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Engagements
Chroniques et autres textes (2000-2010)
Préface de Thierry Discepolo suivie d’un entretien avec Paul Ariès, Raphaël Desanti, Sophie Divry, Samuel Foutoyet, Cédric Lefebvre, et Giancarlo Rossi
Parution : 20/01/2011
ISBN : 9782748901474
Format papier : 312 pages (12 x 21 cm)
16.00 € + port : 1.60 €

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Cet ensemble de textes – dont certains sont déjà parus (notamment dans La Décroissance ou Le Sarkophage), d’autres inédits ou introuvables – constitue à la fois un exercice d’analyse de l’actualité politique entre marxisme et sociologie critique, une critique des médias comme instruments de propagande, une socio-analyse des classes moyennes et de leur fonction dans la reproduction de l’ordre social.
Pour l’auteur, cette démarche prend sa source au moment de la guerre d’Algérie, alors qu’en jeune étudiant en philo il rencontre Pierre Bourdieu et participe à sa première enquête de terrain.

Alain Accardo

Sociologue et professeur honoraire à l’université de Bordeaux 3, Alain Accardo tient une chronique dans La Décroissance. Soucieux de promouvoir une sociologie critique, dans la continuité des travaux de Pierre Bourdieu, notamment sur les systèmes de reproduction des inégalités, et de domination, Alain Accardo s’est fait une spécialité de l’étude du monde journalistique. Tous ses livres sont désormais publiés aux éditions Agone.

Les livres de Alain Accardo chez Agone

Foreign Rights

English notice

Commitments. Chronicles and other texts (2000 – 2010)

These collected texts, some of which have already been published (particularly in the French monthly magazines La Décroissance and/or Le Sarkophage), whilst others are totally new or no longer in circulation – constitutes several things at once: an analysis of current political affairs between Marxism and critical sociology, a criticism of the media as tools of propaganda, and a socio-analysis of the middle classes and their function in the reproduction of the social order. According to the author, the roots of this approach can be traced back to a particular moment during the war in Algeria when he was a young student of philosophy and met Pierre Bourdieu, then took part in his first on-site survey.

Au sommaire

Entre Fanon et Camus / Les racines algériennes de la sociologie de Pierre Bourdieu / Un savant engagé. À propos de Pierre Bourdieu / Un journalisme de classes moyennes / Succession Lagardère : la norme ou l’énorme ? / Karl Kraus : contre l’empire de la bêtise / Un spectacle déchirant / Le cœlacanthe et le politologue / Bestiaire 2007 / Un vrai problème / La connivence / Exhortation à une refondation de la gauche anticapitaliste / Courage, camarades ! / Théorie du complot / Vive le changement ! / La peste publicitaire / Médiocratie / Bas les masques ! / Quelle refondation ? / Néotaylorisme / La fabrique des humanoïdes / Insurrection / Incommunication / Parlons net ! / Jusqu’où tomberons-nous ? / Le cirque médiatique / Autoplumage / Contre-réforme / Babbit ou Les Néobarbares / Faux et usage de faux / Le génie et l’audace / L’An I au miroir de Sarkozy / L’hydre / Vous enseignez quoi exactement ? / Exercice de rentrée / Le doigt de Dieu / Culte vaudou / Jérémiades audiovisuelles / Hurrah for Obama / Mythologie scolaire / Les avocats procureurs / Lettre d’Ouchronia / Big Brother / Spirale ascendante / Sauce vert / (Auto-)dérision / Légalité de l’immoralité / La douzième question / Panem et circenses / Les peigne-culs et les gratte-culs / L’imagination au Panthéon / Sois gai, ris donc ! / Vision du monde / Vidons le bocal ! / Sisachthie / Le fétiche culture / Les haines entre pauvres / Taratata plan-rataplan / C’est plus compliqué que ça…


Extraits

ENGAGEMENT. [...] 2. Action de se lier par une promesse [...] ; 6. Combat localisé et de courte durée [...] ; 10. Acte ou attitude de [celle ou celui] qui, prenant conscience de son appartenance à la société et au monde de son temps, renonce à une position de simple spectateur et met sa pensée ou son art au service d’une cause.

