Au jour le jour

La contre-révolution castriste

Le journal Granma, organe du parti communiste de Cuba, annonçait, le 13 septembre 2010, la bonne nouvelle : une déclaration de la Centrale des travailleurs de Cuba (CTC), dans laquelle le syndicat officiel lui-même se chargeait de publier, de justifier et de défendre les « mesures d’ajustement » au niveau du travail décidées par l’État cubain « en correspondance avec le processus de mise à jour du modèle économique et des prévisions économiques pour la période de 2011-2015 ».

Parmi ces mesures, des lignes directrices sont fixées. Elles prévoient, entre autres, pour l’an prochain rien moins que « le licenciement de plus de 500 000 travailleurs dans le secteur public et en parallèle leur renvoi vers le secteur non-étatique » [1].

À la question d’un journaliste yankee, Fidel Castro avait avoué un peu auparavant que « le modèle cubain ne fonctionnait pas à Cuba ». Il est évident que le licenciement d’un demi million de travailleurs cubains, mesure décidée unilatéralement par le gouvernement du président-général Raúl Castro, s’inscrit dans le renoncement du tandem Castro et de leurs séides, au « socialisme », mais pas au pouvoir. Et que, pour se maintenir au pouvoir, ils sont déterminés à mettre en œuvre une politique économique de plus en plus ouvertement capitaliste.

Pour ceux qui, en France, croyaient encore que le régime castriste était en train de mener à bien une révolution socialiste et que la mission de la CTC consistait à défendre les travailleurs cubains, il est plus que temps de confronter leur crédule naïveté avec la dure réalité. Une réalité qui devrait les désabuser des illusions entretenues par une poignée d’idéologues néo-staliniens français inféodés au régime castriste (Ignacio Ramonet, François Houtard, Samir Amin, etc.), et de reconnaître que le « socialisme » dont ils persistent à chanter les louanges n’est rien de plus, comme ce fut le cas dans les pays du « socialisme réellement (in)existant » qu’un capitalisme d’État, et la CTC la forme la plus caricaturale et brutale du syndicalisme jaune au service de la nouvelle classe dominante à Cuba.

Contrairement à certaines hypothèses émises en France à la suite du licenciement de masse annoncé récemment par la CTC, il est un peu tard pour se demander si le régime cubain s’apprête ou non à se rallier au capitalisme. Ceux qui les émettent devraient enfin reconnaître que l’étatisation des moyens de production n’est pas synonyme d’appropriation collective par les travailleurs, de même que la planification économique et sociale n’a pas grand chose à voir avec la maîtrise par le peuple de ses conditions d’existence si elle est le fait d’une caste d’experts soumis de surcroît aux directives d’un parti centralisé et bureaucratisé.

Cuba tourne depuis longtemps le dos aux idéaux socialistes et communistes. Depuis quand ? Au moins depuis l’échec de la voie volontariste incarnée par Ernesto Guevara pour qui la « fin des stimulants matériels » et la « création d’un homme nouveau » passait par une extension de la révolution à plusieurs pays d’Amérique latine, qui libérerait Cuba tant de la pression du marché mondial que de la dépendance à l’égard des « pays frères », URSS et Chine en tête, dont on sait que le « Che » pensait pis que pendre sans pouvoir le dire ouvertement.

Sans doute pourra-t-on objecter que le guévarisme lui-même, qui se confondait alors avec le castrisme, renvoyait à une conception ultra-élitiste de la prise de pouvoir, celle du « foco guerrillero », théorisée par le jeune Régis Debray avec la même assurance que celle dont il fera montre par la suite au cours de ses palinodies successives [2]. Cette conception postulait que la lutte de libération dans les pays qu’on appelait encore « tiers-monde » ne pouvait être le fait que d’une minorité de combattants politisés et décidés, organisés en « foyers » révolutionnaires dispersés au large des agglomérations, embryons d’un parti d’avant-garde qui guiderait le peuple dans la « construction du socialisme » une fois le pouvoir conquis. Or chacun sait – ou devrait savoir – où mène un tel modèle : on « s’appuie sur les masses » avant de les écraser ensuite. Rien à voir, sinon sur le mode antithétique, avec la démocratie directe et l’autogouvernement populaire auxquels il est permis d’identifier l’option communiste… ou anarchiste.

En fait, les dirigeants cubains, oligarchie privilégiée de nomenklaturistes tropicaux nichés dans les instances supérieures du Parti et de l’État, ne font que suivre leurs homologues de l’ex-URSS, de la Chine soi-disant « populaire » ou encore du Viet-Nam pseudo-socialiste. C’est-à-dire se transmuer, à la faveur de la privatisation du capital, en oligarques avides s’enrichir dans la promotion d’un « système mixte » à l’appellation oxymorique : le « socialisme de marché » |Lire « Pronunciamiento de Central de Trabajadores de Cuba a propóposito de los cambios en Cuba ».].

On ne saurait, par ailleurs, être surpris, pour peu que l’on s’en tienne à « une analyse concrète de la situation concrète », comme aurait dit le petit père Lénine, par cette nouvelle trahison de la nomenclature syndicale castriste. Aujourd’hui, la démagogie « classiste » et « révolutionnaire » de la CTC n’est plus de mise. Rétrospectivement, sa véritable fonction de contrôle et d’asservissement de la classe ouvrière cubaine est mise au grand jour. D’où, les réactions de colère et accusatrices des travailleurs cubains, qui crient aux quatre vents leur déception et leur dégoût face à ce « syndicalisme » d’État, véritable courroie de transmission du pouvoir [3].

Il est vrai que nos syndicats « démocratiques » n’ont guère à lui envier. Le mouvement de résistance et de protestation récent contre la « réforme » des retraites a montré qu’ils restaient plus que jamais fidèles à leur mission : contrôler, eux aussi, les prolétaires mais sans les asservir pour autant. Ils se contentent servir les intérêts des bourgeois lors de manifestations-bidon à répétition en faisant marcher les prolétaires, au sens propre et figuré de l’expression.

Jean-Pierre Garnier

—— Jean-Pierre Garnier a publié aux éditions Agone : Une violence éminemment contemporaine. Essais sur la ville, la petite-bourgeoisie intellectuelle et l'effacement des classes populaires (2010).

Notes