Comment la nature peut-elle bien se défendre ?
« Nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend » est un slogan. Il ne faut pas mépriser les slogans. Maintenant, à quel cahier des charges un slogan doit-il répondre ?
Un combat écologiste se passera difficilement de manifester, donc de crier des mots d’ordre, de brandir des pancartes, d’arborer des tee-shirts, de communiquer par tracts et affiches. Et ce slogan-là a de l’allure. Mais il se distingue de la plupart de ceux que nous avons coutume d’entendre par le fait qu’il n’exprime ni une injonction (« US go home ! »), ni un refus (« Non à l’austérité ! »), ni un projet (« Sauvons la planète ! »), ni un pronostic (« Palestine vivra ! »), ni une formule vide qui ne coûte rien et n’engage à rien (« La force tranquille »).
« Nous sommes la nature qui se défend » est un slogan qui proclame une thèse, qu’il ne faut pas hésiter à qualifier de philosophique. Ce qui s’est déjà vu (« Un autre monde est possible ! »), mais n’est pas très habituel. Cela oblige alors à en interroger le sens, à en examiner la pertinence.
Signification et valeur, donc. Mais qu’il ne faut pas confondre avec une troisième interrogation : l’efficacité. Cette dernière demande des mots d’ordre qui claquent comme des baffes. Et il y faut aussi un peu de poésie, donc du rythme. Archi-classique : « Ce n’est qu’un début / Continuons le combat. » Des jeux de mots : « Vous coulez du béton, on crèvera la dalle. » De la rime : « Première… deuxième… troisième génération… nous sommes tous des enfants d’immigré ! »
« Nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend ! » Qui peut scander ça ? Le chanter ? Mais sur l’air de quoi ? Avouons que le chiasme sonne bien, à l’écrit. Donc, sur une banderole, ou en titre d’une affiche.
Si la phrase ne propose rien à déclamer, elle donne à penser. Pas très bon pour un slogan, qu’on lance dans le temps de l’action, qui n’est jamais celui de la méditation, surtout philosophique !
Que nous dit la formule ? D’abord, et très clairement, que « nature » n’est pas un vain mot. Il faut en effet déjà que la chose existe pour qu’on se préoccupe de la défendre. À fortiori elle doit être bien réelle pour que nous la déclarions capable de se défendre elle-même. Contrairement à ce que prétend Philippe Descola, l’idée de nature ne recouvre donc pas une fiction, que la modernité occidentale aurait forgée de toutes pièces, pour y fourrer tous les non-humains, afin de les exploiter et dominer sans vergogne.
Mais si ce slogan donne tort à Descola au sujet de l’existence de la nature, il lui donne en même temps raison sur un point qui lui tient à cœur : en finir avec le « grand partage » institué entre humains et « non-humains » – ce que Descola appelle « naturalisme ». Car lorsque des êtres humains se mobilisent contre un projet extractiviste ou destructeur de la biodiversité, si cette action doit être comprise comme exprimant, de l’intérieur, la dynamique même d’une nature cherchant à préserver son intégrité, on rompt avec le schéma dualiste : la nature d’un côté, et « nous » de l’autre.
Pour les écologistes convaincus par les arguments de Descola, cette approche est dépassée. La protection de la nature, qui fonde des institutions à priori aussi sympathiques que les parcs nationaux et autres réserves naturelles, reconduirait la posture surplombante qui, symétriquement et inéluctablement, justifie notre prétention à exploiter et dominer presque partout ce qu’on prétend sauvegarder sur quelques espaces drastiquement restreints. Le projet d’en finir avec ce dualisme du naturel et de l’artificiel, de la nature et de la culture, a une signification philosophique. On peut même dire métaphysique. Il vise en effet ce que Descola appelle, à juste titre, une « ontologie », dont le rejet a de bons arguments scientifiques à faire valoir. Persister dans l’illusion de l’exceptionnalité humaine, n’est-ce pas faire comme si Darwin n’était pas passés par là, il y aura bientôt deux siècles, et suivi de toutes les sciences du vivant ?
Reconnaissons donc à ce slogan sa part indiscutable de vérité : sauf à partager la croyance créationniste des religions révélées, force est d’admettre que l’humain n’est rien d’autre qu’une production de la nature. Il en vient, il en sort – en un sens qu’il faudra toutefois préciser. L’humain est une réalité naturelle. À ce titre, tout ce qu’il fait pour défendre et sauvegarder la nature peut légitimement être mis au crédit de la nature elle-même.
