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Comment la biologie continue de structurer l’identité raciale

25 octobre 2024|

Dans une émission récente de France Culture, le politiste Daniel Sabbagh déclarait : « L’idée comme quoi, aujourd’hui, les sciences sociales auraient établi qu’il y a une seule et unique définition de la race qui serait une définition sociale, un rapport de pouvoir, qui n’aurait rien à voir avec la biologie, est à mon avis complètement naïve et à mon avis complètement inadéquate. »

Cette ouverture du débat à de nouvelles conceptualisations des races nous donne l’occasion de tenter d’y voir un peu plus clair.

En effet, au sein même de la critique antiraciste commence à émerger l’idée que la lutte contre le racisme devrait rouvrir le dossier du lien entre race et biologie. Prolongeant les réflexions de l’universitaire afro-américain Michael Hardimon – dont l’ouvrage majeur, Repenser la race vient d’être traduit – Daniel Sabbagh plaide « pour une désagrégation langagière » : le mot « race » s’entend en plusieurs sens, certains sont biologiques, d’autres sont sociaux et historiques.

Tentons de démêler ces différents usages.

La lutte contre le racisme s’est longtemps appuyée sur la déconstruction de l’idéologie raciste, qui invoquait des bases biologiques pour, d’une part, justifier le classement des êtres humains selon différentes races et, d’autre part, pour hiérarchiser ces races.

L’historicisation du concept de « race » est centrale dans le dispositif critique et militant. Elle permet à la fois de rompre avec l’affirmation mensongère qu’il existe objectivement des races (au sens où l’entendent les racistes) et d’orienter la réflexion vers les processus de pouvoir qui donnent son sens au concept de « race » comme outil d’infériorisation et de justification des violences et de l’exploitation.

D’abord, la pseudo-science raciale se révèle être, une pratique raciste ajustée à des politiques coloniales et impériales. Ainsi, le concept de « race » est sans fondement biologique et ne décrit en rien la diversité humaine. Par contre, le racisme est à toujours à repenser et à critiquer. Car il est un phénomène social bien réel dont les effets sont destructeurs pour les personnes victimes de racisme. Nier toute valeur objective à ce concept de « race » permet justement de saper le cœur même du racisme pour prendre la mesure de l’ampleur des processus sociaux d’assignation à une race.

Ce travail critique doit être salué. Et il peut parfois repris pour faire face aux résurgences du racisme biologisant. Mais comme y insiste Daniel Sabbagh sur France Culture, ce travail ne suffit plus. En partant du « cas Kamala Harris », la candidate démocrate aux élections présidentielles américaines, on peut noter deux phénomènes concomitants.

D’abord qu’elle est l’objet d’un racisme anti-Noirs – ce que permet d’expliquer et de contester la critique historique et sociale classique du racisme.

Le second phénomène est plus difficile à comprendre : certains membres de la communauté noire refusent à la métisse Kamala Harris le droit de se désigner comme noire. D’abord parce qu’elle est d’origine  indienne et jamaïcaine. Ensuite parce que sa trajectoire sociale fait qu’elle ne s’est guère éloignée des milieux blancs favorisés. Lui manque donc l’expérience noire des discriminations, héritière de l’esclavage et de la déportation hors d’Afrique.

La malheureuse candidate se voit donc assignée par les racistes à une « race inférieure » en même temps qu’une partie de la communauté noire lui interdit de revendiquer une identité noire.

En exposant la situation de Kamala Harris, j’ai fait usage des adjectifs « noir » et « blanc » sans présupposer une hiérarchie des races fondées sur la pseudo-science raciale. Pas plus que je n’ai mobilisé une assignation raciale en vue de discriminations et pouvant faire l’objet d’une déconstruction historico-critique. L’usage de ces adjectifs raciaux fait simplement appel à l’expérience ordinaire d’une certaine variété au sein du phénotype humain. En disant « blanc », il est fait référence à une couleur de peau plus ou moins précise, mais aussi à la forme du visage ou, par exemple, à la texture des cheveux. Il en va de même avec « noir ». À cela s’ajoute l’idée que ces classements sur la base de traits apparents sont liés à une origine géographique commune.

Pour Hardimon, le concept de « race » minimaliste repose uniquement sur le phénotype et l’origine géographique. Ce concept rend compte du noyau logique plus ou moins présent dans de nombreux usages de catégories comme « blanc », « noir », « asiatique », etc. Ce noyau est dit « logique » parce que, même si tous les usages n’ont pas la rigueur d’une loi logique, ils renvoient malgré tout à une certaine apparence visuelle réelle et à une histoire qu’on peut retracer : celle des groupes humains depuis le berceau de l’espèce. Il a donc une valeur objective et réaliste.