Petit Robert (2001–2002)


Les idées, si justes soient-elles, ne sont jamais que des idées et n’ont jamais rien révolutionné dans l’histoire par elles-mêmes : y sont parvenues celles qui ont rencontré les intérêts de groupes sociaux suffisamment larges et puissants qui leur ont donné la force et l’impact nécessaires pour abattre les citadelles du conservatisme. Les intellectuels n’ont rien d’autre à faire que d’exprimer et faire circuler des idées, expliquer, expliquer sans cesse, contre la mauvaise foi, le refus de savoir, la caricature, la haine qui ne désarme pas ; voire contre la détestable propension de beaucoup à jouer avec les idées comme avec des parures symboliques plutôt que chercher des moyens d’agir effectivement sur le réel. Les idées mènent le monde, c’est entendu, encore faut-il que les gens concernés aient envie de se fatiguer à les suivre.

***

La guerre d’Algérie a été à bien des égards un tournant, pour le meilleur et pour le pire, bien au-delà du théâtre des opérations militaires, tournant marqué par des changements profonds dans tous les domaines, jusqu’au plus intime des individus. Pour certains, elle n’a pas été simple péripétie mais vécue de bout en bout comme une remise en question radicale de notre monde, tant extérieur qu’intérieur. Je n’irai pas jusqu’à dire que l’expérience fut rigoureusement identique pour le normalien agrégé de philosophie, d’origine paysanne béarnaise, et pour ses étudiants, l’instituteur kabyle Abdelmalek Sayad et le « Français d’Algérie » (en réalité petit-fils d’immigrés napolitains) que j’étais. Mais tout bien considéré, nous devions tous faire face aux mêmes questions fondamentales. La grande différence, c’est que les gens comme Bourdieu étaient sensiblement mieux équipés mentalement que nous pour les aborder. Mais eux aussi avaient à fabriquer leurs propres réponses – même s’ils avaient déjà trouvé des « interrogations structurantes de [leur] propre réflexion » chez Husserl ou d’autres, comme on l’a écrit. […]
Sayad et moi, en effet, qui étions sans doute les plus âgés de ses étudiants (il avait seulement vingt-huit ans, quatre ans de plus que nous) étions tous deux aux prises, chacun à sa façon, avec les épineux problèmes de la double culture et du déclassement. Sayad en tant que Kabyle instruit et très assimilé ; moi en tant que « miraculé » scolaire. Tous deux à la fois très proches de notre milieu originel respectif et déjà pourtant à des années-lumière. Tous deux écartelés intérieurement par les interrogations contradictoires nées d’une guerre autant civile que militaire, qui déchirait les populations auxquelles nous appartenions. Tous deux révulsés et terrifiés par la fascisation rampante de notre société. Nous éprouvions le besoin vital d’y voir clair, d’analyser, de trouver les concepts qui permettraient d’ordonner un peu le chaos dans lequel s’enfonçait le pays et nous avec. Ce besoin intense de réfléchir fit abandonner à Sayad sa condition d’instituteur et à moi mes études de lettres classiques presque terminées pour entamer ensemble des études de philo dont nous espérions bien qu’elles nous apporteraient l’adaequatio rei et intellectus à quoi nous aspirions.

