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Satire et prophétie : les voix de Karl Kraus
Parution : 14/09/2007
ISBN : 9782748900774
Format papier : 224 pages (12 x 21 cm)
20.00 € + port : 2.00 €

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« Karl Kraus a inlassablement attaqué un mal auquel nous sommes exposés plus que jamais : la manipulation par le discours, le mensonge et la corruption de la langue, signe de la corruption de la pensée et du sentiment. Contre cette agression, il a forgé des armes terriblement efficaces et montré comment s’en servir. Son œuvre reste, comme le dit Elias Canetti, une « école de résistance ».
C’est à bien des égards notre époque, plutôt que réellement la sienne, que les descriptions et les polémiques de Kraus donnent l’impression de viser. Comme il le craignait, les exagérations d’hier sont si vite dépassées par les réalités d’aujourd’hui que la tâche du satiriste en devient de plus en plus problématique. La satire ne fait souvent qu’anticiper et annoncer ce qui fera demain l’objet d’un reportage dans les médias : elle a le sentiment d’essayer désespérément d’empêcher la réalité de lui donner raison.
Ce livre a été écrit pour montrer au lecteur d’aujourd’hui, sur quelques exemples précis, à quel point nous avons besoin en permanence – et en ce moment probablement plus que jamais – d’armes comme celles que Kraus nous a laissées. »

En philosophe qui pratique l’œuvre de Karl Kraus (1874–1936) depuis près d’un demi-siècle, Jacques Bouveresse éclaire ici le sens de sa pensée et de ses actions – ses conceptions sur le langage et la culture, ses choix et engagements politiques, son regard visionnaire sur la société moderne –, en s’appuyant sur les travaux les plus récents consacrés à l’auteur des Derniers Jours de l’humanité et de Troisième nuit de Walpurgis.

Jacques Bouveresse

Professeur au Collège de France, Jacques Bouveresse a publié de nombreux ouvrages de philosophie du langage et de la connaissance mais aussi sur des écrivains comme Robert Musil et Karl Kraus. Il est aussi l’un des principaux commentateurs français de Ludwig Wittgenstein.

Pour visiter la page consacrée à Jacques Bouveresse sur le site du Collège de France

Les livres de Jacques Bouveresse chez Agone

Foreign Rights

Rights already sold

Espagne : Ediciones del Subsuelo (2011)

Dossier de presse
Michel Lapierre
Le Devoir, 2/02/2008
Jacques-Olivier Bégot
Les Lettres françaises, décembre 2007
Simon Daireaux
Biffures.org, novembre 2007
Jean-Pierre Lefebvre
L'Humanité, 18/10/2007
Karl Kraus, apostat du journalisme

Le célèbre polémiste autrichien se dressait devant le pouvoir corrupteur de la langue journalistique

Le papier journal avait, plus que les hommes politiques, allumé le brasier de la Première Guerre mondiale et l’on pouvait prévoir, dès 1933, qu’il provoquerait un incendie encore plus grand. En exposant ces deux vérités, Karl Kraus (1874–1936), journaliste autrichien, osait dénigrer sa propre profession. Il allait jusqu’à écrire: « Le national-socialisme n’a pas anéanti la presse, mais la presse a créé le national-socialisme.»
Cette phrase ahurissante est tirée de La Troisième Nuit de Walpurgis, essai de quelques centaines de pages dont le texte devait former un numéro complet de Die Fackel, la revue de combat que Kraus avait fondée en 1899 et dont il était l’unique rédacteur depuis 1911. En fait, le journaliste, dramaturge et poète n’en publiera que des extraits à cause de la répression informelle qui menaçait déjà l’intelligentsia germanophone.
Le 30 janvier 1933, Hitler était devenu le chancelier de l’Allemagne. Virulent pamphlet contre le nazisme, La Troisième Nuit de Walpurgis ne paraît intégralement qu’en 1952 et sa traduction française ne date que de 2005 (Éditions Agone)!