Seulement, on voit poindre ici quelques difficultés. La première est strictement logique. Certes, la logique est chose abstraite, purement intellectuelle. Et il est aujourd’hui de bon ton de répéter que la défense de la nature passera par le rétablissement d’un rapport affectif aux « non-humains », les « affects terrestres » – l’expression est d’Alessandro Pignocchi – s’avérant nettement plus « joyeux » et plus mobilisateurs que la sécheresse intellectuelle de l’abstraction conceptuelle.
Nous sommes bien sûr nombreux à savoir d’expérience ce qu’est un rapport affectif aux choses de la nature, et pas seulement au « vivant ». Un grimpeur peut parler longtemps de sa relation affective, intime et fort « terrestre » au toucher soyeux du calcaire provençal et à la rigueur implacable des structures rectilignes du granit chamoniard. Mais il n’est pas sûr pour autant que nous devions considérer nos slogans comme émancipés des contraintes qu’impose la logique. Examinons la situation.
Si ce que fait l’humain, c’est – disons « transitivement » – la nature elle-même qui le fait, il n’y a pas de raison que la nature ne porte pas la responsabilité de tout ce qu’y fait l’humain, y compris le mauvais – y compris le pire ! – puisque rien d’autre n’a contribué à notre apparition que le processus naturel de l’évolution biologique, par variations aléatoires et sélection naturelle. Selon Hans Jonas, l’un de nos grands philosophes de l’écologie : « “La nature” ne pouvait pas prendre de risque plus grand que de laisser naître l’homme. […] Dans l’homme, la nature s’est perturbée elle-même1Hans Jonas, Le Principe responsabilité, [1979] 1990, Flammarion.. »
Imaginons une banderole ornant le chantier d’une autoroute, d’un aéroport ou d’une méga bassine : « Nous ne détruisons pas à la nature, nous sommes la nature qui se détruit. » Cette petite fiction est tout à fait sérieuse. Ne la trouveront ridicule que ceux qui imaginent que la nature ne peut, en elle-même et par elle-même, vouloir que son propre bien ; qu’aucune de ses productions – l’humain en est une ! – ne peut se tourner contre elle.
Article de foi aussi difficile à soutenir que la croyance en un Dieu providentiel qui veillerait aux équilibres fondamentaux de sa création, ayant seulement commis la calamiteuse étourderie d’y parachuter l’humain ! Outre le fait que la nature ne veut rien, ne poursuit aucun but, ce que nous savons aujourd’hui de son histoire, de ses lois et des équilibres écologiques dont elle est le siège, rend l’hypothèse d’une organisation auto-protectrice aussi peu crédible que celle d’une création surnaturelle.
Première conclusion : ce slogan contient un vice logique qui travaille de l’intérieur à le priver de toute pertinence. Libre à chacune et chacun de ne pas aimer la logique — ou la rationalité, ou la science. Mais la logique ne se laisse pas faire : elle ne nous laisse pas dire n’importe quoi. Et ce n’est pas tout…
Il ne fait donc pas de doute que l’humain est issu de la nature. Qu’il en fait partie. On peut dire qu’il en sort. Mais il faut être attentif à ce que dit ce verbe. « Sortir de quelque chose », c’est être un effet ou un produit de cette chose. Mais c’est aussi s’en extraire.
Il n’est pas question de suggérer qu’en faisant advenir l’humain la nature aurait engendré – par quel miracle ? – une créature qui échapperait à ses lois. Spinoza est ici définitif : l’humain n’est pas « un empire dans un empire » ; la croyance que Descola, après Jean-Marie Schaeffer2Jean-Marie Schaeffer, La Fin de l’exception humaine, Gallimard, 2007., appelle très justement « la thèse de l’exceptionnalité humaine », est effectivement une dangereuse illusion. Mais chez quelques espèces vivantes, certaines formes d’existence collective ont fait apparaître des phénomènes, des modes de fonctionnement qui, sans aucunement contredire les lois naturelles, ont considérablement enrichi le registre des possibilités d’interaction entre leurs membres et d’évolution de leurs structures. Je parle de la culture, forme émergente d’organisation dont Homo sapiens a poussé l’accomplissement, pour le meilleur et pour le pire, à un degré incommensurable à ce qu’on observe chez les autres espèces qui ont exploré cette voie.
