Au jour le jour

Persistance de Pierre Bourdieu (III). Les médias, les intellectuels et le sociologue (3)

Dans la dernière partie de son analyse des relations qu’entretenait le sociologie Pierre Bourdieu avec les médias, le philosophe Jacques Bouveresse revient la situation des sommités médiatiques qui échappent au feu d’une honnête critique, campés sur leur parapet fait tribunes et de courtoisies croisées…

Si la télévision a rendu des services éminents à un certain nombre d’écrivains et de philosophes, on a, en effet, le droit d’être un peu plus sceptique sur la réalité des services qu’elle a rendus à la littérature et à la philosophie elle-même.

Nous touchons ici au problème de la connivence et du copinage, qui présentent la particularité d’être régulièrement dénoncés et d’être considérés en même temps comme la façon la plus normale et même la seule possible de procéder. Bourdieu a parlé de procédés qui, « en d’autres univers, auraient nom “corruption”, “concussion”, “malversation”, “trafic d’influence”, “concurrence déloyale”, “collusion”, “entente illicite” ou “abus de confiance” et dont le plus typique est ce qu’on appelle en français le “renvoi d’ascenseur” [1] ».

Ces termes n’ont, selon moi, rien d’exagéré. « La vérité, écrit Serge Halimi, est rude. Un ouvrage dont l’auteur est une sommité médiatique n’affrontera jamais le feu d’une honnête critique. Les cumuls de tribune et les “courtoisies croisées” lui serviront de parapet [2]. » Malheureusement, le manque d’imagination des critiques, qui ne voient pas du tout quelle raison sérieuse et objective quelqu’un pourrait avoir de les critiquer à leur tour, est devenu tel qu’il est impossible de faire le genre de constatation que je viens de citer – et qui est, remarquons-le, à la portée de tout le monde – sans risquer d’être soupçonné immédiatement de ne parler que sous l’effet du ressentiment et de la jalousie.

Je n’ai pratiquement jamais rencontré, en France, de journaliste qui soit prêt à admettre que la pratique systématique du copinage et du renvoi d’ascenseur constitue un problème sérieux et qui exigerait également des mesures sérieuses. « Il est vrai […] qu’il y a des situations de monopole, des abus, admet Roger-Pol Droit. Ces traits sont connus, anciens, et il faut que chacun lutte contre ce phénomène dans son coin, mais cela n’est en aucun cas spécifique à la France. Ici, pour peu qu’on connaisse les coulisses du milieu, quand un livre paraît, on sait à l’avance qui va en parler et de quelle façon. Ce décryptage-là, on n’est pas capable de le faire pour la presse de Copenhague ou de Rio, alors on pense qu’elle marche mieux, mais c’est faux [3]. »

À cela, j’ai envie de répondre que ce qui est faux, même si c’est rassurant pour les journalistes, est de dire que les choses se passent partout et toujours de la même façon– en ce qui concerne la pratique du copinage, il y a bel et bien un problème propre à la France et même une exception française. Il faut d’abord remarquer que, même si c’était vrai, cela ne constituerait, de toute façon, pas une excuse ; ensuite, que tous les journalistes concernés seraient sans doute prêts à affirmer qu’ils ont toujours lutté jusqu’ici contre le phénomène, pour ce qui les concerne et « dans leur coin », avec le résultat global remarquable que l’on sait ; enfin, qu’il est tout de même un peu inquiétant de voir le titulaire d’une chronique philosophique dans un journal comme Le Monde admettre aussi ouvertement que quelqu’un qui sait ce qui passe dans les coulisses peut, quand un livre paraît, prédire qui va en parler (et probablement déjà, je suppose, si on va en parler) et ce qu’on va en dire. Je continue, je l’avoue, à faire partie des idéalistes ou des naïfs qui considèrent cela comme la preuve du fait que les choses se passent de façon profondément anormale.

