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Naissance de la sociologie

Titre original : Het ontstaan van de sociologie (1990)
Traduit du néerlandais par Paul Dirkx

Parution : 17/02/2006
ISBN : 2748900340
Format papier : 432 pages (12 x 21 cm)
25.00 € + port : 2.50 €

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Les sciences sociales sont communément considérées comme des phénomènes récents. Elles seraient apparues au cours du XIXe siècle, mais leur essor véritable ne daterait que du siècle suivant. On retrouve cette image chez les professionnels comme chez les profanes; elle est aussi très appréciée des historiens des disciplines concernées. Ce qui demeure dans l’ombre, est la manière dont ces disciplines sont nées. Ce livre a pour but de lever le voile, en historien et en sociologue, sur la genèse des sciences sociales et ses conditions de possibilité. Une telle analyse ne permet pas seulement de mieux comprendre la naissance des sciences sociales, elle offre également un instrument puissant pour repenser ses clivages et ses cloisonnements, ses problèmes et ses promesses.

L’ouvrage n’est pas consacré à la naissance de la discipline en tant que telle, aux auteurs canoniques comme Durkheim, Weber, Simmel ou Marx, mais à la « protohistoire » et la « préhistoire » des sciences sociales, qui précèdent la naissance proprement dite.

Johan Heilbron

Johan Heilbron est chercheur au CNRS, rattaché au Centre de sociologie européenne de Paris, et professeur associé à l’Université Érasme à Rotterdam. Spécialiste de l’histoire des sciences sociales, de la sociologie de la culture et de la sociologie économique, il a notamment publié Pour une histoire des sciences sociales (avec Remi Lenoir et Gisèle Sapiro, Fayard, 2004), et co-dirigé Pour une histoire des sciences sociales, Hommage à Pierre Bourdieu (Fayard, 2004) et plusieurs numéros d’Actes de la recherche en sciences sociales : « Traduction : les échanges littéraires internationaux » (144, 2002), « La Circulation internationales des idées » (145, 2002) et « Espaces de la finance » (146, 2003).

Les livres de Johan Heilbron chez Agone

Dossier de presse
Louis Pinto
revue philosophique n°1/2008, janvier 2008
Daniel Meier
A contrario, Vol. 5, N°1, 2007
Claude Javeau
Universalia 2007 (Encyclopaedia Universalis), 01/2007
Roland Pfefferkorn, sociologue
L'Humanité, 20/03/2006
Liens socio, 16/02/2006
Compte-rendu
Cet ouvrage n’est pas une simple contribution à l’histoire de la sociologie, une nouvelle chronique des débuts conforme à d’inépuisables attentes académiques et débattant, encore une fois, des mérites de Montesquieu et d’autres précurseurs. Le lecteur qui penserait pouvoir y trouver cela risquerait d’être déçu (le récit s’achève avec Auguste Comte dont le sort est semblable à celui de Moïse, coupé des terres promises annoncées par lui), mais il y découvrira quelque chose de bien plus intéressant, une analyse de la façon dont le monde social est devenu pensable comme objet de science. Ce qui suppose de répondre à un ensemble de questions : quels savoirs la sociologie a-t-elle dû conserver et/ou surmonter ? Quelles ont été 1es conditions sociales de possibilité de la restructuration du champ des savoirs ? Comment penser le statut des savoirs dans les différentes traditions nationales ? En quoi a consisté l’acte épistémologique en quelque sorte inaugural accompli par Comte ? La façon sobre, claire et érudite de répondre à ces questions pourra dissimuler l’ampleur des analyses qui est comparable à celle de l’interrogation archéologique de Michel Foucault (il faut le dire car les lecteurs enthousiastes de Les mots et les choses risquerait bien de ne l’avoir pas vu tout seuls), au service de laquelle elle met, et la différence est importante, les instruments de l’histoire sociale - ou, plus précisément, de l’histoire sociale intellectuelle.
Voilà ce qu’il fallait dire de la visée de l’ouvrage et de la performance qu’il représente. Reste à indiquer, trop brièvement, quelques-uns des résultats les plus importants.
À l’époque classique, la structuration de la vie intellectuelle en fonction de trois pôles -la Cour, les salons et 1es académies - a eu pour effet de susciter un clivage entre lettrés, hommes de l’« esprit », du « monde » et de la conversation, et savants, échangeant hors des regards du public des savoirs non marqués par la spécialisation. La « moralistique », issue du premier pôle, aura d’abord été une façon de discourir sur les passions de l’homme et du courtisan avant de devenir, à l’époque des Lumières, une forme d’anthropologie positive dégagée de considérations normatives et centrée sur une notion comme celle d’intérêt. Cette transformation, qui reflète un processus global de « sécularisation sans scientifisation » au détriment de l’hégémonie ancienne des théologiens et des juristes, met fin à la domination conjointe de la philosophie morale, de la théorie politique et de l’économie, et rend pensable un nouvel objet, la société. La « société » aura d’abord été, par exemple chez Rousseau, un concept de combat dirigé contre les points de vue des théoriciens légitimes auxquels il s’agit d’opposer des fondements plus « naturels ». Avec la Révolution et l’Empire, alors que les institutions scolaires et scientifiques ont été profondément remaniées, la science a été érigée en paradigme théorique universel, la société devenant pensable en référence à des modèles mathématiques, biologiques ou médicaux. La nouveauté de cette période est l’émergence de la notion de discipline dont nous ne sommes pas sortis. À cette époque apparaît aussi, à travers la réaction d’hommes de lettres contre la démocratie et la science, le clivage, également durable, entre littéraires et scientifiques.
Auguste Comte est le penseur qui donnera sa mise en forme la plus systématique à cette évolution amorcée par Condorcet et les Idéologues. Pour Heilbron, sa philosophie positive doit son originalité moins à son inspiration antimétaphysique, présente chez bien d’autres, qu’à une philosophie des sciences qui tire les conséquences de la spécialisation disciplinaire. La sociologie, que Comte lui-même n’a pas pratiquée comme savoir positif, est une place vide ménagée dam un système des sciences caractérisé par la spécificité de chaque case et ordonné, comme on sait, par des degrés croissants de complexité. C’est cet héritage que Durkheim a reçu.
Louis Pinto
revue philosophique n°1/2008, janvier 2008
Compte-rendu

Depuis Wolf Lepenies1, peu d’ouvrages avaient tenté le pari d’ouvrir le dossier des conditions de possibilité de l’apparition de la sociologie en tant que discipline. Avec la parution de cette traduction du texte déjà vieux de seize ans de Johan Heilbron, chercheur hollandais rattaché au Centre de sociologie européenne du Collège de France, une lacune est enfin comblée dans la mesure où son ouvrage prend le contre-pied de nombreuses publications portant sur l’histoire de la sociologie. En effet, l’auteur centre son propos sur « la protohistoire » de cette discipline en explicitant qu’il ne s’agit pas là d’un angle d’attaque « identitaire » visant à renforcer l’idiosyncrasie de la sociologie. C’est même probablement le contraire. Sa démonstration mérite d’être saluée dans la mesure où elle développe l’idée que les fondements et la genèse de cette discipline sont le fruit d’un long processus social prédiscplinaire ayant pour acteurs des scientifiques et hommes de lettres aux prises avec les questions et les défis politiques de leur temps.

Le premier mérite, et non le moindre, de cet ouvrage est de proposer un parcours historique couvrant cent cinquante années, jusqu’au milieu du XIXe siècle, en évitant de séparer les intellectuels de leurs productions, c’est-à-dire « en reconstituant les structures de ce champ ainsi que ses mutations successives » (p. 373). Afin d’examiner ce qu’il appelle « le régime intellectuel » dans son processus d’autonomisation et de différenciation croissante, l’auteur propose trois « stades » dans la mise en lumière de cette histoire prédisciplinaire de la sociologie qui délimitent les trois parties de l’ouvrage.

