Au jour le jour

Vaccination

Je ne crois pas, m’a dit mon ami Bergeret, à qui j’exprimais une fois de plus, mes craintes de voir la situation politique actuelle reconduite sans grand changement lors des prochaines élections, je ne crois pas que l’électorat français, dans sa masse, soit plus macronien aujourd’hui qu’il n’était hollandiste hier ou sakozyste avant-hier, ou ce que l’on voudra auparavant…

Une fois la part faite des groupuscules organisés et militants, qui se sont attachés à la personne d’un.e chef.fe (à leurs yeux charismatique) voire, exceptionnellement, à un programme, pour le meilleur et pour le pire, la masse des citoyens forme un vaste parti qu’on pourrait qualifier d’attentiste-opportuniste à tendance légitimiste, si une telle étiquette existait dans la nomenclature politologique – on parlait autrefois de « Marais » ou de « Plaine », aujourd’hui de « Centre ».

Les gros bataillons de l’électorat ne sont pas constitués de gens porteurs d’une vision philosophico-politique expresse ou théorisée, conscients d’appartenir à une classe sociale déterminée et organisés en conséquence. En dehors de la fraction la plus âgée, dont les effectifs s’amenuisent évidemment toujours davantage, ils appartiennent majoritairement aux générations d’après la Libération et aux suivantes, qui ont été psychiquement façonnées par la foi techniciste et imprégnées de l’idéologie de la Croissance à l’infini et du Développement ininterrompu qui, pendant des décennies et jusqu’à aujourd’hui encore, a servi de ciment idéologique à la « société de consommation » et de distinction sous toutes les latitudes.

La prise de conscience (relativement récente et heureusement grandissante) que cette illusion idéologique est devenue insoutenable est une des caractéristiques majeures de l’époque actuelle. Mais comme toujours après qu’un rêve s’est brisé, les rêveurs ont du mal à retrouver immédiatement leurs esprits. D’où le sentiment d’anomie qui semble s’emparer des citoyens désemparés. Ne sachant plus à qui ni à quoi se fier, ils se replient dans leurs coquilles, attendent, s’abstiennent, décidés seulement à voir venir, par prudence, prêts à apporter leur soutien au plus-offrant, à celui ou celle dont les slogans et les promesses seront le plus compatibles avec leurs difficultés du moment. Foin des grandes idées, des nobles idéaux ; du concret sonnant et trébuchant, du cash, tout de suite !

La crise sanitaire actuelle, dont le Pouvoir joue habilement pour désarmer toute opposition et discréditer toute rébellion, est venue aggraver le désarroi ambiant. Un peuple entier est en souffrance et en arrive à se demander à quoi bon vivre si la vie, c’est ça, cette désintégration du corps social par la mise en concurrence à outrance de toutes ses composantes individuelles et collectives, ce désespoir qui débouche sur la haine du prochain, cette balkanisation irrésistible de la république, cette libanisation sans remède de la société, ce pourrissement sur pied d’une civilisation qui, malgré ses grands airs et ses élites archi-diplômées de l’ENA et de HEC, n’a même pas été fichue de fabriquer un vaccin anti-covid pour faire mine de lutter contre l’épidémie.

— Ne pensez-vous pas, ai-je dit alors à Bergeret, que ce qu’il faudrait trouver, c’est un vaccin contre la bêtise ? Celle que décrit Bégaudeau principalement ? La bêtise petite-bourgeoise ? Systémique, suffisante et de bonne compagnie, pire encore que la grande ?

— Oui, bien sûr, a rétorqué Bergeret. D’autant que la mesure ne serait pas très coûteuse, a-t-il ajouté ironiquement : il suffirait de demander aux enseignants vraiment « de gauche », de dissuader, par une critique documentée et argumentée, leurs élèves et aussi leurs propres enfants, d’aller dans les IEP et les écoles de journalisme, au lieu de les y inciter et de les orienter vers les métiers de l’information institutionnelle. Si ceux qui devraient être les plus avertis et les plus vigilants, les enseignants, n’ont pas clairement conscience que le système capitaliste a annexé presqu’intégralement les appareils de l’information, alors qui pourra le dire ?

— Assurément, mais dans ce cas, qui inviterait les vaillants Epistémons de l’Éducation nationale (et accessoirement du PS et d’EELV et autres bastions d’une social-démocratie bien décente) à venir parler à la multitude de leurs éminents travaux de recherche ? Ça aussi, c’est une vraie question. Par l’argent et par les diplômes, la classe dominante tient tous les postes, tous les leviers et l’État tout entier et fait que tout, ou presque, concourt, délibérément ou non, à sa suprématie.

— En tout cas, rien qu’à voir les journalistes frétiller en évoquant les prochains « duels » qu’ils s’apprêtent à mettre en scène, on sent qu’ils sont fins prêts à nous resservir une bonne louche de macronisme et à œuvrer efficacement à notre gavage, comme en 2017.

— Pas tous heureusement. Il y en a encore quelques-un.e.s que le système n’a pas réussi à atteler à son char.

— Peu, beaucoup trop peu, même si ce sont les plus éclairé.e.s…

Alain Accardo

Chronique parue dans La Décroissance en avril 2021

Du même auteur, vient de paraître, la réédition de son Introduction à une sociologie critique. Lire Pierre Bourdieu (Agone, janvier 2021).