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Beautés et colères contagieuses

À l’occasion de la parution du livre d’Évelyne Pieiller, Mousquetaires et Misérables, Éric Dussert donne au Matricule des anges un entretien sur la littérature populaire comme littérature politique. En commençant par un portrait de l’autrice, qui n’est pas inutile pour comprendre d’où ce qui est écrit est écrit…

Évelyne Pieiller est critique littéraire, depuis le milieu des années 1970, à travers les pages de La Nouvelle Critique. Appelée par Maurice Nadeau a rejoindre la prestigieuse Quinzaine littéraire, elle est par la suite collaboratrice du Magazine littéraire, d’Art Press, de Révolution, de L’Humanité (l’hebdomadaire puis le quotidien), avant de devenir responsable des pages culturelles du Monde diplomatique, qui est peut-être, ou sans doute, l’un des derniers titres de la presse française crédibles sur toute la surface de la planète.

Fille d’une patronne de café, la zone d’Issy-les-Moulineaux, elle eut très tôt – vers sept ou huit ans se souvient-elle –, un choix en main : sa mère lui montra les blanchisseuses de Grenelle qui nettoyaient les tuniques ensanglantées des bouchers en lui expliquant que l’important était l’autonomie : ce métier ou des études longues, le choix fut vite fait. Dissipée, « comme on disait à l époque », elle avait compris que les études équivalaient à la liberté. « J’ai préféré apprendre. À ce moment, le lycée était élitaire et je dois dire que je n’en ai pas souffert du tout. Personne ne souhaitait quoi que ce soit pour moi, c’était à moi de jouer. » Avec, toujours, ce ressort transmis par sa mère : « Tout ce qui était parole et savoir était très valorisé par ma mère dont l’un des héros était Jaurès – il avait les mots pour faire passer ce qu’il avait à dire. »

J’ai commencé par la philosophie, j’ai fait des études, l’ai enseigné très fugacement la philosophie, durant un an. Personne pour payer le loyer, je me suis retrouvé à travailler. J’étais jeune. J’ai trouvé que ça tournait très nie au gourou, ça ne me convenait pas. J’ai vécu un drame assez banal : je ne voulais pas travailler. Les heures de bureau, j’ai toujours trouvé que c’était un cauchemar. En réalité, j’ai commencé dans le théâtre, et de théâtre en théâtre, je me suis retrouvée conservateur de bibliothèque, c’était rigolo. »

Au fond, elle reconnaît volontiers « le truc bifide que j’ai eu entre la réflexion philosophique puis très rapidement un amour pour la littérature et pour le rock’n ’roll. » Question d’énergie et d’irrespect des normes. Portée par les hasards et les rencontres, elle n’a pas perdu le cap vers ce qui importe pour elle depuis toujours : « Ce que parler veut dire, et ce que penser porte. » Non pour l’art de la rhétorique « mais pour ce qu’il en est de la vérité et comment fonctionne l’établissement de la vérité ». Une façon d’entrevoir également la question de la réception des œuvres et de leurs effets.

Le sous-titre de son essai Mousquetaires et Misérables ne dit pas autre chose : « Écrire aussi grand que le peuple à venir : Dumas, Hugo, Baudelaire et quelques autres ». Ce peuple à venir qui est le peuple légendaire des insurrections, celui des Gilets jaunes qui a subi, récemment, les mêmes foudres et moqueries que ses aïeuls, tirées par les descendants même des bons bourgeois réactionnaires du XIXe siècle légitimiste, bonapartiste, versaillais… pour qui « Dumas, c’est gentil, Hugo, c’est mélo, Baudelaire, c’est beau ».

Qu’est-ce qui dans votre parcours vous a poussée à vous interroger sur les rapports du peuple à la littérature ?

— Je ne viens pas d’un milieu académique, dans tous les sens du terme, mais pour autant je ne me suis guère interroge sur les rapports du peuple à la littérature – je me suis demandé en revanche pourquoi une œuvre est remuante, pourquoi, comment il y en a des consolantes, des « fêlantes », des inoffensives… C’est quoi, une œuvre qui bouge nos représentations communes ? Au fond, la question, c’est toujours pour quoi c’est écrit.

