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Je regrette
Parution : 22/08/2016
ISBN : 9782748902495
Format papier : 128 pages (12 x 17 cm)
9.50 € + port : 0.95 €

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Table des matières

« Notule éditoriale en quatorze mille trois cents signes »

1 à 187 « Je regrette »

« Notes de référence »

Notule éditoriale
en quatorze mille trois cents signes

Ce livre est le dernier texte écrit par l'auteur en prison, pendant l'hiver 2010, au centre de détention de Muret, près de Toulouse. Mais c'est une année plus tôt et dans un autre contexte, pas seulement carcéral, qu'il prend source. Et au moment où ce livre part aux presses, un autre contexte lui donne un autre sens, auquel on ne pourra donc que donner libre cours.

Tout a (re)commencé avec la réincarcération du multirécidiviste Jean-Marc Rouillan, en octobre 2008, quelques semaines avant la date anniversaire de sa première année de libération, en semi-liberté, à Marseille, où il était employé par son éditeur. Ce retour en prison avait été exigé par le parquet jugeant que « M. Rouillan a enfreint une des obligations qui pesaient sur lui, celle de s’abstenir de toute intervention publique relative aux infractions pour lesquelles il a été condamné ». En l'occurrence d'avoir déclaré, en réponse à la question : « Regrettez-vous les actes d’Action directe, notamment cet assassinat [de Georges Besse] ? — Je n’ai pas le droit de m’exprimer là-dessus… Mais le fait que je ne m’exprime pas est une réponse. Car il est évident que, si je crachais sur tout ce qu’on avait fait, je pourrais m’exprimer. Par cette obligation de silence, on empêche aussi notre expérience de tirer son vrai bilan critique I. »

Rappelons les « infractions pour lesquelles [Jean-Marc Rouillan] a été condamné », dans le cadre des activités du groupe Action directe. Après l'arrestation, à Vitry-aux-Loges le 22 février 1987, de Nathalie Ménigon, Joëlle Aubron, Georges Cipriani et Jean-Marc Rouillan, la cour d’assises de Paris a condamné ce dernier, le 26 février 1988, à « la peine de 13 ans de réclusion criminelle pour les faits de vol avec arme, de transport, sans motif légitime, d’arme et de munitions de catégorie 4, de recel d’objet provenant d’un vol commis avec violence » ; le 4 juillet suivant, la cour d’appel de Paris ajoute « une peine de 10 ans d’emprisonnement pour les faits de participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d’un crime (récidive) de recel de document administratif faux, contrefait ou altéré (récidive), de recel d’objet provenant d’un vol commis à l’aide d’une effraction (récidive), de fabrication ou détention non autorisée de substance ou d’engin explosifs (récidive), de détention sans autorisation d’arme ou de munitions de catégorie 1 ou 4 ». Le 14 janvier 1989, c’est à nouveau le tour de la cour d’assises avec cette fois une condamnation « à la réclusion criminelle à perpétuité assortie d’une période de sûreté de 18 ans pour les faits de complicité d’assassinat (assassinat de Georges BESSE, président-directeur général des usines Renault) » ; et, le 19 mai 1994, « à la réclusion criminelle à perpétuité assortie d’une période de sûreté de 18 ans pour les faits de complicité d’assassinat : […] assassinat de M. René AUDRAN, ingénieur général de l’armement, tentative d’assassinat sur la personne de M. BRANA, vice-président du conseil national du patronat français, de M. FERNANDEZ, chauffeur, et de M. COUERJOLY, gardien de la paix » II.

