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Le Danseur et sa corde
Wittgenstein, Tolstoï, Nietzsche, Gottfried Keller et les difficultés de la foi
Parution : 14/03/2014
ISBN : 9782748902105
Format papier : 288 pages (12 x 21 cm)
22.00 € + port : 2.20 €

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En écrivant ce livre, j’ai essayé de réaliser simultanément deux ambitions : celle de comprendre les raisons qui ont pu faire de Gottfried Keller un des écrivains que Wittgenstein admirait le plus, et celle de préciser ce que j’ai écrit sur les relations que ce philosophe a entretenues avec la religion. Ces deux objectifs convergent car peu de ques- tions sont aussi présentes et aussi centrales dans l’œuvre du romancier que celle de la re- ligion. De plus, l’espèce de « révélation » que Wittgenstein a eue lorsqu’il est entré en contact avec le texte de la version tolstoïenne de l’Évangile semble avoir marqué de fa- çon profonde sa relation avec le christianisme. Même le Tractatus comporte des formules qui ont parfois une ressemblance assez frappante avec ce que Wittgenstein avait pu lire dans l’ Abrégé de l’Évangile. Pour ce philosophe, « le penseur religieux honnête est comme un danseur de corde. Il marche, en apparence, presque uniquement sur l’air. Son sol est le plus étroit qui se puisse concevoir. Et pourtant on peut réellement marcher sur lui ».

Après Peut-on ne pas croire ? et Que faut-il faire de la religion ?, ce livre est le dernier volet d’une trilogie sur la philosophie de la religion. Pour Bouveresse, ce qui est en jeu, ce n’est pas le jugement à porter sur les dogmes, les croyances, etc., mais le regard à porter sur la foi elle- même comme attitude face à la vie. Les idées de Wittgenstein sont éclairées par leur mise en relation avec les récits et les réflexions de Keller – le plus grand romancier de langue alle- mande de la seconde moitié du XIXe siècle –, et par la confrontation avec Tolstoï, Nietzsche, Ibsen, et quelques autres.
Ce livre n’est issu ni de cours, ni de conférences, et c’est certaine- ment l’un de ses plus personnels.

Jacques Bouveresse

Professeur au Collège de France, Jacques Bouveresse a publié de nombreux ouvrages de philosophie du langage et de la connaissance mais aussi sur des écrivains comme Robert Musil et Karl Kraus. Il est aussi l’un des principaux commentateurs français de Ludwig Wittgenstein.

Pour visiter la page consacrée à Jacques Bouveresse sur le site du Collège de France

Les livres de Jacques Bouveresse chez Agone

Foreign Rights

English notice

The Puppet and its String

After Can One Be a Non Believer? and What Should We Do With Religion?, this book is the third of a trilogy on the philosophy of religion. For Jacques Bouveresse, what is at stake is above all how we see faith as an attitude for confronting life. The author sheds light on Wittgenstein’s ideas by relating them to Keller’s and pitting them against Tolstoi, Nietzsche, Ibsen, and others.

Dossier de presse
Pascal Engel
2014
Michel Clément
Studies in Religion / Sciences religieuses, mars 2016
Patrick Dupouey
L'Humanité, 1er septembre 2014
Juan Asensio
Blog Stalker, 08/06/2014
7 mai 2014
L’Attitude correcte
Ce livre est le dernier d’une trilogie consacrée par Jacques Bouveresse aux problèmes de la croyance, de la foi et de la religion. Il porte sur l’un des auteurs que Wittgenstein admirait le plus, Gottfried Keller, et invite ainsi à lire ou relire l’une des oeuvres les plus profondes et les plus attachantes de la littérature.

