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Essais d’empirisme radical
Traduit de l’anglais par Guillaume Garreta et Mathias Girel
Parution : 13/10/2005
ISBN : 2748900359
Format papier : 240 pages (12 x 21 cm)
20.00 € + port : 2.00 €

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Publié en 1912, ce recueil posthume expose le cœur de la philosophie de l’expérience de James ; il s’agit de son texte de maturité, développant une approche neuve de la conscience aussi bien que de l’expérience pure, des relations, ou encore de l’activité. Moment majeur dans l’histoire de la philosophie américaine, ces Essais ont ainsi eu une influence plus durable que les célèbres conférences de James sur le pragmatisme : c’est avec ce versant de son œuvre que Bergson, Whitehead et Russell, par exemple, ont eu leurs dialogues les plus féconds.

Anciens élèves de l’ENS-Ulm et agrégés de philosophie, Guillaume Garreta et Mathias Girel animent depuis 2000 le Séminaire sur les pragmatismes et la philosophie américaine qui est actuellement intégré aux activités de l’Université Paris I.

William James

Frère aîné du romancier Henry James, philosophe et psychologue né aux États-Unis, William James (1842–1910) est le principal initiateur d’un mouvement de pensée connu sous le nom de « pragmatisme ». En plus d’enseigner en chaire la physiologie, la biologie, la philosophie, la psychologie (dont il étudia les rapports réciproques), William James faisait des tournées d’éducation scientifique dans les petites villes américaines.
Ses Principles of Psychology (1890) présentent la psychologie comme science indépendante. Ses Varieties of Religious Experience marquent le sommet de sa pensée en ce qui concerne la religion. Ses recherches portent aussi sur des problèmes proprement philosophiques, et c’est là surtout qu’il met en œuvre sa méthode du « pragmatisme ».

Les livres de William James chez Agone

« N’admettre que ce dont on puisse faire l’expérience, et rendre justice à tout ce qui peut être objet d’expérience. Voilà en une phrase le programme de James dans cet ouvrage, dont la simplicité n’a d’égale que la radicalité. Il s’agit bien d’un programme philosophique, mais qui vise à ressaisir la vie concrète, ses pulsations, ses nervures et ses stries, derrière les abstractions de la philosophie académique. Ce livre est traversé tout entier par une tension: exposer techniquement et précisément ce que la danse réglée des affrontements techniques entre grands systèmes métaphysiques (qu’ils soient rationalistes ou empiristes) nous a dérobé, à savoir les expériences, leurs motifs et leurs liens, dont le monde et nos vies sont tissés. »
Dossier de presse
Nicolas Plagne
Parutions.com, 06/02/2006
Patrice Bollon
Le Figaro, 05/01/2006
Jean Blain
Lire, 11/2005
SUR LES ONDES
France Culture – “La suite dans les idées” avec Guillaume Garreta, David Lapoujade et Stéphane Madelrieux (20 février 2007)
(Re)découvrir James

L’auteur du compte-rendu : Agrégé d’histoire, Nicolas Plagne est un ancien élève de l’École normale supérieure. Il a fait des études d’histoire et de philosophie. Après avoir été assistant à l’Institut national des langues et civilisations orientales, il enseigne dans un lycée de la région rouennaise et finit de rédiger une thèse consacrée à l’histoire des polémiques autour des origines de l’État russe.

Sur William James (1842–1910), les avis divergent beaucoup. Notamment sur la valeur et le sens de son œuvre philosophique. Certains faits incontestables peuvent servir de présentation sommaire du personnage : encore très mal connu en Europe, où il a été peu traduit et tardivement édité (sauf en Angleterre), quoiqu’il y ait joui d’une certaine attention de son vivant, il fut le premier philosophe vraiment « américain » des États-Unis, donnant à sa nation une façon propre de philosopher et le début d’une tradition nationale, le « pragmatisme », quoiqu’il ait été modeste et ait même sur ce point rendu hommage à des compatriotes précurseurs.

Frère aîné du grand romancier Henry, comme lui fils de la Nouvelle Angleterre puritaine et anglophile de culture, William était comme lui avant tout un grand psychologue (la physiologie et la psychologie furent ses premières spécialités académiques) et comme lui insista sur l’idée du sens des choses et des êtres comme compréhension de leur comportement dans la multiplicité des relations, comme pour les notions de la variété de leurs usages. Mais William était l’universitaire et le théoricien de la fratrie. Et c’est dans la philosophie, que, comme Jaspers, ce médecin psychologue se trouva amené à pousser sa méditation et à porter au concept sa pensée. Les essais de James traduits et édités chez Agone permettront au lecteur français de prendre connaissance de la forme et du style « techniques » de cette pensée (d’ailleurs fort lisible) et de voir un des lieux de naissance de la « pensée américaine ».

