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Les Vices du savoir
Essai d’éthique intellectuelle
Parution : 10/05/2019
ISBN : 9782748903973
Format papier : 612 pages (12 x 21 cm)
26.00 € + port : 2.60 €

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« Notre société “de l’information” et “de la connaissance”, dans laquelle le marketing et la propagande ont pris des dimensions inédites, est envahie par le bullshit. Politiquement, le but du bullshitter n’est pas tant de plaire aux électeurs que de promouvoir un système dans lequel le vrai n’a plus de place parce qu’il n’est plus une valeur. Or celui qui ne respecte pas la vérité est aussi celui qui admet que seuls le pouvoir et la force sont les sources de l’autorité. Les penseurs post‑modernes aiment à dire que l’abandon de la vérité comme valeur laissera la voie libre à d’autres valeurs comme la solidarité ou le sens de la communauté, mais on peut aussi bien dire que le non-respect de la vérité et la promotion du baratin auront comme conséquences le règne du cynisme, le culte du pouvoir et la domination brute des puissants. »

Ni réductible à l’éthique tout court, ni simple branche de l’épistémologie, l’éthique intellectuelle définit les normes qui fondent objectivement la correction des croyances. Dans ce livre, Pascal Engel montre que l’indifférence à leur égard, qu’ont en partage, à l’échelle planétaire, tant de nos politiques, journalistes et universitaires contemporains, représente la forme la plus aboutie du vice intellectuel et sape, dans la cité, la possibilité d’une démocratie véritable.

Pascal Engel

Philosophe, directeur d’études à l’EHESS, spécialisé en philosophie du langage et de la connaissance, Pascal Engel est notamment l’auteur d’À quoi bon la vérité ? (Grasset, 2005, avec Richard Rorty), Va savoir, de la connaissance en général (Hermann, 2007) et Les Lois de l’esprit : Julien Benda ou la raison (Ithaque, 2012).

Les livres de Pascal Engel chez Agone

Dossier de presse
Thierry Laisney
Mezetulle.fr, 7 août 2019
Roger-Pol Droit
Le Monde des Livres, 28 juin 2019
Le désir de savoir

De même qu’il existe une « éthique des vertus », s’est développée depuis une trentaine d’années une « épistémologie des vertus », à laquelle le philosophe Pascal Engel vient d’apporter – même si son livre ne se rattache pas qu’à ce courant – une contribution importante (en langue française, ce qui n’est pas très fréquent) avec Les Vices du savoir. Essai d’éthique intellectuelle (Agone, 2018). Je n’aurai pas la prétention de recenser à proprement parler cet ouvrage ; j’aborderai seulement (et arbitrairement) quelques-uns des nombreux sujets qu’il traite de façon approfondie : les croyances religieuses ; la question de savoir s’il existe des évaluations proprement épistémiques [c’est-à-dire relatives au savoir] ; cette question nous conduisant à examiner le problème des vérités triviales et celui de la curiosité.

Les croyances religieuses

Pascal Engel est un tenant de ce qu’il appelle l’« évidentialisme normatif », thèse selon laquelle on ne doit croire quelque chose que sur le fondement de raisons solides. Il adhère à la maxime de William Clifford (1877) : « On a tort, partout, toujours, et qui que l’on soit, de croire quoi que ce soit sur la base de données insuffisantes. » Mais il n’adhère pas au caractère profondément moralisateur que Clifford attachait à sa maxime. Pour Clifford, conserver une croyance sans examen constituait un « péché contre l’humanité ». Sans que cela fût dit, les croyances en procès étaient avant tout les croyances religieuses. Engel distingue à cet égard deux points de vue possibles, différentialiste et assimilationniste. Selon le premier, la croyance religieuse est d’une nature telle qu’elle échappe au principe de Clifford ; selon le second point de vue, l’existence des croyances religieuses montre que le principe de Clifford est trop rigide pour pouvoir s’appliquer universellement.

