dirigeants de la Révolution. Le libertinage concerne une minorité d’intellectuels, mais ne se diffuse pas dans la population. Les idées libertines semblent donc peu influentes.

Le roman de Laclos permet de s’interroger sur la séduction. Entre stratégie calculée et spontanéité superficielle, la séduction semble difficile à analyser. Au début du roman, c’est la stratégie rigoureuse et le mensonge qui prédominent. La rhétorique amoureuse apparaît comme un simple instrument. Mais la séduction doit surtout se conformer à des règles strictes.

Ce roman évoque surtout l’émancipation à l’égard de l’autorité. La libération des relations affectives et sexuelles s’oppose à l’ordre moral. La libération des désirs s’exprime à l’encontre des mœurs et des pouvoirs établis. Une nouvelle éducation, amoureuse et sensuelle, doit libérer l’individu de sa soumission aux différentes formes d’autorités. Les relations amoureuses et sexuelles apparaissent comme le produit de l’ordre social. « Ainsi, les circonstances dans lesquelles les personnes expérimentent l’amour et la vie de famille étant des créations sociales, elles ne peuvent s’améliorer que par la transformation radicale des croyances collectives, de l’éducation et des institutions publiques », analyse Biancamaria Fontana.

La plupart des intellectuels et des militants, y compris ceux qui se disent libertaires, considèrent que la révolution sexuelle a déjà eu lieu. La lutte banalement anti-sexiste, teintée d’un postmodernisme à la mode devient l’urgence du moment pour ses militants. Pourtant, la révolution amoureuse, sensuelle, sexuelle demeure une priorité. Saper les bases de l’ordre social, des inhibitions, des contraintes sociales et des normes intériorisées demeure un désir à raviver.

Le roman de Laclos décrit une société dans laquelle règne la répression sexuelle et la morale la plus stricte. La sexualité semble désormais omniprésente, spectaculaire et marchandisée. Le texte de Laclos semble correspondre à une époque révolue. « Et pourtant il me semblait que la puissance imaginative et émotionnelle de ce roman venait en grande partie de son message de provocation et de révolte contre les valeurs et les pratiques sociales du siècle », tranche Biancamaria Fontana. La société néolibérale privilégie le calcul carriériste. En revanche, la réflexion stratégique n’est plus mise au service de la sensualité et du plaisir amoureux.

La lutte des classes demeure indispensable pour abattre l’ordre capitaliste. Mais la révolution doit également amorcer un processus de transformation radicale de l’ensemble des relations humaines et amoureuses. La possession, la jalousie, la soumission, les normes et les contraintes sociales doivent être éradiqués pour permettre une véritable émancipation humaine. La révolution sociale doit s’accompagner d’une indispensable révolution érotique, sensuelle, sexuelle.

Lire l’article en ligne sur le blog zones-subversives

Sylvain Quissol
zones-subversives, 12 mars 2013
"Les Liaisons dangereuses" : le chef d'œuvre d'un inconnu

Qui est donc Pierre-Ambroise Choderlos de Laclos ? Que sait-on de ce génie inconnu mais néanmoins auteur du magistral roman Les Liaisons dangereuses ? Pourquoi son art d’aimer continue-t-il de nous fasciner trois siècles après sa publication en 1782 ? Malgré la profusion de la littérature secondaire sur le roman de Laclos, Biancamaria Fontana part du constat d’une lacune regrettable : peu de critiques se sont attardés sur la biographie de Laclos et sur son lien avec son œuvre. Loin des écrits académiques rivés aux différentes théories littéraires, Fontana nous livre sa propre expérience de lecture et son évolution au fil des années. En particulier, elle interroge l’actualité des Liaisons dangereuses, aux bornes spatio-temporelles floues, faisant écho à nos questionnements contemporains sur l’amour, la liberté, l’égalité ou le bonheur.

