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Essais IV
Pourquoi pas des philosophes ?
Préface de Jean-Jacques Rosat
Parution : 15/10/2004
ISBN : 2748900308
Format papier : 320 pages (12 x 21 cm)
20.00 € + port : 2.00 €

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14.99 €

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Ces essais brossent un tableau historique et critique de la philosophie française contemporaine. Ils montrent comment, à travers la fluctuation des modes, une conception héroïque et sacralisante de la philosophie particulièrement mystificatrice continue de régner sur notre vie intellectuelle, de l’académie aux avant-gardes.

Jacques Bouveresse

Professeur au Collège de France, Jacques Bouveresse a publié de nombreux ouvrages de philosophie du langage et de la connaissance mais aussi sur des écrivains comme Robert Musil et Karl Kraus. Il est aussi l’un des principaux commentateurs français de Ludwig Wittgenstein.

Pour visiter la page consacrée à Jacques Bouveresse sur le site du Collège de France

Les livres de Jacques Bouveresse chez Agone

« Pourquoi est-ce toujours le romantisme, et jamais le rationalisme, qui donne l’impression d’être plus profond et de se rapprocher davantage de l’essentiel ? Il n’est tout de même pas exclu que ce que Derrida appelle « une philosophie assurée dans son humanisme libéral et démocratique de gauche » puisse être néanmoins une grande philosophie, ni même que notre siècle en ait donné certains exemples. Il ne va pas de soi que la profondeur doive toujours être située du côté de l’inquiétant et du diabolique et que la pensée rationaliste, libérale, démocratique et humaniste soit nécessairement condamnée à en rester à une analyse superficielle des choses. L’analyse de la situation du monde contemporain qui est proposée par un rationaliste comme Musil me paraît bien supérieure, pour ce qui est de la perspicacité, de la subtilité et du sens de la complexité, à celle de Heidegger.
La réponse bien connue des heideggeriens à ce genre de remarque est évidemment que la valeur d’une interprétation réside dans sa capacité de remonter jusqu’aux présupposés qui sont réellement fondamentaux, et cela signifie jusqu’à la métaphysique. Comme il le dit, c’est toujours la métaphysique qui constitue le fondement d’une époque et qui constitue le principe directeur de tous les phénomènes qui s’y produisent. J’ai toujours trouvé cette idée extrêmement peu convaincante et même, pour tout dire, assez ridicule. »
Dossier de presse
Louis Pinto
Revue philosophique, n°3, 2005
Vincent Aubin
Le Figaro littéraire, 10/02/2005
Compte-rendu
Ce recueil de textes en partie déjà publiés de Jacques Bouveresse a l’intérêt de nous montrer simultanément sur la vie philosophique française contemporaine ce qui avait été présenté successivement, sous des angles, des points de vue différents et dans des circonstances variées. S’en dégage une ligne, celle celle d’un rationalisme responsable, ouvert, très éloigné des caricatures qu’en offrent les penseurs postmodernes, et aussi iconoclaste puisqu’il s’emploie à remettre en cause les formes de dévotion intellectuelle inscrites dans les discours philosophiques ou favorisées par lui. La « précision » ne s’exerce pas nécessairement contre l’imagination ou la poésie, comme on le dit souvent, elle est une façon de préserver le sens des proportions, quand tant d’incitations nous pousseraient à la grande aventure de l’inédeit, de l’immémorial et de l’abyssal. On peut trouver matière à réflexion chez Valéry, auteur abondamment cité et étudié ici par Bouveresse.
Heidegger est évidemment un personnage incontournable pour le genre de démarche illustré par Bouveresse dans la mesure où il conduit à poser la question des conditions de possibilité de l’emploi de la règle d’exception « deux poids deux mesures ». Heidegger a été compromis avec le nazisme au-delà de ce qu’une recherche charitable de preuves demanderait, et il nous a offert un discours sur la technique indigne d’une renommée de grand penseur. Imagine-t-on ce qui aurait été dit si des membres du Cercle de Vienne s’étaient égarés à la façon de Heidegger dans une idéologie régressive ? Et, de même, imagine-t-on la moue réprobatrice que tout autre que lui aurait suscitée (en particulier sur des individus à prétentions progressistes) avec des considérations aussi banales sur les méfaits de la maîtrise universelle de la nature et le destin de l’Occident ? La pensée du héros philosophique est constituée en point de vue suprême, soustrait à des objections qui ne feraient de toute façon que s’inscrire dans l’histoire de la méconnaissance des questions essentielles sur lesquelles cette pensée nous invite à méditer. L’œcuménisme de Richard Rorty qui voudrait réconcilier tout le monde enferme quelque ingénuité.
S’il fallait donc être pourvu d’une forme d’entêtement obstiné pour chercher à faire valoir une exigence d’intelligibilité à propos de Heidegger, de la philosophie française contemporaine, comme jadis à propos de Régis Debray ou d’interprètes postmodernes de Wittgenstein, l’entreprise n’est pas pour autant stérile. À bien des lecteurs, elle offrira des analyses et, plus encore, par la vertu des exemples, une façon de s’orienter dans la pensée, pour reprendre la terminologie kantienne revisitée dans l’un des textes. C’est pour cette raison que Bouveresse écrit. S’étonner de la crédulité des philosophes devrait après tout bien être aussi la marque authentique d’un philosophe.
Louis Pinto
Revue philosophique, n°3, 2005
Une pierre dans le jardin français
La philosophie jouit en France d’un prestige singulier. Elle est enseignée en classe de terminale, ce qui est presque unique au monde. Elle fait des triomphes en librairie. Nombre de nos grands intellectuels (Sartre en étant l’archétype) sont philosophes de formation, et de vastes campagnes commémoratives confortent le public dans l’idée que la France produit un génie philosophique tous les dix ou quinze ans. Ce qui est un très bon rythme au regard de la moyenne historique mondiale. La philosophie est chez nous une véritable institution, et de celles que l’on songe le moins à suspecter.
Que cette situation ne soit pas, à tout prendre, très heureuse et qu’elle repose sans doute sur un grave malentendu quant à ce que la philosophie peut offrir et ce que l’on doit attendre d’elle : voilà une idée qui a donc peu de chances de susciter l’enthousiasme au pays de Descartes. On ne s’attend pas, du moins, à la voir défendue par un philosophe de métier, et l’on aimerait peut-être qu’elle le fût sans talent, avec de mauvais arguments, si possible par un inconnu aigri.
L’ennui est que Jacques Bouveresse n’est pas précisément cela, et que ses arguments sont excellents. Professeur au Collège de France, il est l’auteur d’une oeuvre considérable, dont une bonne partie s’est attachée à faire comprendre Wittgenstein au public français. Ses livres sur Musil, ses travaux récents sur la perception, s’imposent rapidement comme des références. Voir dernièrement Langage, perception et réalité, Éditions Jacqueline Chambon, 2004.
Or, si ce qu’il appelle modestement une « répugnance instinctive » l’a toujours détourné des orthodoxies en vigueur dans son propre milieu, Bouveresse n’a jamais cessé d’observer la scène philosophique française. C’est sans doute son indifférence à l’égard des modes intellectuelles qui a préservé chez lui cette rare capacité d’étonnement, voire d’indignation, qui s’épanche dans de petits livres d’une lucidité ravageuse Le Philosophe chez les autophages (1984) et Rationalité et cynisme (1985), aux Éditions de Minuit. Les éditions Agone ont eu la bonne idée de rassembler quelques essais de cette veine, sous le titre Pourquoi pas des philosophes ?