La première d’entre elles se penche sur l’avènement d’une culture intellectuelle séculière dans la France du XVIIe siècle. En posant la question des raisons de l’apparition d’un genre nouveau constitué par l’éclosion de théories sociales, l’auteur nous fait pénétrer dans l’univers des académies et salons parisiens, pris en tenaille entre le monde théorique et érudit des universités et des corporations et la noblesse de cour en pleine expansion. Aux fins de distinction, cette dernière avait recours aux arts et à la littérature dans des espaces spécifiques, les salons, lesquels étaient ouverts à la bourgeoisie. Ces lieux de médiation jouèrent un rôle important dans la dissémination d’idées nouvelles malgré la prédominance du « bon goût » sur « l’érudition ». Les écrivains y étaient protégés, et c’est ainsi que Montesquieu et Voltaire purent proposer une nouvelle figure de l’écrivain comme philosophe, porte-parole de la culture. Dès lors, « ce qui changea fut la définition de ce qu’était et devait être un lettré » (p. 77). L’effort et l’étude commencèrent à devenir légitimes pour cette nouvelle figure à mi-chemin entre l’aristocrate et le savant. Bien qu’on puisse parler « d’élan rationnel » propre à la philosophie des Lumières en France, l’auteur relève une absence de toute systématicité dans la démarche méthodologique chez la grande majorité des penseurs. Ceux-ci portaient cependant un regard neuf sur les communautés humaines, vues comme des configurations distinctes et différentes des pôles religieux et politiques. C’est également à cette époque que, par le biais de Rousseau, le terme de « société » devint une notion clé.

La deuxième partie de l’ouvrage rend compte de la période politiquement troublée qui va de 1775 environ à la Restauration (1814) et durant laquelle émerge une problématisation scientifique des concepts et représentations modernes, les rapports sociaux devinrent le domaine d’une science empirique et l’expression « science sociale » entra en vigueur. Ce qui est encore un peu plus surprenant pour le lecteur est d’apprendre le poids que des hommes comme Condorcet – qui tenta une mathématique sociale – et Cabanis – qui développa une conception biologiste de la société – eurent dans l’avènement de la sociologie en raison du traitement scientifique qu’ils proposaient de donner des faits sociaux. Et l’auteur de relever que l’argument de scientificité faisait office de légitimation durant la période révolutionnaire et au début du Consulat, lorsque Bonaparte s’allia avec de nombreux intellectuels pour asseoir le coup d’État du 18 brumaire (1799). En outre, cette période est caractérisée par un processus de disciplinarisation du savoir en général avec l’expansion de la médecine clinique, la mathématisation et le développement de l’histoire naturelle.

Pour les sciences sociales toutefois, il fallut attendre que Auguste Comte formule sa théorie des sciences – dite « épistémologie différentielle » – qui proclamait une autonomie relative de la science sociale par rapport à la biologie (laquelle, jusqu’alors, se prévalait de rendre compte des phénomènes sociaux) et permettait l’avènement de la sociologie comme discipline, notamment en ayant défini que les faits sociaux ne s’expliquent que par d’autres faits sociaux. Le cœur de la troisième partie de ce livre est ainsi dévolu à la figure centrale de Comte moins pour sa théorie positiviste, laquelle n’avait en fait rien de bien neuf comme le note l’auteur, mais pour son épistémologie qui devait définir, vers la fin du XIXe siècle, ce qui allait être la tradition sociologique française. Le plus fascinant dans le personnage de Comte, c’est qu’il apparaît comme un polytechnicien très au fait des mathématiques et en même temps révéré par les biologistes qui en firent une des figures fondatrices de leur discipline. Pour les sociologues qui ont pris l’habitude de le considérer comme « le père de la sociologie », voilà bien un profil interdisciplinaire plutôt stimulant, tant pour ce que nous avons oublié de l’individu Auguste Comte que pour ce que signifie la sociologie aujourd’hui. Or cette dernière, précise l’auteur, si elle était devenue pensable avec Comte « dut attendre Durkheim pour qu’elle [devienne] praticable » (p. 368). Autre manière de dire que la postérité de Comte est à rechercher moins auprès des deux courants positivistes qui se réclamèrent de sa pensée qu’auprès des néokantiens (Boutroux, Renouvier) qui permirent le développement de deux traditions intellectuelles distinctes : l’épistémologie historique et la sociologie durkheimienne.

En somme, cet ouvrage constitue un angle d’attaque original pour réfléchir à l’univers scientifique à partir du processus de disciplinarisation de la sociologie. En ayant recours à la comparaison entre disciplines ainsi qu’aux théories sociales des moralistes écossais du XVIIIe siècle, l’auteur suggère d’autres modalités de se prémunir contre toute réduction dans la compréhension de ce processus. Plus largement, il propose un chemin méthodologique pour s’affranchir du carcan disciplinaire dans l’étude de la genèse d’une discipline. Et c’est bien là un jalon utile pour la pensée interdisciplinaire. Enfin, il faut relever au crédit de cette publication une présentation claire, une articulation soignée et, pour en rendre la lecture agréable, une traduction de qualité.

1 Wolf Lepenies, Les trois cultures. Entre science et littérature, l’avènement de la sociologie, Paris, Éditions de la MSH, 1990.

Daniel Meier
A contrario, Vol. 5, N°1, 2007
Compte-rendu

On ne peut comprendre l’histoire des idées qu’en la rapportant à celle des contextes dans lesquels elles ont pris leur essor. Tel est l’argument central du livre de Heilbron, dont la traduction française survient seize ans après sa première parution en langue néerlandaise. Notons toutefois que les références bibliographiques ont été dans une certaine mesure réactualisées. Cet argument, l’auteur l’applique à la sociologie, et c’est à cette fin qu’il remonte plus loin que de coutume dans le temps, en l’occurrence à l’aube du Grand Siècle. Pour lui, en effet, « les sciences sociales modernes sont le produit d’un processus beaucoup plus long qu’on ne l’admet communément » (p. 370). C’est au début de cette période que s’élaborent des notions modernes telles qu’« État », « économie » et « société », qui sont devenues les noyaux de genres intellectuels relativement distincts les uns des autres, avec chacun son vocabulaire et sa problématique propres. La théorie politique, l’économie politique et la philosophie morale, dite aussi « moralistique » se sont ainsi constituées autour de ces trois notions. La « théorie sociale », elle, est devenue un genre intellectuel plus ou moins identifiable en tant que tel à la fin que XVIIIe siècle. Soulignons que ces propos valent avant tout pour la France, cadre national auquel notre auteur s’intéresse de manière pratiquement exclusive, d’où le caractère un peu fallacieux du titre de son livre.

Il ne s’agit pas encore de « disciplines », au sens universitaire contemporain du terme. Du reste, pas davantage les universités, confites dans des controverses scolastiques héritées du Moyen Âge et soigneusement contrôlées par l’Église catholique, pas davantage que les Académies, étroitement soumises au pouvoir royal, ne jouent un rôle appréciable dans cette histoire. Les acteurs de celle-ci, ceux qu’aux temps des Lumières on appellera les « philosophes » passeraient de nos jours pour des « amateurs ». Fréquentant un réseau de salons où l’on débat d’idées modernistes, liés de diverses manières au projet de l’Encyclopédie, ils dégageront de leurs recherches des thèmes qui pendant longtemps relèveront plus du champ littéraire que du champ des sciences de la nature. Montesquieu, Voltaire, Rousseau seront les mentors reconnus de ce mouvement, qui trouve dans le droit naturel et l’histoire ses guides heuristiques fondamentaux. Pendant un bref chapitre, l’auteur propose une comparaison du milieu intellectuel français avec celui de l’Écosse, qui, autour de David Hume et d’Adam Smith, introduiront dans la théorie des rapports sociaux que ceux-ci étaient des conventions historiquement variables, d’une part, et que la « méthode de Newton », de l’autre, leur était applicable.

Au moment où se déclenche le cataclysme, tant pour les institutions que pour les idées, de la Révolution française, les sciences de la nature connaissent un développement considérable. Des noms comme ceux de Lavoisier, Laplace, Lagrange, Cuvier, entre autres, indiquent aisément que la France, à cette époque, est la terre des sciences. Sociétés savantes et académies nouvelles constituent les foyers d’une effervescence sans exemple jusqu’alors (curieusement, l’auteur n’évoque jamais le rôle des loges maçonniques). Le combat s’organise entre « scientifiques », « littéraires », contraints, après un passage en défaveur sous le Premier Empire, de se réfugier dans les belles-lettres, tout en continuant à proclamer leur primauté dans le domaine des idées. Les sciences « morales et politiques » s’inspirent alors de travaux menés par des savants de la « nature morte », en particulier ceux de Condorcet, un mathématicien, et de Cabanis, un médecin. Les « idéologues » et les partisans de Saint-Simon s’inspirent de modèles physiologiques, autour de notions comme « sensibilité » et « organisation ».

Enfin, Auguste Comte vint. Heilbron lui consacre une centaine de pages. Certes, il reconnaît que d’« un point de vue historique, l’œuvre de Comte n’a pas joué un rôle crucial ni pour la sociologie ni pour l’évolution du positivisme » (p. 275). Mais il loue sans réserves son épistémologie qu’il qualifie de « différentielle ». Pour lui, chaque science doit se constituer de manière autonome, et chacune doit développer, au sens le plus large du terme, ses méthodes spécifiques. Si Durkheim tiendra la célèbre « loi des trois états » pour une simple curiosité historique, il retiendra de Comte le principe de méthode sociologique qui veut que « le social s’explique par le social ». Cette leçon comtienne a été retenue par la sociologie universitaire française dès ses débuts, et continue à être respectée de nos jours de manière plus ou moins rigoureuse.

