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Montaigne en politique

Titre original : Montaignes’ politics (Princeton University Press, 2008)
Traduit de l’anglais par Françoise Stonborough

Parution : 15/02/2013
ISBN : 9782748901740
Format papier : 320 pages (12 x 21 cm)
24.00 € + port : 2.40 €

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On sait généralement que Montaigne a été maire de Bordeaux pendant 4 ans et que, à la fois proche du futur Henri IV et bien introduit à la cour à Paris, il a joué entre eux à diverses reprises un rôle de négociateur. Cependant, on continue de voir en lui avant tout un moraliste et un explorateur du moi, réfugié dans sa « librairie » à distance de la politique, quand on ne fait pas de lui un sceptique conservateur, défenseur de la monarchie absolue.
Montaigne en politique brise cette image. Dans cette synthèse, l’auteur montre à quel point les Essais tout entier sont habités par le souci politique de leur auteur : par son expérience personnelle très riche dans ce domaine, par les inquiétudes permanentes que suscitent chez lui les événements de son temps (les guerres de religion), par ses lectures des auteurs politiques de l’Antiquité ou contemporains, etc. Les activités et les idées politiques n’ont pas été secondaires ou momentanées dans la réflexion de Montaigne : elles sont au cœur de sa pensée, au même titre que les réflexions morales, auxquelles elles sont d’ailleurs étroitement liées. Montaigne est bel et bien un penseur politique. Pas au sens où il aurait développé une théorie ou une doctrine ou une philosophie politique, mais au sens où la réflexion sur les événements, les actions, les passions ou les vertus politiques est omniprésente dans les Essais.

Biancamaria Fontana

Enseignante et chercheur en histoire des idées politiques à Cambridge (1978–1991), Biancamaria Fontana est actuellement professeur à l’université de Lausanne. Membre du King’s College (Cambridge, UK), elle est spécialiste de la période post-révolutionnaire et des penseurs politiques libéraux (Benjamin Constant et Mme de Staël). Auteure notamment de The Invention of the Modern Republic (Cambridge UP, 1994), elle a codirigé récemment Les Usages de la séparation des pouvoirs (2008), et écrit régulièrement pour le Times Litterary Supplement.

Les livres de Biancamaria Fontana chez Agone

Extrait

Montaigne était persuadé qu’un des pires maux inhérents à la guerre civile était la corruption du discours public : après des années de propagande, les gens ressentaient un tel dégoût à l’égard des prises de positions partisanes et des incessantes manipulations de la vérité qu’ils ne croyaient plus rien de ce qu’on pouvait leur dire. Même les lois édictées pendant ces années évitaient de nommer les crimes par leur nom réel et inventaient de nouveaux termes « plus doux » pour désigner des transgressions et des abus devenus banals [I, 23, 120].
Cette politique fondée sur la tromperie était illusoire, et les princes et les chefs qui la pratiquaient ne pouvaient ignorer qu’un jour ou l’autre le peuple les perceraient à jour et perdraient toute confiance en leur autorité. Mais, dans le même temps, le dommage subi par la communauté était incommensurable : les mots sont un élément essentiel du tissu de la société humaine ; dans la relation entre les hommes, la parole et la persuasion sont la seule alternative à la violence. Celui qui participe à leur corruption « trahit la société humaine » en sapant les fondements de la coexistence pacifique et de la confiance publique1. « Notre intelligence2 se conduisant par la seule voie de la parole, celui qui la fausse trahit la société publique. C’est le seul outil par le moyen duquel se communiquent nos volontés et nos pensées, c’est le truchement3 de notre âme ; s’il nous faut4, nous ne nous tenons plus, nous ne nous entre- connaissons plus. S’il nous trompe, il rompt tout notre commerce et dissout toutes les liaisons de notre police. » [II, 18, 666–7] Dans ce contexte, l’écrivain pouvait offrir une contribution décisive au rétablissement de la confiance publique : en montrant, dans le champ limité de son propre travail, que la bonne foi et la sincérité étaient possibles, il pouvait contribuer à restaurer la crédibi- lité du langage. Ainsi, à contre-courant du discours dégradé et trompeur, l’auteur des Essais était décidé à parler « par [s]on être universel », non pas « comme grammairien, poète ou jurisconsulte », mais « comme Michel de Montaigne ». Seule l’expression d’un point de vue personnel, dépouillé de toute autorité savante, se révèle véritablement universelle, car la diversité de leurs voix individuelles est précisément ce que tous les humains peuvent reconnaître entre eux comme une base commune.