Sans qu’il ait le loisir de la discuter dans ce livre, Engel évoque la position d’un philosophe américain très reconnu : Alvin Plantinga s’est employé 1, en se servant des outils de l’épistémologie contemporaine, et donc sans adhérer à un différentialisme radical, à montrer que la croyance religieuse (et chrétienne en particulier) est justifiée. Plantinga distingue les objections de facto contre la croyance religieuse (qu’on accuse alors d’être fausse) et les objections de jure (la croyance religieuse serait irrationnelle ou injustifiée) ; c’est aux secondes qu’il entend répondre. Il souligne qu’il ne peut pas y avoir d’évidence propositionnelle à l’appui de toutes les croyances. Locke dégageait ainsi deux types de croyances de base : celles qui touchent à ma propre vie mentale (une douleur, par exemple) et celles qui sont évidentes d’elles-mêmes (2 + 2 = 4). Les croyances religieuses, note Plantinga, n’appartiennent à aucune de ces deux catégories. Mais le fait que le croyant ne fonde pas sa croyance sur ces certitudes primitives ne revient pas à dire qu’il manque à ses devoirs épistémiques (nous y reviendrons dans un instant). D’autre part, il y a, selon Plantinga, deux façons pour une croyance d’être irrationnelle (dont il attribue la dénonciation, pour ce qui est des croyances religieuses, respectivement à Marx et à Freud) : elle peut être produite par des facultés déficientes ou par des processus cognitifs qui ont un but autre que la vérité. Plantinga parvient à la conclusion suivante : « une croyance est justifiée pour un sujet S uniquement si elle est produite en S au moyen de facultés cognitives fonctionnant correctement (non sujettes à un quelconque dysfonctionnement) dans un environnement cognitif qui est approprié pour le type de facultés cognitives de S, conformément à un dessein efficacement orienté vers la vérité ».

Se réclamant, en particulier, de Thomas d’Aquin et de Calvin, Plantinga définit le sensus divinitatis comme la tendance humaine instinctive à former des croyances au sujet de Dieu. C’est une sorte de faculté naturelle, un peu à la façon de la vue ou de l’ouïe : « cette connaissance naturelle de Dieu ne s’obtient pas par une inférence ou une argumentation […] mais d’une manière beaucoup plus immédiate ». Le sensus divinitatis produit des croyances qui ne sont pas fondées « évidentiellement » sur d’autres croyances. Selon Pascal Engel, la question de savoir si la croyance repose ou non sur des raisons suffisantes ne se pose pas pour le croyant quand il forme sa croyance. Mais elle se pose à lui quand il s’agit de confirmer sa croyance. Plantinga rétorquerait peut-être que le sensus divinitatis est à l’œuvre dans les deux cas et qu’il fait à chaque fois échec à l’exigence d’une « évidence ».

Dans un livre récent, un autre philosophe, Tim Crane, s’est interrogé sur la rationalité de la croyance religieuse 2. Crane considère que, pour montrer que la croyance religieuse est en soi irrationnelle, il faudrait pouvoir montrer qu’elle n’est jamais fondée sur de bonnes raisons. Or, c’est impossible selon lui. Il reprend à son compte la définition extensive de T. M. Scanlon : une raison pour quelque chose est une « considération qui compte en faveur de cette chose » 3. Engel ne retiendrait probablement pas ce critère, où il pourrait déceler un exemple de la confusion qu’il relève entre les « raisons de croire » et les « raisons de vouloir croire », lesquelles « portent sur les effets escomptés de la croyance et non sur la vérité de celle-ci » ; les premières sont les seules bonnes raisons de croire, les secondes relèvent du pragmatisme. Il est vrai que croire, c’est aussi espérer. Du malade qui croit en sa guérison, on ne peut exiger de preuves (même si son espérance est plus ou moins bien fondée). Quand il s’agit d’avoir confiance en un événement futur, le problème n’est plus le même.

La vertu propre du savoir

Le plus difficile, me semble-t-il, quand on parle de « vertus intellectuelles », est de déterminer s’il est possible de dissocier ce qui est épistémique et ce qui relève de l’éthique. La polysémie du mot vertu traduit bien cette difficulté. Vertu signifie à la fois « valeur morale, mérite d’une personne » et « qualité qui rend propre à produire certains effets ». Il doit bien pourtant y avoir un sens dans lequel nos croyances peuvent être évaluées d’un point de vue purement épistémique. Pour qu’une croyance coïncide avec une connaissance, il faut qu’elle soit vraie (c’est, selon Engel, sa « condition de correction » et justifiée (et qu’il y ait une relation non accidentelle entre la justification de la croyance et le fait qui la rend vraie).