Vingt ans et quelques prisons après cette série de condamnations, incarcéré depuis cinq mois au centre pénitentiaire des Baumettes, cette fois pour une poignée de mots, Rouillan doit être rapatrié d'urgence au CHU-Nord de Marseille III. On lui diagnostiquera une maladie orpheline, dite Erdheim-Chester, qui faillit bien avoir raison de lui – mais comme a dit le poète à propos de la mauvaise herbe…

C'est dans ce contexte que se déroule, avec un groupe de représentants de la loi venu à son chevet, le dialogue qui lui a inspiré ce livre : « Il est indispensable de faire preuve d’un repentir. Sinon rien n’est possible », dit un premier procureur ; « Un repentir sincère ! », renchérit un autre, qui poursuit : « Il faut savoir disparaître… Et quand nous disons que vous devez disparaître, c’est que vous ne devez plus vous exprimer en public. » IV

Aussitôt remis sur pieds, l'auteur passe une partie de son temps derrière les barreaux à formuler des dizaines de regrets – mais pas forcément ceux qui lui ont été réclamés. Quant à l'injonction de disparaître, alors même qu'il est toujours incarcéré, Rouillan prend ses procureurs au (contre-)pied de la lettre en faisant paraître en 2010 deux nouveaux livres V. Au printemps 2011, de retour à Marseille, désormais en régime de semi-liberté, employé chez le même éditeur, mauvais sujet persévérant, il sort en moyenne un livre par an jusqu'en 2015 VI. Chaque parution étant accompagnée d'un aussi grand nombre de rencontres en librairies que ne l'autorise le juge d'application des peines – bien assez pour satisfaire les éditeurs.

Début 2016, la non-disparition publique de l'auteur se poursuit par sa démultiplication médiatique en acteur, qui joue son propre rôle aux côtés de l'entarteur Noël Godin dans un film de Jean-Henri Meunier, Faut savoir se contenter de beaucoup.

* * *

Au moment où nous préparons l'édition de ce livre, l'histoire semble bégayer, sans qu'on puisse de nouveau trancher entre le registre de la tragédie et celui de la farce. Une nouvelle interview vaut à Rouillan l'attention de la justice. Sans rapport cette fois avec les « infractions pour lesquelles il a été condamné », il s'agit de son appréciation des attentats commis à Paris le 13 novembre 2015 au nom de Daech, mouvement qu'il a qualifié de « très proche du capitalisme » et de « basé sur le mortifère, le sacrifice, la mort », mais dont il a jugé les militants « courageux » : « On peut dire qu'on est absolument contre leurs idées réactionnaires, on peut dire plein de choses contre eux, que “C'était idiot de faire ci, de faire ça”, mais pas dire que ces gamins sont des lâches VII. » Une semaine après la diffusion de cet entretien sur une radio associative marseillaise, l'Association française des victimes du terrorisme (AFVT) et trente victimes ou proches de victimes des attentats du 13 novembre se constituent partie civile, le parquet de Paris ouvre une enquête préliminaire pour « apologie du terrorisme », les médias s'emballent et le ministre de l’Intérieur demande « la révocation de la libération conditionnelle de cet individu ».

Sur ce dernier point, le juge d’application des peines en matière de terrorisme considère officiellement que Jean-Marc Rouillan est réinséré VIII. Mais du côté de la législation sur la parole publique, la période est contrastée, pour le moins.

En 2015, un gouvernement moralement responsable ne pouvait rester indifférent aux inquiétudes des électeurs devant la gravité et l'ampleur des dangers qui pèsent désormais sur la création – en référence aux attentats mortels contre Charlie Hebdo sur fond de pressions communautaire et religieuse assimilées à des censures morales et politiques. À la fin de l'année, le parlement étudiait donc un projet de loi visant à étendre à la « liberté de création », considérée comme une « liberté fondamentale » qu'il convient de choyer plus encore que la liberté d'expression – la protection (juridique) dont celle-ci bénéficie déjà étant sans doute jugée insuffisante. Quelques mois plus tard, la cour de Versailles suivait le mouvement en relaxant le chanteur de rap Orelsan, condamné en première instance, à la suite d'une plainte d’associations de défense des droits des femmes, pour « provocation à la violence à l’égard d’un groupe de personnes en raison de leur sexe » – l'arrêt de relaxe précisant son refus d'« investir le juge d’un pouvoir de censure » IX.

