Au jour le jour

École et République : un lien chahuté

À l’heure où le parlement français étudie une loi sur le « séparatisme » qui transforme les valeurs républicaines en cadre rigide et hostile à toute possibilité de débat, il est utile de rappeler que les liens entre École et République connaissent depuis plus de trente ans des tensions liées à cette crispation progressive sur un modèle républicain devenu davantage machine à punir qu’à accueillir.

École, identités culturelles, religion, laïcité. L’assassinat de Samuel Paty, le 16 octobre 2020 dans les Yvelines, a relancé les débats autour de ces questions, le gouvernement convoquant la « République » de manière autoritaire pour maintenir l’ordre social et moral. Or les incompréhensions et ornières entourant ces sujets très clivants s’inscrivent dans une histoire plus longue des relations entre la République et son École, qu’il est utile de rappeler. Y aura-t-il un jour des mots assez forts pour décrire l’horreur d’une décapitation d’un enseignant, devant son collège, à la suite d’une campagne de dénigrement orchestrée sur les réseaux sociaux par la nébuleuse de l’islamisme radical, appelant à dénoncer un blasphème proféré dans le cadre d’un cours ? L’abominable s’est produit le 16 octobre 2020 avec l’assassinat de Samuel Paty.

Une fois passé le temps de la stupeur et de l’hommage, la réaction gouvernementale s’est focalisée sur une ligne sécuritaire, répressive et très agressive à l’encontre de ceux et celles qu’elle estime « complices » du pire, à commencer par une gauche « islamogauchiste ». L’accusation de déni est arrivée dans la foulée et, pour l’École, a ciblé les enseignants qui, depuis longtemps, s’opposent à une criminalisation des enfants, surtout dans les quartiers populaires, et a fortiori musulmans.

Quelques semaines avant l’attentat, l’ex-inspecteur général de l’Éducation nationale, Jean-Pierre Obin, avait publié un ouvrage en ce sens 1. Il y rappelle que l’alerte est lancée depuis au moins 2004, date de remise d’un premier rapport officiel au ministère de l’Education nationale 2, qui, déjà, ciblait l’islamisation des quartiers et qui, selon lui, aurait été dissimulé pour ne pas attiser les peurs et divisions. S’appuyant sur des sondages qu’il interprète de manière biaisée, Jean-Pierre Obin y avance le chiffre de 38 % d’enseignants affirmant avoir eu des soucis lors de séances sur la laïcité, mais sans préciser que, sur ce chiffre, 98 % affirment que la situation a été réglée par le dialogue 3.

L’Observatoire de la laïcité, dont la fonction est de fournir des analyses de situations sociales (à l’École comme ailleurs) mettant en jeu les questions de laïcité, au regard de la loi de 1905, est lui aussi traîné dans la boue lors d’une campagne orchestrée médiatiquement par une nébuleuse allant du gouvernement à l’extrême droite en passant par le Printemps républicain 4. La narration médiatique ayant fait le reste et installé l’idée d’un laxisme coupable à l’École depuis le début des années 2000.

Les « territoires perdus de la République »

Il est vrai qu’à la parution du rapport Obin en 2004, le débat autour de la laïcité à l’École est en pleine effervescence. En 2002 était publié l’ouvrage coordonné par Emmanuel Brenner 5, Les Territoires perdus de la République, recueil de témoignages d’enseignants très alarmistes sur la montée du communautarisme religieux, essentiellement musulman, à l’école. Parmi les auteurs, deux figures montantes : Iannis Roder, enseignant en Seine-Saint-Denis, et Barbara Lefebvre, alors enseignante en banlieue Sud de Paris et future chroniqueuse dans les médias. L’ouvrage a un écho important : trente-cinq occurrences dans la presse quotidienne nationale entre décembre 2002 et décembre 2003.

La formule du titre fait mouche, au point de coloniser les discours politiques. En octobre 2003, Jacques Chirac, en visite dans une zone urbaine sensible (ZUS) de Valenciennes, déclare « la mobilisation pour assurer la reconquête de ce qu’on a pu appeler les “territoires perdus de la République” ». François Fillon, lorsqu’il est ministre de l’Éducation nationale, utilise plusieurs fois l’expression. Lors de l’installation de la commission Stasi pour savoir si l’École a besoin d’une nouvelle circulaire sur la laïcité, Rémy Schwartz, son rapporteur, admet même s’être inspiré du livre de Brenner et consorts.

Enfin, certaines trajectoires des auteurs de l’ouvrage montrent leur forte implication dans les dispositifs de formation et de réflexion liés à l’Éducation nationale : Iannis Roder au Mémorial de la Shoah, Barbara Lefebvre à la Licra (Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme) puis au HCI (Haut Conseil à l’intégration). Par ailleurs, preuve de son succès, Les Territoires perdus de la République a été réédité trois fois depuis sa parution 6.