Der grüne Heinrich (1855, 2eme ed. 1879) est un Bildungsroman dans la tradition du Wilhelm Meister, qui raconte l’histoire, assez largement autobiographique, d’un jeune suisse qui va tenter sa chance à Munich et revient dans son pays, pour découvrir que sa mère est morte et qu’il n’a pas mené la vie qu’il aurait dû vivre 1. C’est le roman des désillusions, éclairé par la bonté intérieure du héros, ses angoisses religieuses et sa recherche d’une rédemption sans Dieu. C’était, avec les Entretiens de Goethe et d’Eckermann et les Aphorismes de Lichtenberg, l’un des livres favoris de Nietzsche, qui vint un jour rencontrer Keller pour lui exprimer son admiration. Ce dernier narra l’entretien à l’un de ses amis : « Je crois que ce gars est fou ». Nietzsche dans les Considérations inactuelles attaque David Strauss, auteur d’une Vie de Jésus anticipant celle de Renan, révoqué de son poste à Zurich avant d’avoir pu enseigner, et qu’appréciait beaucoup Keller, qui était aussi grand lecteur de Feuerbach. Comme le montre Bouveresse, l’oeuvre de Keller occupa dans la vie de Wittgenstein un rôle qui ne fut pas moins grand que celui de Tolstoï, dont on sait que l’auteur du Tractatus admirait les récits comme Hadji Mourat, et surtout l’Abrégé de l’Evangile. Dans la veine de son premier livre sur Wittgenstein, Wittgenstein la rime et la raison (Minuit,1973) et de ses ouvrages récents Peut on ne pas croire ? (Agone, 2009) et Que faire de la religion ? (Agone, 2011) Bouveresse analyse les conceptions de Wittgenstein sur la croyance, la foi et la religion et montre combien elles sont influencées par celles de Keller. Il nous les restitue au sein du contexte des discussions sur la religion chez les romantiques, Schopenhauer, Nietzsche, Hebbel, Mauthner, Kraus, inter alios. Les livres de Bouveresse sont comme ces grosses voitures si solides de marque suédoise ou américaine d’antan. Elles mettaient du temps à démarrer, mais une fois le moteur bien chauffé, elles atteignaient leur plein régime. Ici il est atteint dans les derniers chapitres, les plus denses. Peut-il y avoir de la foi dans un monde sans Dieu ?

Keller dans ses romans et ses contes (comme Le rire perdu, où un couple doit se débarrasser de la religion pour retrouver son entente), tout comme Wittgenstein dans ses journaux et carnets, que la question de la foi est distincte d’une part de celle de la religion entendue comme un ensemble de dogmes, de rites, et de pratiques, et d’autre part de celle de la croyance, qui demande des justifications ou des preuves. « Le mot "croire" a causé des malheurs effroyablement grands dans la religion. » En ce sens Wittgenstein est tout sauf un sceptique, contrairement à Russell, dont il trouvait l’athéisme parfaitement philistin. La foi a cependant quelque chose de commun avec le rite et la croyance : elle se révèle et s’éprouve dans les actions. L’une des remarques de Wittgenstein donne la clef de sa position : « La manière dont tu utilises le mot « Dieu » ne montre pas qui tu veux dire, mais ce que tu veux dire ». Dieu n’est pas, comme pour le philosophe ou le théologien un certain être qui se tient dans une certaine relation au monde, mais il est l’expression, dans nos actes et dans notre vie, d’une certaine sorte d’attitude vis-à-vis du monde, de nous-mêmes et de nos semblables. Comment la définir, si ce n’est ni une attitude de crainte et de tremblement à l’idée que nous n’obtiendrions pas la rédemption, ni une somme d’actions conformes à tel ou tel ensemble de commandements ? C’est, nous disent Keller et Wittgenstein, l’attitude « correcte » ou « décente », anständig. A la différence de la croyance, l’attitude correcte n’est pas une attitude intellectuelle, mais une certaine forme de sentiment ou d’émotion juste. Le fait que ce soit une attitude psychologique suggère une conception de la foi religieuse comparable à celle de Hume (dont bien entendu à la fois Feuerbach et Nietzsche s’inspireront), que l’on a souvent caractérisée comme expressiviste : nous projetons, à partir de nos états psychologiques, une réalité qui n’a d’existence que fictive. Mais la comparaison s’arrête là, car ni Wittgenstein ni Keller n’entendent dire que la religion nous ouvre à un monde fictif. Ils n’ont pas, comme les philosophes, l’ambition d’expliquer la religion. L’attitude correcte est une attitude face à quelque chose de réel, qui s’adapte à une réalité qui n’est pas entièrement, pour ainsi dire, de notre cru. Alors à quoi ? Au monde, à la vie, au sens d’une sorte de panthéisme, puisque leur Dieu n’est pas personnel ? Mais alors pourquoi Wittgenstein et Keller sont-ils, tout comme Tolstoï, si attachés au christianisme, à des notions comme celles d’une volonté – même absente- de Dieu, et à l’idée que nous pourrions être punis pour une faute que nous n’avons pas commise ?

