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Céline mis à nu par ses admirateurs, même (2)

Faire de Céline un « bouc émissaire », une victime du « politiquement correct », le ranger parmi les « maudits » et dénoncer la « conspiration du silence » est une vieille stratégie de blanchiment – du nom de la collection où ses livres sont édités, dont le dernier a été déversé à 80.000 exemplaires dans les libraires le jour de sa parution après avoir fait l’objet d’une harmonieuse campagne de promotion où son antisémitisme était recouvert d’une glu d’admiration consensuelle.

Du côté de l’écrivain à proprement parler, le supposé « silence » de Céline est particulièrement sonore. En avril 1949, Carrefour lance une enquête sur les écrivains qui compteront encore en l’an 2000, Céline est à la septième place. En 1949 toujours, Voyage au bout de la nuit est réédité chez Frédéric Chambriand, qui publie aussi Casse-pipe. En 1952, Gallimard réédite ses premiers ouvrages et publie Féérie pour une autre fois. Il y aura peu d’échos, et pas davantage pour ses Entretiens avec le professeur Y, et Normance, en 1954. En revanche, D’un château l’autre (1957) rencontre le succès public et critique, et Céline est invité à la première émission de « Lectures pour tous », de Pierre Dumayet. En 1962, Romans I paraît dans la collection de « La Pléiade », ce qui est communément considéré comme un honneur.

« Le coupable intégral ? Une formidable partie entre un homme seul et pratiquement tout le monde », prêche Sollers, employé Gallimard 1. Allons… C’est épouser avec beaucoup d’enthousiasme le dolorisme troublant de Céline lui-même : « Quand s’ouvrira la prochaine boucherie je vous assure qu’on me trouvera dans le camp des bouchers… plus jamais du côté des veaux… plus jamais 2. » Sacrée inversion des faits, plainte permanente et splendidement injustifiée.

Quant à ce que l’avenir réservait à Céline, il fut, il est faste. 3 869 106 exemplaires de ses œuvres se sont vendus à la date de 1998, il était dans le top 50 des auteurs classiques les plus vendus entre 2004 et 2012 3. En 2009, quand cent écrivains francophones « dévoilent » leurs dix livres préférés, onze d’entre eux citent un titre de Céline 4. Il se dit – les éditions Gallimard ne semblant guère enclines à donner des chiffres – que « Folio » vend 50 000 exemplaires du Voyage par an. Une centaine de thèses en France l’ont pris pour objet depuis 1965, cinq revues lui sont exclusivement consacrées, Télérama lui dédie un hors-série et France Culture, une semaine spéciale pour les cinquante ans de sa mort. On ne compte plus les colloques internationaux. Tardi, Lucchini, Balmer, etc., lui rendent hommage. Maudit, proscrit, banni ? Restons sérieux.

Cette torsion, pour ne pas dire inversion, de la réalité est bien sûr captivante. Elle donne aux « défenseurs » le vif agrément d’être, en miroir de la position de Céline, les seuls éclairés, les happy few face à la foule des crétins qui osent se poser en juges. Mais elle opère aussi sur le sens même à accorder à l'œuvre. Et là, ça devient surprenant.

« Des immatures jugent les errements de Céline sans se rendre compte que les romans de Céline, grâce à ces errements, contiennent un savoir existentiel qui, s’ils le comprenaient, pourrait les rendre plus adultes. Car le pouvoir de la culture réside là : il rachète l’horreur en la transsubstantiant en sagesse exceptionnelle 5. » De nouveau Kundera, auteur Gallimard, dans un langage quelque peu chrétien, auquel nombre des thuriféraires vont souscrire. Sollers est enthousiaste : « Je sais que cela peut prendre encore un siècle ou deux, mais il faut débarrasser Céline de ses oripeaux de fou vociférant et, cela va de soi, de son antisémitisme. L’image qui prédominera alors sera celle d’un Céline enfantin. Car c’est sans doute ainsi qu’il faut le voir : un enfant innocent perdu dans un monde coupable 6. » C’est d’ailleurs ce que disait à sa façon le critique Gonzague Truc, à propos de Bagatelles : « Il prétend apporter l’homme. À la manière de Rousseau, mais avec quelle franchise, quelle charité, quelle pureté de plus ! Nous disons bien “pureté” 7. »

Sont très souvent soulignées ses vertus, et sa proximité avec le « peuple ». Tout d’abord, il est « de condition fort modeste 8 », « pauvre de naissance, il voulut rester pauvre 9 » ; plus encore, « sa vie aventureuse et libre, ses voyages lointains, enfin son expérience de médecin des dispensaires entretinrent chez lui des rapports directs et intimes avec le peuple et lui permirent une connaissance profonde de sa mentalité et de ses problèmes 10 ».

