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Faire sensation
De l’enlèvement du bébé Lindbergh au barnum médiatique
Parution : 12/05/2017
ISBN : 9782748903195
Format papier : 256 pages (12 x 21 cm)
17.00 € + port : 1.70 €

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Ce que la presse a appelé “l’histoire la plus intéressante de la décennie sur le plan humain” consistait en une personnalité mondialement connue, un kidnapping d’enfant en bas âge, un procès filmé en direct (une première), un assassin condamné à mort sans jamais avoir avoué son crime… mais surtout, en un véritable déluge d’informations non vérifiées, de rumeurs, une foule de correspondants et d’envoyés si spéciaux qu’ils n’existaient pas nécessairement.

En mars 1932, le fils du célèbre aviateur Charles Lindbergh est enlevé puis assassiné. Quatre ans plus tard, à l’issue d’un procès contestable, Bruno Hauptmann est exécuté. Ce livre ne s’attarde pas sur les détails de ce qui est vite devenu “l’affaire du bébé Lindbergh” : il l’aborde comme un moment charnière de l’histoire des médias, où s’installent des méthodes sensationnalistes omniprésentes aujourd’hui. Roy Pinker est le nom de l’envoyé spécial que l’hebdomadaire Detective avait inventé dans les années 1930 pour couvrir l’affaire Lindbergh. il signe le travail d’un collectif d’universitaires rédigé par Paul Aron et Yoan Vérilhac, qui enseignent la littérature respectivement à Bruxelles et à Nîmes.

Dossier de presse
Frédéric Soumois
Le Soir , Jeudi 24 août 2017
Sixtine Audebert
France Culture , 17 juin 2017
Gilles Bastin
Le Monde des livres , 18 mai 2017
Lire : Faire sensation. De l’enlèvement du bébé Lindbergh au barnum médiatique, de Roy Pinker
Faire sensation. De l’enlèvement du bébé Lindbergh au barnum médiatique [1] est consacré au traitement médiatique de l’un de ces « faits divers exceptionnels » qui « ont droit à une vie plus longue que les autres » : l‘enlèvement du fils de Charles Lindbergh, héros de la traversée en avion de l’Atlantique, l’assassinat de l’enfant, l’enquête et, enfin, le procès puis l’exécution de l’auteur présumé.

L’ouvrage propose une « analyse du bruit médiatique, en toutes ses composantes liées à la fabrication, à la diffusion et à l’écriture de ce bruit ». La richesse et les nuances de cette analyse défient toute tentative d’en rendre compte dans un résumé, inévitablement réducteur. On se bornera donc ici à donner un aperçu très incomplet.

Le fait divers et l’objet de l’ouvrage sont sobrement présentés sur la quatrième de couverture :

En mars 1932, le fils du célèbre aviateur Charles Lindbergh est enlevé puis assassiné. Quatre ans plus tard, à l’issue d’un procès contestable, Bruno Hauptmann est exécuté. Ce livre ne s’attarde pas sur les détails de ce qui est vite devenu “l’affaire du bébé Lindbergh” : il l’aborde comme un moment charnière de l’histoire des médias, où s’installent des méthodes sensationnalistes omniprésentes aujourd’hui. Roy Pinker est le nom de l’envoyé spécial que l’hebdomadaire Detective avait inventé dans les années 1930 pour couvrir l’affaire Lindbergh. II signe le travail d’un collectif d’universitaires rédigé par Paul Aron et Yoan Vérilhac, qui enseignent la littérature respectivement à Bruxelles et à Nîmes.

(1) Roy Pinker propose d’abord une analyse de « la fabrique du héros » (I. « Héros médiatique »), telle que la presse de l’entre-deux-guerres la met en œuvre, notamment quand elle dessine le « portait de l’aviateur en surhomme ». Autrement dit, « comment la médiatisation de l’aviateur et le fonctionnement même de la presse à l’époque ont conjugué leurs effets pour produire “l’affaire du bébé Lindbergh” ».