Comme le signale Jean-Jacques Rosat dans son excellente préface, le ton adopté par Bouveresse est aux antipodes du « style héroïque » prisé par les tenants d’une vision légendaire de la philosophie. C’est en moraliste ironique que Bouveresse scrute les dernières décennies de notre vie intellectuelle.
La légende raconte une histoire tourmentée, pleine d’innovations fracassantes : nos philosophes, à la force du concept, terrassent des géants (tour à tour la morale, le pouvoir, le sujet, la métaphysique, l’objectivité, ou la « pensée 68 ») ; le public, qui n’a rien vu venir, est averti qu’une nouvelle ère vient de s’ouvrir, celle de la structure, de la déconstruction, ou plus récemment de la morale et du droit qui avaient été bannis quelques années plus tôt.
Le moraliste est plutôt frappé par la morne constance des mœurs de la tribu. Elle est d’un nationalisme invétéré : pour elle, rien de vraiment sérieux, encore moins de profond, n’est à attendre, par exemple, de la philosophie de langue anglaise. Elle ignore d’ailleurs les philosophes de langue allemande dont l’unique défaut, semble-t-il, est de ne pouvoir être comptés ni parmi les précurseurs de Heidegger ni parmi ses épigones.
Changeant plus facilement de dieux que de vice, elle méprise volontiers la logique. Quand on ne soupçonne pas celle-ci d’être le masque d’une autorité répressive (Bouveresse rappelle à ce propos d’accablantes déclarations de Foucault et Deleuze), on tient du moins ses exigences pour de mesquines chicanes. Un argument peut être à la fois un pur sophisme, et délivrer une vérité profonde, et d’autant plus utile qu’elle s’affranchit justement de la rationalité ordinaire (« Visiblement, même dans le monde intellectuel, les fautes contre la raison et la logique scandalisent beaucoup moins que le manque d’égard pour l’affectivité »).
L’épisode des « nouveaux philosophes » ou celui des réactions françaises face à la « révélation » des sympathies durables de Heidegger pour le régime nazi inspirent à Bouveresse de salutaires réflexions sur les rapports entre nos grands philosophes et la politique. Comme on le sait, il n’est guère en ce siècle de mauvaise cause qui n’ait été soutenue avec ferveur par les intellectuels les plus adulés. Le philosophe, pourtant, ne se trompe jamais, car les raisons de ses erreurs sont encore préférables aux vérités que les autres ont atteintes au même moment par des moyens plus ordinaires.
Certains en voudront peut-être à Bouveresse de revenir sur ces mésaventures passées : mais le fait que certaines options soient aujourd’hui démodées ne signifie aucunement que les dispositions qui les ont produites ont disparu, ni que l’on a tiré toutes les conséquences des égarements du passé.

La satire est pour Bouveresse la façon de soulever un problème de fond, celui de la spécificité française de la philosophie. Comparant les penseurs continentaux à leurs homologues anglo-saxons, il discerne chez les premiers une tendance à penser que la philosophie doit inventer « de nouvelles façons de parler » plutôt que formuler « des propositions à propos desquelles la question de la vérité et de la justification pourrait réellement se poser ». De là, sans doute, la tendance de nos philosophes à l’obscurité, au style poétique ou grandiloquent, et le fait qu’ils « ne croient généralement pas qu’il puisse exister en philosophie quelque chose comme une erreur (ou a fortiori un non-sens)».
Ce dernier trait, qui devrait être rédhibitoire, est au contraire à la source des espérances que nourrit aujourd’hui la philosophie. Une bonne cure de Bouveresse s’impose donc : elle devrait aider à revoir à la hausse l’importance de ce que son préfacier nomme opportunément « les devoirs du philosophe envers la vérité ». Les conséquences de cette réforme, morale autant qu’intellectuelle, ont peu de chances d’être entièrement malheureuses.
Vincent Aubin
Le Figaro littéraire, 10/02/2005
Réalisation : William Dodé