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Les Vices du savoir
Essai d’éthique intellectuelle
Parution : 10/05/2019
ISBN : 9782748903973
Format papier : 612 pages (12 x 21 cm)
26.00 € + port : 2.60 €

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« Notre société “de l’information” et “de la connaissance”, dans laquelle le marketing et la propagande ont pris des dimensions inédites, est envahie par le bullshit. Politiquement, le but du bullshitter n’est pas tant de plaire aux électeurs que de promouvoir un système dans lequel le vrai n’a plus de place parce qu’il n’est plus une valeur. Or celui qui ne respecte pas la vérité est aussi celui qui admet que seuls le pouvoir et la force sont les sources de l’autorité. Les penseurs post‑modernes aiment à dire que l’abandon de la vérité comme valeur laissera la voie libre à d’autres valeurs comme la solidarité ou le sens de la communauté, mais on peut aussi bien dire que le non-respect de la vérité et la promotion du baratin auront comme conséquences le règne du cynisme, le culte du pouvoir et la domination brute des puissants. »

Ni réductible à l’éthique tout court, ni simple branche de l’épistémologie, l’éthique intellectuelle définit les normes qui fondent objectivement la correction des croyances. Dans ce livre, Pascal Engel montre que l’indifférence à leur égard, qu’ont en partage, à l’échelle planétaire, tant de nos politiques, journalistes et universitaires contemporains, représente la forme la plus aboutie du vice intellectuel et sape, dans la cité, la possibilité d’une démocratie véritable.

Pascal Engel

Philosophe, directeur d’études à l’EHESS, spécialisé en philosophie du langage et de la connaissance, Pascal Engel est notamment l’auteur d’À quoi bon la vérité ? (Grasset, 2005, avec Richard Rorty), Va savoir, de la connaissance en général (Hermann, 2007) et Les Lois de l’esprit : Julien Benda ou la raison (Ithaque, 2012).

Les livres de Pascal Engel chez Agone

Dossier de presse
Roger-Pol Droit
Le Monde des Livres, 28 juin 2019
Rencontre avec Pascal Engel, philosophe coriace

Le penseur a la dent dure. Formé à la philosophie analytique américaine, il place la logique et la vérité au centre de ses recherches. Une démarche exigeante qui le conduit aujourd’hui à s’interroger sur l’éthique intellectuelle, dans Les Vices du savoir

À contre-courant. Voilà sans doute la manière la plus simple de caractériser, d’un mot, l’œuvre et la démarche de Pascal Engel. Car ce philosophe ne cesse de combattre, depuis plusieurs décennies, les démissions intellectuelles qui gangrènent à ses yeux le savoir contemporain, une lutte que son nouvel essai, Les Vices du savoir, poursuit avec éclat.

En quoi consiste donc ce qu’il cherche à contrecarrer, ce « courant » qui peut évidemment signifier aussi bien « tendance dominante » que « banalité répandue » ? C’est l’abandon, qu’il juge de plus en plus profond et multiforme, des exigences de la vie intellectuelle. Avec la multiplication des infox et l’empire croissant de la « post-vérité » s’installent une forme d’indifférence croissante à la vérité et aux preuves, un mépris tacite ou même revendiqué envers tout ce qui ressemble de près ou de loin aux lois de l’esprit.

Cette « insoutenable légèreté du savoir » constitue pour Pascal Engel l’exact inverse de ce que doivent faire les intellectuels. C’est pourquoi il a entrepris de réfléchir à l’étendue des dégâts, diagnos tiquant les motifs de cette dérive à facettes, analysant la nature et le sens des idéaux de la raison, cherchant par quels moyens redresser la barre. Vaste programme, qui forme le fil directeur d’un parcours poursuivi au fil d’une quinzaine de livres et de centaines d’articles. Ses questions centrales : les normes (du vrai, principalement, mais aussi du beau, du juste…) et les ruses contemporaines pour s’y soustraire.

Ce penseur qui refuse le laxisme a parfois la dent dure, afin de mieux pourfendre nos pseudo-évidences. « On déteste de nos jours, dit-il au “Monde des livres” avec un sourire malicieux, l’étroitesse d’esprit, on célèbre ceux qui sont ouverts à tout, les “passeurs” du savoir. Mais n’est-il pas bon, quelquefois, de ne pas avoir un esprit trop ouvert ? Pascal préférait les esprits étroits et forts à ceux qui sont amples et larges. William James opposait les philosophes “tendres” aux philosophes “coriaces”. Ne vaut-il pas mieux appartenir à la seconde catégorie ? »

C’est au cours des années 1970, au temps d’Althusser et de Derrida, que ce normalien de la rue d’Ulm s’est découvert coriace, en cessant d’être charmé parDeleuze, Foucault et le maoïsme pour s’intéresser à la logique et à la philosophie analytique, et lire Carnap, Frege et Quine. Pourquoi donc ? « D’abord en réaction contre l’enseignement de la philosophie que j’ai reçu, qui mettait l’accent sur la rhétorique et sur la surenchère dans les idées radicales plutôt que sur l’argument, la clarté et la sobriété. On allait même jusqu’à considérer la distinction du vrai et du faux comme oppressive et injustifiable ! La philosophie analytique faisait alors l’effet d’une bouffée d’air frais… »

Le chercheur est donc allé respirer aux Etats-Unis, à l’université de Californie à Berkeley, avant de soutenir en 1990 une thèse sur le philosophe analytique américain Donald Davidson (1917–2003), puis d’enseigner notamment dans les universités de Grenoble, de Caen, ensuite à La Sorbonne, qu’il a choisi de quitter pour Genève. « Je ne me suis jamais senti à l’aise dans le contexte français », confie celui qui fut aussi professeur invité au Québec, en Grèce, en Australie, à Hong kong, entre autres, avant d’entrer, en 2012, à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). C’est pourquoi notre rencontre a lieu à Paris, boulevard Raspail, dans les locaux du CRAL, le Centre de recherches sur les arts et le langage, dont Pascal Engel est membre.

