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Bonne fête du travail ? Tu parles !

16 octobre 2008|

Voici venu le temps de dénoncer les hypocrisies.

""(Aux États-Unis, la fête du travail est célébrée tous les premiers lundis du mois de septembre [ndlr]).""

Les experts se sont rués sur la contradiction morale incarnée par la fille enceinte (mais célibataire) de la toute dernière championne de droite des valeurs familiales*.

Ils ont également découvert que le fait de prendre régulièrement le train pour rentrer chez lui dans le Delaware ne fait pas automatiquement du sénateur Joe Biden un type à la cool *.

Mais, pendant qu’ils se penchent sur les défaillances personnelles des puissants, il leur est facile de négliger les grandes hypocrisies criantes qui sont la substance même de la vie politique. Prenez, par exemple, l’acharnement contre l’Employee Free Choice Act (Loi sur la liberté de choix de l’employé), mesure législative soutenue par les syndicats et qui pourrait permettre au monde du travail de se remettre de plusieurs décennies de déclin. Partout, ou presque, où la lutte est serrée pour emporter un siège au Sénat, on peut voir des spots publicitaires critiquer cette mesure dans les termes les plus violents.

Actuellement, les employés d’une entreprise peuvent créer un syndicat si une majorité d’entre eux se prononce favorablement lors d’un scrutin. La nouvelle loi le permettrait en signant de simples formulaires. Ce système dit du « card check » faciliterait certainement la création d’un syndicat et c’est pourquoi le monde des affaires (qui – quelle surprise – n’aime pas beaucoup le mouvement syndical) s’y oppose évidemment farouchement.

Mais à en croire les adversaires de cette mesure, cette hostilité envers les syndicats n’est pas la cause du problème. Le scandale, c’est la menace qui pèse sur la démocratie elle-même. Ce n’est en rien, Dieu nous en garde, une bataille motivée par quelque chose d’aussi bas et vil que l’argent. Non, c’est une bataille au nom des principes ; pour le mode de vie américain. Il s’agit de préserver le caractère sacré du vote à bulletin secret, le droit de chaque individu à s’exprimer librement dans un scrutin sur son lieu de travail.

Le Comité pour la liberté de l’employé, groupe « indépendant » installé à Washington D.C., affirme que sa lutte contre le « card check » est une lutte pour « protéger le droit de vote sur le lieu de travail ». Dans le même temps, la Coalition pour la démocratie au travail, créature de la Chambre de commerce et autres lobbies d’affaires, diffuse des spots publicitaires insistant sur le côté obscur du feuilleton et insinuant que ce système pourrait favoriser l’intimidation des employés par des _nervis_ à la solde des syndicats (et c’est un acteur de la série Sopranos qui tient ce rôle.)

Mais pourquoi s’en tenir là ? Le monde des affaires aurait des occasions quotidiennes de se battre pour la défense de « la démocratie au travail ». Pourquoi les entreprises représentées à la Chambre de Commerce ne laissent-elles pas leurs employés voter quand la direction décide d’augmenter la part des prestations non couvertes par l’assurance maladie ? Pourquoi le Comité pour la liberté de l’employé produit-t-il pas des spots publicitaires agressifs chaque fois qu’une entreprise délocalise une usine sans consulter ses salariés au préalable ? Et _quid_ du droit de vote au travail quand les entreprises décident (comme elles le font tous les ans) de geler les salaires ?

C’est tout simplement parce que la plupart des lieux de travail ne sont aucunement des démocraties mais bel et bien des dictatures plus ou moins éclairées.

D’ailleurs, les grandes entreprises n’ont rien, en réalité, contre l’intimidation et la coercition dans le cadre des scrutins syndicaux. Ce sont les instruments quotidiens de ce que l’on a baptisé d’un doux euphémisme : l’« évitement syndical ». Les entreprises en usent dès que leurs salariés cherchent à monter un syndicat : menaces de délocalisation si le syndicat gagne les élections ; réunions obligatoires où l’on écoute la propagande antisyndicale ; licenciement pour les employés syndiqués.

Ces pratiques sont si communes qu’elles ont fait l’objet d’un rapport rédigé par l’organisation Human Rights Watch. Elles ont été étudiées et quantifiées avec une précision scientifique par des universitaires comme Kate Bronfenbrenner de la Cornell University qui a ensuite soumis son étude rédigée en 2000 à la U.S. Trade Deficit Review Commission (Commission d’étude sur le déficit du commerce des États-Unis).

Cette étude nous apprend que, dans 51 % des tentatives de création d’un syndicat, la direction menace d’une manière ou d’une autre de mettre la clé sous la porte si le syndicat remporte les élections. 92 % des entreprises confrontées à des élections syndicales conseillent à leurs employés d’assister à « des réunions obligatoires » ; 67 % obligent leurs employés à avoir un « entretien individuel hebdomadaire avec un supérieur »; 70 % leur adressent des « courriers anti-syndicaux » ; 55 % proposent des « vidéos anti-syndicales » ; 34 % accordent des « faveurs spéciales ou des primes » aux employés anti-syndicaux et 25 % des entreprises licencient purement et simplement les employés pro-syndicaux. Si le monde américain des affaires était un État souverain, il tomberait sûrement sous le coup des sanctions du Département d’État.

« Depuis vingt ans que j’étudie les élections, il n’y a pas eu de vote à bulletin secret », m’a confié Mme Bronfenbrenner il y a quelque jours. « Les employeurs savent exactement ce qu’un employé va voter. »

Le combat des patrons contre le système de « card check » me déplaît autant que lorsque j’entends dire que la France a laissé tomber l’Amérique dans deux guerres mondiales : cela donne de la réalité une image délibérément et radicalement fausse.

Mais, plus que l’hypocrisie et la violation actuelle des droits des individus, qu’il s’agisse de droits humains ou civiques, ce qui devrait nous inquiéter c’est avant tout le fait que ces stratégies de destruction du mouvement ouvrier sont pour beaucoup dans le fait que le niveau de vie des salariés n’augmente pas alors même que l’économie prospère et qu’il est fort probable que dans un avenir proche nous ne parlions plus qu’au passé de la classe moyenne d’une grande nation qui fut la nôtre.

Thomas Frank

Wall Street Journal, 3 septembre 2008

Thomas Frank écrit pour Le Monde diplomatique des analyses sociales et politiques de la situation américaine. Ses livres paraissent en français aux éditions Agone : Pourquoi les riches votent à gauche, 2018 ; Pourquoi les pauvres votent à droite, [2008], 2013 ; Le Marché de droit divin, 2003.