***

Que la peste publicitaire ait atteint aussi l’École, voilà qui ne peut guère surprendre. Elle est devenue progressivement la principale instance éducative chargée de façonner le nouveau type d’humain que réclamait le productivisme capitaliste : le consommateur, individu soumis au despotisme insatiable de ses envies du moment et dont l’essence sociale tend à se réduire à son pouvoir d’achat. L’évolution du capitalisme a abaissé d’un degré encore, par le biais de la publicité, le niveau de formation de la masse de la population. Jusque-là, ce niveau était celui du travailleur manuel ou intellectuel, dont l’École républicaine, prétendument libératrice, se chargeait de faire un semi-robot bien formaté, que son appartenance à l’entreprise réduisait à sa force de travail. On était déjà en cela très éloigné du modèle humain défini par les Lumières, celui d’un individu citoyen, fondant sur sa capacité de réflexion, sur le libre usage de sa raison, l’exercice de droits et de devoirs à la fois personnels et universels. Grâce à la technologie publicitaire, le système capitaliste a fait accomplir à l’ensemble des populations un pas de plus dans l’aliénation. Les entreprises tendaient à transformer en ilotes disciplinés les travailleurs qui franchissaient leur seuil. La publicité tend désormais à transformer les hommes et les femmes en somnambules hallucinés, perpétuellement en proie au mirage consumériste, qui voue le plus souvent leur existence aux fantasmes et à la frustration, parfois jusqu’à la névrose et aux anti-dépresseurs. […]
Une fois de plus, l’École n’a rien vu venir. Sous couvert de démocratiser l’accès du peuple à un savoir censé le « délivrer de ses chaînes », elle n’a pas su ni voulu voir que son travail avait pour résultat objectif massif de légitimer, par la distribution du capital culturel, la soumission de ce peuple à des « élites » déjà favorisées par la distribution du capital économique.
Le même aveuglement idéologique – qui avait empêché l’École du début du XXe siècle de comprendre quelle part irremplaçable elle prenait au contrôle social des masses laborieuses par le pouvoir du capital – a empêché l’École de la fin du siècle de déceler sous quel travestissement symbolique le loup, c’est-à-dire « le nouvel esprit du capitalisme », était en train de pénétrer dans la bergerie. Quand les classes laborieuses étaient encore des « classes dangereuses », l’École les endoctrinait en leur prêchant la bonne morale des familles. Dans une société que l’évolution de l’économie capitaliste a « moyennisée », un alibi esthétique est venu se rajouter à l’arsenal de la légitimation du système. Ce n’est plus au nom du Bien, du Vrai, du Juste et de l’Utile, mais c’est au nom du Beau, de l’Agréable, du primat du sensible sur l’intelligible et du corporel sur le spirituel, du plaisir immédiat sur la satisfaction différée, que la publicité s’est insinuée dans tous les secteurs de la pratique sociale, y compris à l’École. […]
On touche ici au rapport compliqué, de connivence et de réticence à la fois, pour une part objectif et involontaire, pour une part conscient et intentionnel, que les classes moyennes n’ont cessé d’entretenir avec le système capitaliste qui les a engendrées, et auquel elles n’ont cessé d’apporter leur collaboration tout en le critiquant.

Dossier de presse
Sébastien Jahan
Cahiers d'histoire, Juin 2011
Nicolas Chevassus-au-louis
L'Humanité, 01/04/2011
Christophe Léon
L'écologithèque, 06/04/2011
Compte-rendu

Il y a sans doute quelque chose d’insolite à présenter dans une revue d’histoire le compte rendu d’un ouvrage réunissant les plus récents écrits d’un sociologue tel qu’Alain Accardo, plus enclin à s’indigner du présent qu’à s’interroger sur le passé. Toutefois, l’expérience intellectuelle de ce disciple de Pierre Bourdieu intéresse forcément l’historien pour ce qu’elle permet de comprendre des « effets de générations », l’auteur ayant été largement façonné dans ses convictions et ses engagements par le contexte de la guerre d’Algérie. Par ailleurs, il va sans dire que le parcours militant d’Accardo, passé du Parti communiste français à la mouvance des objecteurs de croissance, de même que sa soumission volontaire « au devoir de lucidité critique » ne manqueront pas d’interpeller le chercheur en science sociale habité par le désir de mettre son savoir et ses méthodes au service de la dénonciation des mécanismes de domination inhérents au système capitaliste, sans rien abdiquer pour autant de sa rigueur scientifique.