Comme l’a souligné le philosophe américain Ernest Sosa (l’un des auteurs qui ont le plus influencé Pascal Engel), une croyance peut s’évaluer en termes de performance, d’aptitude, comme n’importe quelle autre activité humaine. Il y a autant de domaines d’évaluation que d’activités. Une fois qu’on a identifié les valeurs fondamentales d’un domaine déterminé, on est en mesure de discerner ce qui les sert et ce qui les dessert. Mais quand on emploie le mot « valeurs » ici, c’est détaché de toute connotation morale. Prenons comme exemple le domaine de l’assassinat. Pour parvenir à ses fins, l’assassin pourra déployer des trésors d’intelligence (et se forger au passage des croyances vraies et justifiées au prix de beaucoup d’efforts) : du seul point de vue de la performance, son activité pourra être admirée – indépendamment du but poursuivi qui est monstrueux. Inversement, une valeur fondamentale de l’interprétation musicale est le « respect du texte » ; si un exécutant adopte un tempo inférieur ou supérieur de moitié à celui que le compositeur a indiqué sur la partition, cette valeur fondamentale sera perdue de vue et l’interprétation très critiquable. Pas d’un point de vue moral, cependant, mais le problème est qu’on a tendance à donner une coloration morale à toute évaluation. Les « domaines critiques » (comme les appelle Sosa) sont isolés. En matière épistémique, la valeur fondamentale est la vérité, abstraction faite du point de savoir si sa possession est néfaste ou encore triviale.

Les vérités triviales

La question des vérités triviales (insignifiantes, dérisoires) a fait l’objet de nombreux débats. Pascal Engel l’examine dans son livre. La plupart des auteurs envisagent les évaluations épistémiques sous l’angle téléologique : c’est la recherche et l’obtention de la vérité qui donnent leur prix à nos activités épistémiques. Quel que soit le but (désintéressé ou non) que nous poursuivions, celles-ci doivent toujours obéir aux mêmes normes. Pascal Engel l’exprime très nettement : « Qu’il y ait des enjeux pratiques dans la plupart des circonstances où l’on forme ses croyances n’entraîne en rien que ceux-ci se substituent aux raisons épistémiques de croire ou empiètent sur elles ». La double source du désir de savoir (curiosité naturelle ou préoccupation pratique) est illustrée ainsi par le philosophe américain Alvin Goldman : « L’extinction des dinosaures nous fascine, bien que la connaissance de sa cause n’aurait pas de conséquences concrètes sur nos vies. Nous recherchons aussi la connaissance pour des raisons pratiques, comme lorsque nous sollicitons le diagnostic d’un médecin ou que nous comparons les prix chez plusieurs concessionnaires auto 4. »

Mais la question est la suivante : accordons-nous une valeur épistémique à la recherche de n’importe quelle vérité ? Si la réponse est négative, le point de vue téléologique ne tient plus. Pourtant, certains des auteurs qui défendent ce point de vue admettent, comme si c’était un détail, que seuls les sujets de quelque intérêt, de quelque importance pour nous, peuvent donner lieu à une quête épistémique. Se trouvent alors exclues des questions comme : combien y a-t-il de grains de sable sur la plage (exemple de Sosa) ; quelle est la 323e entrée dans l’annuaire téléphonique de Wichita, Kansas (Goldman) ; combien y a-t-il de virgules dans le livre de Pascal Engel ? Mais, si cette restriction est retenue, que deviennent nos appréciations épistémiques pour les sujets auxquels on ne reconnaît plus aucune valeur (et qui, peut-être, n’auront pas nécessité moins d’attention ou de patience que des questions plus « nobles ») ? Qui aura l’autorité de dénier tout intérêt à une question ou à une autre ?

La position de Sosa ne présentait pas cet inconvénient mais il lui a été objecté que nous faisons plus qu’évaluer une performance quand nous critiquons une croyance : « devoir » aurait le sens d’un calcul dans le premier cas, d’une obligation dans le second. C’est peut-être pourquoi Sosa a distingué ensuite deux sortes de normativité épistémique, et cette distinction est au cœur de l’essai de Pascal Engel : une première normativité est constitutive du savoir , c’est celle qu’Engel appelle l’éthique première de la croyance ; une autre normativité (éthique seconde de la croyance chez Engel) se rapporte à l’éthique intellectuelle. Ces deux normativités sont irréductibles l’une à l’autre, la seconde seule relevant de l’éthique proprement dite.