À la fin du XXe siècle, les sciences sociales ont acquis droit de cité de l’Université et s’y sont implantées d’une manière qui paraît devoir durer longtemps encore. Le livre de Heilbron s’arrête à cette aube nouvelle. Farci d’érudition plaisante, servi par un souci démonstratif efficace, nanti d’un excellent et utile index des noms propres, il constitue sans conteste une lecture recommandable à tout praticien ou honnête homme qui veut en connaître davantage sur une discipline qui reste toujours autant courtisée que décriée.

Claude Javeau
Universalia 2007 (Encyclopaedia Universalis), 01/2007
La préhistoire française des sciences sociales

L’historien Johan Heilbron montre comment la partition de l’économie et de la politique a conditionné l’essor des théories de la société.

Seize ans après sa première publication néerlandaise (1990), il faut savoir gré aux éditions Agone de proposer aux lecteurs francophones une traduction du travail de Johan Heilbron sur la genèse de la sociologie française. L’ouvrage n’est pas consacré à la naissance de la discipline en tant que telle, aux auteurs canoniques comme Durkheim, Weber, Simmel ou Marx, mais à la « protohistoire » et la « préhistoire » des sciences sociales, qui précèdent la naissance proprement dite.

Le livre est centré sur la période qui va en gros de 1600 à 1850, principalement les années 1730–1850. À cette époque, bien avant l’émergence de la sociologie moderne à la fin du XIXe siècle, les activités intellectuelles s’articulaient autour d’académies et de sociétés savantes. À la suite de Pierre Bourdieu, le sociologue néerlandais considère que les théories sont le résultat des activités d’un groupe spécifique de producteurs constituant le champ intellectuel. Et il entend montrer que les théories de la société ont pris leur essor en rapport étroit avec la science morale, elle-même constituée très tôt comme domaine séparé de la science politique.

Les théories politiques furent les premières à se développer en genre intellectuel autonome dès le XVIe siècle dans un contexte de sécularisation et de rupture avec la théologie et la doctrine de l’Église : des juristes, tels Jean Bodin ou, plus tard, Montesquieu, jouent un rôle clé dans cette évolution et contribuent à l’apparition des concepts comme « État » ou « droit ». Mais par la suite, au cours du XVIII^e siècle, sous l’impulsion de nouvelles figures, les « philosophes », et en relation étroite avec la philosophie morale et l’économie politique, les théories sociales se différencient très nettement des théories politiques. Les concepts comme « économie » ou « société » prennent leur acception moderne.

L’auteur distingue trois moments dans l’histoire prédisciplinaire de la sociologie française : un premier stade (1730–1775), les Lumières, correspond à l’avènement des théories sociales séculières, marqué par des philosophes comme Voltaire ou Rousseau ; un second (1775–1814), durant lequel les concepts et représentations modernes sont intégrés dans une problématique scientifique explicite, sur le modèle des sciences de la nature, avec notamment les figures du mathématicien Condorcet et du médecin Cabanis ; enfin, un troisième stade (1814–1850), postérieur à la Révolution française, est marqué par les théorisations et le programme du mathématicien Auguste Comte.

La lecture du livre de Johan Heilbron est aisée, son érudition jamais pesante. Il prend néanmoins une surprenante tournure apologétique avec l’évocation d’Auguste Comte. Mis à part quelques allusions rapides, les faiblesses et contradictions du positivisme sont en effet éludées sans que soient évaluées les limites de la perspective comtienne, pourtant soulignées par d’autres auteurs. Si Comte expose l’idée d’une science « naturelle », « neutre » et « objective » des faits sociaux, il prend aussi parallèlement la défense de l’« ordre industriel ». Or, précisément, ces deux volets de sa pensée ne sont pas sans un rapport qui méritait discussion…

Roland Pfefferkorn, sociologue
L'Humanité, 20/03/2006
Compte-rendu

L’apparition des sciences sociales est communément considérée comme un phénomène récent. Elles auraient émergé au cours du XIXe siècle, mais leur essor véritable ne daterait que du siècle suivant. Les professionnels et les profanes partagent cette représentation, qui est aussi très appréciée des historiens. Ce livre entreprend de lever le voile sur la genèse de ces disciplines et leurs conditions de possibilité. Ce faisant, il renouvelle notre vision de la vie intellectuelle en France, du siècle de Louis XIV à la IIIe République. De cette histoire que l’on croyait connaître (moralistes classiques, philosophes des Lumières, savants révolutionnaires, écrivains romantiques, penseurs positivistes, etc.), il propose un récit neuf qui rend raison des innovations conceptuelles en les faisant émerger des transformations sociales, institutionnelles et politiques du monde intellectuel. Dans son parcours, il revisite les auteurs canoniques, de Montesquieu à Auguste Comte, les arrachant au passage à des catégorisations de sens commun imposées par certaines traditions académiques de l’histoire des idées.

L’auteur
Sociologue nourri des idées de Pierre Bourdieu et de Norbert Elias, chercheur au CNRS rattaché au Centre de sociologie européenne de Paris et professeur associé à l’université Érasme aux Pays-Bas, Johan Heilbron a notamment publié Pour une histoire des sciences sociales (avec Remi Lenoir et Gisèle Sapiro, Fayard, 2004).

http://www.liens-socio.org/article.php3?id_article=1154&var_recherche=heilbron

Liens socio, 16/02/2006
Entretien avec Johan Heilbron : Comment penser la genèse des sciences sociales ?

Revue d’Histoire des sciences humaines (RHSH) : Quel est votre itinéraire personnel et intellectuel ?

