Comment la domination médicale façonne l’expérience des femmes
« Mme T. ? » Une femme se lève de son fauteuil et emboîte le pas pressé d’Olivia, l’interne du centre d’IVG (interruption volontaire de grossesse). Celle-ci se présente sur un ton jovial – « Je suis la médecin » – pendant que nous traversons le long couloir qui sépare la salle d’attente de la pièce où doit se tenir la consultation. Avant d’en franchir le seuil, j’explique brièvement ma recherche et demande à Mme T. l’autorisation d’assister à sa prise en charge. Elle sourit, elle a elle-même un diplôme de sociologie – « C’est bien que vous fassiez cette étude » –, nous nous installons. Olivia l’interroge sur ses antécédents médicaux puis demande :
Olivia : La contraception, c’était quoi ?
Mme T. : L’implant, mais je l’ai enlevé.
Olivia (Sèche) : Pourquoi ?
Mme T. : Parce que je voulais avoir un enfant avec mon mari. Mais entre-temps je me suis fait violer. Mardi.
Olivia : Euh… mardi là ?
Mme T. : Non, il y a deux semaines.
Olivia : Ok. (Silence)
Visiblement mal à l’aise, Olivia demande à Mme T. si elle est « suivie pour le viol » – « J’ai porté plainte » – puis l’invite à s’installer pour l’échographie de datation de la grossesse. Elle est venue au premier signe de retard de règles. Elle est bien enceinte, oui, mais ne l’est pas assez. L’embryon est encore trop peu développé pour être visible à l’échographie et que l’on puisse s’assurer que la grossesse est bien dans l’utérus (plutôt qu’« extra-utérine ») avant de l’interrompre. Olivia lui demande de revenir une semaine plus tard, le temps que l’embryon grossisse. Mme T. est hagarde, sous le choc : « Merde… C’est pas vrai… (Silence) Je peux pas attendre. » Olivia insiste, l’air désolé : « C’est trop tôt pour une IVG. Légalement on n’a pas le droit. Je sais que c’est difficile. C’est un mauvais contretemps. Vous voulez discuter avec la conseillère ? »
Mme T. refuse, puis sort de la salle en titubant. Lorsqu’elle reviendra une semaine plus tard, on jugera toujours la grossesse trop « petite ». Elle devra encore attendre trois jours supplémentaires avant qu’on accepte de programmer son avortement.
Mme T. ne le saura sans doute jamais, mais la médecin lui a menti. La vision échographique de l’embryon n’a rien d’une obligation légale. D’autres médecins s’en passent, suivant le souhait des femmes qui, comme elle, veulent avorter au plus vite. Ils leur demandent simplement de réaliser une prise de sang dans les jours qui suivent pour vérifier le succès de l’avortement, succès qui écarte la possibilité d’une grossesse extra-utérine, événement par ailleurs relativement rare. Mais Olivia et les autres médecins du centre ne font pas confiance aux femmes pour réaliser ce bilan sanguin. « Tant qu’elles n’ont pas eu leur IVG, on les tient », m’expliquera une de ses collègues, gynécologue. « C’est plus simple », me dit sobrement Olivia.
J’accompagne ensuite l’interne dans une seconde consultation pré-IVG. Elle reçoit Mme B., une femme habillée d’un ensemble de survêtement noir, usé et assez mal ajusté. L’air fatigué, elle parle très peu, répond à peine aux questions de la médecin. Elle fait sa demande juste à temps : le rendez-vous a lieu deux jours avant le terme jusqu’auquel l’IVG est autorisée. Quand Olivia l’interroge sur les raisons de sa venue tardive, Mme B. évoque son mari qui la bat et la difficulté à trouver quelqu’un pour garder son fils handicapé. Légalement, elle est bien dans les délais pour avorter. Malheureusement pour elle, nous sommes vendredi midi et l’équipe du centre a pris l’habitude d’anticiper la fermeture du week-end d’une demi-journée. Embêtée par cette demande d’avortement trop proche du délai limite qui supposerait d’organiser une prise en charge en urgence, ou bien légèrement au-delà du terme légal de l’IVG, Olivia la déboute – « Vous êtes venue trop tard ». Mme B. ne dit rien. La médecin lui donne le numéro d’une structure prenant en charge les violences faites aux femmes avant de mettre fin à la consultation. La femme partie, Olivia m’exprime ses doutes. Le conjoint violent, l’enfant handicapé… Elle ne la croit pas. Je lui demande : « Elle aura pas son IVG, du coup ? » Elle répond : « Elle l’aura pas, non. »
Dès que je sors de la pièce, je m’enferme dans les toilettes. Ces deux consultations, et l’arbitraire médical qui s’y donne à voir, n’ont rien que de très banal, mais après quatre mois de présence quotidienne dans le centre d’IVG, je ne le supporte plus. Je pleure. Je pense à la souffrance de Mme T., aux difficultés sans issue de Mme B., décuplées par les décisions de l’interne. Je tente de comprendre le détachement d’Olivia. Elle n’a rien d’un vieux médecin catholique « objecteur de conscience », elle n’est pas « pro-life » comme Bertrand de Rochambeau, président du principal syndicat de gynécologues, qui avait déclaré « Nous ne sommes pas là pour retirer des vies ». C’est une femme de 26 ans, au demeurant assez sympathique avec ses collègues, avec moi, et, croyez-le ou non, avec la plupart de ses patientes. Elle est athée, et manifeste un soutien – distant, certes – au féminisme. Comment est-ce qu’elle en vient à refuser la demande d’avortement d’une femme qui y a droit, ou à affabuler une loi qui lui impose d’attendre ? Ou, comme j’avais pu le voir au cours des jours précédents, à effrayer une femme réticente à la prise d’une contraception en inventant que l’avortement peut causer l’infertilité ? Ou à prétendre qu’un toucher vaginal est une étape obligatoire du parcours d’IVG ?
