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Théorie du langage

Titre original : Sprachtheorie, Die Darstellungsfunktion der Sprache (Lucius & Lucius, 1999)
Traduit et annoté par Didier Samain
Présenté par Janette Friedrich
Préface de Jacques Bouveresse

Parution : 20/01/2009
ISBN : 9782748900866
Format papier : 688 pages (15 x 21 cm)
35.00 € + port : 3.50 €

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« Ce qu’effectue le langage humain est triple : expression, appel et représentation.
Le signe langagier est symptôme en vertu de sa dépendance par rapport à l’émetteur, dont il exprime l’intériorité ; il est signal en vertu de son appel à l’auditeur, dont il guide le comportement externe ou interne comme d’autres signes de communication ; il est symbole en vertu de sa coordination aux objets et aux états de choses. »

Paru en 1934, ce classique des sciences du langage est aujourd’hui l’un des fondements de la pragmatique, de la sémiotique et de la théorie de la communication. Il se situe à un carrefour : héritage de la linguistique allemande du XIXe siècle, réception critique de la phénoménologie de Husserl, proximité avec la démarche déductive de Hilbert, lecture originale du Cours de linguistique générale de Saussure, relations avec le cercle de Vienne et les écrits contemporains de Wittgenstein, etc.
Son modèle des trois fonctions du langage a nourri les travaux de Jakobson, de Popper et bien d’autres. D’essence interdisciplinaire, croisant étroitement psychologie et linguistique, cette pensée retrouve son actualité avec les travaux cognitivistes sur le langage et sur l’esprit.

Karl Bühler

Professeur à Vienne, Karl Bühler (1879–1963), qui était aussi philosophe et psychologue, compte parmi les fondateurs de la linguistique contemporaine. Cette traduction inédite est accompagnée d’un important appareil critique, dont une présentation historique et un glossaire des principaux concepts.

Les livres de Karl Bühler chez Agone

Dossier de presse
Henri Dilberman
Revue philosophique, n° 1/2011, mai 2011
Christiane Gillièron
Archives de Psychologie, 2009
JD
Le Français aujourd'hui n°165, été 2009
Compte-rendu

Bühler n’a-t-il été que le précurseur de la linguistique pragmatique ? Cette traduction de l’œuvre magistrale de Bühler permettra, bien tardivement, de rectifier cette erreur de perspective. La puissance de cette œuvre réside en ce que Bühler, accusé à tort d’éclectisme, impose à la masse affolante des aspects du langage, et à celle des interprétations, une systématicité forte, mais seulement régulatrice (p. 88). La forme est celle d’un manuel. Pourtant, note Janette Friedrich (p. 55), la démarche de Bühler ne manque pas de charme ; un charme pour ainsi dire pédagogique. Nouveau Gorgias, Bühler sait s’étonner des pouvoirs du langage. Notons aussi sa curiosité pour le langage enfantin, le cinéma (p. 564–570), l’épopée et le drame (p. 245), la métaphore (p. 504–521).
Bühler s’intéresse ici tout particulièrement à la fonction représentationnelle du langage ; c’est d’abord que la Théorie du langage, malgré son volume, n’entend traiter qu’une partie de la réalité linguistique. Mais ce n’est pas tout, montre l’excellente présentation de Janette Friedrich. La langue n’est, ontologiquement, qu’un outil, mais ce n’est en rien lui dénier la fonction représentationnelle (p. 40–41). À défaut de penser, la langue confère à la pensée des potentialités inédites. Bühler ne doit pourtant pas être confondu avec Cassirer (p. 42). Le langage ne se contente pas de constituer un monde symbolique sui generis ; il montre, et d’abord en situation ; d’où l’importante étude des déictiques.
Mais, à un degré supérieur, montrer, c’est, qu’on le veuille ou non, représenter. Il faut donc étudier comment les langues naturelles s’y prennent, non pour imiter des apparences – les langues connues n’ont pas de champ iconique (p. 319) – mais pour les réélaborer dans leurs propres systèmes, nous ouvrir ainsi à un monde, et même à un imaginaire qui ne sauraient exister sans le langage et qui pourtant ne se réduisent pas à lui.
Comme l’explique J. Bouveresse dans sa préface, le projet de Bühler, fondateur, n’était pas à proprement parler philosophique (p. 13–14). Il entendait démonter le fonctionnement de l’outil linguistique. Pour ce faire, il s’appuie sur les langues indo-européennes, et un peu sur le japonais (p. 257–258) et l’égyptien ancien (p. 574–576). Le concept humboldtien de forme linguistique interne (p. 263) joue ici un rôle primordial. Les langues indo-européennes traduisent les événements en actes (p. 539), d’où l’apparition de deux places vides, celle du sujet et celle de l’objet (p. 380–386). Or, au sein même des langues indo-européennes, affleurent d’autres structures : « il pleut » n’est pas complété par un sujet, ni par un objet, mais par des déterminations de temps et de lieu (p. 546–550).
L’auteur n’a pourtant pas une vision relativiste des langues. Il aimerait développer un point de vue historique, mais la quasi-absence de documents le lui interdit (p. 535). Il réalise alors le projet humboldtien, à savoir montrer de l’intérieur quel est l’impact des structures linguistiques sur le développement de la pensée humaine, et sur son autonomisation à l’égard de l’ici et du maintenant. Le langage, d’abord intriqué dans une situation, développe en son sein un champ synsémantique (un contexte) toujours plus complexe, qui permet d’intégrer l’absent (p. 550), mais aussi le retour réflexif du discours sur lui-même (p. 561). De là l’intérêt de l’auteur pour la troisième personne, les anaphoriques, les « phrases subordonnées ». Ces outils constituent le pivot de la construction de la pensée.
À noter : à partir de la distinction entre Gestalt et relation, Bühler démontrait dès 1934, à la suite de Wilhelm Wundt, l’inanité des méthodes globales d’apprentissage de la lecture (p. 422–423).

