Passer au contenu principal

Depuis le 1er juillet 2025, La Poste ayant supprimé les conditions « Livres & Brochures », tarifs préférentiels d’exportation des livres à l’étranger,
la commercialisation de nos livres via notre site est désormais réduite au seul territoire de la France métropolitaine.

Cercles vertueux [LettrInfo 24-XIX]

15 juillet 2024|

On a dit beaucoup de mal des médias — entendons, des « grands » médias, des médias dominants, ceux qui font la pluie et le mauvais temps. Et on en a certainement dit beaucoup trop. Y compris de celles et ceux qui y campent du matin et soir et du soir au matin. C’est une des vertus des résultats du second tour des élections législatives du 7 juillet dernier que de nous obliger à un franc mea culpa.

À la décharge des mauvaises langues, l’interminable séquence de campagnes a chauffé à blanc la machine médiatique. Plus que jamais a gagné la tendance qui domine en Macronie. À l’invisibilisation des thèmes de gauche et à la surreprésentation du Rassemblement national se sont ajoutées la diabolisation des premières et la dédiabolisation du second dans une séquence évoquant le mot d’ordre des bourgeoisies de France, d’Allemagne, des États-Unis et d’ailleurs dans les années 1930 : « Plutôt Hitler que Blum. »

Mais voilà que, depuis une semaine, le traitement médiatique des élus du Nouveau Front populaire paraît avoir changé. Tout donne l’impression que leur temps de parole a augmenté. Peut-être du fait qu’ils ne sont plus coupés, agressés, raillés ou embarqués de force dans des polémiques farfelues ? Et que, d’un plateau à l’autre, on leur donne désormais le temps d’exposer leur programme politique ?

Pour certains commentateurs, ce changement d’attitude serait causé par la possibilité que la gauche arrive à Matignon. Médisance ! Intoxiqués par des sondages en surdose commandés pour confirmer leurs propres biais, les chefferies médiatiques et leurs invités permanents pensaient naturellement que le peuple de France, dans sa majorité, séduit par les sirènes de l’extrême droite, détestait la gauche, ses valeurs et ne croyait pas à ses solutions pour sortir du marasme où les a mis l’application autoritaire des recettes néolibérales. Mais les urnes ont parlé. Et les médias ont suivi. Le respect scrupuleux des valeurs démocratiques est donc la seule cause de cette volte-face tant attendue.

C’est une autre vertu des résultats du second tour des élections législatives que d’avoir démontré le peu de fiabilité des sondages : jusqu’au jour du vote, voire l’heure précédant les résultats, ils ont sous-évalué la gauche et certains donnaient encore la majorité absolue au Rassemblement national ! Cette évidence ne changera sans doute rien dans la pratique des journalistes et des staffs de campagne — mais peut-être que les électeurs et électrices considéreront désormais cet outil de manipulation des opinions pour ce qu’il est.

Sans abuser des vertus du résultat électoral de dimanche dernier, remarquons tout de même qu’il a permis de corriger une des innombrables absurdités de la Macronie : le double mouvement d’exclusion de la gauche de gauche et d’intégration de l’extrême droite dans le « Front républicain ». Sans abuser non plus des vertus dudit Front, on se souvient de la marche contre le racisme et l’antisémitisme où les héritiers français des fascismes européens défilaient, bras dessus, bras dessous, avec tous les partis de gouvernement. Qu’il s’agisse d’un nouveau retournement de veste de notre versatile chef d’État importe peu, réjouissons-nous.

Un dernier arc du cercle vertueux s’est ouvert, qui avait commencé avec l’obligation où s’est trouvée la gauche de faire union et d’imaginer en 48 heures un programme commun de gouvernement. D’un tour à l’autre, sous la pression d’une victoire électorale du Rassemblement national, les quatre partis ont magistralement échappé à la maladie sénile du stalinisme : mettre plus d’énergie à abattre les alliés d’hier qu’à lutter contre les ennemis de toujours. Une saine attitude, largement soutenue par le citoyen moyen, individu de bonne santé morale et de sens commun étrangers au billard politicard — et dont on doit bien se dire qu’elle est à l’origine du résultat sondagièrement imprévisible.

En réaction à notre dernière LettrInfo, des lecteurs semblent avoir douté de notre présentation des principaux acteurs du champ éditorial, qu’ils ont trouvé injustement associés aux droites plus ou moins extrêmes. Après tout, « le meilleur de la critique radicale n’est-il pas édité à La Découverte et au Seuil ? », nous rappelle-t-on. Et Gallimard, s’indigne-t-on, compte « ce qui se fait de mieux parmi les auteurs [et autrices] de gauche, et même de la gauche de gauche ».

N’est-ce pas justement là que le bât blesse ? Lorsque la fine fleur des auteurs et autrices, le plus souvent universitaires payés par l’argent public, qui analysent si finement et à longueur de livres les dégâts humains, sociaux, économiques et environnementaux produits par l’hégémonie du capitalisme, de l’impérialisme occidental, du militarisme, du colonialisme, de l’extractivisme, de, de, de…, participent au chiffre d’affaires et aux stratégies d’un groupe éditorial dont les patrons, milliardaires sinon multimillionnaires, comptent parmi les acteurs économiques, financiers et industriels responsables des dégâts humains, sociaux, économiques et environnement produits par…

Pour contrebalancer la bibliothèque antisémite, nazie, pétainiste et crypto-fasciste de Gallimard, on ne manque pas d’auteurs à citer. Ne serait-ce que Jean-Paul Sartre — même s’il n’est plus guère lu, compris et cité en référence que dans Le Monde diplomatique — et qu’il a dû se tourner et se retourner dans sa tombe en voyant ce que son éditeur a fait des Temps modernes. Plus récemment, on cite Annie Ernaux, irréprochable prix Nobel de littérature. En espérant qu’elle n’avoue pas trop souvent à son éditeur, comme le firent en leur temps Louis Aragon et Elsa Triolet au leur : ce fut un « calvaire d’être édité à côté de Céline et de Rebatet » – d’autant que la liste illustre s’est joliment enrichie depuis.

À ce genre de calvaire, comme à ce genre de contradictions politiques, on doit constater que les auteurs et autrices, universitaires, journalistes ou essayistes survivent fort bien. Et qu’à l’évidence ils ne se sentent pas concernés par les conséquences que leurs lecteurs sont supposés tirer des conclusions de leurs analyses du monde comme il va, mal.

À propos des conséquences qu’on doit tirer, notre passage en diffusion chez Hobo nous donne l’occasion d’échapper enfin à Amazon, où nos livres ne seront plus vendus à compter du premier août prochain. Les conditions de travail qui sont faites à leurs employés, son impact écologique, l’enrichissement démesuré de son patron et de ses actionnaires sont autant d’illustrations édifiantes du modèle économique et social défendu par cette multinationale. S’il était encore besoin de préciser pourquoi nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour éviter de dépendre et d’entretenir ces « usines géantes où des humains pilotés par ordinateur s’activent jusqu’à l’épuisement ».

Pouvons-nous compter sur la librairie indépendante, la librairie de proximité, la librairie de création pour mettre nos nouveautés et notre fonds à disposition de leurs lectrices et lecteurs qui les préfèrent à Amazon et consorts ? Nous l’espérons !

Thierry Discepolo

livre(s) associé(s)

Quand la gauche essayait

Les leçons du pouvoir (1924, 1936, 1944, 1981)

Serge HALIMI