Officier ordinaire, Laclos a très peu écrit hormis son célèbre roman épistolaire. Une grande partie de ce que nous savons de lui provient des archives de l’armée. Toute sa vie, Laclos semble avoir attendu un événement majeur qui aurait pu rendre palpitante sa carrière militaire. Engagé dans l’artillerie, la fin de la guerre de Sept Ans, et la longue période de paix qui s’ensuit, mettent un terme à son rêve de lointain. Il passe la majeure partie de ses années de service à inspecter les fortifications des villes côtières. Les Liaisons dangereuses sont le fruit de l’ennui et des frustrations d’un militaire désœuvré. Au service du prince d’Orléans, dont il écrit les discours dès 1788, puis dantoniste, Laclos est emprisonné et échappe de peu à la guillotine. Par la suite réintégré dans l’armée par Bonaparte, il meurt en 1803, sans jamais avoir pu participer à aucune campagne du futur empereur.

Une autre source biographique provient de sa correspondance avec sa femme, Marie Soulange. Depuis sa prison, Laclos lui écrit régulièrement des lettres, dans un style reconnaissable parmi tous pour sa rigueur, son détachement et son obsession du détail que l’on retrouve dans son célèbre roman épistolaire. Menacé de mort, son courage patriotique contraste avec un sentimentalisme exalté qui peut surprendre de la part de l’auteur du livre libertin le plus connu de la littérature française. ”[J]e vous montrerai le portrait de l’honnête homme par excellence, du meilleur des maris, Choderlos de Laclos, qui a écrit le plus effroyablement pervers des livres”, écrit Proust dans La Prisonnière. Ses effusions lyriques, son éloge exalté du bonheur conjugal et du vrai amour, contrastent fortement avec le cynisme des Liaisons dangereuses où les sentiments ne sont évoqués que pour en dénoncer l’hypocrisie ou les dangers. Sous l’égide de Rousseau et de sa Nouvelle Héloïse, Laclos fait montre d’une rhétorique sentimentale proche des stéréotypes littéraires dont il semble pourtant dénoncer les artifices dans son roman. “Mon existence isolée serait pénible et flétrie, mais je n’existe plus qu’en toi, je vis de ta vie : conserve bien ce trésor à nous deux”, écrit Laclos à l’amour de sa vie . Si ce vrai amour peine à trouver sa place dans son roman épistolaire, il semble que ses personnages ne le perdent jamais de vue, comme un absolu dont Valmont lui-même a du mal à se départir. Selon Fontana, la correspondance de Laclos apporte un éclairage nouveau aux Liaisons dangereuses, perdant par là quelque peu de cette “note sombre” tant admirée par Baudelaire .

Les intentions de l’officier d’artillerie, en écrivant Les Liaisons dangereuses, nous restent obscures. Son œuvre est marquée par la carrière militaire de son auteur, ne serait-ce que dans le vocabulaire militaire et technique employé pour décrire les manœuvres amoureuses. En guise d’effusion des sentiments, Merteuil et Valmont se mènent une guerre sans merci et multiplient les dégâts collatéraux, bouleversant la Carte du Tendre des romans du Grand Siècle. Il devient nécessaire de s’armer contre le plus grand des dangers et des artifices : l’amour. Capable de faire sombrer ses victimes dans la déchéance morale et sociale et d’avoir raison des êtres les plus innocents (Mme de Tourvel, Cécile de Volanges), l’amour réduit en esclavage. C’est ce que redoutent le plus les libertins de Laclos. Peut-on aller jusqu’à dire que son roman dénonce le despotisme et les inégalités sociales de l’Ancien Régime à l’aube de la Révolution française de 1789 ? Le rapprochement est tentant dès lors que l’on peut effectivement lire Les Liaisons dangereuses comme une mise en garde contre les institutions corrompues et inégalitaires, imposant des contraintes extérieures inutiles et néfastes en lieu et place de la responsabilité éthique individuelle. Autrement dit, si on adhère aux prétentions morales dont l’auteur nous fait part dans sa préface, le roman de Laclos montrerait l’hypocrisie et les jeux pervers de ses personnages comme un moyen de défense contre la gangrène de la société, les mauvaises éducations et la fausse vertu morale chrétienne (voir Tartuffe) conduisant les individus à leur perte. Contre une telle logique sacrificielle, ce sont surtout les femmes qui sont appelées à mener une véritable révolution (voir Laclos, Des femmes et de leur éducation) pour sortir de leur minorité et revendiquer leur liberté individuelle.