Que Céline n’ait pas été de condition à strictement parler fort modeste, qu’il n’ait pas travaillé bien longtemps dans les dispensaires, qu’il ait fréquenté des marginaux bien plutôt que le « peuple », qu’il se soit considérablement occupé de son argent semble de peu de poids : comme tient à le rappeler le mot de l’éditeur (Gallimard) dans le volume Entretiens avec le professeur Y, « il fait l’exode de 1940 en ambulance avec des malades, il revient ensuite à Paris et s’occupe du dispensaire de Bezons ». En revanche, Bagatelles pour un massacre et L’École des cadavres se contenteront d’être sobrement mentionnés quelques lignes plus haut, sans précision.

C’est bien simple, il est bon : « Alors : Céline, un partageux, un saint Vincent de Paul ? Nous ne trancherons pas », avance prudemment Yves Buin, auteur Gallimard. Mais c’est ce qui paraît à certains l’essentiel de son œuvre. « Il me semblait que Céline était vraiment l’écrivain français le plus compatissant de son époque », dit Jack Kerouac 11. On en est même à croire que, s’il écrit Bagatelles pour un massacre, « un acte littéraire dont la violence scandaleuse doit l’isoler de la communauté des écrivains », c’est qu’« en un sens il veut être l’ennemi public numéro un », il espère « devenir à son tour le bouc émissaire » 12. Admirable sacrifice. Pleurons (de rire ?)…

Mais il est une autre clef encore de la compréhension aimante, respectueuse et allègrement complice de Céline : le définir comme provocateur ou, si l’on préfère, comme anarchiste. Là encore, c’est lui qui indique la voie, comme ici dans Nord : « Anarchiste suis, été, demeure, et me fous bien des opinions ! » En réponse à une enquête sur le « Procès Céline » parue dans Le Libertaire le 18 janvier 1950, Jean Paulhan (employé Gallimard) ne dit pas autre chose : « Si l’anarchie est un crime, qu’on le fusille. Sinon qu’on lui foute une fois pour toutes la paix. » Ce qui conduit Stéphane Zagdanski (auteur Gallimard) à analyser : « On a tort par conséquent de voir de la haine dans les pamphlets de Céline. […] La haine, surtout, ne crée pas, elle rogne, elle ronronne, elle ronrogne ; c’est une passion, tandis que l’écriture est action. » Et c’est ainsi que les pamphlets « sont plutôt des romans déguisés en pamphlets, dont les Juifs seraient le thème négatif et rhapsodisé en mille diverses variations 13 ». George Steiner nuance : « La haine chez Céline est le ressort de l’imagination, du déchaînement d’éloquence », et il suffit de remplacer « juif » par « homme », pour comprendre ce qui est véritablement en jeu 14. Si précisément on comprend bien, le « négatif » ne porte qu’un excès de « parler vrai » (pour reprendre l’expression de Véronique Anglard 15), un déferlement de lyrisme et de compassion à l’envers.

Et puis, si on en croit Philippe Sollers, Céline l’a bien dit : « L’antisémitisme est “stupide” – voilà ce qu’on peut en dire de plus exact –, d’autant plus que “le Juif, c’est nous” 16. » L’ennui, c’est que Céline n’a pas tout à fait dit ça, mais plus exactement : « Ils sont “dominants” biologiquement par rapport à nous, ils sont dominés par les sangs noirs et jaunes. Notre lutte antisémite est stupide. Le Juif c’est nous, si j’ose dire 17. » C’est quelque peu différent…

À croire que l’antisémitisme reproché à Céline est une invention malveillante, ou une lecture particulièrement bornée : pour Zagdanski, « il est temps d’expliquer ce qui sous-tend le despotisme bon teint appliqué à la langue, qu’on a appelé “politiquement correct”. Il s’agit ni plus ni moins d’un racisme inconscient déchaîné et garrotté dans une camisole de bons sentiments 18 ». C’est celui qui le dit qui l’est, CQFD.