Le livre de Daniel Schneidermann, Du journalisme après Bourdieu, comporte, entre autres morceaux d’anthologie, le suivant, dans lequel il fait la leçon à Bourdieu : « De même que votre propre succès s’explique aussi par la part de sincérité investie dans chacun de vos livres et chacune de vos interventions, par le reliquat, dans vos bulles excommunicatrices, de la colère du petit boursier béarnais, par ce qui reste de souvenirs du “dominé” dans votre domination d’aujourd’hui, de même ce sont la sincérité et le talent qui opèrent le tri, à égalité avec la soumission et le sens des rapports de force, parmi les maîtres des médias. “Qui a trié Alain Minc ? Ou Bernard-Henri Lévy ?”, demande Serge Halimi ? Rien d’autre que leur habileté, leur talent, leur travail, leur sincérité, cher Serge. Personne d’autre [4]. » (On remarquera qu’il n’est plus question dans la réponse du rôle que pourraient jouer également la « soumission » et le « sens des rapports de force ».)

En lisant des déclarations de cette sorte, on ne peut qu’être sidéré : ou bien l’auteur est le dernier des naïfs, s’il croit réellement ce qu’il affirme (même avant Bourdieu – puisqu’il prétend parler après lui –, quel homme sérieux pouvait croire cela ?), ou bien il nous prend cyniquement pour les derniers des imbéciles s’il espère nous le faire croire. Personne, bien entendu, ne peut être surpris d’entendre les médiocrates certifier, la main sur le cœur, que ceux que le système dont ils sont les représentants a distingués l’ont été exclusivement par leur talent. Mais il ne semble pas nécessaire d’être bourdieusien pour se rendre compte que, si on voit certains dix ou vingt fois plus que d’autres à la télévision, ce n’est peut-être pas uniquement parce qu’ils ont dix ou vingt fois plus de talent.

Que peut-on répondre, cependant, à un journaliste qui réaffirme avec une candeur aussi désarmante et un optimisme aussi ahurissant – et, qui plus est, après avoir lu ou fait semblant de lire Bourdieu – que ceux que les médias ont sélectionnés ne l’ont été réellement que par leurs mérites et que, par conséquent, on peut faire confiance à un système dont le mode de fonctionnement garantit qu’il distinguera invariablement les meilleurs ?

Le problème n’est évidemment même pas de savoir si la confiance libérale dans les vertus du marché et de la libre concurrence peut ou non être acceptée, car il faudrait déjà, pour cela, que les règles de la concurrence ne soient pas violées en permanence et de la façon la plus grossière qui soit.

Au moment de la parution du livre que Bernard-Henri Lévy a consacré à Daniel Pearl, un lecteur du Monde a écrit au journal pour se plaindre de ce qu’il appelle le « matraquage publicitaire » qui est de règle à propos de certains auteurs et de certains livres : « Samedi 3 mai : France-Culture, de 12 heures 45 à 13 heures 30 ; France 2 chez Ardisson vers 23 heures. Lundi 5 mai : France-Culture de 7 heures à 8 heures 30, de 12 heures 45 à 13 heures 30 et de 19 heures 30 à 22 heures. Mardi 6 mai : France 2, entre 22 heures 32 et 0 heure 08. Mercredi 7 mai : France 3, entre 23 heures 22 et 0 heure 02. […] Ajoutons France 2 (“Campus”), La Chaîne Sénat, France 3. […] Et ainsi de suite [5]. »

Il est dommage que ce lecteur n’ait pas lu le livre de Schneidermann. S’il l’avait fait, il saurait que cette omniprésence de certains auteurs et la place proprement démesurée qui leur est faite dans les médias ne sont en réalité que le reflet exact de la supériorité incommensurable qu’ils possèdent sur tous les autres par le talent et par leurs autres qualités. Comme disait Lichtenberg, « il y a des gens qui peuvent croire ce qu’ils veulent ; ce sont d’heureuses créatures ». Ceux qui ont des yeux pour voir et qui ne peuvent pas croire ce qu’ils veulent peuvent, en revanche, constater tous les jours que l’idée d’essayer de donner, autant que possible, une représentation objective et équilibrée de ce qui se fait réellement dans des domaines comme la littérature, la philosophie, l’art et la culture en général est bien la dernière qui puisse inspirer le comportement des décideurs de la presse.

On entend souvent dire qu’il est nécessaire qu’il y ait des livres qui se vendent à des centaines de milliers d’exemplaires pour que des ouvrages à tirage très faible ou confidentiel puissent également être publiés et que, par conséquent, en assurant la promotion des ouvrages à succès, les médias aident aussi les livres qui ne peuvent espérer atteindre qu’un public très restreint.