«La presse a créé le national-socialisme», répète Jacques Bouveresse dans son livre Satire & prophétie: les voix de Karl Kraus. Le philosophe français fait sien le mot historique du polémiste autrichien en sachant très bien que ce coup de tonnerre scandalise encore les journalistes de tous les pays et ne cesse de représenter un sacrilège aux yeux des laudateurs du dogme de la liberté de la presse.
Selon lui, la presse n’a pas «nécessairement voulu» le nazisme et l’a parfois « combattu ou, en tout cas, a cru être en train de le faire ». Mais Bouveresse précise que ce mouvement politique « n’aurait pas pu exister si, bien avant que l’Allemagne et le monde entier ne se trouvent confrontés directement à la menace hitlérienne, elle n’avait pas déjà commencé à lui préparer le chemin ».
En rapprochant Kraus d’Orwell, il insiste sur l’importance que l’écrivain autrichien accorde au pouvoir corrupteur de la langue journalistique, fléau qui dépasse les diverses idéologies. Quoi de plus orwellien en effet que la primauté du vocabulaire sur laquelle se fonde la réflexion du rédacteur de Die Fackel ?
«La langue est la mère, non la fille, de la pensée», enseigne Kraus. Maîtres des mots dans le registre populaire, de trop nombreux journalistes les mettent au service de l’ordre établi sans que cela paraisse, car ils neutralisent alors toute originalité doctrinale au profit d’un consensus politique ténu mais très efficace.
Par exemple, la presse autrichienne des années trente reflète, dans une perspective unificatrice, aussi bien le pangermanisme de la droite que celui de la social-démocratie. Cette attitude, contre laquelle Kraus s’insurge avec la vigueur d’un prophète biblique, mènera, deux ans après sa mort, au rattachement de l’Autriche à l’Allemagne hitlérienne. L’influence sournoise, presque invisible, de la presse, le satiriste l’explique ainsi : « Ne pas avoir de pensée et pouvoir l’exprimer – voilà ce qui fait le journaliste. »

Mais qu’est-ce que les satires de Kraus par rapport à ses prophéties? Des étincelles devant des conflagrations.
Dans ce qu’il décrira comme les « abîmes » cachés des « lieux communs », le journaliste-poète entrevoyait dès 1913 les premières lueurs de l’apocalypse. Kraus écrivait : « La satire ne parvenait plus à suivre en haletant la réalité : comment le devrait-elle, puisque maintenant la réalité chevauche au grand galop derrière la satire ? La vérité marche sur les pas de l’invention. »

Il considérait les journaux comme l’expression d’intérêts politiques et économiques qui avaient créé, par la phraséologie la plus lénifiante, l’école populaire de la banalité, du conformisme, de la sentimentalité, finalement du bellicisme. En 1919, après la Première Guerre mondiale, il s’adressait au président de l’Assemblée constituante autrichienne pour stigmatiser l’« industrie » journalistique, « qui sous le prétexte pervers de la liberté de la presse inflige au peuple un mensonge de mort ».

Devant l’impuissance de la satire, il ne restait plus à Karl Kraus, rédacteur solitaire, que la poésie et la prophétie pour détruire de l’intérieur, par l’écriture elle-même, le journalisme auquel il avait pourtant consacré sa vie.