Selon Fontana, il existe une ambiguïté essentielle quant au genre auquel on peut rapporter le roman de Laclos. D’un côté, il renvoie à la littérature moralisatrice et sentimentale de la seconde moitié du XVIIIe siècle, dans sa préface même, et, d’un autre côté, il rejoint la littérature libertine par la liberté des mœurs évoquée qui continue de choquer. C’est que le roman est publié en plein débat sur la morale sexuelle divisant les philosophes et l’Église sur la question du caractère naturel et utile de la sexualité. Les Liaisons dangereuses se distingue des romans sentimentaux par la forte figure féminine de la marquise de Merteuil et par l’absence d’un point de vue dominant et moralisateur. En outre, aucun personnage ne semble regretter son comportement et l’écriture chorale brouille les pistes quant aux réelles intentions de l’auteur en livrant des expériences individuelles morcelées. Contre la morale conventionnelle et l’éthique chrétienne, Laclos semble affirmer : ”[s]ans liberté, pas de moralité ; sans moralité, pas d’éducation” . La répression pure, en matière d’éducation, ne saurait réduire les instincts naturels et valoir un choix moral pris en conscience. Bien plus, une telle éducation est nuisible aux individus, en leur fermant les yeux sur la véritable nature humaine et en en faisant des victimes idéales, y compris d’eux-mêmes. Est-ce à dire qu’il faut laisser libre cours à la sexualité débridée des libertins ? Cette permissivité sans bornes se heurte aux difficultés de ménager la liberté, l’égalité et le bonheur dans un monde où seuls les instincts sexuels feraient loi, ce que Laclos ne manque pas de nous faire entrevoir. Or, ”[n]ous sommes des libertins de cœur” . Telle est la révélation radicale des Liaisons dangereuses, selon Fontana. Toutes les autorités religieuses et morales ne pourront contrer cet état de fait avec lequel il reste très difficile de composer pour qui veut être libre et heureux. Le vis-à-vis ambigu du roman de Laclos avec La Nouvelle Héloise de Rousseau est caractéristique des oscillations de son auteur qui rendent ses orientations indécidables. Les points communs avec le modèle rousseauiste, publié vingt ans auparavant, sont nombreux : genre épistolaire, rôle d’éditeur attribué à l’auteur, préface édifiante… Néanmoins, Laclos fait varier les styles d’écriture de ses personnages, reflétant pour chacun une conception singulière du bonheur, à l’opposé de l’uniformité et de l’harmonie communautaire données à voir par l’auteur du Contrat social.

Que reste-t-il aujourd’hui des Liaisons dangereuses ? Le roman épistolaire cristallise les fantasmes contemporains sur le XVIIIe siècle français, comme l’illustrent les nombreuses adaptations filmiques et théâtrales auxquelles il a donné lieu. Or, on ne compte que très peu de repères spatio-temporels ou d’informations sur les personnages. Selon Fontana, cette absence d’arrière-plan descriptif, notamment souligné par Georges Poulet, participe de l’universalité et de l’actualité du récit de Laclos. Les Liaisons dangereuses nous montre les méandres éternelles du cœur humain, échappant à toute forme de rationalisation et de contrôle. Et, face à un tel constat, Laclos semble nous inviter moins à liquider toute forme de morale ou à réduire les sentiments en comportements déterminés, qu’à “une nouvelle réflexion sur les formes et les conditions de la responsabilité morale” . Cette interrogation reste d’actualité à l’heure où nos démocraties continuent de se heurter aux inégalités sociales ou sexuelles. En filigrane du roman de Laclos se dessine une alternative visionnaire de la modernité. Elle oppose une conception à tonalité rousseauiste, selon laquelle il faut se libérer d’une société injuste et inégalitaire qui entrave la sincérité et la spontanéité des sentiments dont dépend le bonheur des hommes, à une conception utilitariste d’une société libérée de la morale et uniquement fondée sur la recherche du plaisir et l’intérêt personnel. Si Fontana déplore que notre modernité s’oriente vers cette deuxième option, elle conclut : “C’est un constat, on peut l’espérer, encore provisoire, mais qui encourage à la vigilance si l’on ne veut pas perdre le terrain gagné par de si glorieuses batailles. Comme on disait dans un siècle révolu : ce n’est qu’un début…