Tous les auteurs ne sont pas partisans de ce « séparatisme ». Ainsi, Linda Zagzebski, l’une des grandes figures de l’épistémologie des vertus, affirme : « les bons motifs ajoutent de la valeur aux actes qu’ils motivent, et cela inclut les actes épistémiques » 5. Elle écrit encore : « Il est très improbable que la valeur épistémique soit, en quelque sens intéressant que ce puisse être, autonome. » Selon un autre auteur, qui cherche à dépasser les contradictions mentionnées plus haut de la conception téléologique 6, nous devons adopter un point de vue communautaire de la valeur de la vérité. Aucune vérité ne doit être considérée comme dépourvue d’intérêt car nous ne pouvons prévoir les préoccupations des uns et des autres : une question peut n’avoir aucun intérêt pour quelqu’un et un grand intérêt pour quelqu’un d’autre. Stephen Grimm juge ainsi qu’on ne peut rendre compte de la normativité épistémique isolément et sans considérer ce que, d’un point de vue moral, nous nous devons les uns aux autres.

La curiosité est-elle un vice ?

La curiosité (avec la « foutaise », le snobisme, le « penser faux », la bêtise…) figure parmi les vices intellectuels que distingue Pascal Engel, lequel définit le vice épistémique comme une insensibilité aux raisons ou aux normes. Il est traditionnel de dissocier deux sortes de curiosité selon l’objet auquel elle s’applique ; d’en célébrer une et de fustiger l’autre. Par exemple, le chevalier de Jaucourt, dans l’Encyclopédie, parle d’un « désir [qui] peut être louable ou blâmable, utile ou nuisible, sage ou fou, suivant les objets auxquels il se porte ». Par définition, le curieux (étymologiquement, celui qui a cure, qui a soin de quelque chose) désire savoir. S’il cherche à acquérir des connaissances en matière de sciences, d’art, etc., on l’admire ; s’il est avide de connaître les secrets d’autrui, on le méprise : « Certains veulent savoir dans le seul but de savoir, et une telle curiosité est scandaleuse » (Bernard de Clairvaux). Ce qui fait selon Pascal Engel qu’une curiosité est mauvaise (« quand elle oriente le désir de savoir et l’intérêt en dehors de tout objectif cognitif épistémique de connaissance, mais aussi quand le curieux n’a aucune idée de ce qu’il cherche ni de ce qu’il est important de chercher ») nous ramène à ce que nous avons dit des vérités triviales.

Comme le mot vertu, le mot curieux est polysémique : « animé du désir d’apprendre » ; « indiscret ». Mais si les deux sens principaux de vertu sont faciles à différencier (ce qui n’empêche pas que la dimension morale de l’un tende, comme on l’a vu, à se transmettre à l’autre), dans le cas du mot curiosité le second sens ne se distingue du premier que par un jugement moral en quelque sorte extérieur au point de vue proprement sémantique (« se prend souvent en mauvaise part », disent les vieux dictionnaires). Le désir de savoir ne peut être blâmé en lui-même ; ce qu’on peut critiquer, ce sont certaines manifestations qui peuvent en découler et qui sont susceptibles de nuire à autrui. On pourrait dire que la curiosité des uns s’arrête où commence la liberté des autres.

Mais, plus généralement, le désir de savoir n’échappe que difficilement à une appréciation péjorative. Peut-être notre inconscient collectif nous invite-t-il, à cause d’un arbre fameux, à penser que la connaissance a toujours quelque rapport avec le mal. Je n’ai jamais compris, par exemple, pourquoi on soulignait tellement la prétendue bêtise de personnages (Bouvard et Pécuchet) qui, par leur immense désir de savoir, et leur souhait d’en faire profiter les autres, sont peut-être les plus attachants qu’ait pu faire naître une œuvre de fiction. J’ai trouvé cette phrase dans un roman moins célèbre du XIXe siècle (Paule Méré de Victor Cherbuliez, 1864) : « De toutes les raisons que nous avons de vivre, la curiosité est encore la meilleure. »

Notes

1 – Notamment dans Warranted Christian Belief (Oxford University Press, 2000) et dans Knowledge and Christian Belief (Wm. B. Eerdmans Publishing Co., 2015), qui est une version « simplifiée » du livre précédent.
2 – Tim Crane, The Meaning of Belief. Religon from an Atheist’s Point of View, Harvard University Press, 2017. Voir l’analyse : http://www.mezetulle.fr/pour-un-atheisme-apaise/
3 – T. M. Scanlon, What We Owe to Each Other, Cambridge University Press, 1998, p. 17.
4 – Alvin Goldman, Knowledge in a Social World, Oxford University Press, 1999, p. 3.
5 – Linda Zagzebski, « The Search for the Source of Epistemic Good », Virtue Epistemology : Contemporary Readings, MIT, 2012, p. 162 et 165.
6 – Stephen R. Grimm, « Epistemic Normativity », ibid., p. 205–230.

