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« Bolloré », le talisman des résistants du 29 février [LettrInfo 23-III]

10 février 2023|

Si facile de voir les mauvais côtés de Vincent Bolloré, boudeur impénitent des communicants qui ne résiste jamais à une bourde. On ne met pas assez en valeur ses bons côtés. Qui sinon « Bolloré » aurait pu redonner le sens de sa mission de service public à l’Arcom après des années de compromission avec la droite et l’extrême droite ? Qui sinon « Bolloré » aurait pu permettre à un académicien moins connu pour son œuvre littéraire que pour sa propagande patronale de passer pour un nostalgique du Conseil national de la Résistance ?

Dans un entretien avec les grands de ce monde dont la grande presse a le secret, bien gardé, Le Monde vient de faire passer Erik Orsanna pour un pamphlétaire à l’avant-garde de la lutte contre le grand capital et pour la démocratie. Comment pareil tour de prestidigitation est-il possible ?

D’abord et avant tout par la grâce de « Bolloré », dont il suffit, dès lors qu’on a déjà un peu d'entregent, de se déclarer l’ennemi pour être reçu avec les honneurs dans les rangs de la Résistance intellectuelle. Ensuite par l'audace à laquelle on reconnaît les vrais académiciens comme Erik : ils osent tout.

Mais qui est donc cet Orsenna qui voue aux gémonies un « homme d’affaires et de coups » ? Qui déclare sans vergogne que « le pouvoir corrompt absolument » ? Qui en appelle à inventer des « contre-pouvoir contre l'invasion grandissante de la finance » ?

Est-ce bien le même Orsenna nommé par Jean-Messier vice-président du conseil de surveillance de Canal+ ? Le même Orsenna qui fut membre de la Commission pour la libération de la croissance française dirigée par Jacques Attali et lancée par le président Nicolas Sarkozy ? Le même Orsenna qui se poussait au premier rang du lancement d’En marche au service du candidat Emmanuel Macron formé à la banque Rothschild & Co ?

Attali, Macron, Messier, Sarkozy… sont-ils vraiment quatre noms qui sonnent en emblèmes de la résistance à la corruption par le pouvoir ? aux coups d’affaires ? à l'invasion de la finance ?

La journaliste du Monde qui passe les plats suggère tout de même que d’« autres milliardaires ont investi dans les médias ». Et de citer François Pinault, Bernard Arnault et Xavier Niel — elle aurait pu ajouter au moins Patrick Drahi et les familles Bouygues, Dassault, Saadé. Pourquoi ceux-là ne sont-ils pas menacés par l’ire féroce du « Che Guevara de la grammaire » ?

« Un milliardaire ne peut pas être en même temps patron de presse et dirigeant de grandes maisons d’édition. C’est une situation malsaine », lui rétorque derechef Erik. C’est pourtant bien au moins un livre par an qu’il a publié, dans les années 1990 et 2000, chez une marque ou une autre de Hachette, alors propriété de Jean-Luc Lagardère, à la tête d’un groupe qui comprenait également des médias, et pas qu'un peu, mais aussi le monopole de la distribution de presse et, entre autres secteurs industriels, l’armement. N’était-ce pas malsain ?

Qu’est-ce qui inquiète l’âpre défenseur du livre menacé par « Bolloré » ? La démesure. Qu’il puisse « cumuler Editis et Hachette ». On ne se souvient pourtant pas qu’au début des années 2000 Orsenna battait tambour lorsque Hachette, qui l'éditait, rachetait le secteur éditorial de Vivendi (qui deviendrait Editis) abandonné par Messier, qui l'employait.

Le commun, qui voit les choses de loin, ne voit pas que tout a changé, chez Hachette, avec l'arrivée de « Bolloré ». Mais pour Orsenna, qui était chez Hachette comme chez lui, une maison à la campagne, depuis mars 2021, plus rien n'est pareil : « Le renvoi du directeur général, Arnaud Nourry, a sonné comme la mainmise des banquiers d’affaires sur l’artisanat. »

Avec ses 200 marques d’éditions, ses 6.903 collaborateurs, ses 16.000 nouveautés par an et ses 2.598 millions d’euros de CA, artisanal, le groupe Hachette Livre ? Et artisanal, Arnaud Nourry ? ce PDG qui déclarait, en 2006 : « Très bientôt, l’Inde sera le troisième pays anglophone, devant l’Australie. L’anglais y est la langue de l’essor social et économique. Sur un milliard d’Indiens, cent à cent cinquante millions seront suffisamment aisés pour acheter beaucoup de livres. Y implanter une structure de diffusion-distribution permettrait donc d’y améliorer la présentation de nos livres. Quant à l’Amérique latine, nous nous y intéressons au moins autant. Le groupe étant numéro deux en Espagne, à travers Anaya, c’est un débouché important, où nous avons d’ailleurs déjà quelques implantations (au Mexique, en Argentine). »

Ne jamais mettre un ressenti en doute. Qui plus est le ressenti d’un académicien qui s’est battu toute sa vie pour la liberté d’éditer. Il devait quitter Hachette avant l’arrivée du croquemitaine. Et il devait expliquer pourquoi : pour « ne pas cautionner son système », parce que « se retrouver censuré ou sous pression ne m’aurait pas été supportable ». (On se demande bien ce que l’académicien a jamais pu écrire qui puisse être censuré pour quelque raison que ce soit par qui que ce soit. Mais sait-on jamais ?)

Ayant fait son deuil du groupe artisanal Hachette, Orsenna publiera désormais ses « romans chez Gallimard, et [s]es essais chez Flammarion et au Seuil, qui sont des éditeurs indépendants ». On se demande bien en quoi Flammarion et le Seuil sont plus indépendants de leurs propriétaires (familles Gallimard et Montagne) que ne le sont Editis et Hachette des leurs (familles Bolloré et Lagardère). Mais encore une fois, on ne va mettre en doute le ressenti d’un académicien, qui vient de s’enfuir du premier groupe éditorial français pour sauvegarder sa liberté dans les girons du troisième et du quatrième.

En conclusion de la promotion de son soixante-onzième livre, le prolifique académicien annonce son « combat contre le déclin de la biodiversité intellectuelle » et pour « la liberté d’expression et d’enquête » en « limitant les parts des grands groupes dans la presse » et « empêchant que les mêmes détiennent les médias et l’édition ». N’est-ce pas l’esprit du Conseil national de la Résistance que retrouve Orsenna ?

Des esprits chagrin feront remarquer que les grossières incohérences de l’académicien n’empêchent pas une certaine cohérence. En effet. Autant Erik est-il en contradiction avec toutes ses alliances passées, autant Orsenna est-il cohérent avec ses nouveaux éditeurs. De fait, ses critiques féroces du nouveau patron de Hachette épargnent aussi bien celui de Madrigall que celui de Médias-Participation. Mais c’est peut-être un hasard.

« Bolloré » a-t-il vraiment transformé un néolibéral bon teint en militant anti-trust.? Orsenna a encore du chemin à faire. À commencer par prendre au sérieux ses déclarations et changer d’allégeance. Mais il faut bien commencer…

Thierry Discepolo
Du même auteur, sur les mêmes thèmes, à paraître le 17 février, La Trahison des éditeurs.

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