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La Politique selon Orwell

Titre original : Orwell’s politics ( St. Martin’s Press, 1999)
Traduit de l’anglais par Bernard Gensane
Préface de Jean-Jacques Rosat

Parution : 29/09/2006
ISBN : 2748900367
Format papier : 368 pages (12 x 21 cm)
24.00 € + port : 2.40 €

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Cette biographie politique de George Orwell replace chacune de ses œuvres dans son contexte historique général, et notamment dans celui des débats internes à la gauche et à l’extrême gauche anglaise et américaine – c’est en effet le milieu au sein duquel sa pensée politique s’est formée et à destination duquel il a principalement écrit. L’ouvrage jette aussi un éclairage tout à fait neuf sur les relations qu’il a entretenues avec divers milieux journalistiques, politiques, éditoriaux et intellectuels.
Dans ce qui constitue la première analyse minutieuse et exhaustive du parcours de l’écrivain politique George Orwell, cette étude suit pas à pas ses engagements, ses articles et ses livres, depuis les années 1920 où celui-ci est policier de l’Empire britannique en Birmanie jusqu’à la publication du roman 1984 au début de la guerre froide, en passant par son engagement antifasciste en Espagne et son « socialisme patriotique » durant la Seconde Guerre mondiale.
Où l’on voit enfin que le socialisme d’Orwell ne se fonde ni sur une théorie de l’histoire ni sur un parti d’avant-garde mais sur l’exigence de justice et d’égalité inscrite, depuis des siècles, dans la morale commune. C’est le socialisme de l’homme ordinaire.

Lire la présentation de Jean-Jacques Rosat, directeur de la collection Banc d’essais


John Newsinger

John Newsinger enseigne l’histoire contemporaine et les sciences politiques à l’université de Bath-Spa (Grande-Bretagne). Ses travaux portent notamment sur l’histoire politique de l’Irlande. Il a également dirigé un ouvrage sur John Reed (Shaking the World : John Reed’s Revolutionary Journalism).

Les livres de John Newsinger chez Agone

Dossier de presse
Jean-Jacques Rosat
Le magazine littéraire, décembre 2009
Verlad
Webzine Envrak, décembre 2009
A.B.
Eléments n°130, hiver 2009
Julien Dohet
Espace de libertés n°356, septembre 2007
Louis Gill
À Bâbord, avril/mai 2007
Olivier Doubre
Politis n°934, 11-17/01/2007
Evelyne Leveque
Les Amis du Monde diplomatique (Versailles), 08/01/2007
A contretemps, 01/2007
Offensive n°12, décembre 2006
Sylvie Tissot
Collectif "Les mots sont importants", 15/11/2006
Robert Jules
La Tribune, 10/11/2006
Roland Pfefferkorn
La Marseillaise, 26/10/06
Christophe Patillon
Le monde comme il va - AlterNantes FM, 05/10/2006
SUR LES ONDES
Fréquence Paris Plurielle« Salle 101 » (19 octobre 2006)
Ni anar ni tory : socialiste

L’expression « anarchiste tory », ponctuellement utilisée par Orwell, est tentante pour résumer sa pensée politique, mais elle est trompeuse : l’écrivain défend bien un socialisme antistalinien.