L’édition de cette traduction des Essais d’empirisme radical enrichira aussi la liste des titres de James en français, car le recueil posthume de 1912 n’avait jamais été traduit dans notre langue. Il présentait à l’origine l’intérêt de rassembler des textes épars publiés entre 1904 et 1907 dans des revues, où, suivant la culture et l’habitude naissantes du paper, James « inventait » sa pensée en la formulant pour ses collègues et lecteurs. Si James n’inventa pas cette façon, elle allait bien à l’esprit libéral démocratique du pragmatisme comme constructivisme assumé d’une pensée commune rationnelle, utile aux hommes de l’âge moderne.

Deux des essais proposés ici portent d’ailleurs sur « l’essence de l’humanisme » et sa relation à « la vérité », et théorisent une conception proche du positivisme et de l’utilitarisme : la philosophie est la fonction de réflexion radicale de l’humanité débarrassée des illusions du mysticisme métaphysique mais soucieuse de maîtriser sa vie et le monde. James, avec le pragmatisme, n’abolissait d’ailleurs pas la métaphysique comme lieu indépassable des questions ultimes et des constructions, maintenant en ce sens la dualité kantienne entre impossible satisfaction théorique absolue d’une ontologie définitive (connaissance absolue, totale) et nécessité intellectuelle et morale d’une « pensée » métaphysique (liée aux questionnements «moteurs» de la conscience des sujets finis). C’est pourquoi la dimension morale est capitale et très présente dans son œuvre, ainsi que la question du sens de la religion. Ce qui n’empêcha pas le pragmatisme de James d’être une doctrine très attaquée en Europe où elle fut présentée comme un dangereux relativisme subjectiviste, et pas seulement par les kantiens ou les thomistes, soucieux de défendre l’absolu, mais aussi par les marxistes qui y voyaient une cynique « philosophie du business », justification rêvée du darwinisme social capitaliste et de la loi du plus fort de l’impérialisme.

Même aux États-Unis, où le pragmatisme est depuis cinquante ans dominant, et où la référence à James est assez convenue voire pieuse, le pragmatisme passa pour un dernier avatar de l’idéalisme pour les « néo-réalistes » et « réalistes critiques ». Cela ne tenait pas seulement (selon Gérard Deledalle, historien de la philosophie américaine) à des préjugés européens (même Russell vit un moment dans James un relativiste vulgaire typiquement yankee détruisant toute possibilité de vérité objective), mais à des ambiguïtés intrinsèques de sa pensée. Encore récemment, le réaliste américain Hilary Putnam reprochait avec humour à James de reporter sur autrui la raison des malentendus sur ses intentions.

Quoi qu’il en soit, le pragmatisme est intrinsèquement lié à l’empirisme : à l’impossibilité d’une métaphysique aprioriste de type romantique, qui aurait accès au principe absolu de l’être et en déduirait le système du réel comme déploiement de l’Idée. Sur ce point, la publication en France des Essais d’empirisme radical renouvellera aussi peut-être un peu ou précisera du moins l’image de James chez nous. Car ce James « empiriste radical » salué par Gilles Deleuze (qui l’avait beaucoup pratiqué et en avait fait une source de son propre empirisme) et avant lui par Jean Wahl (auteur d’une thèse rédigée sous la direction de Bergson sur les philosophies pluralistes anglo-saxonnes, qui vient d’être rééditée et mérite la lecture), déploie ici dans sa radicalité le programme d’une pensée concrète, revenue aux données de l’expérience, en deçà des constructions, tentant de s’affranchir des enchaînements logiques traditionnels et des habitudes, dans un geste proche au départ du bergsonisme et de la phénoménologie, mais qui se refuse à toute substantialisation illégitime du sujet à la mode cartésienne.