Quoi de plus dangereux que les scouts du bien, comme disait Philippe Muray, on ne s’en méfiera jamais assez. D’ailleurs, comment ne pas être convaincu, quand on entend Philip Roth : « À vrai dire, en France, mon “Proust”, c’est Céline ! Voilà un très grand écrivain. […] L’antisémitisme n’est pas au cœur de ses livres, même D’un château l’autre. Céline est un grand libérateur 19. »

C’est là l’ultime légitimation, celle qui innocente radicalement, celle qui renvoie le lecteur osant quelque critique à sa triste condition de beauf moralisateur, désastreusement fermé aux pouvoirs de l’art : « En art, ça ne veut rien dire, “salaud”, dialoguent Claude Simon et Philippe Sollers. Pourquoi est-ce [Céline] si extraordinaire ? Parce que c’est très bien écrit. Parce qu’il y a une musique, parce qu’il y a une cadence. Voilà 20  ! » Voilà. C’est là le niveau requis pour comprendre réellement Céline et sa splendide éminence. Lui-même l’a dit et redit… surtout après-guerre. Pas de « messâââge », c’est bon pour les auteurs engagés… « Je suis un technicien, un styliste, un point c’est tout 21. »

D’ailleurs, comme le résume Henri Godard, auteur Gallimard et un de ses plus éminents spécialistes, « on ne lit pas Céline pour le plaisir d’entendre dénoncer les tares ou les turpitudes humaines, mais pour la musique […] et parce qu’on y a perçu quelque chose qui demandait à ne pas être pris au sérieux 22 ». Comment ne pas conclure, entre gens sérieux, honnêtes et ouverts aux beautés spécifiques de l’art, dans une synthèse apaisée : « Il lui arrive pour finir de formuler des convictions négatrices de la liberté d’une manière que tout invite à définir comme l’écriture de la liberté 23. »

C’est bien connu, réduire l’artiste à sa pensée, les mots à leur signification, est du dernier vulgaire ; c’est quasiment prêter obédience au réalisme socialiste ; c’est confondre morale et art, méconnaître la sublime dialectique de l’art et de l’idéologique… Ah, pourtant, comme disait Baudelaire – qui n’était d’ailleurs pas porté non plus sur le « messâââge » et avait du coup évité d’écrire des pamphlets –, l’esthétique est toujours une morale et une politique. En d’autres termes, la forme, la thématique, la « musique », les images cristallisent une vision du monde… Ce que Philippe Muray, le roi des mal-pensants, a évidemment compris : « Qui s’approchera pour analyser ou célébrer exclusivement son écriture verra se dresser la bête antisémite qui y sommeille 24. » Mais oui… Ce qui n’empêche pas obligatoirement d’être séduit par cette rhétorique fracassée de la haine pour l’humain, réduit à ses fonctions organiques, par sa passion pour le pourrissement et la mort, sa casse de la Grande Culture et son affection pour les bastringues et les lampions… Le tout est de savoir ce qu’ainsi on aime, plutôt qu’en pratiquer un déni échevelé.

Mais si, de ce déni, Céline est le plus vertigineux objet, il faut bien dire qu’il concerne aujourd’hui un bon nombre d’amis de la droite extrême, qui sont carrément loin de tous tutoyer le génie : collabos convaincus mais écrivains fluets, comme le ressasseur Pierre Drieu La Rochelle, qui entre dans « La Pléiade », les petits Jacques Chardonne et Paul Morand, qui voient leur correspondance publiée (chez Gallimard) et recensée comme un événement 25 … On remonte des pièces d’Henry de Montherlant, qui semblaient dispensables. Paul Léautaud détaille le Journal (paru chez Gallimard) l’une de ses liaisons, lui donne un air coquin qu’il serait fâcheux d’assombrir en rappelant indélicatement qu’il fut plus ami des chats que des Juifs 26 . […]