De 1936 à sa mort, George Orwell s’est déclaré avec constance « socialiste ». En quel sens entendait-il ce mot ? Il était trop égalitariste et révolutionnaire pour être social-démocrate ou travailliste, mais trop démocrate et antitotalitaire pour être communiste ; trop lucide sur la réalité des rapports de force entre les hommes et entre les États pour être libertaire, mais trop confiant dans le refus de l’injustice et la « décence commune » parmi les gens ordinaires pour basculer comme tant d’autres dans le pessimisme conservateur ; trop patriote pour ne pas chercher une voie de passage au socialisme spécifiquement anglaise, mais trop internationaliste pour n’être pas farouchement anticolonialiste et partisan d’États-Unis socialistes d’Europe. En France, ses rares commentateurs ont cru pouvoir caractériser l’originalité de sa position par la conjugaison chez lui de deux traits habituellement tenus pour incompatibles : d’un côté, il s’insurge contre toutes les formes d’oppression et de contrôle des êtres humains, et se fait le défenseur intransigeant de la liberté individuelle contre tous les pouvoirs petits et grands ; de l’autre, il rejette toutes les formes de « progressisme » qui, au nom de la science, de la technique, de l’économie ou de la politique font table rase du passé et chantent des lendemains heureux, et il défend des valeurs souvent associées à une position politique conservatrice : sens de l’effort, patriotisme, natalisme, attachement aux formes de vie proches de la nature contre celles qui sont artificielles et mécanisées, etc. Cette dualité les a conduits à lui accoler une étiquette paradoxale que, selon plusieurs témoignages, il s’est effectivement appliquée à lui-même au début des années 1930 : il aurait été un « anarchiste tory », un anarchiste conservateur. Simon Leys y voit « la meilleure définition de son tempérament politique1 » ; Jean-Claude Michéa en a fait le titre d’un essai et, tout en reconnaissant qu’il s’agit d’une boutade, a largement accrédité la formule2.
À première vue, l’oxymore séduit. Mais, si l’on examine les textes de près, il se révèle trompeur : il brouille les époques, rend l’itinéraire d’Orwell inintelligible, et manque ce qui fut au cœur de sa pensée et de son action politiques. Anarchiste tory, il l’a bien été de son adolescence jusqu’au milieu des années 1930 ; mais c’est précisément l’attitude dont il lui a fallu se défaire pour pouvoir être le socialiste qu’il est devenu à partir de 1936.
Dans son vocabulaire, l’expression « anarchiste tory » a un sens bien précis : elle caractérise celui qui critique l’autorité et les classes dirigeantes sans être pour autant un démocrate ni un libéral (au sens où Orwell emploie ce mot : un défenseur inconditionnel de la liberté), et sans abandonner ses préjugés de classe à l’encontre des gens ordinaires et de tous ceux qui lui sont socialement inférieurs. Dans ses écrits, Orwell n’a employé cette expression qu’une fois : à propos de Swift, dans un essai qu’il lui consacre en 1946 et où, tout en disant son admiration pour l’écrivain et sa dette envers le satiriste, il critique violemment l’homme et son attitude politique (l’essai s’intitule précisément « Politique contre littérature : à propos des Voyages de Gulliver »). « Les idées de Swift […] ne sont pas vraiment celles d’un libéral. Il est hors de doute qu’il hait les grands seigneurs, les rois, les évêques, les généraux, les dames à la mode, les ordres, les titres et les hochets en tout genre, mais il ne semble pas avoir une meilleure opinion des gens ordinaires que de leurs dirigeants, ni être favorable à une plus grande égalité sociale, ni s’enthousiasmer pour les institutions représentatives. […] C’est un anarchiste tory, qui méprise l’autorité sans croire à la liberté, et qui défend une conception aristocratique tout en voyant bien que l’aristocratie de son époque est dégénérée et méprisable3. »
Or c’est exactement cette attitude – rejet de l’autorité et mépris de classe – que l’Orwell de 35 ans attribue rétrospectivement au jeune Eric Blair à sa sortie d’Eton : « Vers mes 17 ans, j’étais à la fois un petit snob poseur et un révolutionnaire. J’étais contre toute autorité […] et je n’hésitais pas à me parer de la qualité de “socialiste”. Mais […] il m’était toujours impossible de me représenter les ouvriers comme des êtres humains. […] Quand je repense à cette époque, j’ai l’impression d’avoir passé la moitié de mon temps à vilipender le système capitaliste, et l’autre moitié à pester contre l’insolence des receveurs d’autobus4. » À 25 ans, quand il revient de Birmanie, cette attitude est toujours la sienne. Certes, sa haine de l’autorité a été renforcée par sa mauvaise conscience d’avoir contribué à faire fonctionner pendant cinq ans l’appareil de répression colonial ; il adopte alors, écrira-t-il après coup dans Le Quai de Wigan, « une attitude théorique d’inspiration anarchiste : tout gouvernement est foncièrement mauvais, le châtiment est toujours plus nuisible que le crime et l’on peut faire confiance aux hommes pour se bien conduire, pour peu qu’on les laisse en paix5 ». Pour autant, il n’est pas encore débarrassé de ses préjugés à l’encontre des ouvriers, ceux d’un membre de la fraction supérieure de la classe moyenne (comme il caractérise sa famille) et d’un ancien élève d’une public school élitiste. Ce sont ces préjugés qu’il va s’appliquer à éradiquer en lui, d’abord en allant dormir dans les asiles de nuit au milieu des SDF, en faisant le métier de plongeur dans un restaurant parisien, et en cueillant le houblon avec les travailleurs saisonniers ; puis, au début de 1936, en partageant pendant deux mois la vie quotidienne des mineurs et des ouvriers du nord de l’Angleterre, ravagé par la grande dépression. C’est seulement au retour de ce voyage d’enquête qu’il s’estimera délivré de ses préjugés, capable de traiter réellement les exploités et les miséreux comme des égaux, sans commisération ni paternalisme, et en droit d’assumer enfin sans tricherie le qualificatif de « socialiste ».
La formule « anarchiste tory » est encore malheureuse pour une autre raison : aucun de ces deux termes ne décrit correctement la tendance qu’il est censé désigner chez Orwell. Il y a bien dans le socialisme d’Orwell une composante conservatrice, traditionnelle et patriotique, mais elle n’est pas à ses yeux plus « tory » que « travailliste » : elle est anglaise. Les socialistes doivent l’assumer et ne pas en laisser le monopole aux tories. À ceux-ci, Orwell n’a jamais fait la moindre concession, même au nom de l’antistalinisme. Quand la duchesse d’Atholl – que ses prises de position antifranquistes ont fait appeler « la duchesse rouge » mais qui est une figure du parti tory – lui propose de prendre la parole dans un meeting qu’elle organise pour dénoncer la mainmise communiste sur l’Europe de l’Est, Orwell lui répond fermement : « J’appartiens à la gauche et dois travailler en son sein, quelle que soit ma haine du totalitarisme russe et de son influence délétère sur notre pays6. »
Quant à l’anarchisme, l’Orwell de la maturité a contre lui deux objections majeures. D’abord, il le tient pour une attitude irréaliste et irresponsable. Il écrit dans Le Quai de Wigan que les théories anarchistes sont « des billevesées sentimentales. […] Il sera toujours nécessaire de protéger les gens pacifiques de la violence. Toute forme de société où le crime peut payer requiert un sévère code criminel qui doit être impitoyablement appliqué7 » C’est le même irréalisme et la même irresponsabilité face à Hitler qu’il reprochera aux anarchistes pacifistes dans la polémique qu’il aura avec trois d’entre eux en 19428 Mais, plus fondamentalement, sa réflexion sur le totalitarisme finit par le conduire à déceler une « tendance totalitaire sous-jacente à la vision anarchiste ou pacifiste de la société ». À propos de la société des Houyhnhnms, ces sages chevaux que l’on rencontre au quatrième livre des Voyages de Gulliver, il écrit : « Dans une société où il n’y a pas de loi, et en théorie pas de contrainte, c’est l’opinion publique qui dicte les comportements. Mais la tendance au conformisme des animaux grégaires est si forte qu’elle rend l’opinion publique moins tolérante que n’importe quel code légal. Lorsque les êtres humains sont gouvernés par des interdits, l’individu conserve une certaine marge d’excentricité ; lorsqu’ils sont censés être gouvernés par 1“amour” ou la “raison”, il est continuellement soumis à des pressions visant à le faire agir et penser exactement comme tous les autres. Les Houyhnhnms sont unanimes sur presque tous les sujets. […] En fait, ils ont atteint le stade supérieur de l’organisation totalitaire, celui où le conformisme est devenu si général qu’une police est inutile9. » Il y a bien chez Orwell une sensibilité libertaire, et c’est avec deux figures de l’anarchisme britannique, Herbert Read et George Woodcock, qu’il créera en 1945 un Comité pour la défense des libertés (Freedom Defence Committee). Mais ses conceptions politiques sont étrangères et même hostiles à toute doctrine anarchiste.
Si l’on veut rendre compte de la complexité de la pensée politique d’Orwell, il vaut mieux laisser de côté les formules chic et choc, faire un peu d’histoire et se poser deux questions. Dans quel contexte et au sein de quels courants le socialisme d’Orwell s’est-il développé ? À quels problèmes du socialisme Orwell s’est-il confronté et a-t-il cherché une issue ? Dans son étude sur « Les années Tribune » (1943–1947), Paul Anderson répond clairement à la première question : même à l’époque où il côtoya les leaders de la gauche du parti travailliste, Orwell ne fut jamais « au fond un socialiste parlementaire. […] Il était issu de – et resta engagé dans la gauche socialiste révolutionnaire dissidente antistalinienne10 » Les rédacteurs et nombre de collaborateurs de Tribune étaient d’ailleurs des révolutionnaires ou ex-révolutionnaires européens exilés. Comme l’a montré l’historien britannique John Newsinger11, l’œuvre et la pensée d’Orwell sont inscrites dans une culture politique aujourd’hui largement refoulée, émanant de petits groupes allant des socialistes révolutionnaires aux dissidents du trotskisme : l’ILP britannique et le Poum espagnol dans les années 1930, Partisan Review puis Politics (la revue de Dwight Macdonald) aux États-Unis dans les années 1940. Et en France ? Quand il séjourne brièvement à Paris en mars 1945, Orwell découvre que ses textes sont régulièrement publiés dans Libertés, un hebdomadaire d’extrême gauche aujourd’hui oublié, créé dans la Résistance et animé par deux socialistes révolutionnaires, anciens oppositionnels communistes, et il reçoit de la rédaction un accueil chaleureux et fraternel12 C’est là sa famille. Tous ces militants ont un point commun : dès avant la Seconde Guerre mondiale, et sans cesser pour autant de chercher les voies d’une transformation socialiste de la société, ils ont pris acte de l’échec historique du mouvement ouvrier et révolutionnaire. Orwell lui-même, au moment précis où il se déclare enfin socialiste, proclame haut et fort que le mouvement socialiste a échoué : en Europe occidentale, où il a été ou bien écrasé par le fascisme (en Allemagne et en Italie) ou bien incapable de promouvoir des réformes suffisamment radicales, même quand il est parvenu très temporairement au pouvoir (en Angleterre entre 1929 et 1931, et en France en 1936) ; et il a évidemment échoué en Russie où la révolution a conduit non pas au socialisme mais au « collectivisme oligarchique », c’est-à-dire à une forme de mise en esclavage du peuple.
Dès 1936, Orwell avance que les raisons de cet échec ne sont pas externes. Si le socialisme a échoué, c’est parce qu’il a laissé s’installer en son sein de nouvelles formes de la domination qu’il prétend par ailleurs combattre. La principale de ces formes est la domination des intellectuels de pouvoir sur l’homme ordinaire : la victoire des diverses variantes du socialisme d’en haut (réformisme fabien ou parti d’avant-garde léniniste) contre le socialisme d’en bas, le socialisme démocratique. « Pour beaucoup de ceux qui se réclament du socialisme, la révolution n’est pas un mouvement de masses auquel ils espèrent s’associer, mais un ensemble de réformes que nous, les gens intelligents, allons imposer aux basses classes13 ». Si l’intelligentsia de gauche britannique s’est prise d’admiration pour le régime stalinien à partir de 1935, c’est-à-dire à sa pire période, c’est qu’elle y a vu la réalisation de son vœu secret, « la destruction de la vieille version égalitaire du socialisme et l’avènement d’une société hiérarchisée où l’intellectuel puisse enfin s’emparer du fouet14 ». Le socialisme véritable ne peut être que celui de l’homme ordinaire ; il exige la défense des capacités d’expérience et de jugement de tout un chacun contre les diverses variétés d’intellectuels de pouvoir15. Là est la matrice des idées qu’Orwell développera jusqu’à 1984 inclus : certes, l’autonomie de l’individu contre toutes les casernes et l’appui sur le passé contre la liquidation de la mémoire, mais aussi l’exigence égalitaire contre les distinctions sociales, la décence commune contre le cynisme, la vérité objective contre les machines à fictions, la prose « comme un carreau de fenêtre » contre les manipulations du langage, et « le dernier homme en Europe » contre l’intellectuel grisé par son pouvoir.