Comment expliquez-vous. la rencontre de la littérature et du peuple en arme ? Et pourquoi avoir retenu Dumas et Hugo ? Pourquoi ces deux-là ?

— Tout est parti d’un étonnement, et d une question : Pourquoi ce sont Les Trois Mousquetaires et Les Misérables qui ont été reconnus par le peuple comme ses romans préférés, dans une grande partie du monde ? Quand je dis « peuple », je parle des non-lettrés. Les lettrés ont des goûts moins… « peuple ». Pourquoi même des sens qui n’ont pas lu ces romans s’en sont-il emparés, saluent-ils de façon familière d’Artagnan ou Valjean ? Et que le cinéma ait adapté ces romans n’explique pas grand-chose : c’est que ces histoires étaient populaires qu’elles ont été adaptées. C’est une rencontre stupéfiante. Qu’est-ce qui a permis rencontre-là, tant du côté des écrivains que du côté de ces lecteur imprévus — « lecteurs » au sens large du terme…

Mais à quel moment peut-on penser que le peuple s’est emparé d’une œuvre ?

Les Mousquetaires est largement considéré comme une œuvre pour la jeunesse, Les Misérables comme un super-mélo. C’est une façon assez efficace de les dévaloriser. Voire de les neutraliser. Au fond, ils ne sont pas assez « chics ». Ce qui est beau, c’est ce dédain plus ou moins maquillé (on « respecte » communément Hugo, mais souvent de loin), et qui a été actif dès la parution de ces œuvres dans les milieux cultivés, renvoie a une conception du peuple comme enfantin, ou sentimental, puéril quoi, mal dégrossi — qui est la conception qu’a mise à mal la Révolution, avec son affirmation de l’égalité de principe entre tous les humain. Le « peuple », avec la bourgeoisie triomphante, est renvoyé à une inégalité de jugement, de finesse de goût, etc.

Comment expliquer le contraste entre la vérité de Hugo ou de Dumas et la version édulcorée que l’on colporte allègrement d’eux aujourd’hui ? Ce qui est une façon de reposer cette question : comment l’Histoire est-elle décapée, et avec obstination ?

C’est toute l’histoire qui est décapée. Comme on dit, elle est écrite par les vainqueurs, c’est peut-être le moment de dire Gloria victis – d’ailleurs, les vaincus ne sont jamais complètement vaincus, tant que leurs insurrections restent en mémoire, ne serait-ce que la mémoire de leurs descendants, tant qu’elles restent vivantes dans leurs légendes : chansons… ou romans.

L’histoire du XIXe siècle est une histoire de combats, de défaites, de combats, et on n’en apprend d’ordinaire que quelques « dates », la persévérance de la révolte, le courage qui s’est déployé sur les barricades de 1830 ou de 1848, comme dans les grèves, les morts de la répression, la prison ou l’exil pour les manifestants, tout ce remuement d’idées et d’actes qui scandent l’époque, on glisse par-dessus, et le reste, les « événements », comme les Trois Glorieuses, on les momifie, on les déshéroïse. Toute cette période est marquée, portée, par des inventions d’héroïsme, des inventions de luttes, des inventions d’autres mondes. C’est sans doute embarrassant pour les tenants de l’ordre, cette vitalité, et ouvrière, et estudiantine, et intellectuelle. Alors on décape. Parce que cette histoire-là, même sur fond de défaites, elle a une colère et une beauté contagieuses, elle demande à imaginer la suite.

