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« Peut-on imposer la catégorie de “race” à des gens qui ne le demandent pas ? »

Le livre récent de Gérard Noiriel et Stéphane Beaud, Race et sciences sociales, entend faire l’histoire de la notion de « race » en France et de ses usages, des années 1880 à nos jours. C’est peu dire que l’ouvrage a suscité des critiques et même la controverse. Il a été accusé d’« amalgames » et de « raccourcis » dans Contretemps, d’être trop polémique dans En attendant Nadeau, de défendre un point de vue réactionnaire par Didier Fassin dans AOC (les deux auteurs lui ont répondu en souhaitant une « éthique de la discussion »). Le livre est vu comme une « occasion manquée » par Le Monde, mais il est encensé dans Marianne et FigaroVox – ce qui est surprenant pour un ouvrage de chercheurs très marqués à gauche et très respectés dans le milieu universitaire. Que s‘est-il passé ? Pour Gérard Noiriel, ses propos ont été instrumentalisés et témoignent de la grande difficulté à s’exprimer dans un espace public polarisé de façon caricaturale sur les questions d’identité.

Pourquoi s’intéresser à la notion de race ?

— Si nous nous sommes lancés dans cette aventure avec Stéphane Beaud, c’est parce que la « race » est aujourd’hui omniprésente dans l’actualité, alors qu’elle ne l’était pas il y a cinquante ans. Or, sans nécessairement y apporter de jugement de valeur, ce constat doit interroger les intellectuels et les chercheurs qui s’intéressent aux mutations de l’espace public.

Pourquoi votre livre a-t-il suscité tant de polémiques ?

— Malgré la réception houleuse de ce livre, je n’écris pourtant aujourd’hui rien que je n’ai déjà dit dans mes travaux précédents ! La plupart des critiques qu’a provoquées l’ouvrage dans les médias reposent sur des jugements de valeur ou sur des considérations politiques alors que nous essayons de nous placer sur le terrain de la recherche scientifique. J’avais perçu le même genre d’incompréhensions lors de la publication de mon livre Le Venin dans la plume qui comparait les écrits d’Edouard Drumont à la fin du xixe siècle avec ceux d’Éric Zemmour : on m’a alors reproché de cautionner l’islamisme !

Selon vous, la notion de race peut être à la fois pertinente, puisqu’elle éclaire la réalité des pratiques racistes, et dangereuse, à cause de ce que vous appelez « assignation identitaire »… Pouvez-vous développer ?

La notion d’« assignation identitaire » est souvent mal comprise. Malheureusement, je ne peux pas résumer en quelques lignes tout ce que j’ai écrit à ce sujet. Je vous renvoie donc au livre collectif que j’ai dirigé sur ce thème [1]. Pour résumer, je dirai que l’identité d’une personne (ce qui fait qu’elle est unique) se construit à partir d’une multitude de critères qui se combinent de façon différente chez chacun d’entre nous. Toutefois, un petit nombre de ces critères passent de la sphère privée à la sphère publique (qu’on peut définir approximativement comme un espace de communication à distance accessible à tous, structuré par l’Etat et par ce qu’on appelle aujourd’hui les « médias »). Cette sphère publique est le lieu d’une domination culturelle exercée par ceux qui détiennent ce que Pierre Bourdieu appelait le « pouvoir symbolique » : intellectuels, journalistes, universitaires, politiciens, experts etc. [2]

Le processus d’assignation identitaire est une relation de pouvoir, qui permet aux détenteurs de ce capital symbolique d’imposer aux dominés tel ou tel critère identitaire au détriment des autres. Lorsque ces critères sont pris en charge par un État, ils deviennent des catégories administratives, à partir desquelles sont fabriquées des statistiques, etc. Les critères identitaires qui ont été institutionnalisés par un État finissent le plus souvent par être intériorisés par les individus qui sont ressortissants de cet État, à tel point qu’ils deviennent des composantes de leur identité que la plupart d’entre eux jugent naturelles. En France, le genre, l’âge, la nationalité, la catégorie socio-professionnelle sont dans ce cas. En revanche, la race n’a pas été institutionnalisée par l’État républicain, à la différence des États-Unis qui ont été marqués par une histoire très différente de la France.

Certes, le mot « race » a été mobilisé par le pouvoir colonial comme catégorie discriminatoire, mais cela n’a pas été le cas en métropole. Le fait que le terme ait été mentionné dans le premier article de la Constitution de 1958 avait justement pour but d’empêcher qu’il soit utilisé comme catégorie identitaire. Voilà pourquoi le texte stipulait (dans une formulation récemment modifiée) que la France « assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion ». C’est cette particularité de notre histoire nationale qui explique qu’un grand nombre de Français ne souhaitent pas être définis par un critère racial. Je ne dis pas que c’est bien ou mal. Je dis simplement que c’est une question que tous ceux qui détiennent une parcelle du pouvoir symbolique que j’évoquais plus haut devraient prendre en compte.