1 Simon Leys, Orwell ou l’Horreur de la politique, éd. Hermann, 1984, p. 27.

2 Jean-Claude Michéa, Orwell, anarchiste tory, éd. Climats, 2000.

3 Essais, articles et lettres, éd. Ivréa/L’Encyclopédie des nuisances, 1995–2001, vol. IV, p. 260–263.

4 Le Quai de Wigan, éd. Ivréa, 1982, p. 157–159.

5 Ibid., p. 166.

6 Essais, articles et lettres, op. cit., vol. IV, P. 41.

7 Le Quai de Wigan, op. cit., p. 166.

8 Essais, articles et lettres, op. cit., vol. II, p. 275–288.

9 Essais, articles et lettres, op. cit., vol. IV, p. 262.

10 Paul Anderson, « Postface » à A ma guise, éd. Agone, 2008, p. 465.

11 John Newsinger, La Politique selon Orwell, éd. Agone, 2006.

12 À ma guise, op. cit., p.405–406 et 496–497.

13 Le Quai de Wigan, op. cit., p.203.

14 Essais, articles et lettres, op. cit., vol. IV, p. 219.

15 James Conant,« Orwell et la dictature des intellectuels », Agone n°41–42, « Les intellectuels, la critique et le pouvoir », octobre 2009.

Jean-Jacques Rosat
Le magazine littéraire, décembre 2009
Orwell, Agone et la décence commune

Entretien avec Jean-Jacques Rosat, directeur de collection chez Agone.
Lire l’article en ligne

Verlad
Webzine Envrak, décembre 2009
Compte-rendu
Trop souvent réduite à 1984 et à La Ferme des animaux, l’œuvre de George Orwell occupe aujourd’hui une situation paradoxale. Après sa mort, survenue en 1950, une grande partie de la gauche a rejeté son héritage, en termes parfois violents, tandis qu’une certaine droite le revendiquait avec vigueur. Double méprise. Orwell n’a en réalité jamais cessé d’être un socialiste authentique (il proposait même de limiter légalement de un à dix l’écart maximal entre le salaire minimum et le plus haut revenu), mais son socialisme était d’une espèce que la gauche actuelle semble ne plus être en mesure de comprendre. Trop révolutionnaire pour être social-démocrate, trop attaché à la liberté pour avoir jamais cédé aux sirènes du stalinisme, trop lucide sur la réalité des rapports entre les hommes pour être anarchiste, trop attaché à l’internationalisme pour n’être pas farouchement hostile au colonialisme, mais trop attaché à la notion de patrie et à la « common decency » populaire pour croire au progrès et ignorer les aspirations du peuple, celui que Jean-Claude Michea avait qualifié d’« anarchiste tory » pourrait aussi bien être décrit comme un révolutionnaire conservateur. L’excellente biographie de John Newsinger retrace son itinéraire depuis les années de Birmanie, nourries du souvenir de Kipling, jusqu’à la guerre d’Espagne et son entrée, en 1943, à l’hebdomadaire travailliste Tribune. Les dernières années ne sont pas oubliées, Newsinger complétant ou corrigeant sur bien des points la biographie publiée par Bernard Crick en 1982. Orwell, pourrait-on dire encore, fut un anti-totalitaire par excellence. Le plus remarquable est que sa dénonciation des totalitarismes de son époque n’a fait que nourrir sa prescience des « doux » totalitarismes du temps présent.
A.B.
Eléments n°130, hiver 2009
Anticommuniste par socialisme

L’œuvre de Georges Orwell est bien plus complexe que l’image anticommuniste donnée par ses deux derniers ouvrages, qui sont aussi les plus connus, La ferme des animaux et surtout 1984. C’est ce que démontre une biographie enfin publiée en français1. Le livre replace l’ensemble des écrits d’Orwell dans leurs contextes et a la bonne idée d’être complété par un glossaire, mais aussi de distinguer les notes explicatives – mises en bas de pages – des notes justificatives renvoyées en fin de volume.

Comme le souligne bien Newsinger, « Le problème est que la tentative d’Orwell pour briser le mythe soviétique a échoué. L’une des conséquences de cet échec a été la récupération de La ferme des animaux et de 1984 par la droite. L’opposition très ferme d’Orwell, en tant que socialiste, à la dictature communiste et à ses thuriféraires n’en demeure pas moins un exemple d’honnêteté intellectuelle et de courage politique »2. Cet état de fait ne peut se comprendre qu’en étudiant la vie d’Orwell et son évolution politique. De son vrai nom Eric Blair, Orwell est né en 1903 au Bengale dans une famille de fonctionnaires coloniaux et reçoit une éducation typique de la classe aisée anglaise. A la fin de ses études il devient policier en Birmanie à une époque où les premières initiatives de libération nationale se déroulent. Les cinq années qu’il y passe créent la première rupture dans sa vie et l’amènent au socialisme. Son premier ouvrage, Une histoire Birmane, est d’ailleurs une charge dénonçant l’impérialisme. Désirant rompre avec son milieu d’origine, Orwell s’immerge dans le monde ouvrier dont il tire son deuxième livre, Dans la dèche à Paris et à Londres. « Dans ce texte, Orwell aborde, avec une intensité extraordinaire, l’expérience de la pauvreté, et ses effets sur l’individu et sur la mentalité des pauvres. Il est quasiment le seul écrivain de gauche d’origine bourgeoise à avoir enduré effectivement l’expérience de la faim, la vie des sans-abri, les travaux épuisants mal payés, et bien des outrages et humiliations auxquels les pauvres sont exposés. Pour des centaines de milliers de gens, la pauvreté ne signifiait pas simplement un faible niveau de revenu, ni même seulement le manque d’argent, mais un mode de vie, une manière d’exister. »3

À partir de ce moment, l’engagement d’Orwell envers le socialisme est total, même s’il évoluera d’une position révolutionnaire à une intégration au réformisme. Son implication n’est pas purement intellectuelle et Orwell s’engage dans les milices du POUM pendant la guerre civile espagnole. Il y est gravement blessé à la gorge et échappe de justesse à la répression communiste. Cet épisode constitue le second tournant politique. Il en tirera deux leçons, dont il oubliera vite la première. Tout d’abord « Son expérience espagnole l’a convaincu qu’il ne sert à rien d’être antifasciste si l’on n’est pas également anticapitaliste, et que l’on ne peut vaincre le fascisme sans renverser le capitalisme »4. D’autre part, et cela marquera définitivement sa pensée, « Ce qui le détourna des communistes, ce n’est pas leur ajournement de la révolution pendant toute la durée de la guerre mais la contre-révolution qu’ils réussirent à mener effectivement derrière les lignes républicaines »5. Dénoncer le Stalinisme, qu’il ne considère pas comme une dérive mais bien une suite des idées et actes de Lénine et Trotski, devient la principale ligne politique de Georges Orwell qui, avec le début de la seconde guerre mondiale, se rallie à un « patriotisme révolutionnaire » qui l’éloigne de ses positions de départ même s’il continue à avoir des relations avec la gauche révolutionnaire, principalement via la fourniture de textes pour des revues américaines d’obédiences trotskistes.