Michel Lapierre
Le Devoir, 2/02/2008
Les armes de Karl Kraus

À moins de prendre pour cible des travers indémodables ou des types humains universels, il est rare que les satiristes trouvent des lecteurs au-delà du cercle de leurs contemporains, tant leurs diatribes semblent liées au contexte de leur époque. Grâce à une série de traductions et de publications récentes, Karl Kraus sort peu à peu d’un oubli injuste. Pionnier de cette redécouverte, Jacques Bouveresse explore cette œuvre depuis près de cinq décennies. Sous le titre Satire et prophétie, il recueille quatre études qui soulignent l’actualité de cette pensée intempestive. Bien qu’il ait été le contemporain de la culture viennoise à son apogée, dans le premier tiers du XXe siècle, Karl Kraus ne s’est jamais réconcilié avec son temps. Un trait le résume : témoin des horreurs de la guerre de 1914 et des déchaînements de haine qu’elle suscite, Kraus en fait le sujet d’une pièce à la démesure de l’événement, qu’il intitule les Derniers Jours de l’humanité. Loin de déformer la réalité, l’hyperbole apocalyptique permet au contraire d’en dégager le sens ultime. Trois décennies plus tard, la prophétie de Kraus se vérifie tragiquement.
Dans le sillage de son précédent livre consacré à Karl Kraus1, Jacques Bouveresse revient d’abord sur la portée et la fécondité de son impitoyable critique des médias. Il invite à « appliquer les armes et la leçon de Kraus à l’analyse critique des médias actuels et de leur évolution ». La démonstration de Bouveresse est impressionnante et sa conclusion, implacable : les maux dénoncés par Kraus sont encore les nôtres, et sa critique virulente n’a rien perdu de son efficace. Comme le rappelle l’auteur, Kraus n’eut certes pas le privilège de connaître les nouveaux médias, et il est incontestable que les images occupent aujourd’hui une place que Kraus n’aurait pu imaginer, même dans ses pires cauchemars. Cependant, cette évolution n’implique pas que les armes de Kraus ne soient d’aucun secours pour entreprendre une critique des médias d’aujourd’hui, à commencer par la télévision. Les termes du problème ont-ils véritablement changé ? Lorsqu’il dénonce la soumission des médias au pouvoir économique ou qu’il s’inquiète des collusions entre la classe politique et le monde de la presse, pour ne rien dire du conformisme des intellectuels, Kraus mène une critique qui paraît plus que jamais salutaire pour reprendre une tournure chère à Bouveresse. L’expérience de la guerre de 1914, où les journaux autrichiens deviennent un instrument de pure et simple propagande au service de l’armée, conduit même Kraus à remettre en question jusqu’au principe de la liberté de la presse,« pour sauver la liberté de l’humanité ».
Quelle que soit la portée de cette critique radicale des médias, il serait cependant injuste d’en faire le seul enjeu de ce livre, qui aborde de nombreux autres aspects de la vie et de l’œuvre de Kraus, notamment le problème de ses rapports avec le socialisme ou son analyse du nazisme dans la Troisième Nuit de Walpurgis2. Dans leur multiplicité virtuose, sur les différents registres où elles se déploient, des invectives venimeuses lancées par le satiriste jusqu’au désespoir et à la plainte du prophète, les voix de Karl Kraus témoignent d’une attention jalouse et inquiète à ce qui est pour lui le bien le plus précieux mais aussi le plus menacé, la langue. Si les journalistes peuvent faire et défaire l’opinion à leur gré, c’est parce que les mots n’ont plus le moindre poids et ne veulent véritablement plus rien dire. Rien de plus facile, dans ces conditions, que de leur faire dire ce qu’on veut. La « catastrophe des phrases » que Kraus dénonce dès 1913, la décomposition de la langue, sa « démolition », a des conséquences désastreuses, s’il est vrai, comme l’écrit Bouveresse, que « les dévastations linguistiques sont annonciatrices de dévastations beaucoup plus graves, du point de vue social et humain ». Il ne s’agit donc pas de défendre la pureté de la langue contre toute évolution ou toute « contamination » par des vocables étrangers, mais de faire de la responsabilité envers le langage la « forme la plus élevée de la responsabilité », et de la critique du langage « une des armes essentielles de la critique sociale ».
À l’heure du règne sans partage de la communication, les voix de Karl Kraus que Jacques Bouveresse fait résonner jusqu’à nous rappellent les vertus politiques de l’indignation. Elles constituent, selon la formule d’Élias Canetti, une « école de résistance ».

1 Schmock ou le triomphe du journalisme. La grande bataille de Karl Kraus (Seuil, 2001)

2 Traduction par Pierre Deshusses, avec une préface de Jacques Bouveresse, « Et Satan conduit le bal… Kraus, Hitler et le nazisme », Éditions Agone, 2005.