1 Sur le rôle de la parole et du dialogue dans l’œuvre de Montaigne, lire M. Fumaroli, La Diplomatie de l’esprit, 2001 ; D. Quint, Montaigne and the Quality of Mercy, 1988 ;Y. Delègue, Montaigne et la mauvaise foi, 1998. Sur la parole comme lien social, lire C. Cappa, Michel de Montaigne, l’appartenanza della scrittura, 2003, p. 123–40 ; Philip Knee, La parole incertaine. Montaigne en dialogue, 2003.

2 La compréhension que nous avons les uns des autres.

3 L’interprète.

4 S’il nous fait défaut.

(Introduction)

Dossier de presse
Jean-Claude Grosse
Blog Les 4 saisons d'ailleurs, 2 juin 2013
Maryvonne Colombani
Zibeline, Avril 2013
Marc-Olivier Padis
Esprit, Avril 2013
Compte-rendu

Ce livre de Biancamaria Fontana, paru chez Agone, un éditeur de livres parlant du monde, ouvrant des pistes, est intéressant à plus d’un titre.
Situant Les Essais dans le contexte de l’époque, essentiellement les guerres de religion et la conquête du Nouveau Monde, il permet de corriger le portrait habituel, traditionnel de Montaigne et d’en montrer l’actualité.
On voit Montaigne en sage stoïcien, sceptique pour ce qui concerne l’état du monde, l’action politique, s’isolant du monde, suspendant son jugement, ne prenant pas position par prudence, par relativisme culturel, se faisant matière de son livre, développant un individualisme préféré à toute position partisane de soumission à des dogmes vrais seulement pour ceux qui y croient.
Biancamaria Fontana montre comment ce portrait un peu forcé de Montaigne, trop influencé par les postures des grandes figures de l’Antiquité, est décalé. Montaigne n’est pas un sage par imitation de l’Antiquité mais par son propre cheminement. Le ton des Essais évolue au fil de l’écriture, devenant plus personnel, l’argumentation comme les exemples prenant de plus en plus appui dans le présent et sur l’époque. Et c’est ce cheminement personnel qui permet de prendre la mesure de l’actualité des Essais. Une question comme la liberté de conscience est une question posée avec la plus grande acuité dans nombre de pays en particulier musulmans. Après les révolutions du Printemps arabe de 2011 qui ont semblé être des révolutions irrésistiblement démocratiques, le désenchantement est grand qui voit partout s’installer des régimes islamistes, résolument
opposés à toute forme de laïcité. La question de la tolérance, au cœur de la réflexion des Essais, est significative de la difficulté épistémologique rencontrée lorsqu’on se demande si on peut trouver des règles, des modèles valant universellement pour le gouvernement des hommes et des sociétés. Montaigne construit sa propre réflexion à la fois par rapport au corpus antique et par rapport aux théories ou essais de son temps : Machiavel,
Bodin, La Boétie. Tantôt en accord, tantôt en désaccord. Montaigne construit sa réflexion librement, confrontant les points de vue, les faits, les événements, les personnes. Il constate que les époques changent, que les hommes sont divers et contradictoires, que ce qui vaut aujourd’hui ici n’a pas valu hier et ailleurs. Cette instabilité a pour cause l’irrationalité de nos comportements, de nos croyances, de nos opinions. Cette volatilité, cette opacité rendent impossible toute prédiction sur les effets d’une décision individuelle ou collective, prise en haut de l’État ou en bas. Ce qui a échoué là-bas, hier, réussira peut-être ici, demain. Si donc on ne peut trouver de règles, de modèles valables universellement en postulant une nature humaine, comment décider, agir ? Faut-il s’abstenir ? L’expérience peut-elle aider ? Le dernier chapitre des Essais n’apporte pas de réponse car comme dans beaucoup d’autres chapitres, les exemples sont contrebalancés par des contre-exemples, les théories par des