Vous évoquez aussi Lamartine, par contraste, et Baudelaire cassé par la déception de 1848…

— C’est tout un monde, cette époque, un monde où la littérature et la politique sont complètement nouées l’une à l’autre, parce que dans toutes les têtes, il y a le souvenir de la grande Révolution, et ses bouleversements, et ses promesses, parce que, dans la rue, il y a des émeutes sans trêve, et des insurrections, et des révolutions (1830,1848), vite fracassées. Et du coup, dans toutes les têtes, il y a le peuple qui s’avance…

Lamartine est une très importante figure politique en 1848, c’est lui qui proclame la République. On coince le romantisme dans une étiquette artistique un peu niaise, les cheveux au vent, le lyrisme boursouflé… Ça, c’est la version caricaturale. En vrai, c’est un mouvement et politique et esthétique, de libération des vieilleries, des oppressions, etc. Avec toutes les distorsions et ambiguïtés possibles, mais c’est la le socle commun. Lamartine se rêve Chateaubriand, un poète-ministre. Il cale devant la question sociale, il rejoint le parti de l’ordre en Juin 48. Et à partir de là, il est fini, et comme homme politique, et comme poète.

Baudelaire, beaucoup plus jeune, est de l’autre bord : il est sur les barricades, il est complètement pro-Proudhon, il soutient les ouvriers contre la République qui fait tirer sur eux, et il est ravagé quand le suffrage universel porte Louis-Napoléon au pouvoir. Baudelaire ne s’en remet pas. Par ce qu’il écrit, il va au moins continuer à saper les normes et célébrer les infréquentables – dont le « peuple » est sans aucun doute le symbole.

Avec Baudelaire, on volt aussi t’élaborer avec le temps une figure de l’esthète, du dandy dont le paradigme est à l’opposé de tout intérêt pour la « populace »…

— Le dandy… tout de noir vêtu, strict, sinon austère, l’opposé du coquet, un narcissisme comme en creux, exhibition du deuil (de l’espérance) – la frivolité comme exercice spirituel, Baudelaire est vraiment désespéré. S’il n’y a plus de changement de monde collectif possible, on ne peut plus qu’affirmer sa distance d’avec les valeurs en cours, économie et prévoyance, l’occupation rentable, un bon usage utile de son temps : consacrons des heures à l’inutile d’une tenue qui n’exhibe que son refus de l’exhibition… Comme il dit, c’est le seul héroïsme qui reste. C’est une démarche très méchamment anti-bourgeoise. Qu’on a eu je crois, tendance à confondre avec le panache – œillet vert, chapeau de peintre, etc. – d’Oscar Wilde : lui entreprenait d’afficher son étincelante singularité. Le dandy baudelairien se contente de refuser le jeu. En retrait. Mais impeccable, en noir et blanc, qui dit « non » à ce monde-là, celui qui s’est épanoui sur la mise au pas des ouvriers et autres fauteurs de troubles.

« C’est qu’il faut un chaos à qui veut faire un monde », écrivait Victor Hugo… Un personnage qui évoque tout à la fois le chaos et l’élégance, c’est Arsène Lupin, auquel vous accordez aussi une importance significative aux yeux du peuple…

— Arsène, c’est la transposition charmeuse de l’anarchiste fin-de-siècle : il est comme une variation blagueuse sur l’épopée de la révolte, un air Mousquetaire, un souffle Gavroche. Il ne s’occupe pas de l’injustice sociale, c’est sûr qu’il prend aux riches – mais il garde le tout. Il n’aime pas le notable. Il est gouailleur et gamin, il s’habille comme un mylord, et il n’a aucun projet, à part garder sa bande et faire des casses élégants. Le peuple se fait beau voyou. Solo. Lupin, c’est la fin de l’espoir collectif, le combattant d’hier est un charmant hors-la-loi, qui défie les autorités et les propriétaires, il n’y a plus de politique, plus de rues à dépaver, il reste le plaisir de tourner en ridicule les forces et piliers de l’ordre. Maurice Leblanc, fan par ailleurs de Maeterlinck, s’est complètement perdu de réputation auprès de ses pairs quand il a inventé Lupin…

Propos recueillis par Éric Dussert, entretien paru dans Le Matricule des anges en juin 2022.

De la même autrice, vient de paraître, Mousquetaires et Misérables. Écrire aussi grand que le peuple à venir : Dumas, Hugo, Baudelaire et quelques autres.