Ce concept d’« émergence » est sans doute un peu flou – l’épistémologie n’en a pas encore complètement clarifié la signification ni déterminé les limites –, mais il a sa pertinence. La culture est née de processus naturels enchevêtrés, qui ont déterminé conjointement la complexification des organismes individuels et celle de leurs interactions réciproques. Définir la culture, ainsi que le fait Descola, comme « la diversité des manifestations individuelles et collectives de la subjectivité » est insuffisant parce que le schéma est unidirectionnel. Les propriétés individuelles qui caractérisent la subjectivité de l’humain sont autant, et peut-être davantage, l’effet que la cause des phénomènes culturels qui n’en seraient que la « manifestation ».
C’est pourquoi le concept de « culture » est suffisamment consistant, suffisamment enraciné dans nos dispositifs de pensée les mieux fondés, pour qu’il soit aussi déraisonnable de songer à s’en débarrasser que d’abandonner l’idée de « nature » et, conjointement, l’opposition que forment ces deux notions.
Quelque définition de la culture qu’on retienne, il est certain que la défense de la nature est un fait culturel, et non un phénomène naturel. Dans l’humanité et la culture, la nature a pris conscience d’elle-même. Elle en a pris conscience sous des formes extrêmement variées, de plus en plus riches et subtiles : comme une puissance contre laquelle il fallait souvent se battre, mais aussi comme pourvoyeuse de moyens pour mener ces combats ; comme objet à explorer pour nos facultés de connaissance, mais aussi à exploiter pour satisfaire nos besoins et nos désirs, y compris les plus futiles ; comme spectacle à contempler, comme source d’inspiration pour l’art ; plus récemment enfin, comme condition indépassable de nos existences humaines, condition sur laquelle pèsent aujourd’hui de lourdes menaces. Cette prise de conscience tardive a suscité nos combats en défense et protection de la nature.
Mais il ne faut pas trop compter, pour mener ces combats, sur la nature elle-même. Depuis qu’un récent confinement pour cause de pandémie a permis aux mammifères marins de revenir vers les rivages provençaux, une formule a fait florès : dès que l’humain se retire, « la nature reprend ses droits ». Mais il n’y a pas plus de droits dans la nature, ni de souci de sa propre préservation, qu’il n’a de buts, de fins ou d’intentions : c’est simplement une force qui occupe la place qu’on lui laisse.
Si de telles dispositions auto-protectrices existaient dans la nature, si une force travaillait, en son sein, à sa propre sauvegarde, comment la nature n’aurait pas pu, tout au long de son histoire – pour ne parler que de son histoire terrestre –, supprimer elle-même infiniment plus d’espèces vivantes, bouleverser infiniment plus d’écosystèmes que toute l’activité humaine la plus débridée ne pourra jamais le faire. Rien ni personne n’a autant détruit, autant causé de dommages dans la nature que la nature elle-même.
Ne comptons pas non plus sur la nature pour panser les plaies que nous lui avons infligées, ni rétablir les équilibres que nous avons perturbés. Ne comptons que sur nous-mêmes.
Certes, il y a en nous, pour porter ce combat et en alimenter l’énergie, un réservoir d’aptitudes que nous tenons de la nature, à commencer par cette tendance de tout être naturel à persévérer dans son être, selon l’expression de Spinoza. Mais les manifestations de cette tendance et les moyens de la satisfaire sont désormais voués, pour l’humain, à emprunter les voies tracées par la culture. Au premier rang desquelles se trouve la voie centrale – je n’ose dire « royale » –, la voie cruciale que devra emprunter notre combat : la politique.
Cela ne nous interdit pas d’emprunter d’autres chemins : libre à chacun de nouer un rapport personnel avec la montagne, les arbres, les oiseaux. Voire une relation intime avec telle montagne (j’ai la mienne !), tel arbre, tel oiseau. Aimons la nature, écrivons la nature, chantons-la, peignons-la. Pensons la nature, comme essaient de le faire les philosophes, et comme j’ai tenté ici de le faire. Mais ne comptons que sur nous-mêmes, humains, et sur notre capacité à inscrire à l’agenda de la culture universelle l’urgence de ce combat.
Patrick Dupouey
Du même auteur, sur ces questions, derniers livres parus : Pour ne pas en finir avec la nature. Questions d’un philosophe à l’anthropologue Philippe Descola (2024) et Sur la nature (« Que sais-je ? », 2023).
livre(s) associé(s)
Pour ne pas en finir avec la nature
Questions d’un philosophe à l'anthropologue Philippe Descola
Patrick DUPOUEY