L’empirisme est donc profondément lié au pragmatisme, doctrine selon laquelle la métaphysique comme possession d’une ontologie éternelle serait impossible : le fondationnalisme (qui veut fonder architectoniquement un système de la vérité absolue sur une vérité première indiscutable, un principe) est remplacé par la philosophie empiriste/pragmatique comme lieu d’invention et de reprise critique de discours ontologiques cohérents mais hypothétiques et assumés comme tels qu’il conviendrait de juger par leur logique et leurs effets pratiques (dans leur caractère opératoire) pour notre vie. De ce point de vue le pragmatisme prolonge le criticisme kantien : l’impossibilité de la métaphysique (sinon comme hypothèse vraisemblable) et la critique des ontologies dogmatiques se présentant comme la vérité fondamentale du monde, la limitation du savoir à la théorisation « modélisante » des données empiriques avec formation de concepts opératoires, un relativisme scientifique et philosophique. L’implication est un « empirisme » : c’est parce que l’esprit humain connaît par ses représentations et des catégories mentales qu’il ne peut poser un savoir métaphysique a priori ni jamais atteindre la totalité du savoir « subsumable » (pour prendre un terme kantien) sous une théorie universelle définitive. Mais empirisme « radical » signifie aussi qu’avec Hume contre Kant, il n’y a pas de conscience de soi du « sujet transcendantal » mais seulement la subjectivité comme réceptivité sensible, travail opératoire et imagination constructrice.

Le recueil propose douze essais qui présentent une véritable unité dans la méthode et les thèmes. 1. « La conscience existe-t-elle ? » ; 2. « Un monde d’expérience pure » ; 3. « La chose et ses relations » ; 4. « Comment deux esprits peuvent connaître une même chose » ; 5. « La place des faits affectifs dans un monde d’expérience » ; 6. « L’expérience de l’activité » ; 7. « L’essence de l’humanisme » ; 8. « La notion de conscience » ; 9. « L’empirisme radical est-il solipsiste ? » ; 10. « La réfutation de l’empirisme radical » ; 11. « Humanisme et vérité encore une fois » ; 12. « Absolutisme et empirisme ». Il s’agit pour W. James de mettre en œuvre son empirisme radical (sans présupposés), de déconstruire à partir des faits communs des conceptions de l’esprit, du corps, des individus, des choses, du monde et de leurs relations et de revenir au socle indiscutable de la philosophie : l’expérience analysée par la raison. Sans offrir de métaphysique de rechange, l’empirisme radical se donne pour objectif de maintenir ouvert le sens vécu et pensé de nos expériences contre sa sclérose et sa stérilisation dans les théories unilatérales et les traditions dogmatiques. C’est une pensée en acte, libre et expérimentale qui s’affirme et, ce faisant, prend en considération son acte même pour penser la situation de la conscience individuelle et des sujets humains dans le monde sur un mode problématique quant à l’ontologie (James penche par cohérence et vraisemblance pour un « monisme neutre », l’être comme déploiement temporel pluralisé irréductible à une de ses formes) et libéral-responsabiliste ou personnaliste en morale.

Le lecteur trouvera une bonne préface qui replace les essais dans le déploiement thématique et chronologique, l’invention des concepts et l’évolution philosophique de James (« Empirisme, version radicale »), des notes et un lexique américain-français de la terminologie, très utiles, des traducteurs Guillaume Garreta et Mathias Girel. L’œuvre de James apparaît dans ses tâtonnements créateurs et dans ses limites ou ses ambiguïtés problématiques comme un lien historique et un pont actuel entre les philosophies continentale (européenne) et nord-américaine, dont les développements séparés et les malentendus ont donné l’impression discutable d’une hétérogénéité radicale. Les auteurs de cette édition plaident avec justesse après Jean Wahl et Deleuze pour une assimilation par les Européens des outils et des méthodes forgés en philosophie analytique et linguistique (en Amérique du nord et notamment aux États-Unis) pour s’approprier le sens « universel » de ses débats d’écoles et d’auteurs sur le socle commun de la tradition anglaise empiriste et logicienne dans le fil des essais de Hume.

W. James, par l’importance de son œuvre, l’étendue de ses intérêts et son dialogue avec le néo-criticiste Renouvier et Bergson, comme par sa position de référence classique commune en Amérique du nord, peut servir aujourd’hui à dépasser (mieux qu’en 1966 au fameux ratage du Colloque de Royaumont) la vieille opposition entre phénoménologie ou néo-kantisme européens et philosophie analytique anglo-saxonne : certains rapprochements nous étonneront peut-être un jour avant d’entrer dans les habitudes universitaires… Rorty le pragmatiste n’a-t-il déjà rapproché l’anti-fondationnalisme américain, le second Wittgenstein et la méditation historiciste sur l’être de Heidegger ? La tendance est déjà en marche avec l’intérêt croissant depuis quelques décennies (l’influence encore de Deleuze) pour B. Russell, Whitehead, etc.

Nicolas Plagne
Parutions.com, 06/02/2006
Les versets pragmatiques

Bergson voyait en lui un pair. Gilles Deleuze le redécouvrit. Son œuvre revient aujourd’hui au centre des débats philosophiques.