Après quelques minutes, je reprends contenance et je sors, l’air de rien. Je la retrouve en salle de pause, en discussion avec le reste de l’équipe. Elle raconte les consultations et s’assure auprès de ses collègues qu’elle a bien fait de refuser la seconde femme. « Oui oui, ça va, elle avait qu’à venir plus tôt, il faut pas abuser », lui confirme une infirmière, avant d’enchaîner : « Vous avez pensé quoi du dernier épisode de Squid Game ? » Olivia me tend un café. Elle a l’air satisfaite de sa matinée de travail.
L’avortement, du droit des femmes au pouvoir des médecins
Depuis le 4 mars 2024, la France est le premier État à inscrire dans sa constitution « la liberté garantie de la femme de recourir au droit à l’interruption volontaire de grossesse », à la suite d’un vote très consensuel au Parlement (780 voix « pour » sur 852 suffrages exprimés). Le gouvernement s’en félicite par la bouche du ministre de la Justice qui, coqueriquant, se déclare « fier […] quand l’universalisme de la France des Lumières éclaire le monde entier »1La constitutionnalisation de l’avortement a pourtant des effets protecteurs concrets très limités, garantissant une « liberté » plutôt qu’un « droit ».. Alors qu’encore 21 pays interdisent et pénalisent, souvent très sévèrement, le recours à l’avortement, et que 103 ne l’autorisent que sous des conditions restrictives, ce vote parachève une succession de réformes qui, depuis la loi Veil de 1975, a considérablement simplifié l’accès à l’avortement en France. Les femmes peuvent aujourd’hui avorter, et bien plus facilement que nos mères ou nos grands-mères. Contrairement à celles-ci, elles n’ont plus l’obligation d’attendre une semaine « de réflexion » ni de voir une psychologue ou une conseillère conjugale et familiale. Elles peuvent avorter de chez elles, gratuitement, par la méthode qu’elles souhaitent, autant de fois qu’elles en ont besoin, à des termes de grossesse plus avancés qu’auparavant. Les étrangères non résidentes peuvent maintenant, elles aussi, accéder à l’IVG et les mineures n’ont plus besoin de l’autorisation de leurs parents.
Tout cela, du moins, en théorie… Des situations comme celles de Mme T. ou Mme B., qui voient leur demande contrariée alors que rien, dans la loi, ne leur interdit d’avorter, ou d’avorter tout de suite, cela arrive tous les jours en France. C’est probablement arrivé à des femmes que vous connaissez et ça vous est peut-être même arrivé à vous. Les rapports publics du Haut Conseil à l’égalité ou les témoignages recueillis dans les médias en attestent : dans les faits, l’accès à l’avortement reste semé d’embûches et la qualité des soins obtenus est très inégale.