Avoir 20 ans en khâgne à Alger, en 1954…

Pied-noir, petit-fils d’immigrés italiens, Alain Accardo se décrit lui-même comme un « petit Blanc » tiraillé, au moment où éclate la guerre d’Algérie, « entre Fanon et Camus », c’est-à-dire entre le soutien sans faille à la cause nationaliste algérienne et un sentiment de devoir « pacifiste » qui refuserait le caractère radical et définitif de l’affrontement et de la séparation… Avec sincérité, Accardo témoigne aussi de la peur qui l’habitait durant ces années de violences et d’hystérie collective algéroises : la peur d’être arrêté et torturé, simplement parce qu’il refusait, contrairement à la plupart des membres de sa famille, de communier dans la haine et le mépris des Arabes. Une peur qui alimentait souvent la honte, cette honte d’avoir peur précisément, au point parfois de n’oser réagir à des violences et à des humiliations dont il s’est trouvé le témoin…
Perclus de ce sentiment d’impuissance, Accardo aurait donc pu, comme tant d’autres, choisir le camp des Candide et cultiver son jardin en attendant des jours meilleurs. Il ne l’a pas fait et cette option résulte sans nul doute d’une sorte d’exigence morale et intellectuelle qu’il relie au privilège qui fut le sien de faire des études et d’échapper ainsi aux discours convenus de son milieu. C’est alors qu’il s’engagea dans le groupe des « étudiants libéraux », dont il estime avec le recul la contribution à la cause algérienne modeste, faute de stratégie et de cohérence. L’expérience s’avéra néanmoins autrement plus décisive pour sa destinée ultérieure qu’une formation académique moins propre à nourrir la démarche révolutionnaire que la révolte métaphysique ! Elle le préparait surtout à la rencontre avec Pierre Bourdieu, dont on perçoit l’impact sur son militantisme et ses choix de carrière, par ricochet, à travers un texte expliquant en quoi Bourdieu a lui aussi puisé dans ces années de tourmente algérienne probablement bien plus que dans les livres…
Accardo relate, en effet, comment la violence de l’histoire a mué Bourdieu, le philosophe « institutionnel », en sociologue engagé, l’éloignant de la pensée spéculative pour l’amener à questionner le mouvement objectif d’un monde qui vacillait, et ainsi se doter des moyens d’« agir dans et sur la réalité ». Ce sont les cours de « morale et sociologie » de l’assistant Bourdieu en phase de conversion que l’étudiant Accardo et ses camarades « libéraux » suivaient et qu’ils prolongeaient, en dehors des amphis, dans des conversations de cafés plus « politiques ». Ils finirent fort logiquement par choisir la même voie : faire de la sociologie pour « répondre aux sommations d’une époque de bouleversement » et « redonner un sens humaniste et rationaliste à l’horreur et l’absurdité de l’histoire » (p. 71).

La force subversive des « idées vraies »

La ligne de conduite d’un Pierre Bourdieu a indéniablement valeur d’exemple pour Alain Accardo qui fut à la fois son étudiant en thèse et l’un de ses vulgarisateurs les plus talentueux1. Les différents articles et chroniques de l’auteur, réunis dans ce livre, témoignent tous de cette obstination dans le combat pour l’instauration de la justice dans le monde social. Car Accardo est, comme Bourdieu, de ceux qui sont restés fidèles à leurs choix de jeunes militants, c’est-à-dire au parti des dominés. Cette application et cette constance dans la lutte et la dénonciation des injustices ne sont jamais perçues comme contradictoires avec la déontologie du chercheur et le sacro-saint principe wébérien de « neutralité axiologique ». En réalité, la réaffirmation par Bourdieu que le social peut être un objet scientifique comme un autre n’exclut évidemment pas que cette recherche soit engagée. Bien au contraire. C’est précisément parce que la sociologie de Bourdieu se soucie de rigueur et d’objectivité, qu’elle ambitionne « de dire la vérité sur les causes réelles de la souffrance sociale […] qu’elle peut être utile au combat émancipateur » (p. 76‑77). En accomplissant son devoir intellectuel de vérité, le chercheur « réalise aussi son devoir moral de solidarité avec les opprimés auxquels il apporte des armes de subversion symbolique de l’ordre établi ».