Frère aîné (d’un an seulement) du romancier Henry James, le philosophe américain William James (1842–1910) était, de son vivant, plus connu que l’auteur des Bostoniennes. Élaborée dans ses Principes de psychologie (1890), sa conception de la conscience, entrevue non à la manière d’une entité stable, mais comme le réceptacle d’un flux de perceptions sans lien rationnel a priori entre elles, le fameux stream of consciousness (courant de conscience), influença beaucoup la littérature d’avant-garde du XXe siècle, celle de Joyce, de Virginia Woolf et de Faulkner. Côté philosophie, sa dénonciation du règne des concepts abstraits en fit le chef de file d’une mentalité « anti-intellectualiste ». Bergson, qui voyait en lui un pair, correspondit avec lui et préfaça la version française de son ouvrage majeur, Le Pragmatisme (1907). Et puis, son rayonnement pâlit ; et il ne devint plus qu’un nom cité dans les histoires de la pensée, comme précurseur d’un certain « réalisme » anglo-saxon, proche, par ses conclusions, de la philosophie analytique…

Dans les années 1960–70, James eut bien quelques grands lecteurs – en France, de façon assez inattendue, Gilles Deleuze –, mais rien n’y fit : on ne s’intéressait plus à ses thèses, il est vrai, en décalage violent avec l’ambiance idéologique de l’heure. Comme Bergson, James pensait en effet qu’un des problèmes centraux de la philosophie depuis Hegel, voire Platon, venait du fait qu’elle avait substitué aux percepts, seuls vrais car seuls réels, des concepts idéalistes. Elle avait peu à peu « hypostasié » de pures abstractions, nous coupant de la saisie des choses telles qu’elles nous apparaissent et sont vraiment. Sortir la réflexion de cette option, sinon fausse, du moins ne délivrant qu’une appréhension limitée du monde, exigeait, selon lui, de revenir, comme Husserl le préconisera plus tard en partant d’un autre point de vue, aux « choses-mêmes ».

Cette modernité de James explique qu’on le redécouvre depuis une dizaine d’années. Composés d’articles écrits peu avant sa mort, les Essais d’empirisme radical se présentent comme son testament spirituel. James y formule la métaphysique sous-jacente à son pragmatisme. Revenant sur la question de la conscience, il affirme tout bonnement qu’elle n’existe pas ! Selon lui, la différence que nous opérons, depuis Descartes, entre les objets inanimés et les sujets conscients que nous sommes, relève d’un parti pris que rien ne fonde. La perception, dans son mécanisme concret, ignore ce dualisme. Elle est une « expérience pure », qui mêle sujet et objet, en faisant jouer alternativement à l’un et à l’autre des fonctions similaires.

La vérité ne ressortit pas, de ce fait, d’une essence déposée dans les choses, et que nous aurions à charge d’exhumer : elle ne se dégage qu’après coup, quand les hypothèses que nous projetons sur le monde se voient vérifiées par lui. James en appelait donc à un renversement complet de nos habitudes de pensée : notre « absolutisme » devait faire place à une vision plus modeste, souple et en même temps plus dynamique, respectueuse de la pluralité du monde, de sa qualité, disait-il, de « multivers » autant que d’univers.

Car James n’était pas un ennemi de la raison. Elle n’épuisait simplement pas, à ses yeux, la signification du monde. Dans La Volonté de croire, il soutient même que la religion n’entre pas, ainsi que les rationalistes le ressassent, en contradiction avec la science : non seulement elle lui ouvre régulièrement d’autres horizons, mais elle lui fournit son cadre, car tout est croyance ; au premier chef, notre adhésion à la vie. C’est dire la subtilité de sa réflexion, très éloignée d’un vain relativisme.

En une époque à nouveau crispée sur des enjeux idéologiques, où, comme on l’a vu dans la polémique confuse née des émeutes dans les banlieues, on se bat à coups d’abstractions réifiées (la « République », l’« Ordre », l’« Égalitarisme », etc.), c’est cette sensibilité empirique qui rend James si actuel. Aux hommes à l’« esprit tendre », raisonnant par gros concepts définitifs et trouvant dans le déterminisme une raison de ne pas agir – aux dogmatiques, donc –, il opposait les sceptiques à l’« esprit dur », matérialistes, libres et volontaires, car au fait du caractère mouvant, ouvert, des choses. Et dégager – par-delà les impasses posées par les uns ou les autres – ce que William James appelait des « possibilités », offrir une « respiration », n’est-ce justement pas là, par ces temps de crise de l’intellect, la mission même de la philosophie ?