On peut aussi penser à la conception de l’expérience religieuse de William James, que Bouveresse a confrontée à celle de Wittgenstein dans ses autres livres. Le problème est que la religion du coeur selon James n’a pas vraiment de contenu, elle est comme une expérience sans idée de ce dont elle est expérience. Il est difficile de séparer le contenu de la foi de celui de l’expérience morale, même s’il ne réside dans aucun type de précepte. L’éthique se vit. Cela semble dénuer de toute pertinence toute considération méta-éthique sur le sens et la nature des valeurs. Et pourtant, il y a une conception de la nature des valeurs éthiques qui a, à mon sens, d’importantes similitudes avec celle de Wittgenstein et de Keller. C’est celle de Franz Brentano. Selon cette conception le contenu des propositions éthiques n’est pas donné par des valeurs réelles ayant une réalité autonome par rapport à nos jugements éthiques. Mais ces jugements sont objectifs en vertu du fait qu’ils sont corrects. Une chose est bonne si elle correspond à l’attitude correcte et au type de raisons appropriées. Les raisons en question n’en sont pas pour autant subjectives : elles sont des raisons parce qu’elles s’adaptent la réalité.2 Par exemple dans L’épigramme3, la jeune fille que cherche le héros doit accepter un baiser en souriant (car celui fait plaisir) et en rougissant (par pudeur) : si elle vient à cette combinaison de sentiments justes, elle a l’attitude anständig. Est-ce trop intellectualiser les conceptions de Wittgenstein que de lui prêter une conception des valeurs morales du même genre ?

1 Cf GA Goldschmidt, »Réédition d’un chef-d’oeuvre « QL N° 359 16-11-1981
2 F. Brentano, L’Origine de la connaissance morale (1889) , tr.fr Paris, Gallimard 2003. Voir Kevin Mulligan, Wittgenstein et la philosophie austro-allemande , Vrin, 2012.
3 cf .Hubert.Juin « Les ambiguïtés de Gottfried Keller N° 202 15-01-1975
Pascal Engel
2014
Le danseur et sa corde

Le danseur et sa corde. Wittgenstein, Tolstoï, Nietzsche, Gottfried Keller et les difficultés de la foi