Orwell ne peut donc être réduit à son anticommunisme. «(Il) est parfaitement conscient de la menace que le contrôle capitaliste des médias fait peser sur la liberté intellectuelle, mais elle est pour lui secondaire par rapport au danger que fait peser la tentation totalitaire. Sa priorité absolue, c’est de faire barrage à ce qu’il appelle « les effets délétères du mythe russe sur la vie intellectuelle anglaise ». Ce choix illustre, à bien des égards, son attitude politique des années 1945–1950 »6. Il illustre aussi à notre avis la plus grande erreur d’appréciation d’Orwell car, plus d’un demi-siècle plus tard, il faut bien constater que Big Brother devient de plus en plus une réalité grâce à la victoire du capitalisme.

1 John Newsinger, La politique selon Orwell. Préface de Jean-Jacques Rosat, Marseille, Agone, 2006, XXVI-332 p. 24 €

2 p. 235

3 p. 47

4 p. 108. Sur ce constat que nous partageons concernant la lutte contre l’extrême droite aujourd’hui, voir notre article “Lutter contre les dérives du capitalisme, une solution à l’extrême droite ?” in Espace de libertés n°345 de septembre 2006, p. 26.

5 pp. 91–92

6 p. 248

www.juliendohet.blogspot.com

Julien Dohet
Espace de libertés n°356, septembre 2007
Les convictions socialistes d'Orwell
Cette biographie politique est une analyse minutieuse et captivante de l’évolution de la pensée et de l’engagement politique de George Orwell (1903-1950). « Rouage de la machinerie du despotisme » (comme il s’est décrit lui-même plus tard) en tant qu’officier de la police impériale britannique en Birmanie de 1922 à 1927, Orwell s’éveille à la politique au cours de ces cinq années passées dans cette fonction, qui le métamorphosent en adversaire féroce de l’impérialisme et de toute forme de domination. Le premier type d’action que prend cette conscientisation est une vie de bohème parmi les pauvres et les clochards à Londres et à Paris (décrite dans Dans la dèche à Paris et à Londres) qui l’amène ensuite au nord de l’Angleterre où il découvre le dur labeur des mineurs de charbon, la détresse des chômeurs et les préjugés de classes (décrits dans Le Quai de Wigan). C’est alors qu’il adhère au socialisme et qu’il s’engage, à la fin de 1936, dans ce qu’il a caractérisé comme la plus importante expérience de sa vie, sa participation à la guerre civile espagnole en tant que combattant dans les milices du Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM). Cette expérience dont il a rendu compte dans son Hommage à la Catalogne lui a inspiré ses deux principaux romans, La ferme des animaux et 1984. Profondément marqué par la terreur stalinienne en Espagne, Orwell demeurera un farouche antistalinien jusqu’à la fin de ses jours, tout comme il demeurera un indéfectible défenseur du socialisme, écrit Newsinger, ces deux engagements étant pour lui indissociables : « J’ai la conviction, écrivait-il en effet dans la préface ukrainienne de La ferme des animaux en 1947, que la destruction du mythe soviétique est indispensable si nous voulons faire renaître le mouvement socialiste » (p. 205).

Si l’engagement d’Orwell contre le totalitarisme n’est pas à démontrer, tous ne sont pas aussi convaincus de la pérennité de sa ferveur socialiste. Et il faut reconnaître que certaines de ses prises de position tendent à accréditer ce doute : défense du patriotisme et de l’anglicité pendant la guerre, alignement à partir de 1942 sur le réformisme du parti travailliste dont il appuie les politiques anti-ouvrières et la répression contre les grévistes (p. 243). Autant de gestes politiques qui tranchent radicalement avec la flamme révolutionnaire rapportée d’Espagne et les appels de 1940 à la transformation de la guerre contre Hitler en guerre révolutionnaire comme seul moyen de la victoire. Newsinger n’en soutient pas moins que le portrait d’Orwell dressé par divers interprètes, parmi lesquels son biographe le mieux connu, Bernard Crick, d’un militant qui à partir du début des années 1940 aurait sombré dans un « socialisme du désespoir » (p. 157) pour se rallier au réformisme travailliste, souffre d’une simplicité irrecevable. Une ligne de force du livre de Newsinger est précisément de démontrer que ce « penseur politique si déconcertant » (p. 137) qu’était Orwell, n’a au contraire jamais abandonné ses convictions socialistes, même s’il a perdu espoir de le voir triompher en Angleterre. À l’appui de ce point de vue, il mentionne qu’au cours des dix dernières années de sa vie, Orwell a entretenu des liens étroits et ininterrompus avec des militants socialistes des États-Unis, réunis autour de la Partisan Review. C’est de ces discussions qu’est né notamment le thème du « collectivisme oligarchique » qui est au centre de 1984. C’est aussi dans Partisan Review qu’Orwell a présenté en 1947 sa thèse des États-Unis socialistes d’Europe, « seul objectif valable », en tant que voie de l’édification du socialisme, qui ne saurait être conçu « qu’à l’échelle mondiale ».
Louis Gill
À Bâbord, avril/mai 2007
La politique et la vie
Une approche biographique de l’œuvre et de la pensée de G. Orwell, dans laquelle l’historien britannique John Newsinger souligne l’engagement colonial de l’écrivain et retrace sa réelle évolution politique.

Alors qu’en 1942, rejointe par les États-Unis, l’Angleterre sortait tout juste de son isolement contre le nazisme, George Orwell publiait ses Réflexions sur la guerre d’Espagne. Celle-ci demeurant pour lui l’événement politique fondateur de la situation internationale de l’époque. Dans cet ouvrage, il relatait notamment une de ses conversations avec Arthur Koestler – qui, comme lui, avait bien failli perdre la vie en Espagne –, où il avait déclaré, catégorique : « L’histoire s’est arrêtée en 1936 » ! L’auteur du Zéro et l’infini avait « aussitôt acquiescé d’un hochement de tête. » Et Orwell de préciser : « Nous pensions tous deux au totalitarisme en général, mais plus particulièrement à la guerre civile espagnole. J’avais depuis longtemps remarqué qu ’aucun événement n’est jamais relaté exactement par les journaux, mais en Espagne, pour la première fois, j’ai lu des articles de journaux qui n’avaient aucun rapport avec les faits. [...] J’ai vu, en fait, l’histoire s’écrire non pas en fonction de ce qui s’était passé mais en fonction de ce qui aurait dû se passer selon les diverses " lignes de parti ". » . D’abord enthousiaste, cet intellectuel formé à Eton, l’une des plus prestigieuses public schools britanniques, vit, pour la première fois de sa vie, dans la Barcelone insurgée, la disparition temporaire des différences de classes. Mais, engagé volontaire dans la milice du POUM, petit parti proche des trotskistes, il témoigna également, à son retour, de la répression sanglante menée par les communistes (et les agents soviétiques) à l’arrière des lignes républicaines contre les autres tendances politiques. Ce qui lui valut une haine tenace de la part du PC britannique et de l’intelligentsia philo-soviétique européenne...
Dix ans plus tard, en 1946, dans un essai-manifeste intitulé Pourquoi j’écris, Orwell rappelait à nouveau combien son engagement politique se confondait avec sa démarche d’écrivain depuis son expérience de combattant en Espagne. « La guerre d’Espagne et les événements de 1936-1937 remirent les pendules à l’heure et je sus des lors où était ma place. Tour ce que j’ai écrit d’important depuis 1936, chaque mot, chaque ligne, a été écrit, directement ou indirectement, contre le totalitarisme et pour le socialisme démocratique tel que je le conçois. »