Patrice Bollon
Le Figaro, 05/01/2006
Éloge du pragmatisme
Aujourd’hui rééditée, l’œuvre du philosophe et psychologue William James est à redécouvrir.

Après avoir été l’un des penseurs les plus célèbres du tournant des XIXe et XXe siècles, le philosophe et psychologue américain William James était tombé dans l’oubli, y compris aux États-Unis, où on ne l’a redécouvert qu’assez récemment. Or, l’intérêt croissant dont il est l’objet a pour heureuse conséquence sa réapparition en librairie, qu’il s’agisse de traductions anciennes devenues introuvables et rééditées – comme aujourd’hui La Volonté de croire – ou de textes inédits, tels que les Essais d’empirisme radical.

Frère aîné du romancier Henry James, William James est né à New York en 1842. Son père, écrivain et théologien, donne à ses enfants une éducation libérale et cosmopolite. James effectue de nombreux voyages en Europe, au cours desquels il apprend les langues étrangères. Après avoir envisagé de devenir peintre, il fait des études de médecine puis se consacre à la psychologie et publie en 1890 ses Principes de psychologie. Sa description du « courant de conscience » et sa théorie des émotions – je ne tremble pas parce que j’ai peur, mais j’ai peur parce que je tremble – lui valent une notoriété mondiale.

La recherche de James s’oriente désormais vers des questions proprement philosophiques. La Volonté de croire, parue en 1897, se propose notamment de « défendre la légitimité de la foi religieuse ». Contre la conception rationaliste de la vérité, qui nous commande de ne rien croire tant que notre certitude n’est pas fondée, James fait valoir le rôle essentiel de la croyance. La science elle-même « serait bien moins avancée qu’elle n’est, remarque-t-il, si les désirs individuels de tous ceux qui cherchaient avec passion la confirmation de leurs croyances n’étaient entrés en jeu ». Il y a du reste des cas où un phénomène ne peut se produire que s’il est précédé de la croyance qu’il se produira. Soit l’exemple pris par James : lorsqu’un train de voyageurs se laisse piller par un petit nombre de bandits, parce que ceux-ci savent pouvoir compter les uns sur les autres et que chaque voyageur pense que la moindre velléité de résistance lui coûtera la vie, il en irait autrement si chacun des voyageurs pouvait seulement croire que tout le wagon réagirait en même temps que lui, car il résisterait et le pillage serait impossible. « La foi en un fait peut aider à créer le fait. »

Plus généralement, le pragmatisme, dont James est avec Peirce l’un des fondateurs, repose sur l’idée que la valeur de nos pensées ou de nos croyances, c’est-à-dire leur vérité, se mesure à leurs effets. Prenant le parti de Protagoras contre Platon, James estime que « l’homme est la mesure de toute chose » et que la vérité ne peut être définie qu’en relation avec l’expérience humaine. La vérité d’une proposition consistera donc dans son utilité, c’est-à-dire dans le fait qu’elle réussit ou nous donne satisfaction. Autrement dit, le vrai n’est pas le miroir de la réalité, mais ce qui étend notre action sur les choses.

Avec les Essais d’empirisme radical, écrits entre 1904 et 1905 et publiés en 1912, après la mort de leur auteur, en 1910, James nous livre ce qu’il appelle parfois sa « vision du monde ». On a pu dire que James mettait fin à la période inaugurée par le cogito cartésien. Récusant la distinction classique entre le moi et le monde, le sujet et l’objet, la pensée et les choses, James juge qu’ « aucun dualisme de l’être représenté et de l’être représentant ne réside dans l’expérience elle-même ». Il n’y a, selon lui, «qu’une seule étoffe primitive dans le monde, un unique matériau dont tout est composé». Ce matériau, qu’il appelle l’ « expérience pure », change de forme et de signification, selon les contextes dans lesquels il se trouve pris, les relations qui se nouent entre les différentes parties de l’expérience. Le sujet et l’objet, la réalité et l’imagination ne sont plus dès lors que les « attributs fonctionnels » d’une seule et même chose, et le vieux débat philosophique pour savoir comment la table qui est devant moi peut exister deux fois, une fois hors de moi et une autre dans mon esprit, trouve sa solution. Discutée par Russell et par Bergson – qui tenait James pour le plus grand philosophe de son temps –, redécouverte par Deleuze et par le néopragmatisme américain contemporain (Putnam, Rorty), la philosophie de l’expérience de William James est à nouveau au centre de quelques-uns des débats philosophiques majeurs de notre époque.
Jean Blain
Lire, 11/2005
Réalisation : William Dodé