En juin 2010, après cinq procès et huit ans de procédures, la cour de cassation relaxait définitivement le groupe de rap La Rumeur, contre lequel Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur, avait porté plainte pour « délit de diffamation publique envers une administration publique, en l'espèce la police nationale ». Dans un de leurs recueils, les rappeurs en appelaient à la « justice pour les jeunes assassinés par la police », évoquant les « humiliations policières régulières » et leurs « frères abattus par les forces de police sans qu'aucun des assassins n'ait été inquiété ». Deux ans après la plainte, le tribunal de grande instance de Paris prononce la relaxe après avoir estimé que les écrits de La Rumeur relèvent de la liberté d’expression. Mais l'État fait appel avant de se pourvoir deux fois en cassation X. La liberté d'expression (anti-policière) sera-t-elle à l'avenir mieux protégée (de l'État) au titre de la « liberté de création » ?

En février 2007, tandis que La Rumeur est à mi-chemin de son parcours judiciaire, le même Nicolas Sarkozy, ministre de l'Intérieur mais bientôt président des Français, envoie un message de soutien à Charlie Hebdo, poursuivi par l'Union des organisations islamiques de France et la Grande Mosquée de Paris pour avoir publié des caricatures de Mahomet. Quant à François Hollande, alors premier secrétaire du Parti socialiste, il s'était déplacé, lui aussi en soutien de l'hebdomadaire satiriste, pour sermonner les associations musulmanes XI.

En janvier 2015, revenant sur cette « audience historique », une journaliste du Monde citait les avocats de Charlie Hebdo livrant bataille depuis les remparts de la « forteresse de la liberté d’expression, fruit d’une histoire et d’une Révolution ». On comprend bien que, pour cette exaltée, « ce qui se jouait là, dans ce prétoire, [c'était] rien moins que la réaffirmation solennelle et passionnée d’une valeur fondamentale de l’identité nationale » XII.

Quelques mois plus tôt, en novembre 2014, le ministre Bernard Cazeneuve avait retiré de la loi sur la presse de 1881 le délit d’« apologie du terrorisme », désormais réprimé par le Code pénal, ce qui eut pour effet de multiplier les inculpations, souvent en comparution immédiate, qui ont fait l’objet de condamnations très sévères XIII.

Au moment où ce livre est envoyé aux presses, le dossier pour lequel Rouillan attend d'être jugé semble, aux yeux d'une partie de ceux qui l'instruisent, aussi médiatiquement exubérant que juridiquement creux. Interrogé en juin 2016, l'avocat de l'auteur, Christian Etelin, expliquait que sa plaidoirie montrerait d'abord que, conformément à ce qu'on appelle « apologie », les propos de son client ne relèvent pas d'une « glorification incitant au renouvellement de l'action », celui-ci n'ayant jamais déclaré que les djihadistes ont « bien fait et que leur action est justifiée » XIV. Mais il constatera aussi la régression de la liberté d'expression en France. On ne citera de ses exemples que Jean Genet évoquant après-guerre son « bonheur délicat de voir la France terrorisée » par la milice, l'« admiration profonde et la sympathie » qu'il éprouvait pour l'Allemagne hitlérienne XV ; puis Jean-Paul Sartre déclarant, en pleine guerre d'Algérie : « Il faut tuer. Abattre un Européen, c'est faire d'une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé XVI. »

À l'issue de l'audience du 24 juin 2016, la seizième chambre correctionnelle de Paris a réclamé un an de prison ferme contre l’ancien membre d’Action directe, dont les propos sont, selon elle, « sans ambiguïté ». Le jugement sera rendu le 7 septembre 2016.

D'ici là, on se souviendra que la Ligue des droits de l'homme a déclaré qu'en engageant ces poursuites contre Rouillan pour ses déclarations « le parquet ne demande pas de sanctionner une apologie mais tente d’interdire une opinion dont il déforme sciemment le sens. Si l’on suit le parquet dans sa volonté de limiter la liberté d’expression aux seules opinions convenues, choquer ou critiquer deviendra bientôt un délit XVII ».

TD

Réalisation : William Dodé