Henri Dilberman
Revue philosophique, n° 1/2011, mai 2011
« Dans l'approche historique et génétique… »

Dans l’approche historique et génétique privilégiée par les Archives, nous avons choisi de saluer la parution d’une traduction attendue depuis 75 ans en rééditant un texte qui date, lui, de 100 ans. La traduction, due à Didier Samain, que nous offrent les éditions Agone de l’immense ouvrage de Karl Bühler, Théorie du langage : La fonction représentationnelle, avec un appareil critique de Janette Friedrich.
L’opus de Karl Bühler est important pour les linguistes, mais il l’est tout autant pour les psychologues qui, à l’heure de la nouvelle psychologie cognitive, ne sauraient se passer des termes de représentation et de représentations. Sauraient-ils se passer de pensée ? L’évolution de Karl Bühler, de la Denkpsychologie à la sémiologie (« sématologie » dans les termes d’Eschbach, 1990), l’évolution de Wundt, de la psychologie expérimentale à la Vôlkerpsychologie, me semblent procéder de la même nécessité : en dépit des difficultés de méthode, la psychologie ne peut ignorer les phénomènes, donc, le sujet, seul à avoir un point de vue sur soi-même et à thématiser sa subjectivité. L’imagerie cérébrale serait un outil sans fondement si elle n’intervenait pas à l’occasion d’une activité mentale. Un stimulus verbal est certes extérieur, mais il ne fonctionne comme tel que pour un sujet qui l’informe. On connaît la controverse acerbe qui a opposé Wüzburg à Leipzig, plus particulièrement Bühler et Wundt, à propos de l’introspection. Mais on ne saurait en conclure à la faillite de la psychologie de la pensée, qui n’a pas disparu, morte d’un défaut fatal qui lui aurait été inhérent. L’histoire de la psychologie allemande au début du vingtième siècle est celle d’un foisonnement, et de plusieurs ruptures, dont celle qu’a imposée la Grande guerre. Mais de même que les dinosaures survivent sous la forme d’oiseaux, la Denkpsychologie, par l’intermédiaire de Karl Bühler justement, a passé de Külpe à Brunswik, Popper, Michotte, d’Otto Selz à de Groot et à Simon.
L’année 1909, c’est celle de la mort d’Ebbinghaus à Halle, de la thèse de Selz à Münich, des thèses de Kohler et de Koffka à Berlin, juste avant leur départ pour Francfort, chez Schumann et son assistant Wertheimer – autant dire, la préhistoire de la Gestalt, et Wertheimer n’a-t-il pas soutenu sa thèse à Wüzburg, chez Külpe, quatre ans plus tôt ? C’est l’année où Marbe succède à Killpe à Würzburg, ce dernier partant à Bonn avec son assistant Bühler. Ils rejoindront Münich en 1913, où Külpe mourra prématurément en 1915. La Denkpsychologie a certes été marginalisée (voir Friedrich, 2008), mais elle a fructifié (Maigre, 1908, Burloud, 1927, Humphrey, 1951 sont là pour nous le rappeler). Le chapitre 2 du petit ouvrage de synthèse que Piaget a consacré en 1947 à la Psychologie de l’intelligence s’intitule : La « psychologie de la pensée » et la nature des opérations logiques. Il ne manque pas de discuter de l’école éponyme, mais également de Binet, tout aussi clair dans ses choix méthodologiques. On peut mentionner ici que Ferdinand Buisson, fondateur de la Société libre pour l’étude psychologique de l’enfant, avait demandé à Binet de trancher entre deux modes, la tendance « américaine », qui recourt aux questionnaires, et une tendance qualitative qui privilégie les observations individuelles (Alfred Binet, 1973). On sait comment Binet a tranché, et combien sa thèse (1903) doit à Armande et à Marguerite, ses deux filles qui ont aussi été ses sujets privilégiés.
Pensée sans image, pensée opérante : Borel (1978) nous rappelle les deux faces du logos, la logique et le discours. Le langage ne permet pas seulement la représentation dans le sens d’un étiquetage, qui, par l’évocation, permet d’appeler le référent absent. Il permet le positionnement du sujet face à ses objets, sa construction comme sujet épistémique, il permet la prédication et, par le jeu des abstractions et des réfléchissements, l’autonomisation de son propre fonctionnement ; « En même temps que le sujet pourra échapper à lui-même dans la production de l’objectivité, quelque chose de l’homme s’objectivera et deviendra sa propre condition, c’est-à-dire une nécessité » (Borel, 1978, p. 226).
En 1909, dans le volume 8 des Archives, Pierre Bovet rendait compte des recherches menées dans la ligne de celles de Würzburg. Nous voulons par cette réimpression à la fois rappeler le lien entre Würzburg et Bühler, souligner la continuité de problématique en psychologie cognitive, et inviter nos lecteurs à lire, en français, le magnifique ouvrage que nous aurions voulu voir commenté par Piaget.

