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Chassez le rationnel, il revient au galop

8 juillet 2024|

La philosophe et militante écologiste australienne Val Plumwood prétend analyser une « crise écologique de la raison1Val Plumwood, La Crise écologique de la raison, traduction Pierre Madelin, postface Baptiste Morizot (PUF/Wild Project, 2024) – Environmental Culture : The Ecological Crisis of Reason (Abingdon: Routledge, 2002). ». Pourquoi pas ? Mais hélas, les critères qu’elle propose pour faire face au désastre environnemental global sont tellement flous que la rationalité qu’elle propose n’a plus grand chose de rationnel…

Plumwood donne toutefois d’excellentes et stimulantes analyses sur l’anthropocentrisme et pose une question des plus pertinentes, qui devrait tarauder tous les rationalistes contemporains : en quoi une certaine conception de la rationalité scientifique apparue au début de l’époque moderne a-t-elle contribué au grand saccage de la planète qui mène aujourd’hui l’humanité au bord du gouffre et ouvre la possibilité de son anéantissement ? Dit autrement : quels liens existent entre le Descartes théoricien de la rationalité scientifique, le Descartes de l’« animal machine » et le Descartes qui fixe à l’homme le projet de se rendre « maître et possesseur de la nature » ? Peut-on ne garder que le premier, en considérant que les progrès de la physiologie ont rendu obsolète le deuxième et que le bilan du troisième est franchement désastreux ? Ne devrait-on pas plutôt, précisément au regard de ce désastre, revenir aussi de manière critique sur le premier ?

Ce projet n’a rien d’absurde. Il est même tout à fait urgent. La raison a une histoire, qui débute dans la Grèce antique et connaît des tournants à chaque fois que de grands évènements, en particulier intellectuels, viennent obliger à reformuler « les lois de la pensée et de l’action réfléchie » – la formule est de Gilles-Gaston Granger, dans son petit « Que sais-je ? », La Raison, maintes fois rééditée depuis 1959.

Que notre époque, marquée par cet immense évènement qu’est le réchauffement accéléré de la planète et l’extinction rapide d’un nombre immense d’espèces vivantes, ait besoin de se livrer à un bilan critique de la notion de « raison » semble donc la moindre des choses. Et on ne peut qu’approuver Plumwood lorsqu’elle constate, dès le deuxième paragraphe de La Crise écologique de la raison, que « jusqu’à présent, notre réaction face à la crise écologique n’a pas eu grand-chose de rationnel ».

Cependant, certaines formulations de son introduction mettent la puce à l’oreille. « Gardons-nous de confondre le rationalisme et la raison. Ce qui est en cause, c’est plutôt le rationalisme : un culte de la raison qui place sur un piédestal une forme spécifique et restreinte de la raison, tout en dévalorisant par contraste la sphère antagoniste de la nature et de la corporéité », écrit-elle (p. 34). Voilà qui pourrait encore convaincre, à condition que soit rapidement précisé quelle « forme spécifique et restreinte » sera ici jugée.

Mais l’acte d’accusation tarde à venir. Ou plutôt, les suspects se succèdent sans que l’on comprenne au juste ce qui leur est reproché, ni ce qui les relie. A-t-on affaire à une bande criminelle dont on chercherait à identifier le chef ? ou à de multiples petits voyous ? Défilent ainsi « la raison, en tant que sphère radicalement séparée du monde matériel » (p. 34), « une forme de raison économique et scientifique dont les principales caractéristiques sont l’hubris, la froideur et le sadisme » (p. 31) ou encore « les formes arrogantes et insensibles » de la raison (p. 36). À l’inverse, Plumwood relaxe la raison « vecteur de libération et de vie » (p. 37) ainsi qu’« une forme de raison fortement autocritique, qui ne recule pas à l’idée de reconnaître son propre rôle dans la crise » (p. 42).

On finira par comprendre au chapitre III qui est le véritable accusé : la rationalité entendue « comme maximisation des intérêts personnels, et plus spécifiquement à la maximisation d’une version extrêmement limitée des intérêts personnels, réduits à l’accumulation de valeurs monétaires » (p. 153). Mais il y a erreur sur l’identité de l’accusé ! Ce que Plumwood attaque ici, et l’on se joindra volontiers à la charge, n’est autre que le capitalisme et ses homo œconomicus affairés à optimiser leurs profits. Pas la raison, si ce n’est entendue au sens calculatoire le plus étroit.