Je me souviens qu’à l’époque du triomphe de la « nouvelle philosophie » – une révolution philosophique dont on peut dire qu’elle a été fabriquée à peu près entièrement par les médias, au premier rang desquels se trouvaient Le Monde et Le Nouvel Observateur, qui ont joué dans cette affaire un rôle absolument déterminant –, c’était un sujet de discussion fréquent entre Jérôme Lindon, qui dirigeait les Éditions de Minuit, et moi. Il trouvait que je m’énervais beaucoup et un peu inutilement contre ce qui avait été appelé, à juste titre, la « pub-philosophie » ; et, même s’il n’y avait aucune divergence entre nous sur l’importance exacte qu’il convenait de lui d’accorder du point de vue intellectuel, il m’incitait à tenir compte du fait qu’il faut qu’il se publie des livres de philosophie comme ceux de Bernard-Henri Lévy, avec tout le battage publicitaire auxquels ils donnent lieu, pour que des livres comme les miens puissent avoir aussi une chance d’exister et d’être lus (au moins par quelques-uns). C’est sans doute vrai, mais, dans ce cas, on est en droit de reprocher à la presse de chercher à faire passer pour une fonction proprement culturelle ce qui est en réalité une fonction essentiellement économique qu’elle remplit dans un système qui est de plus en plus ouvertement celui du marché.

C’est, je crois, le genre de constatation que faisait déjà Kraus. Le pouvoir de plus en plus grand qui est exercé par la presse dans le domaine de la culture pourrait bien reposer essentiellement sur une usurpation de fonction. Il s’agit de contribuer à faire acheter et vendre le mieux possible des produits qui ressemblent de plus en plus à tous les autres, mais il est essentiel que tout cela se passe sous le déguisement d’une contribution majeure apportée à la culture elle-même.

Pour remplir une fonction culturelle proprement dite, il faudrait que les médias soient capables d’effectuer un véritable travail critique d’évaluation de ce qui paraît, d’aider le lecteur à distinguer l’essentiel de l’accessoire et le durable de l’éphémère, de défendre ceux qui ont le plus besoin d’être défendus, de faire connaître ceux qui ont le plus de difficultés à obtenir la reconnaissance et qui sont souvent aussi ceux qui la mériteraient le plus, etc. Mais il est facile de se rendre compte que le système fonctionne d’une façon qui n’a à peu près rien à voir ce genre de finalité, qui est même, de son point de vue, tout à fait incongrue. Il ne s’agit pas du tout d’essayer de rendre, autant que possible, à chacun ce qui lui est dû, mais uniquement de faire vendre ce qui est le plus vendable et de faire vendre encore mieux ce qui se vend déjà tout à fait bien. « Il y aujourd’hui, dit Bourdieu, une “mentalité audimat” dans les salles de rédaction, dans les maisons d’édition, etc. [6] » Le marché est désormais reconnu comme « instance légitime de légitimation ». Le résultat de cela est une inversion de la formule que les Américains utilisent pour caractériser le sacerdoce journalistique : « Réconforter ceux qui vivent dans l’affliction et affliger ceux qui vivent dans le confort. »

C’est une inversion qui avait déjà été soulignée, elle aussi, par Kraus. Ce dont il s’agit aujourd’hui est plutôt : « Accabler de préférence ceux qui connaissent déjà les pires difficultés et dont on sait que personne ne les défendra, et réconforter constamment ceux qui vivent déjà dans le plus grand confort, autrement dit, passer le plus clair de son temps à consacrer des gens déjà consacrés, à essayer de faire passer les plus puissants pour des marginaux et des persécutés et les persécutés pour les véritables puissants, etc. »

Ce que montre le discours tenu par Schneidermann est avant tout à quel point le journalisme culturel obéit désormais à la logique du marché et considère comme ridicule et déplacée toute espèce de préoccupation pour l’équité et la justice dans le traitement des œuvres de l’esprit et de ceux qui les produisent. Corrélativement, ceux qui osent encore exiger de lui qu’il fasse preuve d’un minimum de sens de la justice et qu’il se préoccupe du sort des plus défavorisés, plutôt que de celui des grands et des puissants, ne sont plus perçus autrement que comme des aigris et des jaloux, dont la protestation n’exprime que la frustration et le ressentiment personnels. L’absence de réaction du milieu intellectuel me semble signifier qu’il a désormais, lui aussi, accepté largement l’idée que la visibilité est le critère le plus sérieux du mérite intellectuel. Comme dirait Musil, la notoriété et la visibilité ont au moins l’avantage incontestable d’être plus faciles à évaluer, du point de vue quantitatif, que l’importance réelle.