La position de ce réseau d’acteurs omniprésents est la suivante : le communautarisme musulman étend sa toile vers les établissements scolaires qui peinent à réagir face aux revendications identitaires des élèves musulmans qui refusent de se plier aux règles de la République et du principe de laïcité. Même la circulaire sur la laïcité de 2004 (adoptée après la commission Stasi et interdisant les signes ostentatoires) est, selon, eux insuffisante : l’application de la laïcité doit se durcir davantage car il en va de la survie du contrat entre la République et son École.

Pour mener à bien ce sauvetage, les valeurs de la République doivent être réaffirmées vigoureusement et de manière autoritaire, de haut en bas : apprentissage de La Marseillaise dans les classes, affichage du drapeau français, réécriture des programmes d’éducation civique, élèves surveillés jusqu’à la largeur de leurs bandeaux dans les cheveux, la taille de leur jupe et de leur barbe 7. Plus récemment, après les attentats de 2015 (en janvier contre Charlie Hebdo et en novembre contre le Bataclan), la réponse de l’exécutif sous Manuel Valls n’a fait qu’accentuer cette tendance et insister sur les dérives (lors de minutes de silence) plutôt que sur la majorité silencieuse des élèves qui, partout en France, ont montré par leur participation empathique aux commémorations que leur adhésion aux valeurs républicaines ne faisait aucun doute.

Le durcissement de la surveillance et les réponses éducatives apportées sont donc le fruit de la vision développée par les auteurs des Territoires perdus de la République, et, partant, du rapport Obin.

À ce stade, on peut en tirer deux conclusions intermédiaires : d’abord, la réaction du ministère de l’Éducation nationale lors de l’assassinat de Samuel Paty s’inscrit totalement dans la lignée des décisions précédentes et n’est en rien une rupture (contrairement à ce qui a été annoncé) ; ensuite, force est de constater que tout cela, en place depuis quinze ans, n’est pas très efficace.

Dialogues puis crispations autour des identités

Les premières controverses liées à la place de l’islam dans École remontent essentiellement aux années 1980, qui correspondent à ce que le sociologue Sylvain Laurens qualifie de naissance du « problème de l’immigration 8 », c’est-à-dire un moment politique charnière où, crise économique aidant, la présence en France des populations héritières de l’immigration coloniale et postcoloniale commence à être interrogée à l’aune de supposés « problèmes d’intégration ». La question sociale se culturalise au point que les phénomènes d’assignations identitaires (de la part de l’État et de ses institutions) et de revendications identitaires (de la part des populations d’origine immigrée) se nourrissent réciproquement.

Dans l’École, cette dialectique se traduit par des discussions récurrentes sur l’opportunité ou non de prendre en considération les identités culturelles des élèves pour réécrire les programmes. C’est tout à fait net dans les matières de sciences humaines et sociales comme l’enseignement de l’histoire et de la géographie ou de l’éducation civique 9. Mais cela ne va pas sans frictions, qui tournent précisément autour du rapport de la République aux questions identitaires.

Deux lignes se dessinent au milieu des années 1980, particulièrement sous la mandature de Jean-Pierre Chevènement. La première – qui prendra le nom de « républicaine » – affirme la nécessité de dépasser les enjeux identitaires par le principe de citoyenneté et se montre hostile à toute forme de prise en compte des identités particulières : le fondement même de la République est sa nature intégratrice, et la connaissance de ses valeurs et de son histoire suffit à fabriquer un sentiment d’adhésion. C’est la position de Jean-Pierre Chevènement, celle de la gauche du Céres (Centre d’études, de recherches et d’éducation socialiste).

Pour d’autres, au contraire, il faut tenir compte des identités particulières et procéder, comme condition préalable d’intégration, à ce qu’Axel Honneth qualifie de « politique de la reconnaissance 10 ».

Les débats entre ces deux lignes sont vifs mais cordiaux. Ils vont se rigidifier au fur et à mesure de la propension à qualifier les populations d’origine immigrée selon leurs appartenances religieuses, une tendance forte avec les musulmans, surtout à partir de la première affaire dite « du foulard », à Creil, en 1989 11. Dans un contexte géopolitique compliqué au Moyen-Orient, d’exacerbation du racisme et de l’antisémitisme, de montée en puissance des intégrismes puis terrorismes à fondements religieux, notamment islamistes, les positions se figent et le dialogue devient impossible : d’un côté, brandir les identités particulières revient à attaquer la République ; de l’autre, nier ces identités particulières est une fin de non-recevoir de la multiplicité des héritages culturels constitutifs de notre société.

Au début des années 2000, lorsque paraissent Les Territoires perdus de la République et que survient une nouvelle affaire de foulard à Aubervilliers 12, la matrice de la controverse est en place mais le dialogue n’est quasiment plus possible tant les invectives entre ces deux lignes se multiplient ; les uns se voyant accusés d’être soit les « idiots utiles » de l’extrême droite, et les autres ceux de l’islamisme.