Ces positions intransigeantes furent sans doute pour beaucoup dans l’hostilité qu’une partie de l’establishment – Université comprise – manifesta à l’égard de Bourdieu et de ses disciples. Les intellectuels étaient parmi les plus virulents, parce que les premiers touchés par une analyse bourdieusienne qui, en dévoilant les véritables soubassements sociaux de la méritocratie, faisait voler en éclat le mythe du « désintéressement et de l’indépendance des dominants du monde symbolique ». Les marxistes n’étaient pas en reste qui taxèrent Bourdieu de « sociologue bourgeois ». Probablement ne lui pardonnaient-ils pas d’avoir compris que les rapports de domination ne sont pas toujours de simples rapports de force et qu’il existe aussi une « soumission connivente » du dominé à ses oppresseurs, qui enracine le système dans une apparente légitimité.

Si donc le système survit, c’est en grande partie à cause de cette capacité de séduction, mais aussi, nous dit Accardo – suivant une fois encore les traces de Bourdieu –, en raison du ralliement « à la minorité des ultra-riches » d’une légion petite-bourgeoise de collaborateurs avides d’ascension sociale et d’autres « bons petits soldats sans états d’âme ».

Petits-bourgeois gentilhommes, journalistes larbins et serviteurs volontaires

Ces complices sans lesquels les grands possédants ne pourraient imposer au reste de la société la logique du capital s’incarnent bien sûr dans le petit-bourgeois, figure de la « moyennisation » de la société, déjà dépeinte et brocardée dans un décapant petit ouvrage du même Accardo2. Spontanément hostile à tout bouleversement de l’ordre établi, soucieuse de répondre aux objectifs qui lui sont fixés par sa hiérarchie qui monnaye ainsi l’accélération des carrières, la classe moyenne constitue l’un des piliers majeurs du système capitaliste. Elle est aussi la principale pourvoyeuse de la profession de journaliste dont la prolétarisation rampante, en raison de la prolifération du travail précaire, n’altère en rien une attractivité qui s’explique notamment par le fait que la corporation « détient collectivement le monopole du contrôle de l’accès aux moyens d’expression publique » (p. 93). Ce faisant, le petit-bourgeois contribue au pouvoir de cet autre suppôt du néolibéralisme qu’est la presse, un milieu presque entièrement sous la coupe des puissances financières et industrielles, mû non plus par la nécessité de produire de l’information, mais par celle de reproduire « les structures de pouvoir qui le constituent et les rapports de domination qui le sous-tendent ».

Plus dérangeantes apparaissent les pages où Accardo relève que les « prolos » ne sont pas les moins contaminés par la peste capitaliste et par certains de ses stigmates comme le racisme, la servilité, l’appât du gain, l’égoïsme, etc. Il s’en prend ainsi (p. 26–27) à une certaine « culture militante », trop souvent portée à fétichiser le peuple et à en faire une victime exclusive du capitalisme, sans prendre aucunement la mesure de la contribution que les classes populaires apportent à la pérennité des injustices et des inégalités, en acceptant de se laisser dicter leurs désirs, en cédant au chant des sirènes promettant la réussite et la richesse. Cela conduit Accardo à se démarquer d’une vision « messianiste du rôle émancipateur du prolétariat ». Dans une récente chronique parue dans la Décroissance (2010) – et reprise ici (p. 289–291) – il considère que le sarkozysme repose sur une sorte d’alliance paradoxale entre « le monde de la richesse » et celui du « semi-alphabétisme à qui le ressentiment social tient lieu de conscience politique ». Cette virulente rhétorique pourrait certes sembler en contradiction avec ce que l’auteur entend dénoncer (le mépris de classe), mais elle relève aussi de l’exhortation révolutionnaire à la prise de conscience et à l’union des plus opprimés. Tant il est vrai, nous dit Accardo, que le seul danger que redoutent vraiment les possédants est la coalition massive de tous ceux qu’ils spolient et exploitent.