En publiant La Norme du vrai. Philosophie de la logique (Gallimard, 1989), il formulait un constat toujours d’actualité : « Il n’y a pas que des normes morales, sociales, ou esthétiques, mais aussi des normes pour la pensée. [...] À tort, bien des gens identifient aujourd’hui l’activité intellectuelle avec le rejet de toute norme et une créativité sans règles, ou bien nient, à la lumière des travaux de psychologie, que nous pensions d’après des standards de cohérence logique et que nous soyons des animaux rationnels. Je dirais, comme Swift, que nous sommes au moins capables de rationalité. »

Aujourd’hui, avec Les Vices du savoir, Pascal Engel s’emploie à délimiter le sens et la portée de ce qu’il nomme « l’éthique intellectuelle . L’existence même d’une telle éthique est à préciser et à justifier. Car on peut faire valoir que les erreurs logiques n’ont rien à voir avec des fautes morales. Il y aurait donc d’un côté l’éthique en général, et d’autre part la vie intellectuelle avec ses méthodes. Mais on ne trouverait nulle part une éthique spécifique, qui permette de parler de « vices » et de « vertus » propres à l’exercice de la connaissance. Toutes les analyses de ce volumineux travail tendent au contraire à établir que cette éthique existe bel et bien et s’efforcent de la caractériser.

« Faire des erreurs de raisonnement, précise Pascal Engel, n’est pas en soi moralement blâmable, cela va sans dire, car nul n’est responsable de ses erreurs cognitives ou de son irrationalité. En revanche, ne pas se préoccuper du tout de la validité de ses raisonnements, ignorer systématiquement la logique et la discipline de la preuve, refuser de donner des raisons de ce qu’on avance, ce n’est peut-être pas littéralement fauter, mais cette attitude repose sur un rejet volontaire de l’éthique de la croyance. »

L’enquête, poursuivie tout au long du livre, se déploie sur deux niveaux. Le plus général concerne ce qui fonde et justifie la validité d’une croyance. Le second concerne les attitudes particulières qu’adoptent, envers les normes du savoir et la vérité, tous ceux qui travaillent dans le domaine des idées. « L’indifférence envers la vérité est la mère de tous les vices intellectuels, confie le philosophe. Je parle de l’insensibilité au vrai comme valeur et comme norme. Au sens le plus léger, ce n’est qu’une forme de nonchalance, celle des gens qui batifolent, qui touchent à tout par éclectisme, par dandysme. En un sens plus fort, c’est l’indifférence du bavard, du sot vaniteux, comme Trissotin dans Les Femmes savantes. Cette forme de bêtise volontaire et vicieuse, que les classiques appelaient “sottise”, que Musil nomme “bêtise sophistiquée”, est celle des gens de salon, mais aussi des pseudo-savants, des “savantasses”, comme disait Malebranche. »

Les vices intellectuels ne résident donc pas dans des insuffisances cognitives. Le stupide, à qui « il manque une case », n’est pas fautif. Mais sont vicieux ceux qui décident, volontairement, de se désintéresser de la vérité et de dire n’importe quoi, sans se soucier des conséquences. Et cela fait du monde ! « Les baratineurs,les producteurs de foutaise, comme certains hommes politiques, Trump par exemple, les charlatans de toutes sortes, parmi lesquels se trouvent souvent des philosophes… Tous s’emploient à brouiller le discours en refusant les règles normales de l’assertion. Le menteur respecte la vérité au moins comme cadre et instrument de son mensonge. La production de foutaises est une forme de cynisme envers les valeurs de l’intellect. Elle est fondée sur le désir de croire, de juger et de penser en fonction des avantages qu’on espère, et non pas en fonction des raisons correctes de croire et de juger, qui sont les preuves et la recherche du vrai. Le snobisme est dans le même cas. »

Ami des démonstrations rigoureuses, des raisons et arguments, convaincu de la pérennité des idéaux des Lumières, soucieux de repenser l’éducation à l’âge numérique, voire de refonder l’Université, Pascal Engel est plus qu’à contre-courant. Il se bat contre la marée noire.

Roger-Pol Droit
Le Monde des Livres, 28 juin 2019
En ligne : à regarder, à écouter

Faut-il faire la morale aux intellectuels ?
« La Grande table » par Olivia Gesbert, le 11 juin 2019 sur France culture
Quelles relations les intellectuels, les médias et les politiques entretiennent-ils aujourd’hui avec la vérité ? Dans des sociétés où le baratin semble être devenu la règle, le philosophe Pascal Engel s’emploie à redonner du sens à cette valeur longtemps dénigrée

Réalisation : William Dodé