Jacques-Olivier Bégot
Les Lettres françaises, décembre 2007
De l’enseignement de la satire

“Le national-socialisme n’a pas anéanti la presse, mais la presse a créé le national-socialisme. En apparence seulement comme réaction, en vérité également comme prolongement“. L’énoncé a de quoi défrayer la chronique. Il est l’oeuvre de Karl Kraus dans Troisième nuit de Walpurgis. Dans l’historiographie des guerres mondiales, peu d’auteurs ont livré une analyse aussi atypique du déterminisme belliqueux. Pourquoi la guerre ? Quels sont les phénomènes concordants qui ont pu décider de la saignée de 1914 ? Karl Kraus répond : la presse. Ce journalisme pervers qui ne sait que monter, instrumentaliser l’information pour la transformer en scandale. Et dans ce cas, peu importe le nombre de morts, pourvu que ça fonctionne. Le propos de Bouveresse consiste alors à révéler les conséquences d’une telle “prostitution” de la presse. Alors qu’elle se présente toujours sous le visage de la victime innocente qui serait du côté des résistants, la sphère journalistique n’est rien d’autre que “l’auxiliaire du bourreau”. Pour ce qui est de la Première guerre mondiale bien sûr, mais encore aujourd’hui où les journalistes n’hésitent pas à servir d’appui aux dictatures en tous genres (p. 86–87). Dixit Bouveresse.

De l’aversion du journaliste

Les quelques citations placées en exergue des premiers chapitres donnent le ton : “Tout est différent quand c’est imprimé. A quoi serviraient les journaux, sinon ?”(H. James) ; “L’imagination créatrice du peuple de la Grèce antique ne connaissait pas la littérature journalistique aujourd’hui et son armée. Si elle les avait connues, elle aurait imaginé, au pied du Parnasse, un marécage qui grouille de serpents, de crapauds, d’une faune abjecte de reptiles et de vermine de toute sorte. Ce marécage aurait été celui des rédacteurs de journaux actuels.” (Karl Eötvös).
En lisant ces quelques imageries cinglantes, on comprend pourquoi le dernier Bouveresse a si peu retenu l’attention des journaux. Sans doute ce miroir réfléchissant glace-t-il le rédacteur en chef ou le chargé de rubrique. L’aversion manifeste de Bouveresse (suivant les pas de Kraus) pour le journalisme n’est pas nouvelle. Nous avons cité James et Eötvös, Kraus bien entendu, mais poursuivons la liste en intégrant la tradition critique française : Balzac ne montre-t-il pas dans Illusions perdues une franche animosité envers ce milieu pestilentiel, lui qui consacra quelques articles à la question. J’ajouterais Aragon dont la sévérité du propos rappelle le ton acerbe de Kraus. Voici le portrait du journaliste par Aragon dans son Traité du style : “Ne jetez pas [le journaliste] sur le pavé. Il pourrait vous en cuire, et vous auriez le lendemain un désagréable réveil en lisant votre nom écrit avec de la bave dans les Colonnes du Matin. Faites entrer le visiteur, mais seulement dans le vestibule. Si vous n’avez pas de vestibule, vous avez bien des cabinets d’aisance. En tout cas, jamais dans la cuisine, c’est malsain. Mettez des gants, couvrez votre tête […] et demandez alors poliment, mais sans platitude, ce qui vous vaut tel dérangement. N’écoutez pas la réponse, et dites à l’instant : Je verrai plus tard. Puis sans vous préoccuper davantage des propos tenus par le dangereux scolopendre, faites-le violemment sortir. Pour cela, usez de surprise, et ne vous y reprenez pas à deux fois. Ensuite partout où vous pourrez apercevoir la trace luisante de la méduse, passez la paille de fer, désinfectez l’air en brûlant du soufre, puis vaporisez quelque essence aromatique qui vous fasse oublier le remède aussi bien que le mal.” La liste serait longue et fastidieuse, mais ces quelques passages disent bien la profonde inimitié du critique (écrivain ou philosophe) à l’égard du journaliste. Dans son essai, Bouveresse analyse avec précision les dangers d’un journalisme de mauvaise qualité, celui qui transforme la réalité sous l’arbitraire de la “phraséologie creuse“ (p. 128). Dans une chronique datant de 1913 (Die Katastrophe der phrasen), Kraus annonce l’avènement de ce langage de presse qui “permet de nier ou de transformer à volonté la réalité“. La responsabilité des journalistes devient immense dès lors qu’on considère que l’événement, les fameux “faits” rapportés ne sont pas tant des morceaux de vérité que des montages sensationnels, artifices créés dans le but de séduire (au sens ancien de tromper) le public. La réflexion de Bouveresse se poursuit ensuite autour de la question des médias actuels dans un chapitre acerbe sur les rapports de proximité entre la presse et les organes politico-économiques (voir “La satire krausienne et la réalité d’aujourd’hui”).