L’analyse iconoclaste d’Accardo a au moins le mérite de soulever de vraies questions sur la vulnérabilité des catégories les plus démunies socialement et culturellement à un conditionnement idéologique qui sert les objectifs du capitalisme : « détruire le monde humain dans sa matérialité objective, mais aussi dans sa réalité subjective ». On adhérera du coup sans mal à l’idée que si l’ordre établi a pu se maintenir, c’est parce qu’il s’est « établi aussi à l’intérieur des agents, et pas seulement autour d’eux ».
Lutter contre le capitalisme, c’est aussi lutter contre une part de soi-même

C’est bien là, je crois, l’un des apports les plus stimulants et les plus originaux de la pensée d’Accardo. Les plus déconcertants aussi. Accardo est bien sûr un partisan fervent du combat collectif. Méprisant ceux qui s’accommodent « d’une logique réformiste de fonctionnement », il croit en la nécessité et en la vertu d’une révolution qui mettrait à bas un système capitaliste qu’il qualifie « d’organisation criminelle » dirigée par des « gangs mafieux » (p. 184). Au bestiaire de Daniel Mermet qui oppose la taupe militante et silencieuse rongeant patiemment les pilotis de l’édifice au « colibri exhibitionniste » s’agitant au dessus de l’incendie capitaliste pour n’y déverser qu’une petite goutte d’eau, Accardo ajoute le criquet : « quand il y en a un, il y en a des millions, qui se soutiennent en volant serrés dans la même direction ; et comme une mâchoire géante faite de myriades de petites mandibules inlassables, là où s’abat le nuage compact, il fait place nette » (p. 138).

Pour autant, cette déferlante collective et victorieuse n’est pas, selon lui, envisageable sans un préalable qui relève de l’ascèse individuelle. Dès lors que l’on est conscient de la capacité du capitalisme à façonner notre subjectivité, notre sensibilité, notre façon de percevoir le monde, il faut impérativement agir pour affaiblir ou inhiber ces dispositions qui nous conduisent à notre insu à adhérer au système que nous souhaiterions détruire. On ne peut, nous dit Accardo, « changer le système sans lui reprendre la part de nous-mêmes qu’il a aliénée ». Cette conviction permet de comprendre pourquoi Alain Accardo a quitté le Parti communiste (à l’époque de la gauche plurielle) pour se rapprocher des penseurs de la décroissance. Il s’agissait alors de se démarquer d’une gauche qui ne perdait (perd ?) pas une occasion de voler à la rescousse du PS, alors même que celui-ci est « devenu depuis longtemps la roue gauche du char de l’État capitaliste qui écrase le monde du travail aussi bien, sinon mieux, que sa roue droite » (p. 152) ! Il fallait aussi sans doute rompre avec un héritage productiviste qui rend illusoire toute sortie du capitalisme dans la mesure où il prône l’appropriation par le peuple des moyens de production sans envisager de changer les outils de production, mais aussi, radicalement, le style de vie, les rapports sociaux, bref notre civilisation… Le productivisme serait bien selon le mot du politologue Paul Ariès, « cette maladie honteuse » d’une gauche qui mésestime gravement la progression destructrice d’un hypercapitalisme, occupant les derniers territoires autonomes de la vie privée, nous associant quasi ontologiquement au monde de la marchandise et nous rendant « plus étrangers que jamais à l’idée de communisme3 ».

La décroissance, avenir du communisme ?

Communiste, Accardo l’est viscéralement. Il se sent de ceux « pour qui l’idéal communiste demeure aussi neuf, lumineux et convaincant qu’il l’était pour Babeuf » (p. 35). à condition de sortir de la perspective « économiste » et d’intégrer qu’on « ne peut plus envisager rationnellement d’extrapoler le modèle actuel à une population mondiale qui dépasse déjà les six milliards d’individus ». Face à ce défi, la seule issue « civilisée » (il en est des « barbares » !), c’est « le partage, la mise en commun de toutes les ressources, la restitution à la communauté des humains, et d’abord des moins bien lotis, de tout ce qui permet de mener une vie digne, dans le respect de soi-même et des autres, y compris des autres formes de vie sur terre ». Un credo qui retrouve le projet à la fois subversif et « désirable » d’un Paul Ariès, réclamant avec les objecteurs de croissance « moins de biens et plus de liens4 ». Une perspective aussi qui permet de renoncer au mythe de la société d’abondance, « sans retomber dans un socialisme de la misère et désespérer du communisme ».