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
ALFRED BINET (1973). [Notes biographiques anonymes]. ln A. Binet, L’étude expérimentale de l’intelligence (pp. 4–5) [2de éd.]. Paris : Centre d’Etude et de Promotion de la Lecture.
BINET, A. (1903). L’étude expérimentale de l’intelligence. Paris : Schleicher.
BOREL, M.-J. (1978). Discours de la logique et logique du discours. Lausanne : L’Age d’Homme.
BÜHLER, K. (2009/1934). Théorie du langage : La fonction représentationnelle. [Ed. par Didier Samain & Janette Friedrich]. Marseille : Agone.
BURLOUD, A. (1927). La pensée d’après les recherches expérimentales de Watt, Messer et Bühler. Paris : Alcan.
ESCHBACH, A. (1990). Editor’s introduction : Karl Bühler sematologist ln K. Bühler, Theory oflanguage (pp. XIII-XIV). Amsterdam/Philadelphia : John Benjamins.
FRIEDRICH, J. (2008). La psychologie de la pensée de l’école de Würzburg : Analyse d’un cas de marginalisation. L’Homme et la Société, N°167–169,251–278.
HUMPHREY, G. (1951). Thinking : An introduction to its experimental psychology. London : Methuen.
MAIGRE, E. (1908). Analyses bibliographiques 11 : Psychologie de la pensée. Année Psychologique, 15, 436–445.
PIAGET,]. (1947). La psychologie de l’intelligence. Paris : Armand Colin.

Christiane Gillièron
Archives de Psychologie, 2009
Compte-rendu

Ce volumineux ouvrage est en fait la traduction d’une œuvre majeure de l’histoire des sciences du langage, héritage fondamental de la linguistique allemande du XIXe siècle. Sprachtheorie a effectivement inspiré de nombreux paradigmes de recherches linguistiques contemporaines : la pragmatique, la sémiotique et la plupart des modèles théoriques en communication. Paru en 1934, il fut avant tout reçu comme une lecture critique de la phénoménologie de Husserl ou de l’empirisme de Hubert, puis de la pensée de Wittgenstein, et au delà de celle de Leibniz ou d’Aristote. Mais sa portée n’est pas strictement philosophique, et nombreux sont ces lecteurs qui, depuis, le considèrent comme une étude originale du Cours de linguistique générale de F. de Saussure.

En prise directe avec les mouvements intellectuels et linguistiques de son époque, comme les cercles de Prague et de Vienne, K. Bühler (1879–1963) accompagne l’émergence et le développement des sciences humaines dans leur ensemble. Malgré le peu de références dont elle a fait l’objet, son œuvre apparaît pourtant, aujourd’hui, comme l’un des fondements de la philosophie du langage. Son modèle des trois fonctions du langage : expression, appel et représentation, a nourri les travaux de R. Jakobson, de K. Popper et de nombreux autres linguistes ou sémioticiens contemporains. Car, dans cette perspective, tout signe langagier peut être perçu comme un symptôme du fait de sa dépendance à l’énonciateur, mais aussi comme un signal qui appelle l’interlocuteur-auditeur, et enfin comme un symbole de parse relation eux objets et eux états des choses et du monde. On le voit ce qui fait l’intérêt et l’originalité des travaux de K. Bühler c’est son caractère multi- ou plutôt interdisciplinaire. De fait K. Bühler parvient à associer la psychologie et le linguistique dans une théorie du langage qui préfigure les travaux cognitivistes les plus actuels, appliquées au fonctionnement du langage et de l’esprit.

Nous sommes dès lors reconnaissants à Didier Samain d’avoir assuré la traduction de cette somme, à Janette Friedrich qui a présenté la vie et l’œuvre de K. Bühler, et à Jacques Bouveresse d’avoir préfacé l’ensemble. Signalons que cette traduction magistrale et inédite est accompagnée d’un important appareil critique et historique, et d’un glossaire des principaux concepts.

JD
Le Français aujourd'hui n°165, été 2009
Colloque international Bülher / Marty
Du vendredi 10 au samedi 11 septembre 2010    Genève (Suisse)
Colloque Karl Bühler au Collège de France
Du mercredi 29 au jeudi 30 avril 2009    Paris 5 (75)
Présentation « Théorie du langage » de Karl Bühler
Le jeudi 26 février 2009    Genève (Suisse)
Réalisation : William Dodé