Thierry Laisney
Mezetulle.fr, 7 août 2019
Rencontre avec Pascal Engel, philosophe coriace

Le penseur a la dent dure. Formé à la philosophie analytique américaine, il place la logique et la vérité au centre de ses recherches. Une démarche exigeante qui le conduit aujourd’hui à s’interroger sur l’éthique intellectuelle, dans Les Vices du savoir

À contre-courant. Voilà sans doute la manière la plus simple de caractériser, d’un mot, l’œuvre et la démarche de Pascal Engel. Car ce philosophe ne cesse de combattre, depuis plusieurs décennies, les démissions intellectuelles qui gangrènent à ses yeux le savoir contemporain, une lutte que son nouvel essai, Les Vices du savoir, poursuit avec éclat.

En quoi consiste donc ce qu’il cherche à contrecarrer, ce « courant » qui peut évidemment signifier aussi bien « tendance dominante » que « banalité répandue » ? C’est l’abandon, qu’il juge de plus en plus profond et multiforme, des exigences de la vie intellectuelle. Avec la multiplication des infox et l’empire croissant de la « post-vérité » s’installent une forme d’indifférence croissante à la vérité et aux preuves, un mépris tacite ou même revendiqué envers tout ce qui ressemble de près ou de loin aux lois de l’esprit.

Cette « insoutenable légèreté du savoir » constitue pour Pascal Engel l’exact inverse de ce que doivent faire les intellectuels. C’est pourquoi il a entrepris de réfléchir à l’étendue des dégâts, diagnos tiquant les motifs de cette dérive à facettes, analysant la nature et le sens des idéaux de la raison, cherchant par quels moyens redresser la barre. Vaste programme, qui forme le fil directeur d’un parcours poursuivi au fil d’une quinzaine de livres et de centaines d’articles. Ses questions centrales : les normes (du vrai, principalement, mais aussi du beau, du juste…) et les ruses contemporaines pour s’y soustraire.

Ce penseur qui refuse le laxisme a parfois la dent dure, afin de mieux pourfendre nos pseudo-évidences. « On déteste de nos jours, dit-il au “Monde des livres” avec un sourire malicieux, l’étroitesse d’esprit, on célèbre ceux qui sont ouverts à tout, les “passeurs” du savoir. Mais n’est-il pas bon, quelquefois, de ne pas avoir un esprit trop ouvert ? Pascal préférait les esprits étroits et forts à ceux qui sont amples et larges. William James opposait les philosophes “tendres” aux philosophes “coriaces”. Ne vaut-il pas mieux appartenir à la seconde catégorie ? »

C’est au cours des années 1970, au temps d’Althusser et de Derrida, que ce normalien de la rue d’Ulm s’est découvert coriace, en cessant d’être charmé parDeleuze, Foucault et le maoïsme pour s’intéresser à la logique et à la philosophie analytique, et lire Carnap, Frege et Quine. Pourquoi donc ? « D’abord en réaction contre l’enseignement de la philosophie que j’ai reçu, qui mettait l’accent sur la rhétorique et sur la surenchère dans les idées radicales plutôt que sur l’argument, la clarté et la sobriété. On allait même jusqu’à considérer la distinction du vrai et du faux comme oppressive et injustifiable ! La philosophie analytique faisait alors l’effet d’une bouffée d’air frais… »

Le chercheur est donc allé respirer aux Etats-Unis, à l’université de Californie à Berkeley, avant de soutenir en 1990 une thèse sur le philosophe analytique américain Donald Davidson (1917–2003), puis d’enseigner notamment dans les universités de Grenoble, de Caen, ensuite à La Sorbonne, qu’il a choisi de quitter pour Genève. « Je ne me suis jamais senti à l’aise dans le contexte français », confie celui qui fut aussi professeur invité au Québec, en Grèce, en Australie, à Hong kong, entre autres, avant d’entrer, en 2012, à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). C’est pourquoi notre rencontre a lieu à Paris, boulevard Raspail, dans les locaux du CRAL, le Centre de recherches sur les arts et le langage, dont Pascal Engel est membre.