On saisit ainsi aisément tout l’intérêt que peut constituer une approche biographique de l’œuvre et de la pensée de George Orwell. C’est celle qu’a choisie l’historien britannique John Newsinger pour son livre La Politique selon Orwell. Se concentrant strictement sur la part politique de l’itinéraire d’Orwell, l’ouvrage propose une analyse serrée de chacun de ses écrits. Il permet ainsi au lecteur de suivre pas à pas l’évolution d’un auteur dont « la lutte autour de son héritage n’a pas connu de répit » depuis un demi-siècle, rappelle-t-il d’emblée. Newsinger est d’ailleurs bien conscient que son ouvrage continue d’y participer lui-même, et ce n’est pas le moindre de ses apports. S’il connut de nombreuses évolutions, le positionnement politique d’Orwell explique les diverses tentatives de récupération partisane dont il n’a cessé de faire l’objet. La pensée de cet homme de gauche, disparu à l’âge de 46 ans des suites d’une tuberculose, a en effet été beaucoup convoitée, de la nébuleuse trotskiste à la social-démocratie réformiste, des défenseurs du capitalisme et du camp occidental pendant la guerre froide jusqu’aux néoconservateurs américains contemporains... Toutefois, comme le remarque Newsinger, ces enjeux politiques autour de l’œuvre d’Orwell n’ont jamais « affecté sa popularité durable d’écrivain », qui, « jamais démentie », explique aussi ces « affrontements » particulièrement vifs autour de ses écrits. Newsinger décrit ainsi la « situation paradoxale » qui s’est créée après sa mort : « La gauche a majoritairement rejeté son héritage, parfois en des termes extrêmement violents, alors que la droite l’a largement revendiqué avec vigueur » .
Mais on ne saurait limiter Orwell à la virulente dénonciation du totalitarisme soviétique qui est au cœur de ses derniers romans, en particulier 1984 et la Ferme des animaux. La force de cette « biographie politique » est en effet de montrer à partir de l’ensemble de ses textes (romans, essais, reportages, articles, etc.) combien sa pensée est constamment traversée par une certaine « tension » entre réformisme et révolution, depuis la contestation instinctive et anarchisante au sortir d’Eton jusqu’au socialisme à partir de 1936. Selon les périodes, les circonstances et les contextes, Orwell évolue, revient sur certaines de ses erreurs et oscille en fait entre un soutien aux travaillistes britanniques et un « trotskisme littéraire », qui apparaît surtout dans ses collaborations à des revues américaines proches de ce courant de pensée.

L’ouvrage de Newsinger est en tout cas particulièrement riche pour le lecteur français puisqu’il apporte force détails sur la vie politique et intellectuelle anglo-saxonne des deux côtés de l’Atlantique, généralement peu connue. Il insiste entre autres sur l’importance de l’engagement anticolonial d’Orwell, qui, né en Inde dans une famille de fonctionnaires de l’Empire, consacre plusieurs de ses écrits à dénoncer l’exploitation et la violence de l’impérialisme britannique. C’est là une part de son œuvre que les études orwelliennes ne mentionnent souvent que trop rapidement, alors qu’elle est capitale dans la formation de l’écrivain. Mais, surtout,l’historien apporte un démenti cinglant aux supputations trop souvent avancées d’un Orwell si anticommuniste qu’il aurait rejoint, s’il avait vécu plus longtemps, le camp conservateur. Ainsi, dès 1941, quand débute la guerre froide, Orwell tenta-t-il de déjouer ce type de manœuvre (même si le temps va sans aucun doute lui manquer) : « J’ai depuis dix ans la conviction que la destruction du mythe soviétique est indispensable si nous voulons faire renaître le mouvement socialiste. » John Newsinger permet de ne pas l’oublier.
Olivier Doubre
Politis n°934, 11-17/01/2007
Les intellectuels et le pouvoir

La question du pouvoir se pose à tout intellectuel : aucune doctrine, aucune proclamation de valeur ne met un intellectuel à l’abri contre le risque de devenir un intellectuel de pouvoir de parti ou de média : un intellectuel qui fait de sa position un centre de pouvoir.

Georges Orwell a eu en son temps, comme d’autres, à inventer des stratégies et, plus fondamentalement une attitude pour lutter contre ce risque. Il n’a jamais mis sa plume au service d’aucun parti. Lorsqu’il entreprend de rédiger 1984 en 1946, il se présente comme un écrivain politique, un écrivain dont le projet littéraire s’est construit à partir de ce qu’il juge être l’alternative politique majeure de son époque : socialisme démocratique ou totalitarisme. « Tout ce que j’ai écrit d’important depuis 1936, chaque mot, chaque ligne, a été écrit, directement ou indirectement, contre le totalitarisme et pour le socialisme démocratique tel que je le conçois. »… « Ce qui me pousse au travail, c’est toujours le sentiment d’une injustice, et l’idée qu’il faut prendre parti (…), (cité par Jean-Jacques Rosat)

On ignore trop souvent que c’était au nom du socialisme qu’il avait mené sa lutte antitotalitaire, et que le socialisme, pour lui, n’était pas une idée abstraite, mais une cause qui mobilisait tout son être, et pour laquelle il avait d’ailleurs combattu et manqué se faire tuer durant la guerre d’Espagne.

Dans son œuvre il redéfinit plusieurs genres littéraires : le roman satirique, la nouvelle non fictionnelle, le document-témoignage, la chronique journalistique, ou l’essai. En 1936, un éditeur lui commande une sorte d’enquête sur la condition ouvrière dans le nord industriel de l’Angleterre au moment de la « dépression ». Sa visite ne dure que quelques semaines, mais cette rencontre avec l’injustice sociale et la misère est pour lui une révélation bouleversante qui affecte de manière décisive la totalité de sa vie et de son œuvre.

Comme le souligne Simon Leys, Orwell, loin de livrer des sensations brutes ou une vision directe, remet en scène, reconstruit, réorganise et modifie la matière première de ses expériences ; « autrement dit le style dépouillé du documentaire est en réalité une création artistique délibérée […]. Ce que l’art invisible et si efficace d’Orwell illustre, c’est que la vérité des faits ne saurait exister à l’état pur. Les faits par eux-mêmes ne forment jamais qu’un chaos dénué de sens : seule la création artistique peut les investir de signification, en leur conférant forme et rythme. L’’imagination n’a pas seulement une fonction esthétique, mais aussi éthique. » (p31). Ce principe littéraire, d’abord appliqué à l’échelle d’une enquête en pays ouvrier, (The road to Wigan Pier, Ed. Penguin) va révéler son immense potentiel qui sera au centre du « prophétisme » de 1984 ». Son « imagination sociologique » lui permettra d’extrapoler, à partir d’éléments d’expériences fragmentaires la réalité cohérente et véridique du gouffre totalitaire au bord duquel nous nous trouvons encore aujourd’hui suspendus. L’histoire a déjà montré qu’il ne faut pas grand-chose pour faire basculer des millions d’hommes dans l’enfer de 1984 : « Il suffit pour cela d’une poignée de voyous organisés et déterminés qui tirent l’essentiel de leur force du silence et de l’aveuglement des autres individus. Ceux-ci ne disent rien, car ils ne voient rien. Et s’ils ne voient rien, ce n’est pas faute d’avoir des yeux, mais précisément, faute d’imagination et d’interprétation des événements politiques dont ils sont les contemporains » (Orwell ou l’horreur de la politique de Simon Leys, p. 32).

Si l’on veut comprendre quel genre de socialisme a été le sien, il faut saisir comment Orwell a interprété et vécu les événements politiques dont il a été le contemporain [la guerre d’Espagne, le Front populaire, le pacte germano-soviétique , le déclenchement de la Seconde guerre mondiale, la vie à Londres sous les bombes et les différentes phases de la guerre, le raz-de-marée travailliste aux élections de 1945 et les réformes qui instaurent l’Etat-providence, la bombe atomique, la mise en place du « rideau de fer », l’installation de la guerre froide], comment il y a réagi comme journaliste et écrivain, et aussi quelle part il a prise comme citoyen et militant. C’est toute l’importance de l’actualité de cette biographie politique d’Orwell, que nous propose John Newsinger. Orwell est devenu socialiste, mais un socialiste d’un genre inédit. Avec toutes ses erreurs et toutes ses faiblesses, il fut l’ennemi de l’injustice et des inégalités, il était convaincu que la démocratie en Grande-Bretagne était pervertie par le pouvoir et l’influence des riches. Il prit fait et cause pour les libertés civiques. Il fut contre l’exploitation de ce que l’on appellera le tiers-monde. Il s’opposa à la tyrannie et fut un ennemi du système de classe. Il estima qu’il était de son devoir de combattre contre ces maux pour aider à la création d’un monde meilleur. « Certainement que les écrits d’Orwell continuent aujourd’hui d’influencer ses lecteurs aux changements contemporains, et de leur inspirer l’esprit de résistance » (La politique selon Orwell, John Newsinger, p. 275). Comme le dit Simon Leys, cet intellectuel prophète majeur du monde contemporain a été d’un courage et d’une lucidité qui lui ont permis de percevoir et dénoncer la menace sans précédent que le totalitarisme fait peser aujourd’hui sur l’humanité.