Le livre de Daniel Schneidermann comporte un autre morceau d’anthologie, qu’il est difficile de résister à l’envie de citer. D’après lui, ce sont, pour une part importante, les mauvaises habitudes prises sous l’influence de Bourdieu qui seraient responsables de la tendance qu’ont les journalistes à se croire autorisés à affirmer des choses qu’ils ne sont pas tenus de vérifier : « Sans un certain “air du temps”, directement issu du pilonnage bourdieusien martelant que la vérification, le contradictoire, le pluralisme, après tout, ne sont que les cache-sexe de la “pensée unique”, que les faits sont secondaires et doivent s’effacer devant leur interprétation, sans la monstrueuse convergence de Bourdieu et de “X Files”, l’“affaire l’Encornet et Trottinette” n’eût simplement pas été possible, et la folle rumeur du Sud n’eût pas trouvé à Paris d’aussi puissants amplificateurs [7]. » Le raisonnement est à peu près le suivant. C’est de ce que Sollers appelle le « pluralisme médiatique » que jaillissent la lumière et la vérité. Par conséquent, ceux qui refusent de se produire dans les médias ou ne le font qu’avec la plus grande méfiance refusent de se soumettre à l’obligation de vérification et donc considèrent que la vérité n’a pas d’importance réelle. Comme chacun sait, avant que Bourdieu ne défende lui-même ce genre de conception, les journalistes étaient toujours soucieux de vérifier scrupuleusement ce qu’ils affirment.

Par la bouche de Schneidermann, la presse, qui a les moyens de détruire en toute impunité la réputation et quelquefois l’existence même des gens en publiant des informations qu’elle ne se soucie pas de vérifier, fait comprendre à Bourdieu que c’est au fond de sa faute si elle se conduit de cette façon et trouve normal de le faire. « Rejetant le journalisme d’argent et le journalisme-spectacle, le “contre-journalisme” jette aux orties dans le même mouvement l’essence du journalisme lui-même, à savoir la vérification de ses informations auprès de plusieurs sources indépendantes les unes des autres [8]. »

Le lien entre ces deux choses m’échappe, je l’avoue, complètement. Je ne vois pas en quoi le fait de tenir à la vérification de l’information, de préférence auprès de plusieurs sources indépendantes, devrait obliger à accepter, du même coup, le journalisme d’argent et le journalisme-spectacle, dans ce qu’ils produisent aujourd’hui de plus intolérable, ni en quoi le fait de contester le journalisme d’argent et le journalisme-spectacle devrait encourager l’idée qu’on peut se permettre des entorses aux règles de la vérification et de la preuve. S’il y a des journalistes qui se sont imaginé que Bourdieu les autorisait à prendre des libertés avec les exigences de la déontologie ou celles du métier, et en particulier à croire que les faits sont d’une importance tout à fait secondaire, c’est qu’ils ne l’ont tout simplement pas lu.

Comme je l’ai dit, l’organisation de la résistance à l’emprise des médias n’a pas toujours présenté, aux yeux de Bourdieu, le même caractère d’urgence. Il ne l’a jugée nécessaire que quand une chose qui a été conquise très difficilement, à savoir l’autonomie relative du monde intellectuel et de la cité savante par rapport au pouvoir, en particulier au pouvoir politique, économique et médiatique, lui a paru menacée. C’est d’ailleurs ce thème qui a fait l’objet du dernier cours qu’il a donné au Collège de France.

Je pense personnellement que les choses présentaient déjà dans les années 1960 des aspects très inquiétants et même, pour tout dire, inacceptables. Mais, dans l’ensemble, les maîtres à penser de l’époque structuraliste n’avaient guère de raisons de se plaindre du comportement de la presse et du pouvoir exercé, en matière intellectuelle, par des journaux comme Le Nouvel Observateur. C’est justement avec l’arrivée au pouvoir de la nouvelle philosophie que l’on a commencé à se rendre compte qu’au jeu de la médiatisation on peut toujours trouver des gens qui maîtrisent mieux les règles et qui ne sont plus handicapés par des scrupules qui sont en train de devenir un peu ridicules et relèveront bientôt d’un autre âge. C’est à cette époque-là que Deleuze a émis l’idée d’une sorte de code de déontologie par lequel les intellectuels accepteraient de s’imposer des principes et des limites d’une certaine sorte dans leurs relations avec les médias. On sait ce qu’il est advenu de cette idée.