(2) Que nous apprend l’affaire Lindbergh sur le journalisme francophone – France, Québec, Belgique – dans l’entre-deux guerre ? Telle est la question à laquelle s’efforce de répondre le deuxième chapitre (II. Le traitement journalistique de l’affaire). Parmi les réponses, celle-ci : à la différence des journalistes américains qui ont suivi « en temps réel » l’enquête et le procès (au point d’intervenir directement sur l’enquête elle-même), les médias francophones ont dû privilégier le recopiage et l’appropriation des informations diffusées par les médias américains. Ce faisant, ils ont produit une information unifiée et standardisée dans sa forme, en dépit des fortes variations selon les supports et les pays. Ainsi, « une sorte de texte global tend à circuler ». La tentation des médias francophones de livrer, sans en avoir les moyens, une information en continu (qui vaut non seulement pour les textes, mais également pour les images). « induit un effet d’incroyable confusion » et, s’agissant de la recherche du bébé, devient « vide d’événement et vide de sens ». Pour tenter de « donner du sens », il ne reste qu’à raconter et à dramatiser, aux limites de la fiction.

(3) Autre dimension de ce barnum médiatique : l’engouement pour la société américaine (« III. Cette étrange Amérique »). Deux logiques sont à l’œuvre dans les discours des médias francophones : la première est « mimétique » et procède par identification ; la seconde est « de différenciation » avec l’Amérique. « Un fait divers mondialisé », alors que le fait divers est généralement un « genre de proximité », suppose un traitement particulier. La « compassion universelle » se traduit par l’universalisation du tragique et du pathétique dont l’ouvrage analyse les modalités. Les médias francophones traduisent à leur façon le motif de la vengeance contre l’assassin en imitant une violence américaine dont ils entendent se distinguer, notamment à l’occasion de la mise à mort du coupable présumé. « Incompréhension, différenciation et dénonciation » : les médias francophones jouent de la distance au point qu’il arrive que l’affaire Lindbergh soit « transformée en un prisme permettant de saisir l’état d’un pays en pleine décadence ». Enfin, l’Amérique devient, dans ces médias, une « terre de fiction » et un « objet de satire ».

(4) Ce n’est pas tout. « Un peu à l’écart de l’impact de l’événement, prolongeant les discours de la presse sur d’autres supports, d’autres produits médiatiques s’imposent à l’attention » (« IV. Bébé Milou et autres produits dérivés »). Choisissant certains d’entre eux - « pas toujours les plus connus » -, l’ouvrage examine successivement « L’affaire en chansons », « Tintin en Amérique », « Le “cadavre exquis” de Salvador Dali », etc.

* * *

Les analogies avec le traitement médiatique de faits-divers contemporains ne manquent pas, mais elles peuvent inciter à des raccourcis trompeurs. En revanche, les méthodes d’analyse proposées par Faire sensation peuvent être une source féconde d’inspiration.

