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Bienvenue dans notre cauchemar (I)

3 décembre 2018|

Au XIXe siècle, les villes de Grande-Bretagne se mirent à pousser dans toutes les directions, tandis que les campagnes se vidaient ; c'était le temps du progrès, la science était inventive et prospère, l'industrie s'épanouissait, les chômeurs, les prostituées et les enfants mendiants étaient la rançon attristante mais inévitable de cette grande course vers l’enrichissement qu'on qualifiait sereinement de « national », le bonheur se dégustait à l’intérieur du foyer, entre les fauteuils tendus de chintz, la vapeur de la théière, les travaux d'aiguille de la maîtresse de maison et les fenêtres soigneusement fermées, l’idéal était simple et revigorant : aimer sa famille, être digne et vertueux, ne pas se faire remarquer, gagner de l'argent et honorer la patrie.

Si on restait sur le bas côté, mais qu’on était par ailleurs dépourvu des vices ouvriers, penchant marqué vers la boisson ou penchant insuffisant vers le labeur, on était plaint : ce n’est pas ça qui aide à survivre, mais en tout cas, on avait une place dans le paysage mental de l’époque. Pendant tout le siècle, en contrepoint à cette vision épatamment simple du monde, se racontent des histoires pleines d’horreur et de nuit : ça commence par le roman gothique , ça continue avec le roman frénétique, le feuilleton et la fable électrique genre Frankenstein, jusqu’à la toute fin de l’époque, qui verra outre les fantaisies bizarres de Conan Doyle, dont le Holmes traîne dans des zones étranges, mais qui batifole aussi par ailleurs dans le spiritisme, l’apothéose du roman d’épouvante : le Dracula de Bram Stoker. Même la littérature « officielle » n’est pas sans brume ni glissements dans la pénombre : Dickens est un formidable « visionnaire », contrairement à sa réputation hallucinante de sottise de grand réaliste ; ce seront également les débuts de la science-fiction, du fantastique psychologique (Stevenson).

L’intérêt de l'affaire, c’est de rendre flagrant le fait que, cette société-là, bien fermée, bien accrochée à ses principes, et pour qui tout est simple, engendre des peurs. Aujourd’hui, il n'y a pas tellement non plus de quoi se vanter on en revient majoritairement à ces bons vieux préceptes, si tu peux, tu veux, ce qui est bon pour la classe dominante est bon pour le pays et donc pour toi, et on voit apparaître de plus en plus, conjointement, un retour à l’obscurantisme le plus crétinisant, astrologie et autres marcs de café, utilisés jusque dans les entreprises pour l’embauche, et des œuvres mettant en scène tout ce qui est expulsé du champ dominant, pour nourrir des récits de « terreur ». Stephen King est un best-seller mondial, le policier peu à peu s’y est mis, de Patricia Highsmith à Ruth Rendell, jusqu’au magnifique James Ellroy, la littérature « populaire », comme le cinéma, prend à sa charge de raconter nos fantômes et nos fantasmes.

Il s’agit désormais fortement de dire le clivage de l’individu, sa scission en un être rationnel et opérationnel, et un magma de désirs piétinés qui veut exploser. Évidemment, ça fait peur : entre les morts vivants (Le Démon des morts de Graham Masterton), et les pulsions homicides (Dragon rouge de Thomas Harris), il y est essentiellement question de l’étranger qu’un homme peut être pour lui-même. Ce n’est pas toujours aussi retournant que les premiers films de David Cronenberg, mais c’est largement troublant, et engluant : on se sent mal, et c’est sûr que c’est une façon de se sentir là, tout simplement.

Évelyne Pieiller

Texte initialement paru dans Révolution le 17 mars 1989, p 53.

De la même autrice, journaliste au Monde diplomatique, à paraître, Mousquetaires et Misérables (Agone, mai 2022).