Jacques Bouveresse nous invite à la lecture par une rencontre des travaux de l’écrivain suisse Gottfried Keller (1819–1890) et du philosophe Ludwig Wittgenstein (1889–1951), sur cette question, plus rarement abordée maintenant en philosophie, qu’est la foi en Dieu et les fondements mêmes des religions, mais ici sous une variante quelque peu différente, à savoir la place et le sens que prend le questionnement religieux chez l’écrivain et le philosophe comme lecteur de ce dernier.
Nietzsche, qui a radicalement critiqué le christianisme, n’en a pas moins exprimé une conviction profonde qui consistait à garder ce qui pouvait bien rester après cette épuration du christianisme historique. Mais comme le fait justement remarqué l’auteur, Wittgenstein et Keller trouvaient incongru de théoriser par la philosophie ou la théologie, ce qui ne pouvait réellement s’y prêter, c’est-à-dire la foi elle-même ou toutes formes de croyances religieuses. D’ailleurs, l’auteur fait ressortir les principaux arguments des premiers textes de Wittgenstein, dont le Tractatus, lesquels furent traversés par des influences diverses dont celle de Tolstoï, par son Abrégé de l’évangile, et de Kierkegaard que le philosophe considérait plus radical que Dostoïevski quant à sa critique du christianisme.
Ainsi, Henri le Vert, roman autobiographique de Keller, aurait joué un rôle important dans la pensée de Wittgenstein sur la question religieuse ; d’ailleurs, cette influence est davantage perceptible dans ses Carnets et surtout dans les Remarques mêlées, mélanges de considérations philosophiques, d’observations sur le monde et d’impressions existentielles.
L’auteur ajoute à ce qui précède de nombreux éléments qui mettent en lumière l’œuvre de Keller et son importance à la fin du XIXe siècle et au début du XXe ; non seulement Nietzsche et Brahms l’ont-ils rencontré, mais de nombreux écrivains, dont W. Benjamin, ont aussi reconnu son importance littéraire et artistique.
Les liens très particuliers entre les remarques de Wittgenstein sur la religion et celles, quelquefois tout aussi radicales, de Keller, sont très bien exposés par Bouveresse qui souligne, par ces quelques exemples, certains traits de la critique du philosophe et de l’écrivain : « La croyance en Dieu se reconnaît et se juge sans doute à ses fruits, mais c’est une chose qui est tout aussi vraie de l’athéisme » (136). La dimension éthique chez Wittgenstein a, en effet, préoccupé le philosophe tout au long de sa vie et ce questionne- ment tout simple, formulé ainsi : « Comment devenir un autre homme ? » ou encore « Comment devenir un philosophe digne de ce nom ?», ne pouvait échapper à son constant souci de précision quant au fait religieux, qu’il ne rejetait nullement et que l’auteur formule ainsi : « Si c’est essentiellement par la connaissance de soi que l’on accède au sentiment religieux véritable, il reste encore, cependant à se demander dans quelle mesure la connaissance en question est en mesure de transformer réellement celui qui fait l’effort de l’acquérir » (162). Notons que cette observation reste fort pertinente par rapport à un problème auquel se buttent toujours nombre de théologiens !
A ces questions, l’auteur ajoute celle du concept de prédestination que relève Wittgenstein qui insiste, dans certains écrits, sur le contraste, quelquefois violent, entre la simplicité des évangiles et la théologie des lettres de Paul ; débat qui a fait objet de très nombreuses polémiques depuis les débuts du christianisme, mais rappeler les ambigu ̈ıtés de ce concept ne peut être qu’utile, et ce, d’autant plus, que cette tension entre la théologie de Paul et celles des évangélistes n’a jamais été complètement résolue. Il en est de même pour les questions de l’existence de l’âme et de l’immortalité qui ont préoccupé Wittgenstein et qu’il analyse sans rejet ni adhésion.
Enfin, Bouveresse n’oriente jamais les préoccupations religieuses du philosophe viennois du côté de la métaphysique, absente dans son œuvre, mais plutôt vers son angoisse fondamentale liée à sa recherche incessante de clarification et de vérité ; il n’a jamais disqualifié, par des arguments spécieux et militants, les croyances en général ou la foi en un Dieu, ici, des chrétiens, mais il a plutôt recherché ce qui pouvait faire sens dans ses jeux de langages qu’emprunte le croyant. Ce que l’auteur souligne fortement à la fois chez Keller et Wittgenstein, c’est leur conviction en une possibilité de transformation profonde de l’homme, tout d’abord par ses propres efforts, et cela par un travail de lucidité sur soi ; mais ils sont tous les deux conscients que le croyant habité par la foi en un Dieu, celui des évangiles, ne peut être soumis qu’aux mêmes impératifs et qu’inviter quiconque à la foi, c’est avant tout exiger de soi une constante transformation ou une conversion, en terme théologique.
Ce livre constitue le dernier tome d’une trilogie composée de Peut-on ne pas croire ? (2007) et de Que faut-il faire de la religion ? (2011), tous publiés chez Agone.