Des bienfaits de la satire

Revenons au titre de l’essai de Jacques Bouveresse : Satire & prophétie. D’un côté la critique de l’époque présente, de l’autre l’annonce de l’avenir. La satire nous intéresse plus particulièrement. Le registre satirique est une arme ô combien attestée dans la tradition littéraire latine et européenne. A quoi tient l’efficacité de la satire comparée à d’autres formes de comique comme la parodie, l’ironie ou encore la dérision ? Cela tient sans doute à sa force de frappe dirons-nous. De tous temps, de Juvénal à Hegel, la satire a divisé les critiques. L’abbé Cotin considérait que son “animosité particulière” ne pouvait que la desservir (Lettre sur la satyre, 1663) tandis que Boileau reconnaît que ce genre “plaît à quelques uns, et choque tout le reste“. Ce qui gêne surtout, c’est le caractère ad hominem de la satire. Un individu, ou groupe d’individu, est nommé, démasqué et raillé sans qu’aucune prudence éthique ne soit prise. Plus intéressante pour notre propos est la définition qu’en donne Hegel dans ses Cours d’esthétique : la satire “accentue le contraste qui existe entre le monde réel et ce que devrait être le monde vertueux“. Karl Kraus reprend ce principe de la révélation du constraste. Comme le montre Bouveresse, il dévoile le décalage entre les discours de bonne intention et la réalité perverse qui se cache sous ce voile enchanteur. Cet art du double jeu serait selon Kraus l’apanage du prêcheur libéral. Timms, biographe de Kraus souvent cité par Bouveresse, montre les dangers que comporte ce souci satirique : “Un raciste qui proclame ouvertement son hostilité aux Juifs peut, selon la conception [de Kraus], apparaître comme moins sinistre qu’un intellectuel libéral qui trompe son public pour son propre profit financier“. À cette occasion, Bouveresse revient sur les rapports ambigus de Kraus à l’égard de l’antisémitisme sont il aurait quelque peu minoré la portée. Juif lui-même, Kraus a semble-t-il eu du mal à se situer par rapport à la menace hitlérienne, pris dans un dilemme ainsi résumé par Bouveresse : “Comment un écrivain juif peut-il réfuter l’antisémitisme sans donner l’impression qu’il défend simplement les intérêts juifs ?“. Sans tomber dans l’écueil de la justification facile, l’auteur semble avoir quelque mal à comprendre tous les parti-pris idéologiques de Kraus.

La “banalité du mal”

Ce qui intéresse Kraus par dessus tout pourrait se traduire en un mot : la démystification. Toujours chercher à révéler les faux-semblants dont se parent les discours politiques et journalistiques. La dénonciation de ces mensonges éthiques conduit Kraus à identifier, après Hannah Arendt, les risques de la banalisation du mal. La mythification de la période guerrière orchestrée par les organes de presse et les milieux politiques apparaît ainsi des plus dangereuses. Dès 1919, Kraus se livre à une “démystification impitoyable de la mythologie de l’héroïsme, qui s’efforce de substituer le culte du héros, dont le sort est digne d’envie, à la pitié due à la victime et au mépris que méritent ses assassins” (p. 72). Le poilu mort au combat ne serait finalement que la “victime d’une duperie mortelle” (Kraus). La relecture de Kraus par Bouveresse apparaît donc des plus éclairantes dans la mesure où l’époque actuelle n’est pas si éloignée de l’entre-deux guerres dépeint par Kraus. Le développement des médias associé à une culture libérale entraînent à plus forte raison une banalisation du mal, une pratique du double discours et un maniement dangereux de l’éthique. Certes, Bouveresse exagère les traits de ses cibles, voit des dérives latentes là où rien encore ne se dessine. Mais c’est aussi le sens du titre de son essai : satire & prophétie.