Lire l’article en ligne sur le site de Nonfiction.fr

Elise SULTAN
Nonfiction.fr, 11 mars 2013
Compte-rendu

Ce beau livre, fruit d’un long mûrissement de la part de son auteure, découle à l’origine, comme elle l’explique, de sa perplexité devant l’attrait persistant du chef-d’oeuvre de Choderlot de Laclos sur le public moderne. Comment expliquer que des générations de lecteurs accoutumés aux moeurs égalitaires et relativement permissives du monde contemporain demeurent fascinés par le destin amoureux de quelques aristocrates sous l’Ancien Régime finissant ? Pour répondre à cette question, le parti-pris adopté est celui d’une enquête portant sur la vision de l’amour et de la sexualité qui anime Laclos, à partir de l’élucidation de sa personnalité, de sa vie, et du contexte de publication de son roman, pour déterminer dans quelle mesure une telle vision peut constituer une clé pertinente pour l’analyse de l’oeuvre. Dans ce but, sont mobilisés tour-à-tour l’histoire, la biographie, bien sûr, mais également la philosophie, la critique littéraire, et même la fiction. La simplicité de l’hypothèse de départ ne rend que plus surprenant le fait, constaté par B. Fontana, selon lequel une telle approche n’a pas vraiment de précédent concernant Laclos. Mais elle recèle un paradoxe : c’est, en effet, à partir d’une étude des motivations psychologiques, morales, intellectuelles de l’auteur des Liaisons dangereuses, éloignées du lecteur moderne par plus de deux siècles, que l’on tente de percer à jour le mystère d’un intérêt pour l’oeuvre qui ne s’est jamais démenti, mais qui connaît même un renouveau dans les dernières décennies.

Loin de l’image du libertin cruel construit par l’imagination de ses contemporains, les éléments biographiques rassemblés par Biancamara Fontana font émerger un militaire plutôt malheureux dans sa carrière, ayant de toute évidence embrassé la cause révolutionnaire avec un enthousiasme réel, et heureux dans une vie conjugale tranquille, si l’on se fie à la tonalité sentimentale et tendre de la correspondance avec son épouse. La « célébration lyrique du bonheur conjugal » que l’on y trouve rappelle même étrangement les lettres que le vicomte de Valmont adresse à la présidente de Tourvel, qui constituent pourtant autant de pièges destinés à la prendre dans ses filets, et contraste radicalement avec la correspondance franche et cynique que celui-ci échange avec la marquise de Merteuil, sa complice rusée et sans scrupules. La vie affective de Laclos est, du reste, explicitement placée par lui-même sous le patronage de Rousseau et de son best-seller, La Nouvelle-Héloïse, qui met en scène des personnages dont tout l’intérêt réside dans leur proximité avec la nature humaine véritable et l’expression des sentiments vrais et profonds qu’elle implique. La tension entre les deux correspondances, celle, fictive, des personnages romanesques, et celle, réelle, entre l’auteur et sa femme, conduit à une hypothèse qui constitue une première grille de lecture pour Les liaisons dangereuses : le roman recèlerait un jugement sans indulgence de l’aspiration individuelle à la liberté et au bonheur comme un besoin moderne incontournable mais grevé de contradictions, d’ambiguïtés, conduisant trop souvent à l’échec et au drame. Le pessimisme à l’oeuvre ferait ainsi signe vers l’invitation à prendre conscience des limites nécessaires à mettre à ses propres désirs, à sa propre aspiration à la liberté, pour n’être pas amené à y sacrifier son bonheur, qui demeure le but ultime de l’existence.