Johan Heilbron (J.H.)1 : Après un baccalauréat scientifique dans un lycée de province aux Pays-Bas, j’avais, au cours des années 1970, commencé des études de philosophie puis de sociologie à l’Université d’Amsterdam. Dans un contexte de politisation post-soixante-huitarde encore relativement forte, le point de départ de mes premiers travaux a été le phénomène – vivement débattu à l’époque – de la « crise de la sociologie ». Cette expression, utilisée par plusieurs auteurs à l’époque, s’est diffusée surtout par le biais du livre controversé d’Alvin Gouldner, The Coming Crisis of Western Sociology2. L’auteur, sociologue américain connu, enseignait à Amsterdam au moment où j’y commençais mes études. Cette « crise », dont l’esprit semblait omniprésent, m’avait troublé, sans doute parce que je me trouvais tout au début de mes études universitaires, études dont j’attendais beaucoup. Mes premiers travaux étaient ainsi tous inspirés par la volonté de comprendre cette « crise », à la fois confuse et troublante, destructrice et créatrice. Rétrospectivement – je pense je peux le dire sans trop d’illusions rétrospectives – elle me conduisait à une triple réflexion sur l’état de la discipline : épistémologique, historique et sociologique.
Les questions épistémologiques que je me suis posées concernaient les propriétés et les possibilités cognitives des sciences sociales, et par rapport aux autres sciences et par rapport aux différentes formes de savoirs extra-scientifiques. Cette vaste question, posée de manière sans doute encore naïve, m’avait amené à étudier les grands épistémologues discutés à l’époque (Thomas Kuhn, Imre Lakatos, Karl Popper, Paul Feyerabend), qui dans le contexte néerlandais représentaient des références quasi obligatoires pour tout travail sérieux sur le statut épistémologique des sciences sociales. Mais au cours de cette recherche, j’avais également rencontré la tradition française de l’épistémologie historique, notamment les travaux de Bachelard et Canguilhem, tradition à l’époque presque entièrement ignorée aux Pays-Bas. Mon premier article, par exemple, présentait, non sans un certain enthousiasme, une reconstruction systématique des travaux de Bachelard3. À la fin du texte, l’importance de l’épistémologie historique à la française fut soulignée, en faisant une comparaison brève et sans doute un peu polémique avec les traditions dominantes aux Pays-Bas (l’empirisme logique, le cercle de Vienne, Popper). Par opposition à la démarche de l’épistémologie historique, ces traditions avaient en commun de chercher un « critère de démarcation » à la fois unitaire (non-différencié) et universel (non- ou trans-historique). Le principe provocateur de Feyerabend, anything goes, n’est qu’une réponse hétérodoxe à cette même question, à savoir : comment définir un critère de scientificité indépendamment de l’évolution historique et des pratiques différenciées de la recherche scientifique ?
Contre la tendance philosophico-logiciste, la 2e question que je me suis posée à propos de cette « crise » concernait donc l’histoire et l’évolution effective des sciences sociales, Comment, en effet, une telle crise de la sociologie fut-elle historiquement possible ? Comment se fait-il que dans l’histoire d’une science on puisse passer soudainement d’un état relativement stable à un état de crise ? Poser cette question de façon résolument historique a été stimulé, non seulement par les approches historiques en épistémologie (Bachelard et Kuhn), mais aussi par la sociologie de Norbert Elias. Il avait enseigné à Amsterdam au début des années 1970, au moment même ou son œuvre fut tardivement découverte, et il y a vécu jusqu’à sa mort en 1990. Avec la présence exemplaire d’Elias et de ses élèves et amis comme Johan Goudsblom et Abram de Swaan, qui étaient mes professeurs et qui étaient au cœur de « l’école d’Amsterdam », le retour à l’histoire, à la sociologie des processus historiques s’imposait dans beaucoup de domaines4. Goudsblom avait écrit un essai judicieux sur l’état de la discipline, Sociology in the Balance5, et a beaucoup publié sur des processus sociaux de longue durée, voire de très longue durée, comme dans son livre Fire and Civilization6. De Swaan est connu pour ses travaux sur la genèse de l’État-providence, en particulier Sous l’aile protectrice de l’État7, ou plus récemment sur le système mondial des langues, Words of the World8, qui est un ouvrage pionnier sur la grande question de la concurrence des langues. L’école de sociologie historique d’Amsterdam a produit de nombreux travaux intéressants, qui, à cause des barrières linguistiques et autres, sont malheureusement peu connus à l’étranger. Les cloisonnements nationaux sont aujourd’hui, de manière générale, un des grands problèmes de la science sociale en Europe, question sur laquelle je travaille en ce moment dans le cadre d’un réseau européen9. Ayant vécu et travaillé dans plusieurs pays en Europe (Allemagne, France, Suède, Pays-Bas), c’est une question à laquelle je suis sans doute plus sensible que d’autres.
Mais, pour revenir à la question, il s’est donc vite imposé à moi que pour répondre de manière rigoureuse aux grandes interrogations de l’épistémologie (opposition science de la nature/sciences de la culture, vérifier/falsifier, empirisme/constructionisme), il fallait faire de l’histoire des sciences, c’est-à-dire concevoir des reconstructions historiques et « régionales », comme disait Bachelard, du travail scientifique, impliquant des recherches précises sur l’histoire des disciplines et des domaines de recherche. Mais pour réaliser ce type de recherches, il fallait tenir compte des conditions sociales de la production scientifique et de ses fonctions sociales dans des espaces sociaux différents. Une histoire rigoureuse de la sociologie exige la maîtrise d’outils sociologiques, de théories et de concepts de la sociologie de la connaissance, tout comme les méthodes de la recherche empirique. À l’époque Gouldner, Friedrichs et quelques autres appelaient cela « la sociologie de la sociologie », et l’expression indiquait bien une dimension essentielle de la compréhension souhaitée de l’état de la sociologie.
Pour avancer dans cette direction, les travaux de Pierre Bourdieu se révélaient essentiels. À la fin de mes études universitaires, j’avais lu plusieurs de ses ouvrages, entre autres Le métier de sociologue10, dans lequel j’avais trouvé, de façon tout a fait inattendue d’ailleurs, la transposition des notions bachelardiennes dans le domaine des sciences sociales. À peu près en même temps, j’avais découvert dans une librairie parisienne (qui s’appelait « Autrement dit ») des exemplaires de la revue Actes de la Recherche en Sciences Sociales qui m’avaient énormément frappé ; je ne pouvais pas m’imaginer les gens qui produisaient une telle revue, qui avait l’air d’une revue underground tout en étant du plus haut niveau scientifique, et dans laquelle on trouvait des études sur la bande dessinée ou les couturiers à coté des articles sur la philologie dans les universités allemandes ou la structure de classes dans l’Union Soviétique…

RHSH : Et donc vous êtes aller voir sur place…

J.H. : En effet. Pour approfondir mes connaissances de ces traditions françaises, épistémologiques et sociologiques, qui étaient ignorées aux Pays-Bas mais qui me semblaient très prometteuses, très excitantes en tout cas, j’ai fait une année d’études à Paris, 1979–1980. L’année durant, j’ai fait pas mal de tourisme intellectuel (cours de Foucault, Barthes…), pour me familiariser un peu avec les particularités du monde intellectuel français (notamment la prédominance d’un autre style intellectuel), tout en participant plus activement à certains séminaires de recherche, en particulier celui de Bourdieu à l’EHESS. La démarche réflexive de Bourdieu représentait une posture intellectuelle et des outils sociologiques qui étaient essentiels pour comprendre ce que j’observais dans cet univers qui m’intriguait mais qui m’était étrange et de toute façon très éloigné de ce que je connaissais. Et puis dans le séminaire de Bourdieu, il y avait quelque chose qui m’a beaucoup marqué, c’est l’esprit de recherche qui y régnait. Rarement je n’ai rencontré une telle intensité intellectuelle, mobilisant librement sur un objet précis les ressources intellectuelles les plus variées (techniques de recherche diverses, érudition, sens critique, rigueur argumentative…) dans le but d’aboutir en fin de séance à un modèle de compréhension plus ou moins satisfaisant de l’objet traité. Et ceci dans une ambiance non-conformiste, peu « académique », mais animé par une ambition scientifique forte.
Dans le prolongement du séminaire de Bourdieu, j’ai commencé à travailler sur l’histoire des sciences sociales. De retour aux Pays-Bas, j’ai publié, par exemple, une étude sur la montée et le déclin du structuralisme en France : comment comprendre sociologiquement le phénomène d’un mouvement intellectuel qui avait, au moins dans certaines disciplines, une rigueur scientifique propre, tout en devenant une mode auprès de certaines fractions des intellectuels11 ? Travailler sur un tel objet me permettait d’objectiver un peu la fascination que beaucoup d’étrangers ont pour les aspects les plus mondains et les plus parisiens du monde intellectuel français.
Mais n’ayant pas eu de poste pendant des années – les universités néerlandaises étaient à l’époque presque complètement fermées – j’ai surtout fait des travaux alimentaires, réalisant entre autres des enquêtes sur le chômage, sur le marché du travail, ou en faisant du journalisme. J’ai pu revenir en France en 1983 avec une petite bourse me permettant de travailler véritablement sur la sociologie française. Mon projet était de rédiger un ouvrage sur l’évolution de la sociologie en France avec un double objectif : présenter une tradition nationale riche mais marginalisée depuis la domination des sciences sociales américaines, et, deuxièmement, de faire ce travail de façon proprement sociologique, c’est-à-dire en montrant qu’on a besoin de la sociologie pour comprendre les pratiques de la recherche et l’évolution des disciplines. Les travaux de Bourdieu et Elias, les études sur Durkheim et les durkheimiens par Philippe Besnard et Victor Karady, et la nouvelle sociologie des sciences étaient des références importantes. Les science studies étaient un domaine très dynamique et en train de se renouveler profondément, et j’avais à la même époque aussi réalisé un travail sur la découverte du virus du SIDA en collaboration avec un ami virologue. L’enjeu étant d’expliquer pourquoi l’équipe française autour de Montagnier l’avait découvert, et pourquoi les américains (Gallo et autres), qui avaient plus d’expérience et plus de crédit (dans tous les sens du terme) ne l’avaient pas trouvé. Cas intéressant parce qu’il faisait voir l’inefficacité relative du système américain qui est justement extrêmement efficace12.
J’avais donc une sorte de programme, ou plus modestement, une orientation de sociologie historique, en prenant comme fil conducteur la dynamique sociale des réseaux, dynamique encastrée dans des structures plus vastes d’un champ académique ou intellectuel. Reconstituer la dynamique sociale des réseaux d’intellectuels dans un espace social plus large représente, me semble-t-il, une orientation de travail toujours fécond. J’ai récemment par exemple, en collaboration avec Bernard Convert, analysé l’émergence de la « nouvelle sociologie économique » aux États-Unis de la même manière13. La microdynamique des réseaux et les interactions effectives qui les caractérisent sont un élément essentiel de la compréhension des pratiques de recherche ; plusieurs études, entre autres celles de Randall Collins, The Sociology of Philosophie14 et Interaction Ritual Chains15, l’ont bien montré. Mais on ne peut pas ignorer, comme le font beaucoup de représentants des science studies, les conditions structurales sous lesquelles ces réseaux émergent, fonctionnent, évoluent, se transforment ou disparaissent. Une des questions qui se pose est précisément l’articulation entre la dimension micro-sociologique, portant sur la dynamique sociale des réseaux, et des structures plus vastes qui conditionnent leurs formations et leurs fonctionnements. C’est une question qui est d’ailleurs aussi présente dans le numéro « Économies de la recherche » des Actes de la Recherche en Sciences Sociales qu’on vient de publier16.