Car certes, la loi autorise toutes les femmes à accéder à l’avortement dès lors qu’elles le souhaitent et qu’elles respectent le terme légal de quatorze semaines de grossesse – c’est l’interruption volontaire de grossesse. Mais elle pose à cela une condition : l’avortement doit être réalisé par un médecin (ou, depuis 2016, par une sage-femme). Aux guichets de la santé comme à ceux du chômage, des allocations familiales ou des services d’immigration, nos droits ne sont pas seulement déterminés par les textes juridiques qui les définissent, mais aussi par les agents chargés de les appliquer et dotés pour cela d’une marge de manœuvre. Votre avortement sera très différent selon le ou la médecin que vous consulterez, son âge, son sexe, sa religion, son avancement dans sa carrière, la formation qu’il ou elle a reçue, son orientation politique, son degré d’engagement féministe, et selon qu’elle (si c’est une femme) ou sa partenaire a déjà avorté. Il n’aura rien à voir, non plus, selon votre couleur de peau, la langue que vous parlez, votre classe sociale, votre âge, l’endroit où vous habitez, le fait que vous avortiez pour la première ou la quatrième fois, que vous ayez ou non une contraception, et surtout, au fond, ce qui découle grosso modo de tout ça, selon le fait que le médecin vous trouve sympathique ou vous considère comme une « cassos2Apocope de « cas social », c’est une formule stigmatisante utilisée pour désigner des personnes jugées comme manquant d’intelligence, ou comme étant particulièrement pauvres. ». Vous pourrez ainsi avorter vite, avec la méthode de votre choix, sans trop de douleur ; votre demande pourra être acceptée à des termes de grossesse plus avancés – voire en dépassant légèrement le délai légal ; ou à l’inverse, vous n’aurez pas d’autre choix que d’attendre plusieurs jours, on vous imposera de voir une psychologue, de réaliser une ribambelle de consultations répétitives, vous ne choisirez pas la méthode, vous devrez adopter une contraception que les médecins jugeront suffisamment efficace, on vous prescrira des antalgiques moins puissants et vous subirez peut-être quelques remarques cinglantes pour votre comportement franchement irresponsable.
Pour comprendre l’avortement, il ne faut donc pas seulement s’intéresser à celles dont c’est le droit, mais aussi à ceux dont c’est le travail. Et il faut se poser deux grandes questions. La première porte sur le rapport que les médecins entretiennent à l’avortement, que retrace assez mal le clivage trop grossier entre « pro » ou « anti- » (choix, vie, IVG…). Pour les médecins, l’avortement n’est pas qu’une question politique, ni seulement un recours possible en cas de grossesse non désirée. C’est un acte professionnel répété des dizaines, parfois des centaines ou des milliers de fois au cours de la carrière, entre deux consultations de PMA et une césarienne. Leur vision de l’avortement est façonnée par la combinaison de représentations morales et d’enjeux pratiques, tels que la rentabilité, l’intérêt pour la carrière, la pénibilité du travail. Et puis le corps médical est bien loin d’être homogène, dans ses prises de position en matière d’avortement comme dans ses manières de pratiquer la médecine. Qui sont les médecins qui font les avortements et pourquoi les font-ils ? Qui sont ceux qui refusent de les faire et quelles en sont les conséquences pour les femmes ? Comment sont choisis les protocoles médicaux, élaborées et enseignées les techniques et méthodes, fixés les parcours de soin qui s’imposent aux femmes et façonnent leur expérience de l’avortement ?
La seconde interrogation porte sur la capacité qu’ont les médecins de définir les modalités des soins et éventuellement d’en restreindre l’accès. Les dispositions juridiques donnent aux femmes le choix de leur IVG, les recommandations des autorités de santé encadrent étroitement sa réalisation. Et si les médecins ont la possibilité de refuser individuellement de pratiquer l’IVG (c’est la fameuse « clause de conscience »), ils n’ont pas le droit d’en empêcher l’accès aux femmes qui le demandent. Quelque part, le contrôle que les médecins exercent sur le corps des femmes qui souhaitent avorter est une énigme.
Ce livre vise à répondre à ces deux questions. À partir d’une vaste enquête sur les médecins, il permet de reconsidérer ce que l’on pense savoir de l’avortement, des obstacles et des inégalités qui subsistent dans l’accès à l’IVG. Il donne aussi des armes, empiriques et conceptuelles, pour analyser le pouvoir que les médecins ont sur nous – qu’il s’agisse d’avortement ou, plus généralement, de n’importe quel acte de santé.
Raphaël Perrin
Extrait de l’introduction de Le choix d’avorter, à paraître le 4 avril 2025.
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- 1La constitutionnalisation de l’avortement a pourtant des effets protecteurs concrets très limités, garantissant une « liberté » plutôt qu’un « droit ». ↩︎
- 2Apocope de « cas social », c’est une formule stigmatisante utilisée pour désigner des personnes jugées comme manquant d’intelligence, ou comme étant particulièrement pauvres. ↩︎