Henri Maler

http://www.acrimed.org/Lire-Faire-sensation-De-l-enlevement-du-bebe
Henri Maler
Acrimed , vendredi 22 septembre 2017
Comment le bébé Lindbergh devint un récit mondial
La transmission par radio fait de l’enquête un fait planétaire quasi instantané. Une analyse
plaide que les dérives nées alors n’ont pas disparu du traitement de l’information. Au contraire.
C’est un temps que les moins de vingt ans ne peuvent plus imaginer que par les récits et la fiction. S’ils
savent peut-être encore que Charles Lindbergh fut le premier homme à survoler l’Atlantique en avion et sans escale, si la silhouette argentée du Spirit of St-Louis, son avion d’exception, fait écho dans la mémoire graphique globale, qui se souvient que le fils de cet homme, alors l’un des plus célèbres sur la planète, fut enlevé à l’âge de 20 mois contre rançon, puis tué ?
Certains qui l’ignorent ont pourtant goûté au « Crime de l’Orient-Express », où Poirot renonce à dénoncer à la police locale les 12 assassins d’un homme qui a enlevé et tué une petite fille. Un livre publié par Agatha Christie moins de deux ans après le fait divers dont elle s’inspire. L’enlèvement du bébé Lindbergh le 1er mars 1932 fait partie de ces faits divers si exceptionnels qu’ils en deviennent planétaires.
Dans un livre brillant, trois équipes d’universitaires, notamment issus de l’ULB et de l’Université de Nîmes, démontrent aujourd’hui qu’il est bien davantage : le premier fait divers globalisé, qui articule sa puissance sur la nouvelle transmission sans fil des nouvelles, apportant la détresse de la mère de l’enfant dans chaque foyer quasi de manière instantanée. La presse avide, « qui a horreur du vide », nourrit le récit de l’enquête, de l’arrestation d’un suspect puis de chaque détail de son procès, filmé pour la première fois de l’histoire. Et quand elle n’a rien à se mettre sous la dent, elle… invente purement
et simplement. Le nom de Roy Pinker, dont les universitaires, qui livrent ici une version synthétique et grand public de recherches de longue haleine, a été choisi ironiquement parce qu’il était celui d’un… faux envoyé spécial du magazine Détective. La fiction voulait que ce soit là le patronyme d’un journaliste local qui aurait dévoilé les dessous de l’enquête, voire mené sa propre investigation. Il ne s’agissait en
fait que du travail de journalistes français qui traduisaient, avec plus ou moins de bonheur, la
presse venue d’outre-Atlantique. Littérairement brillant, mais escroquerie journalistique.
Pinker, dont le nom fait subtilement (!) penser à l’agence de détective Pinkerton, se fait passer comme un des meilleurs amis de l’aviateur : « N’ai-je pas connu, en effet, Lindbergh depuis toujours, depuis que, petit mécanicien, il rêva de survoler l’Atlantique ? Penchés sur le cadavre de son bébé de vingt mois, nous avons ensemble communié dans la douleur et l’amitié. »Puant, mais efficace. « Le soin apporté à la réutilisation de détails qui ont nourri les médias produit un étrange effet de réel et ménage une vraisemblance troublante. (…) Le récit de Pinker fait vrai. Son récit semble figurer, jusqu’au délire mythomane, le rôle de voyeur que les journaux assignent à leurs lecteurs au cours de l’affaire », jugent les analystes.
Car, sur place, l’enquête marque vite le pas. Il faut dire que des centaines de journalistes et de photographes, suivant une foule avide de retrouver ellemême des indices, ont piétiné le lieu de l’enlèvement, rendu le sol « illisible », explosant d’éventuelles traces. Les Lindbergh sont tellement harcelés qu’ils doivent menacer de fuir le pays pour qu’on les laisse en paix. Un photographe doit haranguer ses confrères pour qu’ils acceptent de ne plus poursuivre la famille. Même après que la mort est avérée, le corps étant retrouvé à sept kilomètres du lieu d’enlèvement alors qu’on a vu le bébé dans le monde entier. « Pour relancer l’intérêt d’une enquête qui piétine ou pour donner un semblant de cohérence à des informations fragiles, les journalistes dramatisent ou donnent un tour romanesque à leurs courts paragraphes », constatent, cruellement, les analystes. Qui notent aussi que des rebondissements mineurs ou des kyrielles de fausses pistes sont exploités ad nauseam, pourvu qu’on ait du papier à noircir. On voit où veulent en venir ces observateurs : quelque chose a-t-il vraiment changé ? Plus besoin de « sansfil » pour traverser l’Atlantique quand un clic transporte images et sons. Plus besoin de gravir des montagnes visibles par drone. Plus besoin d’apprendre des langues que les algorithmes translatent. Mais le moule, lui, n’a pas changé. « La presse a horreur du vide. » Et comble donc ses ignorances en remplissant les creux avec du plein. Que ce soit un speaker qui raconte qu’il ne voit rien et n’entend pas plus, mais qu’il est là pour en témoigner. Ou un journaliste qui tire à la ligne pour combler les nombreux creux d’une enquête, enfilant les supputations ou les hypothèses. Ou son avatar post-moderne qui publie sur son site blanc le matin pour mieux démentir noir le soir, « puisque cela fait du clic ». « Peut-il en être autrement ? Pourrait-on parler autrement de l’affaire Lindbergh que ne le font les journaux que nous avons lus ? Les conclusions que nous en tirons sur les dynamiques déréalisantes de l’information mondialisée ne sont-elles pas inscrites dans les limites mêmes des systèmes d’information ? », concluent les auteurs.
En forme de question. Rhétorique,
sans doute…
Frédéric Soumois
Le Soir , Jeudi 24 août 2017
L’enlèvement du bébé Lindbergh ou l’invention de la presse mondialisée
Des bandits enlèvent le fils de Lindbergh