RHSH : Et quels étaient les premiers résultats de votre programme de recherche ?

J.H.: En fait le projet initial a été interrompu. J’avais pendant mon séjour à Paris accumulé beaucoup de données, et il y a eu en français plusieurs articles et chapitres, en particulier deux textes qui sont parus dans la Revue Française de Sociologie : un article sur la transformation de l’école durkheimienne dans l’entre-deux-guerres, un autre portant sur la nouvelle génération des sociologues après la Deuxième Guerre mondiale17. Mais en travaillant sur le livre, j’avais dès le début l’intention d’ajouter un chapitre introductif sur la période avant Durkheim, avant donc l’institutionnalisation de la sociologie. Les travaux existants, y compris tout ce qui se faisait dans le domaine des « études durkheimiennes », l’ignoraient ou la traitaient de façon anecdotique, évoquant juste quelques personnages isolés comme Saint-Simon, Comte ou Tocqueville. Et ce qui était conçu comme chapitre introductif est finalement devenu l’ouvrage sur la Naissance de sociologie18.

RHSH : Cet ouvrage tranche singulièrement par rapport aux autres histoires de la sociologie. Vous vous attachez au « stade prédisciplinaire » plutôt qu’à la période d’institutionnalisation de la discipline (tout particulièrement la IIIe République).

J.H.: L’ambition générale du livre est de poser plus rigoureusement que d’habitude la question de la genèse des sciences sociales. Il m’a semblé qu’on ne peut pas comprendre les sciences sociales modernes sans prendre en compte une période historique beaucoup plus longue que celle des disciplines universitaires. Il n’est pas possible, en effet, de comprendre les catégories de la pensée économique ou les présupposés de la conceptualisation en sociologie sans soumettre à un examen critique les trajectoires qui ont abouti à l’établissement des disciplines concernées et leurs fondements conceptuels. L’opposition habituelle entre une « histoire » toujours perçue comme pertinente et une sorte de « pré- » ou « protohistoire » que l’on serait en droit d’oublier gagne donc à être remplacée par la distinction entre deux grandes phases dans l’évolution des sciences sociales, prédisciplinaire et disciplinaire. Et l’un des objectifs du livre était de proposer une réflexion sur ce qui peut être décrit comme une histoire prédisciplinaire des sciences sociales.
De façon préliminaire, on peut dire qu’au cœur de cette phase prédisciplinaire, qui s’étend en gros de 1600 jusqu’à la première moitié du XIXe siècle, on trouve l’élaboration progressive des notions modernes d’ « État », d’« économie », ou de « société ». Ces concepts devinrent le noyau de genres intellectuels plus ou moins distincts, chacun ayant son vocabulaire et ses problématiques spécifiques. Ainsi, en suivant Quentin Skinner et d’autres, la théorie politique, issue des écrits de Machiavel, de Bodin et de leurs successeurs s’est articulée toujours davantage autour de la notion moderne d’« État ». L’économie politique quant à elle s’est développée comme un genre consacré à la richesse des États-nations, puis à partir de la fin du XVIIe siècle elle a pris une voie plus indépendante. Ces genres ne font pas partie d’un corps unifié de savoirs (tel que l’avait été la « philosophie pratique aristotélicienne). À l’inverse, tout en formant des types de discours plus ou moins distincts, ils ne constituent pas des « disciplines » séparées. Tous relèvent d’une culture intellectuelle séculière ou en voie de sécularisation, laquelle émerge à mesure que se développent les réseaux d’intellectuels indépendants de l’Église et de la plupart des universités. Le centre institutionnel de ces réseaux est formé par les académies et les sociétés savantes; leurs modes de communication s’appuient le plus souvent sur un code intellectuel commun, structuré par quelques notions-clés comme « nature », « raison » et « philosophie ». Les travaux qui s’en inspirent impliquent la recherche de principes « naturels » et ces investigations sont communément considérées comme des branches de la philosophie, tantôt « naturelle », tantôt « morale ». Ainsi, les différents genres intellectuels de la période, période que les anglais appellent « early modern », sont généralement envisagés comme des parties d’un discours universel, fondé sur une série de prémisses et de procédures communes et pratiqué au sein d’univers social similaire.

RHSH : Comment situer la naissance de la sociologie dans ce mouvement ? Vous vous êtes focalisé sur la période entre 1750 et 1850, que vous considérez comme la période charnière et dans laquelle vous distinguez trois étapes. Pourriez-vous les présenter brièvement en précisant leurs caractéristiques respectives ?

J.H.: Une des tâches élémentaires de l’histoire prédisciplinaire des sciences sociales est de proposer des périodisations. Ces dernières sont des outils de travail simples mais indispensables. Pour la théorie « sociale » on peut distinguer trois étapes, qui correspondent aux trois parties du livre. Le premier stade est celui de l’éclosion des théories sociales séculières. Cette évolution eut lieu dans les années 1730–1775 ; Montesquieu et Rousseau en étaient les représentants les plus éminents. Au centre de leurs travaux se trouve la question de la différenciation et l’interdépendance sociales. En ce sens, les théories sociales se démarquent des genres intellectuels existants (théorie politique, droit, philosophie morale, économie politique). Les communautés humaines modernes ne sont plus considérées comme des entités religieuses ou politiques homogènes, mais comme des configurations différenciées et relativement complexes. Par rapport aux idées reçues, il s’agit d’une sorte de décentrement : l’accent se déplace de concepts unitaires (« État », « Église », « communauté ») vers des termes et des problèmes qui insistent sur la différenciation et la diversification (« société », « rapports sociaux»). Le vocabulaire en question, l’adjectif « social » en est un bon indicateur, émerge notamment pour pouvoir penser l’interdépendance entre ce qui était désigné traditionnellement comme « politique » et « moral ». Ces deux termes sont en France au centre des genres non pas seulement séparés, mais ayant connu une évolution divergente depuis le milieu du XVIIe siècle. Les différences avec les genres usuels s’avèrent toutefois moins importantes d’un point de vue théorique. Les modèles d’interdépendance sociale sont encore largement formulés dans le langage d’une philosophie rationaliste, inspirée la plupart du temps par la recherche de principes « naturels ». Le droit naturel tient lieu de référence principale à la plupart de ces systèmes.
Le deuxième stade voit les concepts et les représentations modernes du monde social intégrés dans une problématique scientifique explicite. Cette transformation se produit entre 1775 et 1814. Ses principaux protagonistes sont Condorcet et Cabanis. Dorénavant, les rapports sociaux ne sont plus considérés comme des objets de constructions rationnelles mais comme le domaine d’une nouvelle science empirique. C’est alors que l’expression « science sociale » entre en vigueur pour désigner ce qui est conçu comme une application des sciences existantes. Des tentatives en ce sens se sont multipliées après la prise de pouvoir de Louis XVI, et deviennent prédominantes pendant l’époque révolutionnaire qui bouleverse la hiérarchie intellectuelle au profit des sciences et des savants, et au détriment de la littérature.
Le troisième stade, de la chute de Napoléon en 1814 à la moitié du XIXe  siècle, se caractérise par une diffusion plus large des théories sociales, par une diversité accrue des approches et par un début de disciplinarisation. Pour la sociologie française, Auguste Comte apparaît comme l’une des figures majeures de cette période. La raison n’est pas tant l’intérêt de ses analyses sociologiques que la nouvelle orientation théorique qu’il initie. Comte est le premier à plaider en faveur d’une approche scientifiquement intransigeante, sans pour autant s’abriter derrière une science existante, comme l’ont fait Condorcet, Cabanis et bien d’autres. Il développe une théorie différentielle des sciences centrée sur l’autonomie relative des sciences fondamentales. Cela vaut à la science sociale la maîtrise d’un espace propre ainsi que la tâche d’élaborer des théories et des méthodes appropriées. Cette contribution allait fournir, à la fin du siècle, le fondement de la tradition sociologique française.

RHSH : Pour écrire l’histoire de la science sociale, vous cherchez à dégager une troisième voie qui associe l’histoire des idées et l’histoire sociale. Pourriez-vous préciser cette démarche et rappeler en quoi les histoires des idées sociologiques sont à vos yeux décevantes ?

