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Bienvenue à Nixonland

16 octobre 2008|

Je me souviens de ma surprise, en 1996, lorsqu’un candidat à l’élection au Congrès pour Chicago-sud fut accusé par son adversaire d’avoir entretenu un vague lien avec des hippies et, plus grave encore, avec des hippies californiens.

Notre candidat démocrate était du type ouvrier syndicaliste militant et, autant que je sache, il n’était aucunement branché et certainement pas « cool ». Pourtant, sur un tract qui s’en prenait à lui, on pouvait voir une photo du « Furthur [Encore plus] », le bus joyeusement bariolé de Ken Kesey, le pape du LSD, avec lequel notre candidat n’avait aucun rapport, mais qui ne manque jamais de scandaliser les gens. Je fus stupéfait devant cet anachronisme évident : même pour ceux qui ont détesté l’Été de l’Amour, c’est quand même une histoire vieille de trente ans !

Les grands événements des années 1960 ont aujourd’hui quarante ans et ils continuent pourtant de nous coller à la peau. Lors des dernières élections présidentielles, nous avons remis la guerre du Vietnam sur le plateau et, pour celles qui s’annoncent, nous seront obligés de débattre des liens même pas ténus de Barack Obama avec les Weathermen *. Mais on n’évoquera sans doute pas – bien que Charlie Black, le conseiller du présidentiable McCain, en ait été l’un des principaux responsables – l’héritage néfaste des Young Americans for Freedom *.

On peut également être certain du mot qui, durant cette campagne, sera utilisé pour diaboliser la décennie : « élitisme ». Dans la mémoire collective, le conflit qui, dans les années 1960, l’emportait sur tous les autres opposait les travailleurs ordinaires américains aux gosses privilégiés qui fréquentaient les universités chics où on leur apprenait à mépriser le drapeau et à injurier la police. Cette guerre de classes s’est maintenue jusqu’à aujourd’hui. Et on la ressort chaque fois qu’un libéral raffiné mérite qu’on lui remonte les bretelles.

C’est Richard Nixon qui a fait de ce conflit des années 1960 une inusable parabole républicaine. L’homme était né pour incarner la réaction. Dans son _Nixonland_, étude brillante et passionnante sur le politicien et la période, Rick Perlstein propose comme motif de toute la carrière future du président américain le club d’outsiders que le jeune Nixon avait fondé contre les « Franklins », le club estudiantin de l’<i>establishment</i>. Son nom, « Les Orthogoniens », est un néologisme qui peut avoir signifié quelque chose comme « Les Coincés ».

Les Orthogoniens n’étaient pas exactement des ouvriers, mais leur révolte contre les si séduisants Franklins qui les traitaient de haut était pourtant authentique. Selon Perlstein, recruter les Orthogoniens qui pensaient comme lui et entretenir leur rancœur devint la stratégie politique caractéristique de toute la carrière de Nixon depuis l’époque d’Alger Hiss * jusqu’à la Maison-Blanche : « Dans les années 1960, de nouveaux courants fondés sur le même genre de vieille rancœur apparurent, [ainsi qu’]un nouveau type de gens ordinaires, à qui un nouveau type de Franklins insolents et condescendants marchaient sur les pieds. Un nouveau type de libéral qui semblait dire que […] les gosses des universités qui crachaient sur le drapeau étaient vachement plus branchés que vous. »

Aujourd’hui, Nixon a disparu. Ainsi que les émeutiers et les radicaux qui exaspéraient tant sa Majorité Silencieuse. La plupart des thèmes de la guerre culturelle de cette malheureuse époque sont également oubliés. Et même les questions soulevées par la guerre culturelle de 2004 ont perdu de leur force.

Pourtant, l’étrange guerre de classes qui règne à Nixonland se perpétue à l’infini, avec ses différents chefs de guerre et ses différents symboles – mais toujours selon le même principe : les coincés s’efforcent de prendre leur revanche sur les branchés et les snobs.

Désormais, la réaction est un état chronique et l’une des raisons de ce phénomène est que la hipness l’est aussi *. La culture des années 1960 qui mettait hors d’eux Nixon et ses partisans est désormais partout parce que la hipness et « révolution » sont devenues les implicites du discours entrepreneurial. La jeunesse n’a rien à voir là-dedans : si cela s’est produit, c’est à cause du besoin toujours plus impérieux de nouveauté, de la vénération envers une cyber-avant-garde prétendument éclairée ; et c’est la faute du dieu suprême : la « créativité ».

Exemple typique : il y a six ans, quand le Business Week entreprit de nous informer de la bonne santé de l’économie de la Corée du Sud, le titre en couverture ne proclamait pas que la Corée était « prospère » ou « sur la bonne voie » mais qu’elle était « cool » – concept que le journal illustrait avec une photo de deux jeunes Coréens branchés traînant sur la grand-rue d’un quartier universitaire.

Oui, cette culture est élitiste. Il suffit pour vous en rendre compte d’arpenter les rayons de l’épicerie bio (et sans syndicats) du coin – indéniablement cool mais bien au-dessus de vos moyens – ou encore de flâner dans le quartier commerçant le plus chic de la ville, où vous pourrez admirer les fausses vitrines brisées d’un grand magasin cherchant à évoquer la culture des années 1960 – tout en se gardant bien de laisser de véritables pillards embarquer la marchandise.

Oui, cette culture est également violente. Et elle est ainsi conçue pour vous rappeler sans cesse que vous n’êtes pas dans le coup ; que vous avez acheté la mauvaise marque ; que l’avant-garde est toujours en avance sur vous ; et qu’avec votre besoin maladif de sécurité sociale ou de sécurité de l’emploi digne d’un syndicaliste vous devrez sans doute être viré.

Alors, si vous trouvez cela scandaleux – comme cela arrivera inévitablement –, bienvenue à Nixonland !

Thomas Frank

Wall Street Journal, 28 mai 2008

Thomas Frank écrit pour Le Monde diplomatique des analyses sociales et politiques de la situation américaine. Ses livres paraissent en français aux éditions Agone : Pourquoi les riches votent à gauche, 2018 ; Pourquoi les pauvres votent à droite, [2008], 2013 ; Le Marché de droit divin, 2003.