Evelyne Leveque
Les Amis du Monde diplomatique (Versailles), 08/01/2007
Orwell : de l’anticolonialisme à l’antistalinisme

Sur le Vieux Continent, George Orwell est essentiellement connu pour deux ouvrages, La ferme des animaux et 1984 – fictions mettant en procès le stalinisme et décrivant, pour l’un, l’avènement d’un système totalitaire, pour l’autre, son fonctionnement pathologique. Or, en Grande Bretagne, Orwell, écrivain prolixe, est non seulement bien plus que l’auteur de ces deux romans, mais il est aussi une des plus importantes figures de la gauche littéraire de la première moitié du XXe siècle, ce qui lui vaut d’être l’objet de diverses controverses quant au sens de son antistalinisme et de son engagement socialiste.
La biographie politique de John Newsinger a pour objectif de remettre cet engagement socialiste en perspective afin de montrer que, loin d’être un ventre mou de la gauche ou un tory honteux, Orwell est demeuré jusqu’à sa mort – malgré ses prises de positions pragmatiques ou farouchement anticommunistes – un homme à la gauche de la gauche. Au passage, elle permet aux lecteurs francophones de faire plus amplement connaissance avec une personnalité littéraire que l’on ne peut décidément pas réduire à son rejet des systèmes totalitaires.
Né au Bengale dans une famille de fonctionnaires coloniaux (son père travaillait dans un service gouvernemental voué au commerce de l’opium en Inde), Eric Blair, qui prendra plus tard le nom de George Orwell, est, durant sa jeunesse, un parfait petit Britannique impérialiste, méprisant et brutal. Il devient même fonctionnaire colonial, en l’occurrence policier en Birmanie, puis, après cinq années d’un travail pour le moins zélé, abandonne soudainement son poste, écœuré, sincèrement honteux et décidé à en découdre avec l’impérialisme britannique. Son premier roman, Une Histoire birmane, est d’ailleurs consacré à ce thème. Il s’engage alors dans un véritable processus de révisions de ses croyances aussi bien vis-à-vis des colonisés que vis-à-vis du « peuple », des pauvres, que méprisent les membres de la moyenne bourgeoisie dont il provient – au point d‘aller vivre, à Londres et à Paris, avec les clochards, indigents et marginaux de toutes sortes afin, croit-il, de connaître et de comprendre qui sont et ce que subissent les opprimés du système. Cet épisode est raconté dans Le Quai de Wigan et dans de nombreux articles destinés à des revues de gauche ; il manifeste la conversion d’Orwell à un socialisme à l’origine plus ou moins sympathisant de la révolution bolchevique et qui le mènera, quand survient la guerre d’Espagne, à passer de la réflexion à l’activisme…
Arrivé à Barcelone, impressionné par l’enthousiasme révolutionnaire dans lequel baigne la ville, Orwell s’engage en effet dans les rangs des miliciens du POUM, mouvement d’obédience anarchiste dont il admire l’égalitarisme concret. Englué dans une guerre de position sans grand intérêt ni réel danger, il assiste alors – à l’instar des personnages du film de Ken Loach Land and Freedom, d’ailleurs largement inspiré du témoignage d’Orwell lui-même, Hommage à la Catalogne – à l’étouffement de l’expérience révolutionnaire par le gouvernement républicain à la solde du Komintern. La révolution est sacrifiée à la realpolitik de Staline ; les miliciens du POUM subissent des campagnes de dénigrement, sont bafoués, parfois même torturés et assassinés par les communistes. Cet épisode est la seconde secousse intellectuelle d’Orwell, lui-même menacé et bientôt obligé de quitter l’Espagne.
Comme en témoigne son œuvre ultérieure, et quand bien même il est soumis à des choix, des engagements pragmatiques difficiles (notamment concernant le soutien aux gouvernements britanniques durant la guerre, ou aux travaillistes à la fin de celle-ci), défend John Newsinger, il n’aura de cesse de défendre les principes d’une révolution trahie à la fois par les démocraties dirigées par le front populaire et par les soviétiques.
Si, tel qu’il est présenté par Monsieur Newsinger, l’engagement socialiste d’Orwell, et sa persistance jusqu’à sa mort, ne fait aucun doute, on est bien en peine de dire de quel socialisme il s’agit, notamment parce qu’aucun extrait suffisamment long, commenté et contextualisé des écrits d’Orwell à ce sujet n’est donné. À vrai dire, si l’Orwell de Monsieur Newsinger réfléchit beaucoup aux questions tactiques, aux questions de moyens, s’il en discute jusqu’à la fin de sa vie avec des anarchistes et des trotskistes américains, il semble ne pas être concerné par la question des fins, par les réflexions théoriques, à l’exception d’une vague volonté de nationalisation de l’économie et de quelques clichés progressistes largement partagés dans les années trente et quarante, même par les libéraux ; sa connaissance des théories socialistes paraît bien maigre et l’on est tenté de parler d’une socialisme intuitif, sociologique, voire d’un solidarisme à la Dickens, plutôt que d’un socialisme au sens plein, quel que soit son contenu. Plus que le socialisme, c’est la révolution, la mythologie de la révolution qui paraît fasciner Orwell. Ce qu’il souhaite, à l’échelle de la société, c’est une rupture comparable à celles qu’il a opéré lui-même, en lui-même : rupture avec ses croyances colonialistes et familiales d’abord, avec ses croyances de classe ensuite.

Frédéric Dufoing
Jibrile, 01/2007
Compte-rendu
C’est pour son chapitre « La vérité sur la guerre d’Espagne » que nous incluons, dans cette recension, l’intéressante biographie politique que John Newsinger a consacrée à George Orwell, et sur laquelle nous reviendrons dans un prochain numéro. Il y montre, en effet, avec précision, en quoi l’expérience espagnole d’Orwell façonna, durablement, sa vision du monde et sa conception d’un socialisme où la fraternité et la common decency seraient les valeurs de base.
« La révolution espagnole, écrit Newsinger, était allée beaucoup plus loin que la première révolution russe, celle de février 1917. […] Poursuivre la révolution ou revenir en arrière, tel allait être le grand débat politique dans le camp républicain – débat qui sera finalement réglé par les communistes à coups d’actions policières, de séances de torture et de pelotons d’exécution. »
Pour Orwell, ce ne fut pas l’idée, défendue par les communistes, d’ajourner la révolution le temps de gagner la guerre qui était inacceptable, ajoute Newsinger, « mais la contre-révolution qu’ils réussirent à mener effectivement derrière les lignes républicaines ». Ainsi, c’est dans le chaudron espagnol, où Orwell avait vu « une classe ouvrière devenant conscience d’elle-même » inventer l’égalité, qu’il fut à jamais vacciné contre la « foutue pourriture » stalinienne qui s’efforça de la briser. Dès lors, il en portera le stigmate, et le besoin de combattre la fausse parole d’une intelligentsia fascinée par le caporalisme stalinien.
A contretemps, 01/2007
Compte-rendu
Dans cette biographie politique de George Orwell, l’historien britannique John Newssinger remet ses principales œuvres dans leur contexte général qui, de son rejet de l’impérialisme britannique dans les années vingt jusqu’à sa mort au début de la guerre froide, permet de mieux comprendre l’itinéraire intellectuel et politique de l’auteur de 1984. L’ouvrage intéressera d’autant plus le lecteur français qu’il ne déposait jusqu’alors que de la biographie honnête mais ancienne de Bernard Crick et des petits essais très personnels de Jean-Claude Michéa. De plus Newsinger apporte des éclairages nouveaux sur les débats de la gauche et de l’extrême gauche anglaise et américaine auxquels Orwell participa et qui conditionne sa pensée politique. Un livre donc, qui renouvelle l’approche d’Orwell comme écrivain indéfectiblement fidèle à une conception du « socialisme de l’homme ordinaire ».
Offensive n°12, décembre 2006
George Orwell : anticolonialiste et renégat de la classe dominante

Homme politique et écrivain anglais, George Orwell est surtout connu du grand public pour deux de ses romans, La ferme des animaux et 1984, et du monde militant pour son engagement dans la guerre d’Espagne en 1936. La biographie passionnante de George Orwell paru récemment aux éditions Agone laisse entrevoir une trajectoire sociale, politique et intellectuelle bien plus riche [1].