contre-théories. Il est vain de croire au pouvoir de la raison, barrée épistémologiquement par l’irrationalité profonde de l’homme. L’exemple de l’Édit de Nantes avec toutes les valses-hésitation avant, après, a une valeur de grande actualité puisqu’on voit tous les pays du printemps arabe refuser la liberté de conscience, la séparation de l’État et de la religion, vouloir un régime islamiste, un président croyant. Il semble évident que les peuples religieux sous influence des Islamistes, des islamiques, des salafistes, des wahhabites, des frères musulmans ne veulent pas de la démocratie à l’occidentale et que ce modèle n’est sans doute pas prêt de s’y développer. Pour le dire autrement et comparativement, autant le combat pour les droits de l’homme a été essentiel pour ruiner les pays de l’est, autant ce combat semble peu efficace en terres d’Islam comme d’ailleurs en Chine.
Ce sont les rapports de force entre tenants d’opinions différentes, de croyances exacerbées qui semblent décider. Une minorité agissante peut être plus décisive qu’une majorité silencieuse. Une majorité arriérée, inculte peut être un frein, un obstacle à ce qui semble bon pour la société, sa modernisation. L’affrontement des valeurs ne se tranche pas par le débat mais par l’affrontement, le combat même si on trouvera des contre-exemples. L’Histoire ne donne pas de leçons, la politique se fait au petit bonheur la chance ou au grand couperet des désastres. Par suite les notions de juste milieu, de prudence prisées par les anciens ne sont pas opérantes. Elles ont à être définies au cas par cas. Tantôt il sera bon de ne pas intervenir dans le débat ni de prendre position ou partie. Tantôt il sera souhaitable de prendre position, voire partie. Montaigne a été plus présent dans les combats de son temps qu’on ne l’imagine que ce soit entre les deux camps, catholiques et protestants ou à Bordeaux comme maire par deux fois. Et l’étude des choix faits par Montaigne montre comment il navigue, méfiant vis à vis des puissants, éloignés des vraies valeurs par la cupidité, l’appétit de pouvoir, la flatterie courtisane, méfiant vis à vis des réactions spontanées des gens humbles ou pauvres, plus réceptif envers les réactions des gens de moyenne région. Montaigne accorde son intérêt à la médiocrité, entendant par là le bon sens, l’honnêteté des gens confrontés aux problèmes du quotidien. Nulle aristocratie dans son comportement, nul élitisme. Montaigne se sent bien dans la solitude mais bien aussi au contact de ses semblables. Il est soucieux de l’élévation de ses semblables par une éducation du jugement.
Ce livre m’a permis de nuancer ma vision trop traditionnelle de Montaigne et de corriger ma vision de sa relation à La Boétie. Il se démarque du
Mémoire sur la pacification des troubles, de son ami. On sait par ailleurs comment la publication tronquée du Discours sur la servitude volontaire sous le titre de Contr’Un par les protestants obligea Montaigne à se justifier par le livre II avec l’apologie de Raymond Sebond et le chapitre sur Julien l’Apostat.

Jean-Claude Grosse
Blog Les 4 saisons d'ailleurs, 2 juin 2013
Conscience humaniste

On ne classe pas Montaigne parmi les penseurs politiques. On sait qu’il fut maire de Bordeaux pendant 4 ans, qu’il avait ses entrées à la cour de Paris et qu’il servit souvent de négociateur entre elle et le futur Henri IV dont il était proche ; mais on le perçoit davantage comme un sceptique, réfugié le plus souvent dans sa tour, précurseur en cela du romantique Vigny. Mais elle n’est pas d’ivoire pour Montaigne ! Elle est faite de livres, de sentences gravées sur les poutres de sa «librairie». Et son étude de soi tend à l’universel puisque «chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition».