lire l’article sur biffures.org

Simon Daireaux
Biffures.org, novembre 2007
La leçon de résistance de Karl Kraus

Jacques Bouveresse montre toute l’actualité politique du satiriste autrichien analysant la corruption du langage et de la démocratie.

Dans un long film tiré d’un bref roman, La question humaine, qui a pour cadre une grande entreprise européenne, un bien-nommé Just joué par Michael Lonsdale révèle à l’homme en train d’enquêter sur lui ( Simon joué par Mathieu Amalric) que le patron impitoyable qui a commandité l’enquête (Karl Rose, joué par Jean Pierre Kalfon), ne s’appelle pas Karl Rose, mais Karl Kraus, et serait l’enfant eugénique d’un Lebensborn allemand, autrement dit issu d’une pépinière de rejetons aryens pur sucre, voire qu’il soutiendrait des groupes fascistes ou néo-nazis.

On peut faire confiance à l’auteur du roman. Il lance ainsi à la cantonade un clin d’œil non équivoque à tous ceux qui connaissent un peu le titulaire historique de ces nom et prénom, soit Karl Kraus, satiriste viennois d’avant-guerre né en 1874, écrivain inclassable, contemporain des poètes expressionnistes (il aida notamment Else Lasker-Schüler et Georg Trakl, rencontra Brecht), hanté par la décadence et l’inhumanité de son temps, par la veulerie des classes dirigeantes, auteur d’une des plus fabuleuses pièces de théâtre du XXe siècle ( traduite aux mêmes éditions Agone par Jean-Louis Besson & Henri Christophe : il faudrait deux semaines pour la jouer in extenso), Les derniers jours de l’humanité, chef d’œuvre, écrit en pleine guerre , de la littérature de lutte contre la folie belliciste, et par ailleurs créateur absolu d’une revue viennoise « libre » dont il rédigea presque tous les textes, Die Fackel. L’un d’entre eux , un gros opus écrit en 1934 ne fut publié qu’après la mort de son auteur en 1952 (traduit en français et publié chez Agone en 2005) La Troisième Nuit de Walpurgis est entièrement consacré au nazisme, à ses atrocités, à sa propagande. Un homme qui eut des tas d’ennemis, à la mesure de son phénoménal talent de polémiste.

Ce clin d’œil du romancier, puis du cinéaste évoque d’une façon qui demeure ambiguë, une difficulté posthume qu’a connue la mémoire de Karl Kraus (mort en 1936), quand certaines de ses relations, positions ou décisions politiques ont été dites compromettantes : essentiellement ses liens ( voire « son alliance momentanée ») avec le germaniste antisémite Chamberlain (rien à voir avec l’autre), et son ralliement au chancelier quasi-fasciste Dollfuss qui fut à la fois le massacreur des ouvriers en février 1934 et un opposant de droite quasi-fasciste à Hitler et aux nationaux-socialistes ( ils auront sa peau la même année). Mais aussi par exemple ses propos négatifs sur le poète « progressiste » entre tous Heinrich Heine , et quelques emplois rétrospectivement malencontreux de l’adjectif « juif », qui ne lui valurent cependant jamais le moindre courroux des intellectuels juifs de son temps, auxquels on peut ajouter une misogynie pas toujours latente.

Dans cette étude extrêmement documentée, parue chez Agone, Jacques Bouveresse, qui défend cet écrivain depuis des décennies, s’attache à faire connaître (tout simplement) la totalité des éléments de ce dossier maltraité par la rumeur, mais réexaminé récemment par quelques auteurs notamment Edward Timms. L’alpha et l’oméga de ce travail se rejoignent opportunément . Le livre commence en 1909 par l’ « affaire » de la conquête du Pôle nord (ou comment le second et mal arrivé se fait passer pour le premier avec le secours des médias de l’époque) et s’achève par des considérations qui concernent le début du XXIe siècle. Nous ne sommes pas sortis de cette auberge-là.