On n’évoquera ici que deux de ses aspects, les moins connus sans doute, et en premier lieu l’engagement anticolonialiste de George Orwell. Né en 1903 en Inde, issu du côté de son père comme de sa mère, et depuis plusieurs générations, du commerce et de l’administration coloniale, cet « enfant de l’Empire » (p. 7) intègre la police indienne en 1922, date à laquelle il part en Birmanie. Les années 1910 et 1920 sont ponctuées de mouvements de résistance, suivis de répressions sanglantes, comme le massacre d’Amritsar en 1919, lors duquel, comme le rappelle l’auteur, John Newsinger,

« les soldats avaient tiré pendant dix minutes sur une foule pacifique, tuant près de quatre cents personnes, dont des femmes et des enfants, et en blessant mille deux cents autres » (p. 10).

La Birmanie voit aussi se développer un mouvement populaire nationaliste, même s’il ne prend pas la même ampleur qu’en Inde :

« En 1920, des étudiants de l’université de Rangoon se mirent en grève, rapidement rejoints dans leur contestation par des lycéens dans presque tout le pays. Le boycott consécutif du système d’éducation dirigé par les Britanniques déboucha sur une tentative avortée visant à mettre sur pied un mouvement scolaire national rival. [En 1924], il y eut une grève de l’impôt, particulièrement suivie dans les régions qui longent l’Irrawaddy. La police fut sollicitée pour maintenir l’ordre et briser la grève. [...] Elle procéda à des arrestations, confisqua des biens, et, en diverses occasions, incendia totalement des villages. Au milieu des années 1920, les prisons de Birmanie étaient à ce point surpeuplées qu’il fallut relâcher des prisonniers de manière anticipée afin d’incarcérer ceux qui venaient d’être condamnés. Une mutinerie de prisonniers en mai 1931 ne put être réprimée qu’au prix de la mort de trente-quatre détenus. » (p. 10–11).

L’impact qu’aura cette expérience sur l’engagement d’Orwell est à la mesure du rôle joué par les valeurs coloniales dans son éducation. Horrifié par la violence qui fonde l’entreprise coloniale, il démissionne de son poste en 1927, mettant fin à une carrière prometteuse. Newsinger présente cette expérience comme fondatrice : l’entrée en politique de George Orwell se fait bel et bien par l’anticolonialisme. À l’origine des convictions socialistes qu’il va progressivement faire siennes, il y a en effet un profond sentiment de solidarité pour les opprimés, qui prend naissance devant le spectacle de l’oppression coloniale.

Dans les années qui suivent son retour, Orwell va progressivement se lancer dans des réquisitoires féroces, fondés sur une sympathie croissante pour les plus déshérités, contre la classe dominante anglaise. Plus que cela, la démission d’Orwell, rongé par la culpabilité, va déboucher sur une prise de distance radicale avec son milieu, mais aussi avec son éducation, ses normes et ses valeurs – et notamment le racisme de classe -, pour le conduire vers des milieux que rien ne le disposait à côtoyer. Ancien élève d’Eton, le saint des saints des institutions scolaires anglaises, il s’aventure dans les territoires miséreux de l’Est londonien et part s’installer dans un quartier populaire de Paris, où il travaille comme plongeur, avant de passer quelque temps en compagnie de vagabonds. Quelques années tard, il fera également un séjour dans les régions minières du nord de l’Angleterre, touchées de plein fouet par le chômage.

Revenir sur les convictions et l’engagement anticolonialiste d’Orwell est un des apports majeurs de cette biographie. Et l’on ne cesse de s’étonner, à la lecture des deux premiers chapitres, que cette étape de la vie d’Orwell n’ait pas attiré davantage l’attention, au moins en France. Ce rappel semble d’autant plus précieux qu’il pourrait nourrir utilement le débat qui agite et divise le monde militant français depuis quelques années, à savoir l’articulation du combat anticolonial (ou aujourd’hui du combat contre les oppressions post-coloniales) et de la lutte pour la justice sociale.

L’éloignement d’avec son milieu d’origine, son renoncement à une carrière toute tracée : tout cela redouble l’admiration que l’on peut porter à un personnage reconnu avant tout pour son talent littéraire et un engagement socialiste doublé d’une grande lucidité quant à la nature du régime soviétique. Témoignant de la possibilité même de rompre avec les lois de la reproduction sociale, les excursions menées au sein des classes populaires les plus pauvres attirent ainsi la curiosité du lecteur.

Newsinger précise dès l’introduction du deuxième chapitre (« Parmi les opprimés ») que « ce projet [d’immersion dans les bas-fonds] soulève un certain nombre de problèmes » (p. 42). Néanmoins, la question qui se pose au lecteur n’est sans doute pas tant celle de la sincérité de cette tentative de franchir les barrières sociales ; ou de la qualité scientifique des enquêtes ainsi menées, mais plutôt des modalités de ces excursions. L’auteur évoque le regret souvent exprimé par Orwell de n’être jamais complètement accepté par les milieux avec lesquels il se solidarise, mais on aurait aimé en savoir plus sur les formes prises par ce déclassement volontaire, aussi temporaire soit-il.

On ne peut s’empêcher non plus de s’interroger, au-delà de l’expérience birmane, sur les ressorts de ce parcours atypique. De sorte que manquent peut-être, dans le livre, des éléments plus précis sur la trajectoire professionnelle et sociale d’Orwell, l’ampleur du déclassement et les logiques de reconversion dans le champ littéraire. Il ne s’agit pas de relativiser l’engagement d’Orwell, d’en montrer les « vrais » ressorts, qui seraient moins nobles. Ne serait-ce pas plutôt le plus bel hommage à lui faire que de rendre compte d’un engagement aussi improbable, en mettant au jour ses conditions sociales de possibilité ?

Annoncé en introduction comme « une exceptionnelle “socio-analyse” », l’ouvrage Quai de Wigan n’est d’ailleurs pas vraiment analysé comme tel dans le corps du livre, qui reste relativement allusif sur la socialisation, la vie conjugale ou la sociabilité ultérieure d’Orwell. L’absence d’éclairage sociologique a l’inconvénient de faire apparaître Orwell comme parfois légèrement désincarné, évoluant au gré des événements et des « contextes », mais sans que les contraintes propres des univers auxquels il a appartenu ne soient vraiment évoquées.

Sans doute ce parti pris d’une biographie politique et intellectuelle plutôt que sociologique s’explique-t-il par la volonté de montrer, comme l’auteur le précise en conclusion, « qu’Orwell a été un authentique homme de gauche » (p. 273). Quand bien même il a pu être récupéré par la droite, jusqu’aux néo-conservateurs, en raison de son engagement contre l’URSS et son obstination à dénoncer l’aveuglement des intellectuels de gauche face aux crimes soviétiques, même si, plus récemment, il a été attaqué par certaines auteures féministes, John Newsinger s’attache à souligner la profondeur et la persistance de son attachement au socialisme. Malgré la déception qu’a pu ressentir Orwell face aux réalisations du gouvernement travailliste de l’après-guerre, sa foi dans une possible et profonde transformation du monde reste inébranlée, et il continue à l’exprimer dans les contributions qu’il apporte aux revues proches du milieu intellectuel trotskyste étasunien. John Newsinger relativise également les préjugés homophobes du romancier, ou son manque d’intérêt pour la question des femmes, ou du moins rappelle à quel point ceux-ci était banals dans la société de l’époque.