République, laïcité… l’usage galvaudé de mots

Cette situation de l’École peut être généralisée aux débats publics en général. Les mots semblent avoir été vidés de leur substances : « République », « laïcité », « nation », « identité », « souveraineté », etc. Tous ces concepts qui devraient nous permettre de penser la vie commune sont devenus des armes d’ostracisme au point que le projet d’émancipation, propre à l’idéal républicain, peine à se démarquer.

Les exemples sont désormais légion où l’argument de la République et son pendant laïque sont surtout mis au service du maintien de l’ordre social et moral dominant. Pensons à l’affaire des statues détruites ou endommagées par des groupes militants. Emblèmes du passé colonial, elles peuvent à juste titre être considérées comme oppressives et agressives pour des pans entiers de la société qui se vivent de plus en plus comme les porteurs de la mémoire des victimes de la colonisation, qui n’ont quasiment aucun représentant statufié de leurs résistants à l’ordre colonial. Que réclament-ils, au fond ? Non pas l’éradication de pans du passé (comme on a pu le lire ci et là), ni non plus la substitution d’une mémoire à une autre, mais le rééquilibrage patrimonial correspondant à une lecture plus juste (et plus exacte) du passé colonial. Qu’est-ce d’autre qu’une demande de justice ? Et la justice n’est-elle pas une valeur républicaine ?

Entre autres exemples, en septembre 2020, en pleine canicule, des jeunes collégiennes se font réprimander pour leur tenue vestimentaire, jugée trop aguicheuse. De nombreuses tribunes féministes réaffirment la liberté de se vêtir sans prendre le regard masculin comme arbitre de la mode et de la morale. Il est alors question d’adapter les règlements intérieurs des établissements pour y introduire une norme vestimentaire. Certains font le rapprochement avec la circulaire 2004 sur la laïcité interdisant les signes ostentatoires. Interrogé sur le sujet, le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer, insistant sur le nécessaire caractère « républicain » des tenues des jeunes filles, répond par un appel tout à fait incongru à la décence vestimentaire selon des normes plus masculines que républicaines…

Ce dialogue impossible entre les défenseurs d’une République indifférente aux différences et ceux d’une approche bienveillante aux identités plurielles fige des positions qui peuvent mener au pire. Le terrorisme islamiste ne s’y trompe pas en misant sur le déclenchement pavlovien de la peur et du rejet de l’islam et des musulmans. Nos fractures politiques lui déroulent un tapis rouge.

Il est donc plus que temps de trouver une tierce voie qui, sans rien concéder aux valeurs et principes démocratiques et républicains, permette d’assumer les legs culturels multiples constitutifs de notre société, sans déni, sans perpétuations d’ancestrales dominations, et sans qu’aucun droit ne soit bafoué.

Laurence De Cock

Une première version de ce texte est parue dans la revue de la LDH, Hommes & Libertés, janvier 2021, n° 192

Chez le même éditeur, de la même autrice (membre du comité central de la LDH), à paraître en août 2021 : École publique et émancipation sociale.

1 . Jean-Pierre Obin, Comment on a laissé l’islamisme pénétrer l’école, Hermann, 2020.

2 . Ministère de l’Education nationale, « Les signes et manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires », juin 2004.

3 . Pour une déconstruction des chiffres avancés par Jean-Pierre Obin, lire Luc Cédelle, « Islamisme à l’école : retrouver le sens des proportions », Le Monde, 9 octobre 2020.

4 . Étienne Girard, « Observatoire de la laïcité : mais qui protège le duo Bianco-Cadène ? », Marianne, 9 novembre 2020.

5 . Pseudonyme de Georges Bensoussan, historien de la Shoah.

6 . Chiffres donnée in Laurence De Cock & alii, « Caméra perdue en territoire de la République », Aggiornamento, octobre 2015.

7 . Mattea Battaglia, « L’académie de Poitiers fait polémique avec son précis anti-radicalisation », Le Monde, 24 novembre2014.

8 . Sylvain Laurens, Une politisation feutrée. Les hauts fonctionnaires et l’immigration en France, Belin, 2009.

9 . Laurence De Cock, Dans la classe de l’homme blanc, PUL, 2018.

10 . Axel Honneth, La Lutte pour la reconnaissance, 2013, Gallimard-« Folio ».

11 . En 1989, une collégienne est refoulée de son collège parce qu’elle porte le foulard. L’affaire aura un important écho médiatique et sera tranchée par un arrêté du conseil d’État autorisant le port du foulard tant que le règlement scolaire est respecté.

12 . En 2003, l’exclusion de leur lycée de deux sœurs portant le foulard provoque une très forte polémique médiatique.