Biancamaria Fontana apporte un regard nouveau sur l’auteur des Essais, en la passant au crible de l’histoire, en contextualisant l’écriture dans une étude précise et érudite. S’appuyant sur l’évolution des textes, elle montre à quel point la pensée de Montaigne est impliquée dans l’histoire de son temps, bouleversée par les guerres de religion qui servent les intérêts de chefs de guerre sans scrupules. On sent, à relire les additions successives des essais, la corruption grandissante du discours public, la distorsion de la vérité, la confiance abolie.

Par la fréquentation intime des textes de l’antiquité et de ses contemporains, par ses engagements et sa constante réflexion sur son temps, Montaigne est bien un penseur politique : il n’érige pas de système, semble préférer la République, mais réfléchit sur les pratiques politiques et le pouvoir royal, souligne l’imbrication des responsabilités individuelles et des vertus. Son travail s’attache à démonter les mécanismes du principe d’autorité ainsi que ceux qui régissent l’opinion. Ainsi Fontana voit en Montaigne et son indépendance de pensée, sa conscience individuelle qui est aussi politique, une préfiguration des Lumières, plutôt que d’isolement romantique ! Elle nous incite à revenir aux textes de Montaigne, qui s’avèrent d’une stupéfiante actualité, dans leur description de la conscience individuelle en prise avec une société en crise…

Maryvonne Colombani
Zibeline, Avril 2013
Compte-rendu
Il existe deux manières de méconnaître le rapport de Montaigne à la politique : considérer que sa pensée se formule à l’écart des tumultes de son temps (le sage, retiré du monde, se consacre à l’écriture) ou croire que le juriste et parlementaire, maire de Bordeaux, dévoué à Henri de Navarre, n’a laissé dans ses Essais aucune marque de sa pensée politique. Le beau projet de ce livre est donc de joindre ce qu’on apprend des historiens, à savoir que Montaigne fut un acteur politique habile et couronné de succès, et ce qu’on sait du penseur, trop sceptique pour s’identifier à une faction de son temps. Montaigne pouvait d’autant moins s’abstraire de la politique qu’il traverse une période particulièrement troublée par les conflits religieux et une suite de trêves, de compromis et de traités, entrecoupés de répressions et de massacres (la question du sens politique de la tolérance religieuse est centrale). Il est identifié à la position des « politiques » qui cherchent à maintenir l’unité du royaume en plaçant la loyauté à la couronne au-dessus des luttes religieuses. Devant la violence des partis et la multiplicité des maux venus de la guerre civile, Montaigne comprend qu’il ne suffit plus, comme dans la tradition humaniste, de recueillir chez les Anciens les leçons de l’histoire. Il faut déchanter : la politique est plus diverse et déroutante que les exempla ne le laissent penser. D’où le style si nouveau de son livre, où les notations personnelles s’imposent progressivement, au détriment de tout système. La diversité des expériences, la force du hasard, l’imprévisibilité des initiatives humaines… sont mises en avant contre tout esprit dogmatique. Mais le scepticisme n’est qu’une étape, l’exigence d’une autre approche, qui n’éteint pas l’indignation de Montaigne devant la violence des armes, l’impuissance de la justice, les abus du pouvoir, la morgue des « grands », la corruption du discours public… Reconnaître que la réalité est mouvante, c’est faire preuve de prudence et non renoncer à penser son temps. Pour Montaigne, les querelles religieuses ne peuvent pas s’apaiser par la seule intervention du monarque, il faut aussi des institutions impartiales, un esprit civique vivace, ce qui relève à la fois d’un soin de l’âme et d’un art de l’éducation, dont son livre reste à juste titre un exemple actuel.
Marc-Olivier Padis
Esprit, Avril 2013
Réalisation : William Dodé