En publiant La Norme du vrai. Philosophie de la logique (Gallimard, 1989), il formulait un constat toujours d’actualité : « Il n’y a pas que des normes morales, sociales, ou esthétiques, mais aussi des normes pour la pensée. [...] À tort, bien des gens identifient aujourd’hui l’activité intellectuelle avec le rejet de toute norme et une créativité sans règles, ou bien nient, à la lumière des travaux de psychologie, que nous pensions d’après des standards de cohérence logique et que nous soyons des animaux rationnels. Je dirais, comme Swift, que nous sommes au moins capables de rationalité. »

Aujourd’hui, avec Les Vices du savoir, Pascal Engel s’emploie à délimiter le sens et la portée de ce qu’il nomme « l’éthique intellectuelle . L’existence même d’une telle éthique est à préciser et à justifier. Car on peut faire valoir que les erreurs logiques n’ont rien à voir avec des fautes morales. Il y aurait donc d’un côté l’éthique en général, et d’autre part la vie intellectuelle avec ses méthodes. Mais on ne trouverait nulle part une éthique spécifique, qui permette de parler de « vices » et de « vertus » propres à l’exercice de la connaissance. Toutes les analyses de ce volumineux travail tendent au contraire à établir que cette éthique existe bel et bien et s’efforcent de la caractériser.

« Faire des erreurs de raisonnement, précise Pascal Engel, n’est pas en soi moralement blâmable, cela va sans dire, car nul n’est responsable de ses erreurs cognitives ou de son irrationalité. En revanche, ne pas se préoccuper du tout de la validité de ses raisonnements, ignorer systématiquement la logique et la discipline de la preuve, refuser de donner des raisons de ce qu’on avance, ce n’est peut-être pas littéralement fauter, mais cette attitude repose sur un rejet volontaire de l’éthique de la croyance. »

L’enquête, poursuivie tout au long du livre, se déploie sur deux niveaux. Le plus général concerne ce qui fonde et justifie la validité d’une croyance. Le second concerne les attitudes particulières qu’adoptent, envers les normes du savoir et la vérité, tous ceux qui travaillent dans le domaine des idées. « L’indifférence envers la vérité est la mère de tous les vices intellectuels, confie le philosophe. Je parle de l’insensibilité au vrai comme valeur et comme norme. Au sens le plus léger, ce n’est qu’une forme de nonchalance, celle des gens qui batifolent, qui touchent à tout par éclectisme, par dandysme. En un sens plus fort, c’est l’indifférence du bavard, du sot vaniteux, comme Trissotin dans Les Femmes savantes. Cette forme de bêtise volontaire et vicieuse, que les classiques appelaient “sottise”, que Musil nomme “bêtise sophistiquée”, est celle des gens de salon, mais aussi des pseudo-savants, des “savantasses”, comme disait Malebranche. »

Les vices intellectuels ne résident donc pas dans des insuffisances cognitives. Le stupide, à qui « il manque une case », n’est pas fautif. Mais sont vicieux ceux qui décident, volontairement, de se désintéresser de la vérité et de dire n’importe quoi, sans se soucier des conséquences. Et cela fait du monde ! « Les baratineurs,les producteurs de foutaise, comme certains hommes politiques, Trump par exemple, les charlatans de toutes sortes, parmi lesquels se trouvent souvent des philosophes… Tous s’emploient à brouiller le discours en refusant les règles normales de l’assertion. Le menteur respecte la vérité au moins comme cadre et instrument de son mensonge. La production de foutaises est une forme de cynisme envers les valeurs de l’intellect. Elle est fondée sur le désir de croire, de juger et de penser en fonction des avantages qu’on espère, et non pas en fonction des raisons correctes de croire et de juger, qui sont les preuves et la recherche du vrai. Le snobisme est dans le même cas. »

Ami des démonstrations rigoureuses, des raisons et arguments, convaincu de la pérennité des idéaux des Lumières, soucieux de repenser l’éducation à l’âge numérique, voire de refonder l’Université, Pascal Engel est plus qu’à contre-courant. Il se bat contre la marée noire.

Roger-Pol Droit
Le Monde des Livres, 28 juin 2019
En ligne : à regarder, à écouter

Faut-il faire la morale aux intellectuels ?
« La Grande table » par Olivia Gesbert, le 11 juin 2019 sur France culture
Quelles relations les intellectuels, les médias et les politiques entretiennent-ils aujourd’hui avec la vérité ? Dans des sociétés où le baratin semble être devenu la règle, le philosophe Pascal Engel s’emploie à redonner du sens à cette valeur longtemps dénigrée

Rencontre avec Pascal Engel : « Les vices du savoir »
Le mercredi 23 octobre 2019    Toulouse (31)

Pascal Engel présentera son ouvrage « Les vices du savoir. Essai d’éthique intellectuelle ».

À la librairie Ombres Blanches (50 Rue Gambetta, 31 000 Toulouse). Horaire à préciser.

Réalisation : William Dodé