Michel Clément
Studies in Religion / Sciences religieuses, mars 2016
La foi religieuse questionnée

Jacques Bouveresse propose 
le dernier et troisième volet de son étude littéraire de la spiritualité.

Voici l’ultime ouvrage d’une trilogie. Après une exploration généraliste dans Peut-on ne pas croire ? puis une analyse de l’opposition Russell-Wittgenstein dans Que faire de la religion ? Jacques Bouveresse continue de questionner la foi religieuse à travers la lecture d’auteurs, dont le moins qu’on puisse dire est que nous avons presque tout à en découvrir. Ici, c’est l’œuvre de l’écrivain suisse Keller (1818–1890) qui sert de fil conducteur, principalement pour un dialogue avec le philosophe Wittgenstein. On sait Bouveresse l’un des meilleurs spécialistes français de l’auteur du Tractatus logico-philosophicus. Mais nous sommes loin ici de la philosophie de la logique et du langage. C’est à un Wittgenstein plus intime que nous avons affaire. On voudrait dire un Wittgenstein « spirituel », si l’adjectif ne traçait déjà, entre les travaux de philosophie théorique et le domaine de la sensibilité et de la croyance, une frontière dont tout l’objet du livre est justement de montrer qu’elle n’a pour Wittgenstein aucun sens. En suivant les itinéraires respectifs de l’écrivain et du philosophe logicien, Bouveresse montre comment c’est la lecture de Keller qui a permis à Wittgenstein de découvrir une autre dimension de sa propre personnalité intellectuelle et de « se révolutionner lui-même » ; condition pour devenir révolutionnaire. Outre les auteurs mentionnés dans le sous-titre, on croisera Spinoza, Feuerbach, Lichtenberg, mais aussi Sterne, Dickens et Brahms. S’il est exclu de résumer ce livre très personnel, on peut donner une idée de son intention : suivre des auteurs dont le souci fut de méditer sur le religieux et la religiosité, c’est-à-dire une certaine disposition de l’esprit, plus que sur la religion, comme institution imposant ses dogmes et son emprise aux sociétés humaines. Le paradoxe tient à ceci que cette attitude est parfaitement compatible – jusque même dans la référence à Dieu ! – avec un athéisme strict, sous la seule condition que celui-ci ne s’en tienne pas à une critique seulement négative, à la façon d’un rationalisme étriqué qui croit avoir assez fait lorsqu’il a dénoncé dans la foi religieuse une aberration de la pensée logique. Un livre aussi riche qu’accessible, mais réservé aux esprits curieux de découvrir des horizons philosophiques et littéraires nouveaux.

Patrick Dupouey
L'Humanité, 1er septembre 2014
Recension

[...]