J.H. : À partir du schéma des trois étapes, on peut poser des questions proprement explicatives, qui sont souvent évitées par les historiens des idées. Les questions du « quand » et « comment » doivent être accompagnées par les questions du « pourquoi». Pourquoi les moralistes et le discours moral occupent-ils une position si spécifique dans l’espace culturel français ? Pourquoi la scientificisation du discours social en France est plus lente, plus difficile, qu’en Angleterre ou en Écosse ? Ces questions nous amènent à la sociologie historique, puisqu’on ne peut pas comprendre les produits intellectuels sans analyser les producteurs, leurs rivalités et leurs réseaux, leurs trajectoires et leurs institutions, et, plus généralement, les conditions de possibilité ou d’impossibilité de leurs activités.
Dans la nouvelle histoire intellectuelle et culturelle, on évoque la nécessité de « contextualiser » la compréhension des œuvres. Je suis bien d’accord, mais la notion de « contexte » est vague et ne donne pas beaucoup d’indications sur la manière d’effectuer réellement une analyse contextuelle. C’est pourquoi la théorie des champs de Bourdieu m’a paru très utile. Partant de l’hypothèse qu’il existe une homologie entre l’espace des produits et l’espace des producteurs, pour le dire de façon rapide, on dispose d’une idée directrice forte pour unifier l’histoire intellectuelle et l’histoire sociale. Dans mon travail de recherche, il y a un va-et-vient permanent entre l’analyse des œuvres et l’analyse de leurs producteurs et les conditions de production. Les historiens des idées se réfèrent essentiellement à des textes ou à un ensemble intertextuel (courants, doctrines, traditions) ; c’est un moment évidemment indispensable du travail, qui permet d’interpréter les allusions, les références, les débats, mais il faut aller bien plus loin, il faut aussi mobiliser les outils de l’histoire sociale et de la sociologie pour reconstruire la dynamique sociale de l’ensemble des producteurs. Il y a des manières certes très différentes de le faire, mais sur le fond je ne vois pas d’autre direction que d’unifier histoire sociale et histoire intellectuelle dans la sociologie historique.

RHSH : Parmi les outils conceptuels que vous mobilisez dans votre travail, il y a celui, important, de « régime intellectuel ». Pourriez-vous revenir sur cette notion et souligner ce qu’elle vous a permis de penser, ce qu’elle permet de faire émerger d’une manière inédite ?

J.H. : Il y a deux raisons pour l’employer. Dans un premier temps, parler de « régime intellectuel » relève d’une certaine prudence historique, sachant que, sous l’Ancien Régime, il n’y a pas encore de « champ » intellectuel ou littéraire comme aux XIXe et XXe siècles. Parler de régime indique un état particulier des rapports sociaux entre des producteurs intellectuels. L’autre raison qui m’a conduit à tenter de reconstruire des régimes intellectuels plutôt que des champs, c’était simplement le manque de données. J’ai essayé de comprendre les contraintes principales sous lesquelles travaillent les intellectuels et le rapport de force entre eux, mais une analyse en termes de champ aurait impliqué de prendre en compte beaucoup plus de variables et plus de données que j’avais à ma disposition.
Mais l’essentiel, c’est tout de même qu’en analysant des pratiques intellectuelles, il faut prendre en compte l’ensemble de l’univers intellectuel à un moment donné, c’est-à-dire les hiérarchies et le rapport de force entre des groupes et leurs orientations intellectuelles diverses. Comprendre la singularité de Montesquieu implique, en somme, une connaissance de l’espace des possibles de l’époque et par conséquent des rapports entre des genres et des groupes savants très différents (philosophie, théorie politique, droit positif et droit naturel, littérature morale…). Un obstacle particulier pour un tel travail est le fait que dans la division du travail actuel, les historiens de la théorie politique ne se sont pas rendu compte de la signification de la « moralistique », parce que c’est un genre qui est relégué aux historiens de la littérature. Pour analyser ces ensembles complexes et se débarrasser des anachronismes ethnocentriques, on a besoin des outils comme la théorie des champs ou la sociologie des figurations d’Elias (qui sont d’ailleurs très proches l’une de l’autre).
On rencontre des problèmes identiques avec Auguste Comte. Pourquoi Comte a-t-il dédicacé son Cours de philosophie positive à un physicien comme Fourier et un biologiste comme Blainville ? Que signifie ce choix de l’un des opposants les plus réputés de Laplace, et un représentant particulièrement systématique de la nouvelle biologie ? Puisqu’une réponse purement politique (du genre : Fourier était secrétaire de l’Académie des sciences) est manifestement insuffisante, on ne peut pas échapper à une analyse de la structure du champ scientifique de l’époque, et paradoxalement, ce n’est qu’un tel détour sociologique qui permet de comprendre véritablement la singularité d’un auteur comme Comte. C’est pourquoi j’ai consacré de nombreuses pages dans chaque partie à des transformations structurales de l’espace intellectuel.

RHSH : Les deux premières parties de l’ouvrage couvrent la période XVIIe siècle-1815. La première s’attache à montrer comment la culture française de « l’esprit », le style de la science au XVIIe siècle (dépendance à l’égard des élites aristocratiques et des salons, suprématie de la littérature, position inférieure des savants et des érudits) jettent les bases de théories sociales sécularisées, dépourvues néanmoins d’une réelle « scientificisation ». Dans la seconde partie, vous montrez à la restructuration du régime intellectuel sous la Révolution et l’Empire qui conduit à la scientificisation progressive de la théorie sociale. Un véritable schisme se produit entre littérature et science. Cette dernière devient une profession. L’un des intérêts de votre ouvrage est l’attention que vous portez aux différents foyers de la théorie sociale (Académies, revues…) et aux processus de disciplinarisation et de professionnalisation. À vous lire, on mesure paradoxalement combien l’histoire des sciences sociales est un champ encore très vierge. Vos analyses sur les différents foyers de la science sociale ne peuvent malheureusement pas (vous en exprimez vous-même le regret dans votre livre) systématiquement s’appuyer sur des enquêtes prosopographiques, des travaux d’histoire sociale et intellectuelle. Il faudrait multiplier des études comme celles de M. Staum sur l’Académie des sciences morales et politiques, de J.L. Chappey sur la Société des observateurs de l’homme ou d’A. Lilti sur le monde des salons. Pourriez-vous pointer quelques unes des lacunes les plus criantes dans ce domaine de l’histoire des sciences sociales, tout particulièrement pour la période 1700–1815 ?

J.H. : Depuis le moment où j’ai fini mon livre en 1990, beaucoup de nouveaux travaux sont parus. Mais c’est toujours vrai, il y a énormément à faire. Les travaux de Martin Staum, Sophie-Anne Leterrier et Corinne Delmas sur l’institutionnalisation des « sciences morales et politiques » représentent un ensemble riche et important ; leurs recherches mériteraient une analyse comparative pour mieux comprendre la divergence entre les sciences sociales françaises et anglaises. L’ouvrage de Jean-Luc Chappey sur la Société des observateurs de l’homme (1799–1804) est un travail exemplaire à mon sens, parce qu’il a montré que l’histoire sociale, en particulier l’enquête prosopographique, est capable de renouveler de fond en comble l’histoire des idées. Son ouvrage montre que la seule lecture des textes (comme l’ont pratiqué les historiens de l’anthropologie) est trompeur, et qu’on ne peut établir la signification réelle des textes qu’en mobilisant l’histoire sociale : sans l’histoire sociale pas d’histoire intellectuelle rigoureuse, voilà une belle leçon.
Dans le même registre, un apport considérable à la compréhension des lumières est venu de ceux qui – depuis les travaux de Damton et Roche – ont éclairé la stratification sociale du monde intellectuel, ou de ceux qui ont travaillé sur les anti-lumières (des auteurs comme Darrin MacMahon, Didier Masseau, et récemment Zeev Sternhell). Grâce à leurs travaux on comprend mieux la structure du monde intellectuel de l’époque, ses hiérarchies et ses enjeux, et aussi le sens des travaux canonisés depuis longtemps.
Dans une perspective plus proche de l’histoire intellectuelle, il y a aussi des lacunes énormes dans le domaine de l’histoire des concepts, qui est une spécialité allemande et n’a pas encore d’équivalent pour le domaine français ou l’anglais, en dépit des efforts de chercheurs comme Jacques Guilhaumou. Les travaux comparatifs sont aussi relativement rares. Et puis il y a certains aspects qui sont mal connus, je pense à la question de la circulation internationale des idées, les transferts et les traductions – un thème dont on mesure mieux l’importance aujourd’hui19. L’ouvrage de Fania Oz-Salzberger, Translating the Enlightenment20, qui porte sur les traductions des écossais en Allemagne, est une étude de cas très révélatrice, montrant à la fois le fonctionnement de cet espace transnational des Lumières et les logiques d’appropriation et de méconnaissance dans un contexte national particulier.