Les liaisons dangereuses contiendraient donc une dimension éminemment morale, et un plaidoyer en faveur d’une confrontation lucide au réel. Mais cela seul n’épuise pas la richesse du message par lequel, à travers le temps, Laclos s’adresse à nous. Le militaire de carrière qui présente le champ des relations amoureuses et sexuelles comme un univers marqué par le combat et le conflit, dévoile une vérité sur l’expérience moderne de l’amour qui ne se limite pas à sa conclusion édifiante. Laclos fait ainsi valoir l’universalité du danger qui menace les protagonistes par-delà leurs écarts de caractère et leurs différents degrés de lucidité : si les personnages innocents et naïfs sont le jouet des machinations cruelles des libertins, ceux-ci à leur tour courent le risque de perdre ce au nom de quoi ils ont délibérément sacrifié leur bonheur, à savoir leur propre liberté. Avec une grande finesse, B. Fontana analyse ainsi l’héroïsme libertin, incarné par excellence par le personnage de la marquise de Merteuil, qui, refusant de se soumettre aux conventions sociales particulièrement avilissantes pour son sexe, est obligée de recourir à la tromperie, au subterfuge, de ne jamais se donner sans réserves, et finalement de prendre des risques toujours plus grands. Ainsi, le roman est mis en relation avec l’essai publié par Laclos un an à peine après sa publication, en 1783, Des femmes et de leur éducation, dans lequel la soumission qui est exigée des femmes dans la société de l’époque est vivement condamnée. Un deuxième enjeu se dégage alors de la lecture du roman : la dénonciation de « l’inefficacité et la barbarie de l’appareil traditionnel de contrôle social », responsable en dernière instance de la monstruosité des libertins et de la catastrophe collective sur laquelle le roman s’achève.

Et pourtant (c’est là un troisième niveau de lecture), le succès des Liaisons dangereuses a été incontestablement assuré par le fait que, depuis la Révolution française fossoyeuse de l’Ancien Régime qui sert de cadre au roman, jusqu’à la société démocratique moderne, on s’est obstiné à le lire, au-delà ou même au mépris de ses implications moralisantes et de sa valeur d’éducation, comme un roman libertin, fascinant par le coup d’oeil qu’il offre sur un monde aristocratique perdu, frivole et corrompu, et gros d’une expérience de transgression -sexuelle, sociale, morale. Le roman de Laclos peut ainsi être versé au dossier de la vaste controverse autour de la morale sexuelle en cours au XVIIIe siècle, et dans laquelle les revendications érotiques brutales du marquis de Sade, la réhabilitation du besoin sexuel comme naturel par des penseurs éclairés comme Diderot, et l’exaltation d’un amour spirituel intense et pleinement épanouissant par Rousseau, constituent autant de remises en cause, opposées entre elles, de la morale conventionnelle. Dans cette cartographie intellectuelle et esthétique, la position des Liaisons dangereuses apparaît comme indépassablement floue, insituable. Car au fond, si tous ceux qui transgressent les règles y finissent par être punis, aucun d’entre eux n’exprime un clair repentir. A aucun moment, la voix de l’auteur n’intervient pour faire entendre un jugement final sur les personnages. En confrontant à travers leurs lettres, les différents points de vue des protagonistes, relevant de morales sexuelles diamétralement opposées, sans que jamais l’une d’entre elles ne triomphe des autres ni que personne, au fond, ne parvienne véritablement à se faire entendre, Laclos, involontairement ou non, brouille le sens moral de son roman. Il en ressort très explicitement combien le combat pour la répression du sexe et des émotions est perdu d’avance. Mais d’un autre côté, le chaos indescriptible qui découle de la libération des énergies désirantes des individus ne peut pas ne pas apparaître comme hautement problématique ni susciter l’inquiétude. Comme l’écrit B. Fontana, « il existe incontestablement un curieux contraste entre la bonne volonté morale de Laclos, son intérêt profond pour l’égalité et la justice et sa perception de la liberté comme un risque abyssal ». Dans ce contraste, et dans le trouble qu’il suscite, réside non moins incontestablement une part du pouvoir d’attraction exercé par le roman.

