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Capitalistic Nightmare

20 juin 2013|

Il n’est pas nécessaire d’être un grand connaisseur du monde états-unien pour percevoir le lien entre la mort, aux États-Unis, d’une fillette tuée par son petit frère de huit ans qui jouait avec la carabine offerte par ses parents, et la mort au Bangladesh de plus de mille personnes tuées dans l’effondrement d’un immeuble où ces malheureuses trimaient comme des bagnards pour les multinationales du textile, à des salaires défiant toute concurrence.

Je ne jurerais pourtant pas qu’il y ait beaucoup de gens pour concevoir clairement le rôle des États-Unis dans le déferlement de barbarie qui depuis des décennies balaie la planète sous le nom de « mondialisation économique » et qui, à partir du continent nord-américain, n’a cessé d’étendre ses ravages à tous les autres continents, comme un irrésistible tsunami.

J’entends déjà l’objection : ce ne sont tout de même pas les Américains qui ont inventé le capitalisme et ses horreurs ! Celui-ci est un pur produit du génie européen exporté outre-Atlantique par les Pères Pèlerins, eux-mêmes précédés par les établissements colonialistes anglais, français, hollandais et espagnols.

J’en suis bien d’accord. Les États-Unis n’ont pas plus inventé le capitalisme que l’Angleterre n’a inventé le cheval. Il reste que les haras anglais du XVIIIe siècle ont réussi à créer, en croisant la robustesse des poulinières anglaises ou irlandaises avec la fougue des étalons arabes, la race des « pur-sang » qui triomphe depuis sur tous les champs de course. De façon analogue, le melting pot américain a fait office de laboratoire pour croiser et sélectionner les composantes les plus performantes de l’ADN capitaliste occidental : le pragmatisme entreprenant et brutal du pouvoir anglo-saxon, l’avidité insatiable de l’affairisme bourgeois et la bonne conscience pharisienne des Églises réformées. En favorisant les relations illégitimes du commerce, de l’industrie et de la banque avec la politique et la religion, et en mariant les gamètes de l’amoralisme libéral avec ceux de la morale puritaine, les États-Unis ont engendré un spécimen de capitalisme plus musculeux et plus véloce que ses concurrents. Sur le dos de ce coursier invincible, l’american way of life s’est élancé à la conquête de l’Europe puis du monde, faisant surgir partout sous ses sabots le type humain dont le Marché a besoin : une engeance de lads et d’entraîneurs, middle class à courte vue qui croit sérieusement que la réussite sociale est un signe d’élection, que Dieu lui a assigné pour mandat d’implanter partout des entreprises commerciales, de produire des marchandises à profusion, de consommer plus que de besoin, d’exploiter les peuples, de souiller les contrées, de saccager la Nature, de gagner de l’argent tant et plus, et de flinguer quiconque voudrait s’y opposer. Ces gens-là, qui prétendent être en croisade contre tous les extrémismes, sont parfaitement aveugles à leurs propres débordements et aux conséquences calamiteuses qu’ils entraînent. Ajoutant la tartuferie à la déraison, ils proclament, par exemple, au nom de la liberté et de la sûreté des personnes, le droit imprescriptible pour tout Américain, fût-il un enfant ou un déséquilibré, de s’armer jusqu’aux dents pour révolvériser à tout va, alors qu’en réalité il s’agit surtout de ne pas infliger le moindre manque à gagner aux actionnaires du puissant lobby des armes ; de même les États-Unis ont-ils soutenu et continuent-ils à soutenir tous les fascismes sur la planète sous le prétexte comique de défendre la démocratie et les droits de l’Homme, quand il s’agit en fait d’appliquer les stratégies imposées par des mafias militaro-industrielles formant un État dans l’État.

En vérité, quitte à faire frémir d’indignation les sectateurs du parti américain qui accaparent chez nous les ondes, les tribunes et les chaires (fraction culturellement la plus aliénée de nos « élites »), osons voir les choses en face : une des plus grandes menaces pesant aujourd’hui sur le devenir du genre humain et de la planète, c’est son américanisation, au demeurant largement entamée et chaque jour plus avancée. Il n’existe malheureusement aucune institution, aucune OMS, aucun Institut Pasteur, pour nous mettre en garde et organiser la lutte contre cette nouvelle pandémie. Celle-ci n’a pas encore d’appellation officielle et ne suscite guère que des mobilisations désordonnées. Sous quel nom pourrait-on la ranger au nombre des fléaux qu’il est impératif de combattre : American illness ? U.S. disorder ? Yankee neurosis ? Peut-être que l’étiquette la plus appropriée pour désigner ce qui a été abusivement appelé « rêve américain », serait finalement celle, infiniment plus justifiée, tant pour les ouvriers licenciés à Detroit que pour les ouvrières écrasées à Dacca, de « cauchemar capitaliste ».

Alain Accardo

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Chronique parue dans le journal La Décroissance du mois de juin 2013.

Du même auteur, vient de paraître, De notre servitude involontaire, (Agone, coll. « Éléments », 2013).