On comprend alors la tentation très forte du biographe de défendre plutôt que d’expliquer les prises de position politiques et intellectuelles d’Orwell. Mais loin de nous l’intention de dénigrer, au nom de la science ou de l’objectivité, une telle empathie qui va de pair, en l’occurrence, avec une très grande rigueur. En outre, c’est aussi cette posture qui fait de la biographie de John Newsinger un livre aussi agréable à lire.

Voir le site www.lmsi.net

Sylvie Tissot
Collectif "Les mots sont importants", 15/11/2006
Actualité de George Orwell
Dans la période préélectorale que traverse la France, lire Orwell pourrait être une tâche instructive. L’occasion nous en est doublement donnée par la publication d’un ouvrage traitant spécifiquement du thème politique, la Politique selon Orwell, signé par un professeur britannique, John Newsinger, et par la réédition du magnifique livre de Simon Leys,Orwell ou l’horreur de la politique.
L’œuvre de George Orwell est trop souvent réduite à 1984, ouvrage d’anticipation qui décrit une société totalitaire (« Big Brother is watching you ») plus actuel qu’il n’y paraît, et la Ferme des animaux, fable animalière traitant des révolutions qui portent en germe la dictature.
Ce qui rend inclassable et irrécupérable celui que l’on a pu désigner comme un « anarchiste conservateur » est son intransigeance envers la vérité, la liberté et la justice, autrement dit sa lutte infatigable contre les dictatures de tout poil, que ce soit durant la guerre civile en Espagne, dans l’empire colonial britannique ou au sein de la bourgeoisie anglaise. « Ce qui fait que les gens de mon espèce comprennent mieux la situation que les prétendus experts, ce n’est pas le talent de prédire des événements spécifiques, mais bien la capacité de saisir dans quelle sorte de monde nous vivons », remarquait Orwell. Mais sa bête noire demeurera ce que nous nommons les « intellectuels » (aujourd’hui les commentateurs médiatiques) responsables à ses yeux d’un dogmatisme prompt à dénigrer la « morale commune » (« common decency ») qui passe, il est un des rares à l’avoir noté, par un mouvement de dégradation de la langue courante (la « novlangue ») à laquelle était si sensible cet admirateur de Swift.
George Orwell n’aura eu de cesse de vivre différentes expériences – clochard, soldat… –, dont il va tirer des enseignements pour définir une attitude qu’il nomme « socialisme de l’homme ordinaire ». C’est ce cheminement que nous restitue en détail John Newsinger dans cette biographie politique, au terme de laquelle il remarque que « la gauche a majoritairement rejeté son héritage, parfois en des termes extrêmement violents, alors que la droite l’a largement revendiqué avec vigueur ». Décidément irrécupérable. Donc indispensable.
Robert Jules
La Tribune, 10/11/2006
Compte-rendu
Extrait de la chronique "Corruption : déni de démocratie"
…La proposition que faisait il y a plus d’un siècle Georges Orwell, l’auteur de 1984 (Folio, Gallimard) mérite d’être mise en œuvre : faire en sorte que l’écart entre le salaire minimum et le plus haut revenu soit au maximum de un à dix. Un tel objectif moral pourrait avoir des conséquences véritablement révolutionnaires. Cela permettrait de renverser la tendance à la montée des inégalités sociales à l’œuvre depuis 25 ans. Cela permettrait aussi à tous les êtres humains de se reconnaître comme des semblables, comme partageant le même monde. Sur Orwell lire la passionnante biographie politique de John Newsinger récemment traduite, La politique selon Orwell, (Agone, 2006)…
Roland Pfefferkorn
La Marseillaise, 26/10/06
Compte-rendu

George Orwell est un auteur mondialement connu. Rares sont ceux qui n’ont pas lu ou ouvert au moins une fois La ferme des animaux, 1984 ou son témoignage sur son expérience à la guerre civile d’Espagne, Hommage à la Catalogne. Sa critique du totalitarisme fut saluée en son temps par bon nombre de libéraux et de conservateurs avec lesquels, pourtant, George Orwell, n’avait aucune connivence intellectuelle. Mais nous vivions alors dans un monde bipolaire où l’Empire du mal siégeait à l’Est de l’Europe, dans un monde bipolaire où, à l’Ouest, il était difficile d’être de gauche et antistalinien. De fait, en pleine guerre froide, les communistes firent de leur mieux pour transformer l’homme de gauche qu’était George Orwell en un écrivain réactionnaire.

Le livre de John Newsinger, La politique selon Orwell, publié par les éditions Agone, entend remettre les points sur le i. Nous avons affaire ici à une biographie politique aussi passionnante qu’érudite et agréable de lecture qui nous dévoile le cheminement politique de l’écrivain.
Orwell est un homme de son siècle. Par là j’entends que sa pensée politique s’est construite en se confrontant avec quelques-uns des événements majeurs de la première moitié du XXe siècle : l’émergence des mouvement de libération nationale au sein de l’Empire britannique l’a beaucoup intéressé, lui, l’ancien policier de la Coloniale, écœuré par le racisme et la violence de ses compatriotes en Birmanie ; la guerre d’Espagne à laquelle il prit part dans les rangs révolutionnaires lui fit détester profondément les pratiques staliniennes et la politique faussement internationaliste de l’URSS ; la deuxième guerre mondiale enfin, qu’il passa, en partie, derrière les micros de la BBC.

John Newsinger nous dévoile un auteur prolifique, alternant les œuvres de fictions et les textes d’analyse politique, nouant des liens étroits avec certains militants trotskystes ou anarchistes, se fâchant aussi et fustigeant toujours les militants de gauche incapables de rompre franchement avec l’URSS. Ainsi, il n’aura pas de mots assez durs pour critiquer la béatitude de certains intellectuels devant la figure de Staline ; et d’une manière générale, il s’en prit avec férocité au socialisme de ces intellectuels. Il écrit ainsi : « Pour beaucoup de ceux qui se réclament du socialisme, la révolution n’est pas un mouvement de masses auquel ils espèrent s’associer mais un ensemble de réformes que nous, les gens intelligents, allons imposer aux basses classes. » Cette aversion pour celles et ceux qui méprisent les classes populaires et entendent faire leur bonheur y compris contre leur gré, George Orwell la gardera toute sa vie, sans que cela ne l’amène à parer ce même peuple de toutes les vertus.

Il faut rendre grâce à John Newsinger de ne pas avoir gommé ou minimisé les errances de l’écrivain. Car Orwell est un homme qui se cherche, qui évolue, qui essaie de comprendre le monde tel qu’il est, tel qu’il peut devenir. Ce n’est pas un homme de parti ou un théoricien, ni un béni-oui-oui. En guise de conclusion, je vous livre les mots de Jean-Jacques Rosat, philosophe et préfacier du livre de John Newsinger, pour qui George Orwell était un « socialiste d’un genre inédit : trop égalitariste et révolutionnaire pour être social-démocrate, mais trop démocrate et anti-totalitaire pour être communiste ; trop lucide sur la réalité des rapports de force entre les hommes et les États pour être anarchiste, mais trop confiant dans la droiture et dans le refus de l’injustice parmi les gens ordinaires pour basculer comme tant d’autres dans le pessimisme conservateur ; trop patriote pour ne pas chercher une voie spécifiquement anglaise de passage au socialisme, mais trop internationaliste pour n’être pas farouchement anticolonialiste. »

Christophe Patillon
Le monde comme il va - AlterNantes FM, 05/10/2006
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Réalisation : William Dodé