Du sein de l’immense conflit des désirs, des sentiments, et de l’affirmation des libertés, une question lancinante ne manque pas d’interpeller le lecteur : le vrai amour est-il possible, ou n’est-il qu’un mirage illusoire ? Là encore, la réponse du roman est subtile, ambigue, et tend à remettre en cause l’apparente simplicité des objectifs moralisateurs du romancier. En effet, la relation que Valmont tisse avec la présidente de Tourvel est loin de se laisser décrypter avec netteté. D’un autre côté, malgré son échec final, celle qui unit le vicomte à la marquise de Merteuil peut être considérée comme une histoire d’amour remarquable d’authenticité et de profondeur, au sens où elle implique incontestablement la plus grande affinité de l’esprit et du corps. Le double échec qui marque la fin de ces rapports n’en est que plus remarquable et plus glaçant. Il semble que le principal obstacle qui se dresse sur le chemin du vrai amour, et qui finit par briser les liens entre tous les personnages, réside dans l’éternel combat entre les sexes, ou, comme le dit plus simplement B. Fontana, la volonté de domination des hommes sur les femmes. Cet obstacle est-il surmontable ? La construction même du roman s’oppose à toute réponse définitive. L’enchaînement des événements, les stratégies individuelles des personnages, dont on ne parvient pas toujours à distinguer si elles sont délibérément choisies ou dictées par la nécessité passionnelle, produisent la conclusion dévastatrice que l’on sait, sans qu’on puisse réellement statuer sur son inéluctabilité. Oscillant entre un pessimisme qui n’est que trop confirmé par la réalité des faits, et l’attente inextinguible du salut amoureux, le roman présente ainsi une remarquable exploration de la complémentarité, en amour, de l’espérance et des déceptions.

L’analyse se termine naturellement par une autre question lancinante, celle de la dimension « révolutionnaire » des Liaisons dangereuses. En quel sens peut-on attribuer au roman un tel qualificatif, et en quoi celui-ci rendrait compte du succès persistant de l’oeuvre ? La corruption des moeurs que l’on y trouve décrite d’un côté, et de l’autre, l’aspiration farouche à la liberté et au bonheur qui s’y exprime, ne sont-elles pas les deux tendances qui ont miné les fondements de l’Ancien Régime et hâté l’avènement du monde moderne sur ses ruines ? Ou le roman est-il révolutionnaire par son style dépouillé, par son caractère incisif, par sa dynamique interne haletante et par le sentiment d’insécurité et de risque qu’il communique immanquablement à son lecteur ? Dans ce qui est perçu à l’époque comme le temps figé d’un régime finissant, le rythme rapide des événements tendus vers leur fin inéluctable et sanglante, bien qu’uniquement scandé par les états d’âme, les entreprises amoureuses, les relations de plus en plus conflictuelles des personnages, semble, surtout rétrospectivement, comme l’annonce de la tempête révolutionnaire qui se lève.

Très bien écrit, le livre de B. Fontana compense par son style brillant le flou relatif qui entoure les rapports entre les différents niveaux d’interprétation. On est parfois un peu perdu dans ce texte touffu qui semble avoir été si longtemps médité qu’il en devient parfois trop allusif, ou trop dense. Mais ces réserves ne doivent pas dissuader de lire ce remarquable essai, qui tranche avec la critique littéraire classique en interpellant directement le lecteur, comme Laclos lui-même a cherché à le faire en son temps, par son actualisation remarquable des problèmes et des débats d’un siècle qui nous apparaît finalement bien proche. B. Fontana vient finalement nous rappeler, en quelques remarques aussi suggestives que décapantes, que le monde des Liaisons dangereuses, avec ses inégalités, son marché – symbolique ou réel – des faveurs sexuelles, et l’incapacité qu’il révèle de la part de ses personnages de concilier leurs aspirations au plaisir et à l’amour avec celles des autres, ressemble sans doute, par bien des aspects, à celui dans lequel nous vivons.

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Stéphanie Roza
Contretemps, 06 mars 2013
Réalisation : William Dodé