Alors, faut-il simplement admettre, comme le fait l’autorité George Steiner (auteur Gallimard), que « la grande littérature est souvent de droite 27 » ? Ce qui laisserait supposer que la littérature « de gauche » le serait moins souvent… Ce que semblent confirmer quelques propos de connaisseurs à propos d’Aragon : cet « écrivain vieille France amateur de Barrès » n’a pas bonne réputation – « trop littéraire, trop affecté, trop stalinien, trop lâche 28 ». Lui n’est pas crédité d’une lucidité ravageuse : « C’est l’histoire d’un aveuglement dans un monde atrocement binaire 29. » Le goût de Steiner, qui définitivement lui préfère Céline, est largement partagé… Serait-ce parce qu'« il y a très peu de différence entre avoir appartenu au parti nazi et au parti communiste », comme l’affirme sereinement Pierre Daix dans un entretien intitulé « Aragon n’est pas innocent » 30 ? Pourtant, Heidegger…

En bref, seuls les « maudits » des bibliothèques peu enclins à se méfier des races supérieures ont droit à toutes ces circonvolutions, tous ces tortillements de la justification. Ah, l’élan de Pierre Daix : « Songez à Ezra Pound, poète inouï, poète nazi »

Étrangement, cette défense du « génie raciste-oui-mais » trouve des échos dans le champ politique, sur le même fond de distorsion de la réalité : l’amitié de François Mitterrand et de René Bousquet, secrétaire général de la police sous Vichy, n’a pas jeté une ombre bien grande sur le président socialiste ; Franjo Tudjman, président de la Croatie, ne semble pas dénué de sympathie pour les oustachis et témoigne par-ci par-là d’un antisémitisme aimablement spontané, la Croatie a toutes les faveurs de l’« Occident » – mais une pièce de Peter Handke qui se montrait trop ostensiblement « philoserbe » fut déprogrammée par la Comédie française. Jusqu’à Laurent Fabius, ministre socialiste des Affaires étrangères, qui affirme sans rire sur France Inter (09/03/14) que l’ancien parti national-socialiste d’Ukraine, rebaptisé Svoboda, est « un parti plus à droite que les autres », mais non d’extrême droite : heureusement que ledit parti a renoncé à son emblème, celui de la Panzerdivision Das-Reich…

Sacrée époque. Sacrées ruses de la pensée dominante pour se légitimer en dénonçant d’une part le péché capital du racisme, des atteintes aux droits de l’homme, et d’autre part la liberté pure de l’artiste, surtout quand il postule que l’homme n’est qu’une bête promise à la mort, sujette à ses pulsions, pantin dans un grand carnaval dont il vaut mieux rire que pleurer : conception remarquablement en phase avec celle qui est au soubassement même du capitalisme.

Sacrées contradictions, qui posent d’un côté la morale intangible de la démocratie, de l’autre des valeurs exactement opposées, censées être sublimées, neutralisées par l’Art, qui dirait une Vérité supérieure. Ah, quelle vigoureuse démonstration de la croyance durable en une nature humaine marquée par le mal, qu’on retrouve toujours dans la pensée de droite, et quelle vigoureuse démonstration du mépris profond pour l’art, qu’on suppose, finalement, intégralement inoffensif…

Ce qui n’est pas entièrement faux, dans le cas de Céline, puisqu’il ne fait jamais que conforter la pensée dominante, même s’il l’exacerbe, ce qui permet de comprendre avec grande sympathie la remarque de Michel Houellebecq, qui fut bizarrement tenu pour l’un de ses héritiers : « Je n’ai jamais bien réussi à m’émouvoir du célèbre drame “Un génie mais un salaud. Dieu que l’âme humaine est complexe !” simplement parce que je ne tiens pas Céline pour un génie, rien à voir avec Proust, par exemple, mais pour un bon auteur un peu surfait, assez péniblement maniériste sur la fin 31 . »

Mais oui…

Évelyne Pieiller

Extrait de la deuxième partie d’un texte initialement paru en 2014 dans le n° 54 de la revue Agone, « Les beaux quartiers de l’extrême droite ».

De la même autrice, journaliste au Monde diplomatique, à paraître, Mousquetaires et Misérables (Agone, mai 2022).