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Notes

1 Alain Accardo, Initiation à la sociologie de l’illusionnisme social : invitation à la lecture des œuvres de Pierre Bourdieu, Le Mascaret, 1983 et Introduction à une sociologie critique. Lire Pierre Bourdieu, Agone, 2006.

2 Alain Accardo, Le petit-bourgeois gentilhomme. La moyennisation de la société, Bruxelles, Labor-CAL/Espaces de Libertés, 2003. Réédition Agone, 2009.

3 Paul Ariès, La simplicité volontaire contre le mythe de l’abondance, Les empêcheurs de penser en rond/La Découverte, 2010, p. 71.

4 Paul Ariès, Désobéir et grandir. Vers une société de décroissance, Montréal, Éditions Écosociété, 2009.

Sébastien Jahan
Cahiers d'histoire, Juin 2011
Compte-rendu

Les vivifiantes chroniques d’un sociologue qui décrypte la société sarkozyste à la lumière de Marx et de Bourdieu

Liberté, égalité, fraternité, simplicité. L’adjonction de ce quatrième terme à la devise républicaine que revendique le sociologue Alain Accardo constitue le fil conducteur de ce vivifiant recueil de chroniques, publiées dans la décennie qui vient de s’écouler, marqué par l’avènement de ce sarkozysme dont les deux piliers sont « le monde de la richesse dont l’État s’est fait le bouclier [et] celui du semi-analphabétisme à qui le ressentiment social tient lieu de conscience politique ».Cette simplicité, c’est d’abord celle du savoir, pour peu que l’on se donne la peine de prendre un peu de hauteur. « S’agissant des rapports sociaux, des relations humaines entre individus et entre peuples, et des maux qui en découlent ou les affectent, il y a belle lurette qu’on sait tout ce qu’il y a de vraiment important à savoir » : que le capitalisme génère des inégalités croissantes et ravage la planète ; et que, si la majorité d’opprimés n’a pas renversé ce système inique, c’est parce que les mécanismes de domination symbolique renforcés par l’école, le journalisme et les médias les font adhérer aux valeurs promues par la minorité d’oppresseurs. Bref, Marx et Bourdieu, à qui Accardo consacre de superbes pages, revenant notamment sur l’importance de ses années algériennes dans la genèse de sa pensée, suffisent amplement à comprendre la société actuelle. C’est plus compliqué, objecteront « nains flagorneurs » (de droite) et « nains râleurs » (de gauche) qui constituent les deux catégories d’intellectuels contemporains. Accardoy répond par avance en s’étonnant que cette objection ne soit avancée qu’aux sciences sociales, et en particulier à la sociologie, et jamais aux sciences de la nature, qui la mériteraient tout autant. « Je m’estime pour ma part suffisamment édifié sur les mécanismes du système capitaliste, sur les gens qui souffrent de ses méfaits et sur ceux qui en profitent, pour considérer qu’il n’y a pas, désormais, de tâche plus nécessaire ni plus pressante que de mettre fin à cette barbarie. » C’est ici que la simplicité prend un second sens, non plus dans l’ordre du savoir, mais dans celui de la pratique, donc de la politique. Critique véhément et inspiré de la surconsommation aliénatrice de l’Homo oeconomicus capitalisticus, pourfendant inlassablement « le Big Mac, le foot et la télé » comme version moderne du pain et des jeux, Accardo ne voit pas d’autre horizon souhaitable que la décroissance de l’économie. Si le communisme pouvait à juste titre passer pour garant d’une société d’abondance au XIXe siècle, il est aujourd’hui clair que la surproduction intrinsèque au capitalisme conduit l’humanité vers un gouffre. « Ayant tous ensemble la Terre en indivision, nous devons décider ensemble des meilleures formes d’appropriation, ou plutôt d’usufruit, en fonction de nos seuls besoins réels, ce qui exclut évidemment l’appropriation privée léonine par une minorité accaparant les moyens et les produits du travail social. Si le communisme n’est pas que cela, il doit commencer par être au moins cela. »