Mais comme y insiste la philosophe Magali Bessone dans sa postface à l’ouvrage de Hardimon, l’idée que le phénotype et l’origine puissent justifier des classements ordinaires de type racial – et en rien raciste ! – n’est pas évident. Toute perception d’une autre personne est beaucoup trop mêlée de préjugés, notamment hérités des diverses colonisations menées par l’Occident.

Aussi, parler de perception de différences raciales, même en n’en déduisant aucune hiérarchie discriminatoire, ne rend pas compte du caractère profondément social et historique de la perception des races. C’est un point important de débat. Les usages ordinaires de catégories raciales sans intention raciste ne sont-ils pas malgré tous nos efforts imprégnés de pratiques de discrimination et d’injustices ? Ou bien sont-ils simplement l’expression inoffensive de classements plus ou moins rigoureux mais parfois utiles pour se repérer dans la diversité humaine ? Il paraît difficile de nier la seconde option. Sauf à diagnostiquer un racisme omniprésent même quand il n’a pas d’effet concret. (S’il était nécessaire de préciser que cette proposition n’est accompagnée d’aucune minimisation du racisme.)

Si le débat ne portait que sur certains usages ordinaires de catégories raciales, la prudence pourrait plaider pour un bannissement du concept de « race » afin d’éviter de parler la langue de l’ennemi et de donner l’impression d’une complaisance envers le racisme.

Mais le concept de « race minimaliste » permet de comprendre comment opère la racisation mise au jour par les travaux de nombreux historiens et sociologues. Même si la racisation d’une personne ne repose pas sur une connaissance objective de soi-disant races biologiques, elle opère à partir de l’expérience ordinaire des phénotypes pour y mêler des jugements de valeur négatifs. Pour rendre compte de cette confusion, il faut séparer le bon grain – les usages inoffensifs de « blanc », « noir », etc. – de l’ivraie raciste.

De plus, vouloir lutter contre le racisme en niant toute pertinence aux classements raciaux non racistes risquent d’être inaudibles par toutes celles et tous ceux qui continuent à parler de « Blancs », de « Noirs », etc. sans les discriminer. Car la racisation n’est pas toujours l’assignation à une culture ou à une ethnie. La pensée raciste mêle phénotype, référence à une origine géographique commune et fausse hiérarchie. En suivant Hardimon, il faut insister sur le besoin de comprendre comment le racisme déforme des catégories non racistes.

À cela s’ajoute le besoin d’une compréhension biologique de la race, apprend-on dans l’émission de France Culture menées par la journaliste Chloé Leprince. Dont la gêne, tout à fait audible, est aussi la nôtre. Il est déjà difficile d’admettre qu’il existe un noyau logique dans les classements raciaux ordinaires, qu’ils soient déformés par les racistes ou inoffensifs. Faut-il en plus légitimer certaines catégories raciales en revenant à la biologisation de l’être humain que justement les sciences sociales et historiques ont patiemment déconstruite ?

Les faits sont têtus. Comme l’explique Sabbagh sur France Culture, et comme le défend aussi Hardimon dans son livre, la médecine a parfois besoin de recourir à des classements raciaux (mais non racistes) pour distinguer certaines pathologies et certains traitements.

Ainsi certains cancers du sein affectent très violemment une partie des femmes noires et non les autres femmes. Certains traitements médicaux sont mortels pour les Asiatiques et efficaces pour les autres… (comment dire ?) races. Ce n’est ni le concept « raciste » qui doit guider ces études médicales, non plus le concept minimaliste reposant sur le phénotype et l’origine commune n’est suffisant. C’est un concept biologique qui est nécessaire : il est parfois vital de distinguer les êtres humains en les classant en populations biologiques distinctes correspondant à peu près aux races minimalistes de la perception ordinaire.

Renouveler la pensée de la race pour mieux lutter contre le racisme nous place au cœur de questions particulièrement délicates, mais qui ne peuvent plus être esquivées : nous avons besoin de faire usage de différents concepts de « race » tout en redoutant la confusion avec la logorrhée raciste.

Cette pluralité des sens sera-t-elle audible dans les débats publics sans ajouter plus de confusion, au profit finalement des racistes, s’inquiète Sabbagh  ?

Ajoutons une question : peut-on intégrer cet effort de distinction au travail militant antiraciste sans qu’il soit retourné au profit des racistes ?

Faisons en sorte qu’à chaque fois la réponse soit positive.

Yann Schmitt
Réflexions sur l’actualité du racisme à partir des analyses du dernier livre de la collection « Banc d’essais » par son directeur : Repenser la race.
Du même auteur, lire des réflexions sur le même thème : « De la magie conceptuelle ».

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