Ce titre fait la une de L’Écho de Paris le 3 mars 1932 et, avec de menues variations, celle de tous les journaux de la presse française, belge ou québécoise. L’annonce-choc est accompagnée d’une photographie unique de Charles Lindbergh Junior, dans ses langes de nouveau-né, image d’archive ressortie en hâte alors que l’enfant a vingt mois lorsqu’il est kidnappé.
L’enlèvement du bébé Lindbergh (le 1er mars 1932) fait partie de cette série de faits divers exceptionnels, qui a passionné la presse et le cinéma d’actualité dans un premier temps, puis inspiré des écrivains, des enquêteurs indépendants, et toute une littérature qui ne se satisfait pas de la vérité judiciaire, ou qui revient régulièrement sur l’un ou l’autre aspect négligé de l’événement. Dès 1932, Hergé utilise le fait divers pour Tintin en Amérique, qu’il dessine sans plan préconçu dans Le Petit Vingtième, en 1935, l’affaire nourrit le délire surréaliste de Dali et de Gala pour un bal onirique new-yorkais, plus près de nous, elle offre à Philip Roth un de ses meilleurs sujets de roman avec Le Complot contre l’Amérique (2004)…

Ce que la presse a appelé « the greatest human interest story of the decade » est lié à un terreau particulièrement riche : une personnalité mondialement connue, dotée du prestige de la séduction physique et d’un métier aventureux, le kidnapping d’un enfant en bas âge auquel tous les parents ne peuvent qu’être sensibles, un procès filmé en direct (ce qui était une première), un assassin condamné à mort sans jamais avoir avoué son crime. Mais surtout, un véritable déluge d’informations non vérifiées, de rumeurs, une foule de correspondants et d’envoyés si spéciaux qu’ils n’existaient pas nécessairement, et une certaine image de l’Amérique brutalement projetée sur l’écran déformant de la grande presse européenne. Tout ceci pendant quatre longues années, de la mort de l’enfant en 1932 au procès de 1936, pendant lesquelles les faits, qui se résument en quelques lignes, ont occupé les médias presque sans interruption.

La distance chronologique qui nous sépare de cette affaire nous permet de prendre conscience des enjeux socio-historiques, mais également formels et rhétoriques, de l’emballement médiatique. Contrairement à ce pensent de nombreux acteurs actuels du monde des médias, il n’a en effet pas fallu attendre Twitter ou Facebook pour voir se manifester une information sans contrôle ni raison. Mais, s’agissant de journalistes aguerris, les phénomènes de viralité et de concurrence rhétorique de l’époque nous forcent à les considérer non comme des dérapages regrettables, mais comme une des réalités constitutives du système médiatique qui se met en place dans les années trente, et dont nous ne sommes pas sortis.

Comment gérer de l’information en continu ?
Les médias ont horreur du silence. Tributaires des agences de presse et des journaux américains, où tabloïds et journaux « sérieux » se livrent une guerre féroce, les journaux francophones tentent de gérer le flot continu des informations qui leur parviennent, voire de transformer une absence d’information en fait nouveau.

Une photographie extraordinaire, diffusée le 5 mars 1932 dans le monde entier, résume parfaitement ce paradoxe. Elle représente des photographes et des journalistes auxquels s’adresse un des leurs qui leur demande de quitter les lieux pour respecter le souhait du colonel Lindbergh. Cette image livre véritablement le degré zéro d’une information journalistique puisque, n’ayant rien à montrer et rien à dire, la presse se borne à montrer ses propres représentants réduits à faire l’événement par leur présence sur des lieux où ils sont indésirables. À de nombreuses reprises, notamment au moment du procès, de telles figurations d’un journalisme en déshérence d’information feront encore la une de bien des quotidiens.