Nicolas Chevassus-au-louis
L'Humanité, 01/04/2011
Compte-rendu

« À ceux qui on aujourd’hui vingt ans, et en particulier qui on le privilège (c’en est toujours un) de faire des études, il faut répéter que le devoir de résistance est encore, et pour longtemps, à l’ordre du jour. Le pire, on le sait, n’est jamais plus probable que lorsqu’on se résigne. »
Engagements, d’Alain Accardo paru aux éditions Agone dans la collection Contre-feux, réunit les chroniques et les textes du sociologue écrits entre 2000 et 2010. Mêlant aussi bien la critique sociale que politique, la lecture de cet ensemble de textes nous fait (re)découvrir un Alain Accardo particulièrement incisif mais aussi, et surtout à mon avis, humain. La socio-analyse qu’il fait de la reproduction de l’ordre social par les classes moyennes est d’une rare pertinence, ainsi que sa vision de notre société dans son fonctionnement et son dérèglement.

L’auteur revient à la source de son combat et de son engagement, qui remonte à la période de la guerre d’Algérie et à sa rencontre avec Pierre Bourdieu. De ces années algériennes, Alain Accardo en retire la conviction que le combat pour une société humaine, de partage et de solidarité est une lutte séculaire « qu’il faut mener en permanence pour construire une société vraiment humaine, contre les pesanteurs toujours renaissantes qui, sous des formes multiples, la tire vers l’ornière. » Son analyse l’amène à considérer à juste titre que « ce n’est évidemment pas le spectacle que nous offre aujourd’hui notre effrayante et affligeante société “postmoderne” où, dans un climat de consensus niais, invertébré et marécageux, la “rationalité” économique bafoue ouvertement les exigences de la raison, où “ l’humanitaire” masque l’abandon de l’idéal humaniste et où le “réalisme” politique a répudié l’utopie, qui pourrait infirmer ce point de vue. »
Plus loin, dans Un savant engagé, l’auteur revient sur Pierre Bourdieu et son apport à la connaissance du monde social qu’il considère comme primordial. Ainsi de l’observation du sociologue qui tend à démontrer que « la logique de domination innerve toutes les parties du corps social, en irrigue toutes les composantes et en imprègne toutes les structures à tous les niveaux… » Cette logique entraîne dans les faits une augmentation de la précarité et le retrait de l’État social sous le prétexte fallacieux d’une libération personnelle. Il s’agit en réalité de la généralisation abusive d’un système minoritaire et brutal, qui consiste à consommer la presque totalité des ressources planétaires au bénéfice d’un petit nombre « d’élus ».

Engagements est un livre fort. Les textes d’Alain Accardo donnent à réfléchir et à se faire une idée plus prégnante du monde où nous vivons, du système économique et social auquel nous participons bon gré mal gré, préférant souvent un confort précaire et la logique d’une loterie sociale à la défense de nos droits et à la lutte contre une société libérale aliénée dont « la racine objective de son aliénation est le développement monstrueux de la propriété privée, véritable cancer social qui est en train de tuer la planète et son humanité. » L’avoir domine l’être. Les biens étouffent les liens. La machine économique déshumanise, faisant de chacun un compétiteur prêt à tout, gâcher sa vie y compris, pour amasser des biens matériels et symboliques. Un homme déresponsabilisé dans un système qui dit vouloir favoriser l’initiative et la création.

Il faut lire les textes d’Alain Accardo. Engagements nous permet de voir d’un autre œil le monde qui nous entoure et dont nous sommes les rouages volontaires ou involontaires. Il devrait aussi nous encourager à résister davantage et à obéir moins à un modèle de société profondément injuste et dévastateur pour la Planète.

Christophe Léon
L'écologithèque, 06/04/2011
Réalisation : William Dodé