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Captifs de l’archipel de la viande emballée

16 octobre 2008|

On se souvient que Paul Weyrich, l’un des inventeurs de la Majorité morale, de la Fondation Héritage et autres groupes conservateurs avait pour habitude de se présenter comme le « frère de sang » du travailleur américain. À sa grande époque, il raillait la « classe supérieure élitiste » et donnait des gages de sa bonne foi en déclarant : « Je viens d’un quartier pauvre de la classe ouvrière. »

La semaine dernière dans le Washington Post, ce même Weyrich a repris sa bonne vieille rhétorique. Le sujet de son article était la secrétaire d’État au Travail, Elaine Chao. M. Weyrich écrivait pour la féliciter « du meilleur travail accompli par un membre de l’administration Bush. » À le lire attentivement, on penserait que Mme Chao est la meilleure secrétaire au Travail de tous les temps. Après tout, comme le fait remarquer M. Weyrich, elle a imposé des réglementations plus strictes aux syndicats et tenu ferme contre le projet de la syndicalisation à la carte* qui aurait permis aux travailleurs de fonder un syndicat en se contentant de prendre leur carte et en se passant de l’organisation d’un scrutin.

Regardons-y de plus près : Le Ministère du Travail de l’administration Bush a suivi une ligne conservatrice à l’orthodoxie la plus stricte. Et il n’y aura pas de réévaluation ex-post, aucun des discours habituels sur le fait que ce ministère n’aurait pas été vraiment conservateur et que le conservatisme n’a pas eu sa chance. Non. C’est un cas d’école. Nous sommes là devant ce que le conservatisme a à offrir au travailleur.

Alors illustrons un peu tout cela. Dans le New York Times de la veille de la parution de l’article de M. Weyrich, on pouvait lire un article sur AgriProcessors, une usine d’emballage de viande de l’Iowa qui fut, en mai, à l’origine du plus grand scandale de sans-papiers de tous les temps. Selon le journal, les agents de l’immigration ont également « découvert plus de vingt travailleurs en dessous de l’âge légal, au point que certains d’entre eux n’avaient que 13 ans ». Un de ces jeunes ouvriers a raconté aux enquêteurs qu’il « travaillait 17 heures d’affilée et six jours par semaine ».

« L’enquête a mis en lumière des violations flagrantes de la quasi totalité des lois sur le travail des enfants de l’État de l’Iowa », a déclaré hier le responsable du Ministère du Travail de ce même État.

En mars, le Des Moisnes Register notait que les « services du Ministère du Travail de l’Iowa avaient poursuivi l’entreprise pour 39 violations des règles de sécurité. » En comparaison, selon les responsables syndicaux, « en 2007, le Bureau de la Santé et de la Sécurité au travail de l’Iowa n’avait relevé que 19 infractions de ce type pour toutes les usines alimentaires » de l’État.

Les amendes infligées à AgriProcessors furent cependant ramenées de 182 000 à 42 750 dollars. Il en va à peu près de même pour la seule amende dont j’ai pu trouver trace, infligée en 2006 à l’usine par le Ministère fédéral du Travail et qui la laissa quitte pour la modique somme de 2 250 dollars.

En 2006, le Jewish Daily Forward se faisait l’écho d’employés d’AgriProcessors se plaignant des salaires de misère (entre 6,25 et 7 dollars de l’heure) et de ne bénéficier à l’embauche d’aucune formation dans le domaine de la sécurité pour un travail qui est statistiquement parmi les plus dangereux qui soit dans toute l’industrie.

Mais pourquoi les employés n’exigeaient-ils pas tout simplement des augmentations ou ne protestaient-ils pas bruyamment contre leurs employeurs qui les traitaient avec si peu de considération ?

Parce que ceux-ci les tenaient pieds et poings liés. Nombre d’entre étaient des immigrés illégaux et avaient probablement emprunté de l’argent pour venir dans l’Iowa. Ils se trouvaient en conséquence « très malléables » pour parler comme Mark Grey, anthropologue à la Northern Iowa University et spécialiste de l’industrie alimentaire locale. « Ils sont à la merci de quiconque veut bien les employer. Ils sont à la merci de leur employeur, à la merci des services de l’immigration. Il faut faire ce que le patron dit ou bien il vous expédie à la migra [police des frontières]. »

Bon, mais alors que faisait Mme Chao pendant tout ce temps ? Certes, aujourd’hui le Ministère du Travail diligente une enquête contre AgriProcessors. Mais qu’a fait cette administration exemplaire durant les sept dernières années ? Lorsque les fonctionnaires de ce ministère ne rêvaient pas à des plans d’engagements volontaires pour de bonnes pratiques émanant des entreprises elles-mêmes, ils s’en prenaient aux syndicats, les seules organisations sur lesquelles on puisse compter pour protéger les ouvriers.

« Si AgriProcessors employait des enfants de 13 ans c’est qu’elle le pouvait », m’a dit Mark Lauritsen du syndicat United Food and Commercial Workers qui a tenté de mobiliser les employés de l’entreprise. « Parce qu’ils savaient pertinemment que le secrétariat d’État fédéral du Travail ne leur tomberait pas dessus. »

Un coup de téléphone hier matin au Ministère du Travail n’a pu recueillir qu’une déclaration embarrassée concernant l’enquête en cours sur AgriProcessors.

Partout dans le Midwest, il existe des villes vivant de l’industrie alimentaire du type de celle dont nous parlons dans l’Iowa. Des petits bourgs dominés par un gros employeur que beaucoup de gens suspectent de mal se conduire mais que personne n’ose accuser, comme le dit M. Grey.

Ces villes se vantent parfois de leur prospérité – ce par quoi elles entendent qu’elles ont échappé à la dépopulation pure et simple. Mais il s’agit d’une drôle de prospérité, celle qui condamne une grande part des habitants à vivre dans des caravanings décrépis où votre seul espoir est, comme le dit encore M. Grey, « de lutter pour passer de la simple survie à la condition de travailleur pauvre. »

Le conservatisme n’a pas inventé ces terribles conditions, mais il a tout fait pour les pérenniser. Voici donc à quoi ressemble Mme Chao et ses joyeux petits soldats pleins de foi. C’est à leurs actes que nous devons les juger.

Thomas Frank

Wall Street Journal, 6 août 2008

Thomas Frank écrit pour Le Monde diplomatique des analyses sociales et politiques de la situation américaine. Ses livres paraissent en français aux éditions Agone : Pourquoi les riches votent à gauche, 2018 ; Pourquoi les pauvres votent à droite, [2008], 2013 ; Le Marché de droit divin, 2003.