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Une auberge espagnole
Traduit du castillan par Christian Delavaud
Nouvelle édition. Première parution : Gallimard, 1994
Parution : 14/03/2016
ISBN : 9782748902501
Format papier : 128 pages (12x17 cm)
9.50 € + port : 0.95 €

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« Nous sommes là depuis déjà plusieurs jours. Nous continuons en vain d’attendre une distribution de nourriture qui apaiserait notre faim. Et l’administration du camp demeure invisible. Nul ici n’est responsable de l’existence de ces milliers d’hommes entassés sur cette plage, sans manteaux, privés d’eau potable et de nourriture. Pour nous accueillir, seuls ont été prévus des carrés de terrain délimités par quelques piquets enfoncés dans le sable. Ils sont reliés entre eux par plusieurs lignes de barbelés, pour nous parquer comme on le fait pour les vaches. Mais nous n’avons que du sable pour ruminer notre misère et les raisons qui nous ont amenés là.
   Les haut-parleurs viennent d’annoncer une bonne nouvelle. Ceux qui se regrouperont par dix et dresseront une liste écrite de leurs noms et prénoms auront droit à deux kilos de pain.
   Je note huit noms de camarades et le mien. Il en manque un. Que faire ? Chercher un ami de plus ? Mais comment le trouver en si peu de temps ? J’inscris en tête de liste “Francisco de Goya y Lucientes”. Comme nous, mais un siècle auparavant, il connut l’exil. Aujourd’hui, grâce à la magie de son nom porté sur une liste d’affamés, Goya nous offre un morceau de pain supplémentaire. Il nous donne sa part. »

Sur un ton sans colère, ces « Chroniques d’un camp de républicains espagnols internés en février 1939 sur la plage de Saint-Cyprien (Pyrénées-Orientales) rapportées par un imprimeur et militant communiste » laissent voir l’amertume devant les trahisons et l’accueil honteux que la démocratie française a réservé à ceux qui fuyaient le fascisme.

Luis Bonet

Réfugié républicain, ancien membre du Parti communiste espagnol, Luis Bonet Lopez (1910, Valencia-1997, Montendre) a été imprimeur en Charente maritime, où il s’est installé à la fin des années 1940. Il a laissé de nombreuses pages, en prose et en vers, sur ses souvenirs d’exilé, de militant et de résistant ; il en a aussi souvent fait le récit, en conteur, notamment devant des publics scolaires.

Les livres de Luis Bonet chez Agone

Dossier de presse
Maryvonne Colombani
Zibeline, avril 2016
"Une Auberge espagnole" de Luis Bonet
Non, il ne s’agit pas de l’histoire d’une sympathique colocation arc-en-ciel aux couleurs de l’Europe Erasmus. Pas de Klapisch ici, mais Luis Bonet, typographe et militant communiste. Son récit, celui d’un combattant de l’armée républicaine qui doit, après trois ans de guerre civile, passer les Pyrénées en février 1939 afin de fuir les forces nationalistes menées par Franco. Hélas, c’est avec des camps d’internement que la France accueille les réfugiés espagnols, oubliant pour l’occasion sa devise nationale et républicaine. Ce sont d’abord ceux qui acceptent de rentrer en Espagne, et donc de se soumettre à Franco, qui ont le droit à une distribution d’eau et de nourriture. Luis Bonet nous livre les souvenirs terribles de cet exil, de cette marche et de ce camp : moments tragiques de violences, de faim, de froid dans ce lieu où les couches sont creusées dans le sable, où il est interdit de sortir (poussant certains au suicide) ; moments de solidarité, aussi, de beauté voire de poésie — comme lorsque le narrateur s’invente un camarade du nom de « Francisco de Goya » afin de recevoir un peu de pain supplémentaire (« Comme nous, voilà un siècle, il connut l’exil. Aujourd’hui, grâce à la magie de son nom porté sur une liste d’affamés, il nous offre un morceau de pain supplémentaire. Goya nous donne sa part. ») Un bijou d’Histoire, de politique et d’humanité ou, comme le dit la préface, un de ces « témoignages extraordinaires de vie ordinaires ».
L.V.
Ballast, avril 2016
Terre d’accueil…

À l’heure où le statut des réfugiés suscite tant de polémiques, la réédition par les éditions Agone du livre de Luis Bonet, Une auberge espagnole, résonne d’une manière accablante.

Curieusement, c’est chez Gallimard Jeunesse que le court ouvrage de Luis Bonet, Une auberge espagnole, a été publié en 1994. La limpidité du style, la simplicité de l’énonciation des faits, toujours au présent, l’absence de rancune, de pathos, la fraîcheur, le courage sans rodomontades, juste évident dans sa perception du quotidien, y sont sans doute pour beaucoup, car les souvenirs évoqués sont terribles. L’auteur donne à voir en quarante courts tableaux l’arrivée et l’accueil réservé en France aux Espagnols qui, après trois années de guerre civile, ont fui, en février 1939, la dictature victorieuse du général Franco. Après avoir combattu aux côtés des Républicains, Luis Bonet quitte l’Espagne pour sauver sa vie, et trouver refuge dans un pays démocratique : la France. Douloureuse s’avère la confrontation entre l’image du pays de Liberté Égalité Fraternité et la réalité ! Marches forcées, enfermement dans des camps, sans nourriture (elle est d’abord distribuée à ceux qui, n’ayant pas pris part aux combats, repartent en Espagne, pensant y retrouver un foyer), pas ou peu d’eau, lits creusés dans le sable, prisons à l’intérieur de ces lieux d’internement, interdiction de sortir, déplacements d’un camp à un autre, trafics, vols, exploitation de la misère… des personnes en perdent la tête, comme celui qui décide de « partir au Mexique » et avance dans la mer pour y mourir, à l’instar de la poétesse argentine Alfonsina Storni. Le tragique est là, dans son implacable mécanique, sur les bords de la mer Méditerranée, avec les maladies, la mort, mais aussi son pendant humoristique, depuis le titre aux lignes de fesses tournées vers la mer, puisque toilettes il n’y a pas, ou l’inscription du peintre Goya qui permet d’atteindre dans la liste de noms la dizaine nécessaire pour recevoir deux kilos de pain. Pas de renoncement ou de vain apitoiement sur soi, dès que cela devient possible, on s’organise, on soigne, on partage, on écrit, on chante, on travaille selon les spécialités de chacun, les gestes de solidarité de la population viennent rappeler que l’humanité existe encore. Le regard porté sur les êtres et les choses, le souvenir des grands peintres transforment les paysages. La transmutation de l’art apporte au narrateur la force de continuer.

En rééditant ces pages dans la collection cent mille signes, les éditions Agone nous livrent un témoignage précieux, qui devrait servir à réfléchir et infléchir la manière dont l’Europe reçoit les réfugiés d’aujourd’hui, qui avant d’être des nombres et des quantités sont d’abord des personnes.

Maryvonne Colombani
Zibeline, avril 2016
Réalisation : William Dodé