Wittgenstein, cet incroyant paradoxal plus croyant que bien des chevaliers de la foi, cet auteur, comme Keller, d’une religiosité profonde, intime, réelle, cet homme qui peut finalement être considéré, à sa façon, de même que tout penseur religieux honnête, «comme un danseur de corde» (p. 243), désireux de mener de front, «en se consacrant exclusivement à ces trois tâches, le travail philosophique, la réflexion sur soi-même et la recherche de la vraie vie» (p. 203), est-il cet homme qui est parvenu à sortir de lui-même pour trouver le chemin de son créateur ? Les derniers mots, admirables, du philosophe, adressés à la femme de son médecin, sont connus : «Vous leur direz que cette vie a été pour moi merveilleuse» (p. 174), le terme wonderful recouvrant plus d’acceptions que l’adjectif merveilleux, du moins tel qu’il est désormais compris, cette phrase belle et mystérieuse, si on la considère par rapport à ce que fut, objectivement, la vie pour le moins difficile1 de Wittgenstein, répondant en somme à l’interrogation de Jacques Bouveresse : «Si c’est essentiellement par la connaissance de soi qu’on accède au sentiment religieux véritable, il reste encore, cependant, à se demander dans quelle mesure la connaissance en question est en mesure de transformer réellement celui qui a fait l’effort de l’acquérir» (p. 162).
Ainsi Wittgenstein, qui jamais ne s’est payé de mots, a-t-il raison d’’écrire qu’une question religieuse «est seulement ou bien une question de vie ou bien un bavardage» (p. 236), le bavardage commençant, aux yeux de l’auteur du Tractatus a la pensée extraordinairement concentrée, dès les épîtres de Paul, alors que les Évangiles, «tout est moins prétentieux, plus humble, plus simple. Là, vous trouvez des cabanes; chez Paul, une église. Là, tous les hommes sont égaux et Dieu lui-même st un homme; chez Paul, il y a déjà quelque chose comme une hiérarchie» (p. 239).
En somme, Keller, tout comme Wittgenstein qui ne cessa jamais de l’admirer, pensent que «la vie elle-même, ou peut-être, plus exactement, une certaine façon de vivre, peut être une condition préalable à la découverte de la vraie religion», une vie plus vraie si l’on peut dire finissant peut-être, du moins selon Jacques Bouveresse, par rendre Wittgenstein à ses propres yeux «plus capable de comprendre et d’accepter certaines choses que les textes religieux à eux seuls étaient tout à fait incapables de lui transmettre réellement» (p. 255).
Et ainsi Wittgenstein d’être frappé par la profondeur et, plus que cela, la puissance d’une prière comme le Notre Père : «Souvenez-vous que la religion chrétienne ne consiste pas à dire une quantité de prières, ce qui nous est ordonné est justement le contraire de cela. Si vous et moi nous devons vivre des vies religieuses, cela ne doit pas consister seulement dans le fait que nus disons une quantité de choses sur la religion, mais que d’une certaine façon notre vie est différente» (p. 262).
Au terme de cette enquête passionnante, Jacques Bouveresse dégage tout l’intérêt de l’humilité, je ne vois pas d’autre mot susceptible de mieux caractériser l’étrange piété du philosophe, mais aussi des limites de la pensée de Wittgenstein : «Ce dont il nous parle à chaque fois est plutôt la façon dont nous réussissons pas à adopter une attitude déterminée à l’égard de certaines paroles et de certaines images religieuses, en laissant presque toujours dans l’ombre la question, qu’il ne donne pas l’impression de considérer comme cruciale, de savoir si elles ne pourraient pas, au moins pour certaines d’entre elles, être d’origine divine, et non pas simplement humaine» (p. 277).
Finalement, peu nous importe, en effet, cette origine, pourvu que nous ne perdions pas dans les arrières-monde de pacotille, religieux ou pas, et que notre vie, hic et nunc, puisse être vraie.

1 Ainsi Wittgenstein peut-il écrire cette très belle et surtout juste pensée, témoignant d’une souffrance intérieure qui ne pu être simplement imaginée, mais a été au contraire vécue jusque dans sa dernière parcelle de solitude et de douleur : «Un cri de détresse ne peut pas être plus grand que celui d’un seul homme. Ou encore aucune détresse ne peut être plus grande que celle dans laquelle peut se trouver un être humain individuel. Un homme peut, par conséquent, être dans une détresse infinie et donc avoir besoin d’une aide infinie. La religion chrétienne n’est faite que pour celui qui a besoin d’une aide infinie, donc que pour celui qui éprouve une détresse infinie. Le globe terrestre tout entier ne peut pas être dans une détresse plus grande qu’une seule âme» (p. 128).

Juan Asensio
Blog Stalker, 08/06/2014
SUR LES ONDES

FRANCE CULTURE – “Les nouveaux chemins de la connaissance”
Entretien avec Jacques Bouveresse le 7 mai 2014
http://www.franceculture.fr/oeuvre-le-danseur-et-sa-corde-de-jacques-bouveresse

7 mai 2014
Réalisation : William Dodé