J’ai repensé à elle en lisant le livre que Bernard Poulet a consacré au Monde, dans lequel il parle d’une pratique appelée le « dérapage avec alibi » : « Le Monde passe son temps à édicter des règles que les journalistes doivent respecter. Et plus les erreurs se multiplient, plus les règles et les procédures sont renforcées. Jamais, au temps de Beuve-Méry, on n’avait éprouvé le besoin d’édicter autant de codes de bonne conduite. Il n’y en avait simplement pas. La bonne conduite allait de soi [9]. » C’est exactement le genre de réflexion que je me suis faite, au moment où Deleuze a poussé son cri d’alarme et formulé sa proposition. Si les intellectuels avaient été capables d’adopter spontanément une attitude correcte envers les médias, il ne serait venu à l’esprit de personne de suggérer l’adoption d’un code de bonne conduite auquel aurait été confiée la tâche de gouverner leurs relations avec eux. Parlant de la fameuse « charte » que Le Monde a jugé bon de publier pour que (Edwy Plenel dixit) le lecteur puisse, le cas échéant, opposer directement au journal les principes qui ont été édictés par lui-même, Poulet remarque, avec une certaine cruauté, que « ce livre des principes […] prête à sourire quand on compare les règles proclamées et leur mise en pratique [10] ». Je n’avais aucun doute sur le fait que, si la proposition de Deleuze s’était réalisée, on aurait observé un contraste du même genre et même peut-être encore plus grand entre les règles et leur mise en pratique.

Autant que je m’en souvienne, la réaction de Bourdieu a été à peu près la même que la mienne. Formulée dans son langage, la raison de cela pourrait être qu’un habitus qu’on n’a pas été capable de conserver (ou d’acquérir) au bon moment ne peut pas être suppléé par l’adoption d’un système de règles ou de principes. Ou encore : il est trop tard pour se mettre à formuler des règles quand on a déjà pris, dans la pratique, l’habitude de les violer de façon systématique. C’est pourquoi, aussi compréhensible et respectable qu’elle ait pu être, il valait mieux, en fin de compte, que la suggestion de Deleuze ne soit pas suivie d’effet. C’est, en tout cas, ce qu’on est obligé de se dire quand on pense à toutes les façons dont le code de bonne conduite auquel il songeait n’aurait pas manqué d’être ridiculisé par ses propres auteurs.

Jacques Bouveresse

Dernière partie d’un texte écrit à partir d’une conférence prononcée à l’Université populaire de Montreuil le 21 mai 2003 et réédité dans Bourdieu, savant et politique (Agone, 2004)

De Pierre Bourdieu, à paraître en janvier 2022, la réédition d’Interventions, 1961-2001. Science sociale et action politique.

(La série « Persistance de Pierre Bourdieu » est illustrée de portraits issus du documentaire de Pierre Carles, La sociologie est un sport de combat, CP-Production, 2001 .)

Notes
  • 1.

    Pierre Bourdieu, cité in Serge Halimi, Les Nouveaux Chiens de garde, Raisons d’agir, 1997, p. 84.

  • 2.

    Ibid., p. 89.

  • 3.

    Roger-Pol Droit, entretien avec Michel Onfray, Le Nouvel Observateur, 12-18 juillet 2001, p. 78.

  • 4.

    Daniel Schneidermann, Du journalisme après Bourdieu, Librairie Arthème Fayard, 1999, p. 40-41.

  • 5.

    Sur le « pilonnage médiatique » qui a accompagné la parution du livre de Bernard-Henri Lévy, lire Serge Halimi, « Cela dure depuis vingt-cinq ans », Le Monde diplomatique, décembre 2003, p. 30-31.

  • 6.

    Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Raisons d’agir, 1996, p. 8.

  • 7.

    Daniel Schneidermann, Du journalisme après Bourdieu, op. cit., p. 104.

  • 8.

    Ibid.

  • 9.

    Bernard Poulet, Le Pouvoir du Monde. Quand un journal veut changer la France, La Découverte, 2003, p. 254.

  • 10.

    Ibid., p. 224.