Au cœur de la démonstration, le rappel constant de ce qui fut le noyau des convictions, des analyses, et du discours public de Kraus : son attachement au respect de la langue, sa détestation féroce de la négligence, des facilités, et du verbiage médiatiques, toujours associés à de mauvaises causes. Pour Kraus, la démocratie se défend aussi dans et par l’écriture, et les plumitifs médiocres nuisent à la liberté du citoyen. Ses atermoiements politiques s’expliquent en partie par l’honnêteté de cette conviction. Mais la puissance de sa critique des forces de réaction ( comme on disait) en Autriche et en Allemagne et du fascisme proprement dit s’y enracine. Son travail demeure essentiel et admirable : Kraus dénonce et annonce notamment ce dont Klemperer fera la longue description actualisée en analysant la lingua tertii imperii, LTI, la langue du Troisième Reich.

Bouveresse ne contourne aucune difficulté. Il aborde notamment avec rigueur la question toujours brandie à propos de Kraus de la « haine de soi juive » et démontre la dimension idéologique de cette catégorie, sa confusion plus ou moins délibérée avec des positions politiques hostiles au sionisme. Cette catégorie psycho-ethnique sert surtout en l’espèce à invalider rétrospectivement les démonstrations de Kraus quant à la culpabilité radicale de l’Allemagne et de l’Autriche dans le déclenchement de la Première Guerre mondiale : il voulait même qu’on traduise les responsables devant une cour de justice internationale ( et parmi ceux-ci n’oubliait pas les financiers et les industriels). A bien lire cette enquête, on mesure continûment la grande lucidité de Kraus, et la vigueur prophétique (comme on dit) de ses dénonciations entre 1900 et 1936. Par exemple celle d’une « liberté de la presse » qui débouche (a fortiori aujourd’hui) sur un usage catastrophique du n’importe quoi et un abêtissement universel (Cécilia Sarkozy en Jeanne d’Arc berlusconique, pour n’évoquer qu’un des derniers exemples comparables à la découverte du pôle nord, pour ne rien dire du détournement ignoble des lettres de fusillés) dont les effets sont directement politiques et politiquement très dangereux. Les progressistes sont les premiers invités au dérangement de ce qui va de soi.

On comprend mieux à lire Bouveresse la vitalité satirique de la littérature autrichienne contemporaine, Thomas Bernhard, Handke et Jelinek, mais aussi d’autres moins renommés (Menasse, Schindel par exemple). Elle va de pair avec la qualité de leur écriture et démontre la durée historique réelle dans laquelle nous vivons. Et on se prend à rêver du merveilleux soutien qu’une vraie intervention polémique d’ écrivains comparables pourrait produire dans le refus de ce qui se passe hic et nunc, en France, autre pays aux mains de « pitres dangereux » et de « phraseurs catastrophiques » où fleurit une vénéneuse confusion.

Jean-Pierre Lefebvre
L'Humanité, 18/10/2007
Jacques Bouveresse, « Satire & prophétie, les Voix de Karl Kraus »
Du jeudi 20 au mercredi 26 octobre 2011    Madrid & Barcelone (Espagne)
Projection de "Walpurgis" et conférence de Jacques Bouveresse
Le vendredi 5 février 2010    Genève (Suisse)
Rencontre avec Jacques Bouveresse
Le samedi 8 mars 2008    Versailles (78)
Rencontre avec Jacques Bouveresse
Le mercredi 14 novembre 2007    LIÈGE (Belgique)
Rencontre avec Jacques Bouveresse
Le mardi 16 octobre 2007    PARIS 5 (75)
Rencontre avec Jacques Bouveresse
Le samedi 13 octobre 2007    VERSAILLES (78)
Réalisation : William Dodé