Cela vaut aussi pour les chercheurs en sciences sociales, qui doivent s’interroger sur la forme de domination qu’ils risquent d’exercer en imposant un critère identitaire que refusent une partie des citoyens. Je comprends que ce type de questions ne soit pas accepté par beaucoup d’intellectuels car, finalement, c’est le pouvoir qu’ils exercent dans l’espace public qui est interrogé.

Voilà ce qui me gêne, par exemple, dans le pourtant très bon livre de Pap Ndiaye, La Condition noire. Cet auteur définit l’appartenance raciale noire par le fait d’être stigmatisé. Mais quand on lit les résultats de l’enquête réalisée par la Sofres faite avec l’aide du Cran (publiée en annexe de son livre), on s’aperçoit que plus de 30 % des personnes définies comme noires disent n’avoir jamais subi de discriminations. La question que je pose, qui est d’ordre scientifique, c’est de savoir comment on peut inclure des individus dans une catégorie identitaire, alors qu’ils ne répondent pas au critère qui a été retenu pour définir la catégorie.

On pourrait vous répondre avec la notion marxiste de « fausse conscience » : on peut imaginer que des ouvriers se disent non dominés alors qu’ils le sont de fait puisqu’ils sont dépossédés des moyens de production. Ne peut-il en aller de même pour des Noirs qui seraient dans le déni des discriminations qu’ils subissent en tant que Noirs ?

— C’est effectivement ce que dit Pap Ndiaye dans son livre en affirmant que les personnes qu’il classe parmi les « Français noirs », mais qui refusent d’être identifiés par la race, sont des victimes idéologiques du « modèle républicain assimilationniste ». C’est déjà ce genre d’arguments que martelaient les intellectuels marxistes dans les années 1970, quand ils disaient que les ouvriers qui votaient à droite étaient « aliénés » par la propagande de la bourgeoisie. Ce type de raisonnement sous-entend que les intellectuels sont plus lucides que les autres citoyens sur leur propre identité. Ce qui m’a toujours laissé sceptique.

— Vous estimez qu’en se focalisant uniquement sur la race, on néglige d’autres critères de stigmatisation comme la nationalité. C’est-à-dire ?

— Pour moi, le risque est que la race, concept importé des États-Unis, soit plaquée de manière trop schématique sur le cas français, qui a une histoire politique et institutionnelle spécifique. Toutefois, Stéphane Beaud et moi insistons fortement sur le fait que c’est la recherche empirique, portant sur des problèmes précis, qui doit guider le choix des outils et des variables qui sont mobilisés. Dans mon livre intitulé Chocolat. La véritable histoire d’un homme sans nom, j’ai montré que le critère racial (défini par la couleur de peau) était un facteur essentiel pour comprendre l’histoire de cet artiste-clown.

— Pour vous, le fil rouge de la vie politique française, de la IIIe République à aujourd’hui, résiderait dans les tensions et fluctuations entre la question sociale et la question identitaire, à gauche comme à droite ?

En effet, c’est un schéma global apparu dans les années 1880, qui signale une bipolarisation de la vie politique française : d’un côté, le pôle de droite, national-sécuritaire, qui intègre le concept de « race « ; de l’autre, le pôle social-humanitaire, à savoir la gauche jauressienne, qui met l’accent sur la classe ouvrière, mais qui parvient, au moment de l’affaire Dreyfus, à intégrer des questions relevant de ce qu’on appelle aujourd’hui « la lutte contre les discriminations ».

La gauche a été hégémonique à chaque fois qu’elle a réussi à faire le lien entre les revendications d’ordre socio-économiques et les revendications relevant du combat antiraciste (au sens large du terme). Ce qui a été le cas avec le Bloc des gauches au moment de l’affaire Dreyfus, puis sous le Front populaire en 1936 avec un mélange d’antifascisme et de lutte ouvrière, et au moment de la victoire de François Mitterrand à l’élection présidentielle (1981). Le programme commun de la gauche regroupait en effet des mesures visant à lutter contre les inégalités socio-économiques et des mesures contre les discriminations dont étaient victimes les femmes et les minorités.

— Mais, précisément, dites-vous que la classe est plus déterminante que la race ?

— Je me suis rendu compte que ce genre de question intéressait beaucoup les journalistes mais, encore une fois, posée à un tel niveau de généralité, elle n’a pour moi aucun sens. Si vous prenez les contrôles de police ou l’entrée dans les boîtes de nuit, il est vraisemblable que la race (définie à partir du critère de la couleur de peau) ait une importance plus grande que la classe.

En revanche, dans beaucoup d’autres domaines, c’est le critère socio-économique qui est déterminant. Prenons l’exemple qu’affectionnent les universitaires qui sont à la pointe des études sur la « question raciale ». Comme on l’a montré dans notre livre, l’un de leurs principaux arguments consiste à dénoncer la « colorblindness », l’aveuglement à la couleur qui expliquerait la sous-représentation des « minorités » dans notre espace politique.