Le discours médiatique est dès lors marqué tant par l’usage systématique des modalisateurs (« d’après certaines sources », « il semblerait que… ») que par celui des assertions contradictoires (« contrairement à ce que nous écrivions hier… »). Toute une rhétorique s’installe, qui reflète les tensions entre un savoir incertain et une publication qui ne peut être différée.

Malgré ces stratégies d’écriture, dans le temps des recherches de l’enfant disparu (entre le 1er mars et le 12 mai 1932) le mystère demeure et, surtout, il dure. Il dure trop, et finit par agacer. Au bout de quelques semaines, un sentiment de lassitude commence à s’exprimer, non seulement face au piétinement de l’enquête mais encore face à l’accumulation de messages qui ne produisent pas de sens ni de récit. Dans L’Intransigeant, par exemple, on se met à écrire qu’« on ne sait toujours rien » le 12 mars, et on commence à compter les jours à partir du 16 mars : « Depuis 13 jours, le fils de Lindbergh a disparu ». En conséquence, à partir du 25 avril, un journaliste unique, Pierre Causse, prend en charge le traitement de l’affaire à travers des articles plus longs et rédigés qui côtoient les nouvelles de dernière heure sur une même page. Sa première intervention, en une, porte ce titre significatif de la lassitude générale : « Où est le fils Lindbergh ? Enlevé depuis 53 jours… Chaque jour ajoute un chapitre au tragique roman ». Toutes les clés sont livrées par ce titre : puisque le mystère dure trop et que le trop-plein d’informations quotidiennes ne fait qu’ajouter à l’énigme, il faut l’inscrire dans des modèles littéraires et des formes de récit connues : ici, le roman policier et la tragédie. Ce nouveau régime d’écriture, que nous nommons littérarisation, se présente explicitement comme une compensation des défauts de l’information en continu.

Reconfigurations morales et politiques

Le procès du kidnappeur offre d’autres possibilités, que la presse traitera avec délectation. Elle fait les portraits des protagonistes, en instillant divers récits parallèles censés entretenir l’intérêt des lecteurs. Quelque chose de l’ordre de la médaille à deux faces s’impose aux commentateurs. Ceux-ci hasardent même un renversement dans la dénomination : l’« affaire Lindbergh » devient l’« affaire Hauptmann », dans Détective (6 avril 1935), un basculement qui contribue à placer en vis-à-vis les deux personnages. Cette scène judiciaire n’évacue pas, au contraire, la figure de Lindbergh ; elle permet au parallélisme victime/accusé de surgir avec force. Le nom de Lindbergh ne tarde d’ailleurs pas à réapparaître : après avoir titré « Le procès Hauptmann », Paris-Soir tâtonne et tente le surtitre « Le Procès Hauptmann-Lindbergh » (9 janvier 1935).

La symétrie est porteuse d’implications politiques. Les deux hommes sont revêtus de mystiques nationales contrastées, selon l’expression de Raymond Lange dans L’Intransigeant, qui parle d’une « mystique lindberghienne », le 6 janvier 1935, pour désigner l’aura de l’aviateur et sa faculté de susciter une émotion collective quasi religieuse. Face à l’Américain, Hauptmann symbolise une autre mystique, germanique, selon une logique qui superpose à l’axiologie victime/criminel une seconde axiologie, nationale et tout autant manichéenne.

Dans cette perspective, les origines allemandes de Hauptmann et son immigration illégale aux États-Unis (en 1923) sont rappelées par des désignations comme « cet Allemand émigré » (Le Matin, 20 février 1935). La nationalité est brandie comme une preuve dans le processus judiciaire. L’accent allemand de l’accusé, que Le Petit Journal « reproduit » dans l’orthographe d’un titre, correspondrait à celui de l’intermédiaire de 1932 : « “HEY DOKTOR”/À ce cri Lindbergh reconnaît en Hauptmann son interlocuteur d’une nuit dans un cimetière » (4 janvier 1935)…

Dire le réel ?