RHSH : Vous restez particulièrement discret sur d’autres grandes lectures de l’histoire des sciences humaines, M. Foucault ou G. Gusdorf par exemple. Dans quelle mesure votre travail est un dialogue avec de tels auteurs ou de telles approches ?

J.H. : J’avoue que j’ai eu du mal à comprendre la démarche de Gusdorf. Son œuvre est un monument d’érudition mais difficile à utiliser, puisqu’elle se présente comme une compilation quasi-encyclopédique dont les principes de travail ne sont guère explicités. Foucault est un cas très différent. On pourrait dire – sans jugement de sa qualité évidemment – que mon livre s’inscrit dans le débat sur la grande transformation intellectuelle autour des années 1800, débat auquel ont contribué Bachelard avec La formation de l’esprit scientifique, Canguilhem avec plusieurs travaux, et bien évidemment Foucault. Les mots et les choses offre une analyse générale et objectiviste de cette transformation, c’est-à-dire une analyse qui n’est pas satisfaisante justement parce qu’elle est trop générale et trop objectiviste. Le présupposé que cette structure épistémique profonde, sorte de Zeitgeist épistémologisé, est identique dans des domaines intellectuels variés est très problématique (le travail des naturalistes diffère tout de même de celui des historiens ou des mathématiciens dans la même période). Dans l’objectivisme structuraliste de sa démarche, il n’y a pas de place pour des agents ou pour les conditions politiques et sociales de leur travail, il n’y a que des structures épistémiques profondes, anonymes et générales, qui se transforment mystérieusement au cours du temps. Les travaux ultérieurs de Foucault, focalisé sur les rapports entre savoir et pouvoir, sont plus stimulants, me semble-t-il. Il n’en reste pas moins un problème crucial : Foucault n’a jamais pris comme objet les institutions savantes spécifiques, académies, écoles, universités. Il s’est concentré dans ses travaux ultérieurs sur des pratiques extra-académiques comme la prison dans lesquelles savoir et pouvoir sont inséparablement entrelacés. Mais pour les « disciplines » proprement académiques, la philologie ou les mathématiques, une telle démarche ne donne pas beaucoup de résultats. J’ai moi-même plutôt suivi la démarche inverse en partant des structures spécifiques du champ intellectuel ou scientifique en essayant de comprendre ensuite comment, dans des conjonctures historiques différentes, elles dépendent d’autres institutions (salons mondains, structures étatiques…)
Parmi les approches qui ont été importantes pour moi, j’ajoute à celles déjà évoquées, l’école de Cambridge et l’histoire conceptuelle allemande. Ces démarches sont aujourd’hui plus connues qu’au moment où j’écrivais mon livre. Dans les deux cas, on a affaire à de nouvelles manières de faire l’histoire intellectuelle particulièrement stimulantes, même si d’un point de vue sociologique leur « contextualisme » mérite une élaboration sociologique plus conséquente. Ce qu’on appelle parfois l’école de Cambridge (Skinner, Pocock) a été très importante pour inaugurer une nouvelle manière de comprendre les discours politiques et de rompre avec les anachronismes de l’histoire des idées politique21. Les historiens allemands qui ont développé l’histoire conceptuelle, la Begriffsgeschichte, ont focalisé sur une période plus tardive, l’époque du Sattelzeit entre 1750 et 1850, mais ont eux aussi beaucoup apporté à une compréhension moins anachronique des concepts et des idées. On peut se demander pourquoi, en France, la réception de ces deux courants a été si tardive et si lacunaire. Étant donné que la philosophie n’est pas une discipline favorable à une véritable historicisation des idées, la position dominante de la philosophie a sans doute joué un rôle. Un autre obstacle relève des enjeux proprement politiques. En France, il suffit de penser aux écrits produits lors de la commémoration de la Révolution française en 1989. Le programme historique de Furet, par exemple, au sein duquel l’histoire des idées politiques était centrale, a été présenté non sans raison comme une démarche à la fois politique et intellectuelle, mais en omettant largement les questions méticuleuses que Skinner avait formulé depuis quelque temps.

RHSH : Vous vous intéressez tout particulièrement au problème des traditions nationales en sciences sociales, question pour laquelle vous avez notamment organisé un colloque en mai 2005. Il n’est donc pas inutile, ici, d’expliquer pourquoi votre « Naissance de la sociologie » se concentre quasi-exclusivement sur la France, comme si la sociologie était une « invention » française.

J.H. : Si les sciences sociales sont, depuis leurs origines, fortement marquées par leurs contextes nationaux et en particulier par les États-nations, la question des traditions nationales est rarement analysée de façon rigoureuse. Posée surtout dans des essais, des commentaires occasionnels ou dans les couloirs des colloques internationaux, force est de constater qu’elle est très rarement traitée dans des travaux de recherche proprement dits. Les ouvrages de Dorothy Ross ou de David Levine restent tout de même des exceptions22. Un des objectifs de mon livre était de mieux comprendre certaines spécificités françaises que vous avez déjà évoqué et qui ont une histoire qui remonte à l’âge classique, comme on dit en France : la dépendance des intellectuels à l’égard des élites aristocratiques et des salons, la suprématie de la littérature, la position inférieure des savants et des érudits. S’il y a des traditions nationales et si elles sont toujours reconnaissables dans les manières de faire, dans des styles particuliers, il est alors important d’analyser à la fois leurs origines et les mécanismes de reproduction.
Une manière plus spécifique de poser la question des traditions nationales est d’analyser la structuration des sciences sociales. En France on observe une structure tripartite, qui existe nulle part ailleurs : la sociologie et l’anthropologie ont obtenu une position dans la Faculté de lettres où elles dépendent de la philosophie, l’économie est instituée dans la Faculté de droit. Les sciences politiques ont une position à part, qui est pour l’essentiel en dehors des Facultés. Une telle structure a des conséquences évidentes pour ce qui est pensable ou impensable à l’intérieur de ces disciplines23.
Quant à l’avènement de la théorie sociale et de la sociologie, je pense que c’est incontestable qu’entre 1750 et 1850, les auteurs français se trouvent à l’avant-garde du mouvement historique. Sans doute d’autres groupes et d’autres pays apportent des contributions majeures, notamment les écossais. Cependant, la France a été le centre principal de la théorie sociale pré-disciplinaire. Nulle part ailleurs on enregistre une telle continuité dans l’innovation et sur une période aussi longue, depuis la génération de Montesquieu et Voltaire à celle d’Auguste Comte, Tocqueville et Le Play. Pour l’Écosse, par exemple, une telle continuité n’existe pas.

RHSH : La 3e partie de votre ouvrage « Fondements de la sociologie » souligne que l’originalité d’Auguste Comte réside dans son « épistémologie historique et différentielle ». Celle partie n’est pas exactement de même nature que des deux précédentes. Elle se concentre exclusivement sur un auteur (Auguste Comte) alors que les deux autres font, à l’inverse, proliférer les modèles ou les courants de la science sociale. Pourriez-vous préciser ce qui a motivé cette réduction de la focale historique ? Ne vous exposez-vous pas à la critique d’une lecture téléologique, construite à la lumière de l’héritage durkheimien ?