Pourtant, cette sous-représentation est encore bien plus flagrante si l’on prend en compte le critère social, puisqu’il n’y a aujourd’hui aucun député issu du monde ouvrier, alors que ceux-ci représentent 20 % de la population active. Pourquoi les tenants de l’« intersectionnalité » ne prennent-ils jamais au sérieux ce type de discrimination dans la sphère publique ?

Le dernier point que je voudrais souligner c’est que, dans une recherche, les critères qui permettent de définir les personnes ne sont pas alignés les uns à côté des autres. Ils sont étroitement liés les uns aux autres. La majorité des personnes que certains définissent aujourd’hui uniquement par leur race, très souvent issus de l’immigration post-coloniale, font aussi partie des classes populaires. On compte parmi elles des hommes et des femmes, de telle ou telle nationalité d’origine, qui peuvent partager telle ou telle croyance religieuse, etc.

Quand on prend en compte tous ces critères on peut affirmer, comme nous le faisons dans le livre, que la plupart des membres des minorités appartiennent aux classes populaires, ils sont même dominés à l’intérieur de la classe des dominés. Ceux qui s’expriment au nom de ces minorités font partie, quant à eux, des classes moyennes fortement scolarisées. Ils ont donc la possibilité de s’exprimer par eux-mêmes. Et c’est très bien ainsi ! Mais cela fait une grande différence avec les classes dominées socio-économiquement, comme les ouvriers, qui ne peuvent pas s’exprimer publiquement parce qu’elles n’ont pas de porte-parole directement issus de leurs rangs. Elles sont devenues des « classes objets », comme le disait Pierre Bourdieu à propos des paysans, à une époque où les ouvriers étaient représentés au sein du Parti communiste.

Par ailleurs, les universitaires Pap Ndiaye ou Louis-Georges Tin, au sein du Cran, n’ont jamais entendu construire un mouvement auquel n’adhéreraient que des gens définis comme Noirs. Le sociologue Michel Wieviorka a fait dès le départ partie du conseil scientifique de ce mouvement. En cela, l’accusation d’enfermement identitaire n’est-elle pas injuste ?

— Il faudrait me dire précisément qui a parlé d’enfermement identitaire ? En tout cas, relisez notre livre, vous verrez que ce n’est pas moi. Il faut bien comprendre que je fais une différence capitale entre ce qui relève de la recherche en sciences sociales et ce qui relève de l’action politique ou associative. J’écris noir sur blanc dans ce livre que ce n’est pas aux chercheurs de régenter l’action des militants.

En tant que citoyen, je peux évidemment donner mon opinion sur telle ou telle action menée par le Cran. En tant que chercheur, je me contenterai d’analyser les effets politiques que peuvent avoir ces actions sur le public sans porter de jugement de valeur. Je discute aussi les usages de l’histoire que peuvent faire ces militants pour défendre leur cause.

Prenons l’exemple du blackface, ce spectacle populaire où des Blancs se grimaient en Noirs en mettant en scène le personnage de Jim Crow [3]. Louis-Georges Tin est intervenu pour appeler au boycott des Suppliantes d’Eschyle jouées en Sorbonne, en donnant une version caricaturale de l’histoire du blackface. Voyez la réédition du beau livre de l’historien américain William Lhamond, Peaux blanches, masques noirs, préfacé par Jacques Rancière et dont je signe la post-face. Celui-ci explique très clairement que le blackface est le produit d’une très longue histoire, très complexe et très contradictoire, que l’on ne peut nullement réduire à la caricature de Blancs se grimant le visage pour humilier des Noirs.

La critique que j’adresse sur ce point à Pap Ndiaye, c’est qu’il écrit dans son livre qu’il veut se tenir sur un plan strictement scientifique, mais dans le même temps, il dit qu’il cherche à favoriser l’émergence des Noirs de France comme minorité construite autour de ce critère racial. Pour moi, un tel objectif ne relève plus de la science mais de l’action politique.

Pour conclure, je pense que la meilleure manière de combattre le racisme aujourd’hui, c’est que nous affrontions nous-mêmes les contradictions que charrie ce type de combat pour éviter que Valeurs Actuelles, Le Figaro ou Marianne s’en emparent afin d’alimenter leur discours réactionnaire. Il est incontestable qu’aujourd’hui, sur ce genre de questions, la droite est hégémonique. À nous de réfléchir aux moyens qu’il faudrait mettre en œuvre pour renverser la vapeur.

Entretien de Gérard Noiriel avec Régis Meyran pour Alternatives économiques (17 avril 2021).

Du même auteur, dernier livre paru, avec Stéphane Beaud, Race et sciences sociales. Essai sur les usages publics d'une catégorie (Agone, 2021)

Notes
  • 1.

    Gérard Noiriel (dir.), L’Identification. Genèse d’un travail d’État, Belin, 2007.

  • 2.

    Lire Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, Seuil, 1997.

  • 3.

    Personnage de Minstrel show créé par Thomas D. Rice et devenu célèbre avec la chanson Jump Jim Crow. L’expression a par la suite défini de manière péjorative et raciste les Noirs américains, pour finalement désigner les lois ségrégationnistes mises en place dans les Etats du Sud à partir de 1877.