Un autre suspect était passé en garde à vue au chapitre II. Le « rationalisme scientifique » tel qu’il est entendu depuis Descartes, fondé sur une séparation radicale entre le sujet connaissant et l’objet de la connaissance, en d’autres termes entre l’homme et la nature. « Le dualisme du sujet et de l’objet est symptomatique d’une vision mécaniste du monde typiquement moderne, dans laquelle la nature est perçue comme une entité purement matérielle dépourvue d’agentivité, d’esprit et d’intentionnalité » (p. 112). Cette phrase synthétise ce que le livre a de meilleur et de pire.

Le meilleur ? Les chapitres V et VI, consacrés au concept d’« anthropocentrisme » pensé par analogie, notamment avec l’européocentrisme. De même que l’homme blanc colonisateur voyait dans les population colonisées un ensemble indifférencié d’individus lui paraissant identiques, de qualité inférieure à lui, et sur qui presque tout était éthiquement possible (Plumwood s’appuie ici judicieusement sur les analyses d’Edward Saïd sur l’orientalisme), beaucoup peinent aujourd’hui à percevoir la nature autrement que comme un ensemble indifférencié, à voir non pas un arbre mais un chêne, non pas un chêne mais un chêne sessile, un chêne pédonculé, etc., non pas un chêne pédonculé, mais ce chêne pédonculé, comme savent le faire les forestiers connaissant bien leurs massifs. Plumwood pointe juste lorsqu’elle souligne que l’incapacité à voir dans la nature autre chose, au mieux, qu’un ensemble indifférencié d’arbres, de fleurs, de grosses bêtes et de petites bestioles est sans doute pour beaucoup dans notre cécité volontaire à l’égard de la crise d’extinction du vivant.

Les développements critiques de Plumwood sur cet anthropocentrisme portent en eux les grandes lignes d’une conception renouvelée et enrichie de nombreuses sciences du vivant. L’auteur de ces lignes, qui s’est livré dans sa jeunesse d’apprenti chercheur en neurophysiologie à des hécatombes de mammifères à des fins qui auraient certainement pu être atteintes autrement, est au regret de dire qu’il s’est entièrement reconnu dans la critique de l’attitude à l’égard du vivant : « Sado-impassible, fondée sur l’objectivité personnelle, la neutralité émotionnelle et le détachement éthico-politique » (p. 103). L’éthologie est en première ligne de ce programme de recherche tournant le dos à l’anthropocentrisme. Depuis une trentaine d’années, la primatologie, dans la lignée du regretté Frans De Waal, réfléchit à un usage heuristique de l’anthropomorphisme, terme pendant longtemps catégoriquement banni de la discipline.

Le pire, à présent. Il est en germe dans le projet de Plumwood de prêter à la nature agentivité, esprit et intentionnalité. Nous voici sur une pente glissante, qui fait que son livre se conclut par une tragique dégringolade. Ici ou là, des allusions passim au bouddhisme avaient déjà allumé quelques signaux d’alarme. Le chapitre VIII plaidant pour un « panpsychisme intentionnel », prêtant aux animaux – passe encore, même si Plumwood fait fi de toute perspective darwinienne sur les comportements qu’elle décrit –, aux végétaux, et même aux lieux, une intentionnalité… Voilà qui fait virer tous les signaux à l’écarlate. Quelques éloges des sagesses aborigènes et amérindiennes plus tard, le livre achève de sombrer par un éloge de la spiritualité, certes « matérialiste », des lieux.

Tout ça pour ça… Une critique de la rationalité qui conduit à différentes formes de mysticisme religieux mettant toutes en avant l’intuition contre la connaissance et l’émotion contre le raisonnement, voilà une pente connue de longue date pour être dangereuse. Plumwood s’y est engagée et a connu le sort de ses imprudents prédécesseurs.

Comme on le dit de la démocratie, le rationalisme est décidément le pire des systèmes, à l’exception de tous les autres.

Nicolas Chevassus-au-Louis
Du même auteur, sur ce thème, à paraître en 2025, Décroiscience — en attendant, lire sa présentation en ligne.