J.H. : Si j’avais voulu être entièrement cohérent et construire la troisième partie sur le modèle des parties précédentes, j’aurais du mettre l’Académie des sciences morales et politiques (1832) au centre de l’analyse en choisissant ensuite quelques auteurs plus ou moins typiques de cette nouvelle manière de concevoir la science sociale, et en discutant ses opposants principaux. En effet, je ne l’ai pas fait. D’abord parce que le nombre d’auteurs pertinents est déjà relativement élevé et leurs pratiques sont plus différenciées que dans les générations antérieures. Ensuite parce qu’Auguste Comte ne faisait pas partie de l’univers de la science sociale officielle. Enfin, je considère que sa signification est à la fois très grande et très mal comprise. J’ai donc consacré la dernière partie à Comte et la fondation de la sociologie en terminant au moment même où la plupart des ouvrages sur l’histoire de la sociologie commencent.
Je présente, dans cette partie, aussi bien une interprétation de l’œuvre de Comte et de sa signification historique qu’une analyse sociologique de sa singularité. Pour résumer rapidement ma position, je dirais qu’elle tourne autour de l’interprétation du Cours de philosophie positive (1832–1842). Le Cours commence avec deux leçons générales ; la première est un discours sur les propriétés communes du savoir humain, c’est-à-dire son évolution historique allant de l’état théologique à l’état positif. C’est une analyse dans la tradition de Turgot et Condorcet. Dans la deuxième leçon, Comte se penche sur une question plus spécifique, celle des différences entre les sciences positives. Contrairement à beaucoup d’interprétations, le Cours est une élaboration rigoureuse et détaillée non pas de la première mais de la deuxième leçon. Son enjeu n’était pas d’élaborer une théorie unitaire, mais, à l’inverse, une théorie différentielle des sciences. Et cette théorie, fondée sur son idée de la complexité croissante et la généralité décroissante des objets des six sciences fondamentales, s’oppose très explicitement aux épistémologies réductionnistes (comme celle de Laplace, par exemple) de l’époque. Ce n’est pas un hasard qu’elle ait joué un rôle stratégique dans la fondation de la biologie et de la sociologie comme sciences autonomes. Canguilhem l’a montré pour la biologie, et ce n’est pas très difficile à mon avis de le monter pour la sociologie24. De plus – pour tout dire – cette théorie historique et différentielle de la science est aussi, à mon avis, à l’origine de la tradition française de l’épistémologie historique. En dépit de sa réputation, c’est donc un personnage extrêmement intéressant.

RHSH : D’une manière générale, dans votre ouvrage, vous traitez vos questions en faisant très fréquemment retour sur les « pères fondateurs », les « grandes œuvres » de la discipline sociologique. N’est-ce pas là le signe de l’extrême difficulté à sortir, à s’arracher d’une histoire des idées sociologiques (en définitive assez classique), malgré la rupture méthodologique annoncée ? Ce problème est, à cet égard, celui de très nombreux historiens des sciences sociales. Pourriez-vous nous expliquer comment il faut, selon vous, traiter ces « grandes œuvres » ? Comment, en somme, articuler biographie intellectuelle et histoire des sciences sociales ?

J.H. : Certaines œuvres sont tout de même plus « grandes » que d’autres, plus originales, plus sophistiqués, plus rigoureuses. Mais, pour certaines questions, il existe simplement plus de travaux que pour d’autres, et il est donc plus facile d’échapper aux biais de l ‘histoire des idées traditionnelle. Pour les grandes œuvres, il y a au moins quelques précautions à prendre en compte. D’abord, de ne pas seulement lire les grands textes, mais aussi les œuvres mineures, qui permettent de reconstruire la genèse des grandes constructions et qui contiennent souvent des indications précieuses sur les intentions de l’auteur, sur ses choix à la fois positifs et négatifs, qui disparaissent par la suite dans la cohérence du grand livre. Comprendre des œuvres individuelles, c’est au fond comprendre comment leurs producteurs ont joué avec les possibilités qui leur étaient ouvertes, ce qui implique une analyse non seulement du champ des possibles, mais aussi des ressources des acteurs et de leurs dispositions spécifiques à jouer avec ces ressources. À partir d’une telle démarche on pourrait, en principe, concevoir ce que l’on peut appeler une biographie sociologique, c’est-à-dire l’analyse d’un cas singulier, montrant qu’il est le résultat non pas d’une illumination qui reste inaccessible, mais d’un processus social de singularisation.

RHSH : Quels sont vos travaux en cours et vos chantiers à venir ?

J.H. : Après avoir fini Naissance de la sociologie, je voulais, pour éviter la routine et la répétition, faire autre chose, poser d’autres questions, discuter avec d’autres gens. Après un an et demi en Suède, où j’ai écrit l’essentiel du livre, je suis revenu aux Pays-Bas, et j’ai eu un poste d’abord à Rotterdam dans un département des sciences de la culture et de l’art, puis à Amsterdam dans l’Amsterdam School for Social Science Research (ASSR). Pendant ces années, j’ai surtout travaillé sur la mondialisation et les échanges transnationaux, notamment en matière des biens culturels et des pratiques sportives. Ensuite, étant recruté au CNRS en 1996, en poste d’abord à Lille, j’ai aussi commencé des travaux en sociologie économique, un domaine de recherche qui a connu une renaissance assez remarquable. Mais, pendant ces années, je n’ai pas complètement abandonné l’histoire des sciences sociales. Avec deux collègues suédois, nous avions organisé un colloque sur « la science sociale prédisciplinaire » qui a donné lieu à un ouvrage collectif, The Rise of the Social Sciences et the Formation of Modernity25. Dans l’ouvrage, centré sur la grande transformation autour de 1800, j’y ai contribué par un chapitre sur la genèse de la notion d’intérêt et la conception d’une société commerciale26. Après la mort de Bourdieu nous avons organisé au Centre de sociologie européenne, auquel je suis rattaché depuis 2000, un grand colloque international qui a donné lieu à deux ouvrages. Le premier : Pierre Bourdieu, Sociologue27 ; le deuxième intitulé Pour une histoire des sciences sociales. Hommage à Pierre Bourdieu28 avec de nombreuses contributions à partir du questionnement réflexif cher à Bourdieu.
Récemment, je suis en quelque sorte revenu à l’histoire des sciences sociales, ayant plusieurs travaux en cours. Je me suis, en premier lieu, à nouveau posé la question des « disciplines ». Qu’est-ce qu’une discipline, et quelles sont les conditions sous lesquelles ce régime institutionnel très particulier s’est imposé au travail scientifique ? Si les études de cas ne manquent pas, très peu de travaux ont posé la question plus générale de la genèse et de la domination progressive de ce mode d’organisation particulier, et les modèles principaux (Foucault, Stichweh) ne m’ont pas paru satisfaisant29. Dans le prolongement de ce travail, je me suis posé la question comment en France les sciences sociales sont devenues des disciplines universitaires30. Je réfléchis ensuite sur la question d’une histoire transnationale des sciences sociales. Dans une telle perspective, les reconstructions historiques des sciences sociales changent profondément, et très souvent c’est plus pertinent de partir d’un espace transnational, et de voir comment ces produits ont été appropriés dans des contextes locaux ou nationaux, que de suivre la voie habituelle inverse. Enfin, j’ai plusieurs recherches plus pointues en cours ; je viens de finir un travail sur la première société de sociologie au monde, la Société de sociologie (1872–1874) d’Émile Littré. C’est une étude qui a posé des problèmes méthodologiques intéressants, puisque la lecture des textes lus lors de ses séances est à mon avis fondamentalement trompeur sur la signification de cette société. Il faut donc élargir le corpus des textes et faire une enquête prosopographique, qui ont en effet permis de proposer une explication pour la fondation de cette société et pour sa fin précoce.

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1 Johan Heilbron est chercheur au CNRS, rattaché au Centre de sociologie européenne (CSE) et professeur associé à l’Université Erasme à Rotterdam.

2 GOULDNER, 1970.

3 HELBRON, 1978.

4 Sur la sociologie aux Pays-Bas, lire mon esquisse : HEILBRON,1988.

5 BLACKWELL, 1977.

6 GOUOSBLOM, 1992.

7 SWAAN, 1995.

8 SWAAN, 2001.

9 Pour le réseau « Pour un Espace des Sciences Sociales Européen » (ESSE), cf. le site Internet : http ://www.espacesse.org.

10 BOURDIEU, CHAMBOREDON, PASSERON, 1968.

11 HEILBRON, 1981.

12 HEILBRON, GOUDSMIT, 1987.

13 CONVERT, HEILDRON, 2005.

14 COLLINS, 1998.

15 COLLINS, 2004.

16 Lire DUVAL, HEILBRON, 2006.

17 HEILBRON, 1985 et 1991.

18 HEILBRON, 2006.

19 Lire HEILBRON, SAPIRO, 2002a et 2002b.

20 OZ-SALZBERGER, 1995.

21 Pour avoir une idée de l’ampleur de ce nouveau contextualisme historique, lire par exemple, la collection « Ideas in context » publiée chez Cambridge University Press. Pour une présentation comparative de l’école de Cambridge et l’histoire conceptuelle allemande, lire RICHTER, 1995.

22 Ross, 1991 ; LEVINE, 1995.

23 Lire HEILBRON, 1991b.

24 Pour l’essentiel ici de cet argument, lire HEILBRON, 1993 et 2003.

25 HEILBRON, MAGNUSSON, WITTROCK, 1998.

26 HEILBRON, 1998/2001.

27 PINTO, SAPIRO, CHAMPAGNE, 2004.

28 HEILBRON, LENOIR, SAPIRO, 2004.

29 HEILBRON, 2004a.

30 HEILBRON, 2OO4b.
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Revue d’Histoire des sciences humaines n°15, 2006
Réalisation : William Dodé