Un fait divers médiatique, comme celui de l’enlèvement du fils Lindbergh, est un puissant révélateur des mœurs journalistiques. Il pose des questions qui ne sont pas seulement celles de la fiabilité des sources ou de la factualité des événements, questions habituelles des écoles de journalisme, mais aussi celles de la gestion de l’absence d’événements, de la fabrication de récits parallèles, voire de la production de mensonges et d’inventions fantaisistes. Les mots du journal sont souvent coupés du réel qu’ils ont pour fonction de rendre présent au lecteur, ils forment une sorte de bulle autonome, plus ou moins cohérente selon les relations internes qu’ils entretiennent – à l’intérieur du journal et d’un journal à l’autre.

Ce fonctionnement est celui du roman : le monde imaginé tient, indépendamment du monde réel, dans la mesure où les mots proposent un système cohérent de représentation. Mais la fiction repose sur un pacte de lecture spécifique, résumé par la fameuse formule de Coleridge : la suspension consentie de l’incrédulité. Proposer un tel contrat de lecture dans l’espace du journal, sans pour autant, d’ailleurs, l’expliciter, est éminemment problématique, cela va de soi. Il se peut bien pourtant, que, tacitement, producteurs et consommateurs d’informations mondialisées s’entendent pour considérer que le fonctionnement du texte médiatique soit analogue à celui de la fiction.

Cela peut sembler embêtant, inévitable ou peu grave : c’est affaire de jugement moral, de confiance dans les pouvoirs du langage et dans les vertus de l’information. Plus fondamentalement encore : peut-il en être autrement ? La question est simple, mais elle est importante : pourrait-on parler autrement de l’affaire Lindbergh que ne le font les journaux ? Les formes données à ce fait divers n’ont-elles quelque chose de nécessaire et fatal et, les conclusions que nous en tirons sur les dynamiques déréalisantes de l’information mondialisée ne sont-elles inscrites dans les limites mêmes des systèmes d’information ?
The Conversation , 10 juillet 2017
Mauvais genres
Pour retrouver la chronique sur "Faire sensation", voir le lien suivant, à partir de la 48e minute :
https://www.franceculture.fr/emissions/mauvais-genres/pornarina-ou-la-prostituee-tete-de-cheval
Sixtine Audebert
France Culture , 17 juin 2017
L’enfance du fait divers
Au mois de mars 1932, le fils de Charles Lindbergh, le célèbre aviateur qui avait effectué le premier vol sans escale entre New York et Paris cinq années plus tôt, fut enlevé puis assassiné. Ce fait divers passionna l’Amérique et le monde. Pendant quatre ans, la presse s’empara du moindre soubresaut de l’enquête et des informations les plus fantaisistes pour les livrer à ses lecteurs dans une chronique haletante, moralement douteuse et souvent approximative quant aux faits. Ce feuilleton ne prit fin qu’avec l’exil des époux Lindbergh, pourchassés par les photographes, et l’exécution du meurtrier présumé de l’enfant. Comme l’écrivit le journal québécois La Patrie au jour de l’exécution, et avec un sens certain de l’événement, « Hauptmann mourra ce soir sur la chaise électrique. Ce sera pour lui une délivrance, ainsi que pour les lecteurs des journaux. » Sous le pseudonyme de Roy Pinker – le nom du « correspondant» qui signait les articles du journal Détective en France, fabriqués évidemment à Paris ! –, des universitaires français, canadiens et belges, emportés par Paul Aron et Yoan Vérilhac, ont reconstruit avec beaucoup de talent le barnum médiatique de l’affaire Lindbergh. Dans la tempête d’articles et d’images qui envahirent alors les journaux se dessinent les rouages de la machine implacable qu’était la presse, ainsi que les contours des clichés culturels sur l’Amérique et ses mœurs. Il n’est pas sûr que les uns et les autres aient beaucoup changé.
Gilles Bastin
Le Monde des livres , 18 mai 2017
Réalisation : William Dodé