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Le Mal-Être arabe
Enfants de la colonisation
Parution : 15/03/2005
ISBN : 2748900456
Format papier : 240 pages (12 x 21 cm)
15.00 € + port : 1.50 €

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Deux décennies après la « marche des Beurs », où en est le mouvement des jeunes issus de l’immigration ? L’action commune entre musulmans et non-musulmans contre l’exclusion augure-t-elle d’un renouveau de leur action et de leur alliance avec les forces altermondialistes ? Mais pour quel objectif ? Afin que les enfants de l’immigration s’« intègrent » à la société française – mais à la seule manière d’une reddition sans condition ? Ou pour que celle-ci leur garantisse enfin l’égalité des droits et des chances sans laquelle il n’y a pas de possibilité de vivre ensemble, dans le respect des différences ?

Avec cette enquête, les auteurs ont voulu écouter et restituer au plus près la parole des « Arabes de France » pour savoir comment les acteurs (jeunes et anciens, hommes et femmes) perçoivent mais aussi comment les spécialistes (historiens, philosophes, sociologues, politologues) analysent le mal-être de centaines de milliers d’hommes et de femmes unis par une expérience commune de l’alterité.

Dominique Vidal

Dominique Vidal est notamment l’auteur de Puissances d’hier et d’aujourd’hui. L’état du monde 2014 (avec Bertrand Badie), La Découverte, 2013 et Le Ventre est encore fécond. Les nouvelles extrêmes droites européennes, Libertalia, Paris, 2012

Les livres de Dominique Vidal sur le site

Karim Bourtel

Les livres de Karim Bourtel sur le site

« Le mal-être de centaines de milliers d’immigrés et de fil(le)s d’immigrés nord-africains a d’évidence des causes anciennes et profondes, qui minent le “modèle républicain”. Souffrent-ils, comme disent certains, d’une schizophrénie identitaire ou plutôt des discriminations dont ils sont victimes dans tous les domaines – logement, éducation, emploi, santé, culture ? Le sort que cette société leur réserve a-t-il un lien, et lequel, avec la longue histoire coloniale de la France ? Les enfants de l’immigration subissent-il le carcan de l’islam, jugé irréformable et accusé de servir de terreau à toutes les violences – délinquance, actes antisémites ou machistes, voire terrorisme ? À moins qu’une certaine islamophobie ne s’ajoute au vieux racisme anti-arabe, alimentée par la “guerre anti-terroriste” – et ses relais médiatiques – menée par les États-Unis depuis le 11 septembre 2001 ?
Deux décennies après la “marche des Beurs”, où en est le mouvement des jeunes issus de l’immigration ? L’action commune entre musulmans et non-musulmans contre l’exclusion augure-t-elle d’un renouveau de leur action et de leur alliance avec les forces altermondialistes ? Mais pour quel objectif ? Afin que les enfants de l’immigration s’“intègrent” à la société française – mais à la seule manière d’une reddition sans condition ? Ou pour que celle-ci leur garantisse enfin l’égalité des droits et des chances sans laquelle il n’y a pas de possibilité de vivre ensemble, dans le respect des différences ? »
Dossier de presse
Catherine Harris
Agenda interculturel, n°237 , 11/2005
S. B. A.
Revue d’études palestiniennes n°97 , Automne 2005
Louis Maurin
Alternatives économiques , 09/2005
B. D.
Catholica , été 2005
Observatoire du communautarisme
Histoires de mémoire , 23/06/2005
Aude Lancelin, Elsa Vigoureux
Le Nouvel observateur , 23/06/2005
Histoire-immigration.fr , 09/06/2005
Wim De Neuter
Uitpers - Pays-Bas , 06/2005
Memma
SaphirNet.info , 03/05/2005
Roland Wlos
La Presse nouvelle , 05/2005
Mona Chollet
inventaire-invention.com , 05/2005
Akram Belkaïd
La Tribune , 29/04/2005
Ivan Du Roy
Témoignage chrétien , 21/04/2005
AFPS , 2005
Anna Maria Merlo
Il manifesto , 21/04/2005
Cynthia Fleury
L'Humanité , 20/04/2005
Françoise Germain-Robin
L’Humanité , 06/04/2005
Elias Sanbar
Le Monde diplomatique , 04/2005
Le Monde diplomatique , 04/2005
Sahar Abdelli
emarrakech.info , 22/03/2005
SUR LES ONDES
Sud Radio Toulouse - Débat « 30 ans de luttes de l’immigration... » à Toulouse avec Mogniss Abdallah chez Tactikollectif (28 novembre 2005)
France Inter - Cosmopolitaine - reportage de Caroline Ostermann (27 novembre 2005)
France Inter - Là-bas si j’y suis dans la série Colonisation
La fracture coloniale (1) (7/10/2005) / La fracture coloniale (2) (10/10/2005)
France Culture - Double culture (5 juillet 2005)
France Culture - Bouge dans ta tête ! - La mémoire coloniale, entre réalité et fiction (7 mai 2005)
Radio Bleue - Les Parisiennes - (18 avril 2005)
Compte-rendu

La France a colonisé, en un siècle et demi, un total de 850 millions d’hommes et de femmes. Cette histoire a encore des effets sur la société française, et la réalité comme les mentalités restent encore marquées par cette expérience sanglante. Cet ouvrage aborde l’héritage colonial et le mal-être des immigrés et enfants d’immigrés nord-africains. Celui-ci a des causes anciennes qui minent le modèle « républicain ».

Connaître les raisons de ce malaise est l’objectif des auteurs, qui s’interrogent sur les explications couramment admises sur le sujet ; la question identitaire d’un côté et les discriminations de l’autre. Les jeunes issus de l’immigration souffrent plutôt de celles-ci, victimes dans tous les domaines : logement, éducation, emploi, santé, culture. Le sort que cette société leur réserve a-t-il un lien avec cette longue histoire coloniale qu’a la France ? Car, aux yeux de beaucoup de Français, un Arabe reste un Arabe. On assure ainsi la reproduction d’une génération à l’autre d’une forte domination de nature coloniale… Certains accusent l’islam, jugé irréformable et accusé de servir de terreau à toutes les violences. Mais à une certaine islamophobie s’ajoute aussi le vieux racisme anti-arabe. Depuis la marche des Beurs, de nouveaux mouvements ont vu le jour, chacun avec leur revendication propre. Convaincus de l’importance de la « question coloniale », les militants « issus de l’immigration » ne la déclinent pas tous de la même manière. Il est temps d’exiger de l’État qu’il « reconnaisse l’histoire de la République, proclame l’égalité des fils de colons et de colonisés et accepte l’insertion des enfants d’immigrés avec leur personnalité » – au même titre que les Bretons ou les Corses…

Catherine Harris
Agenda interculturel, n°237 , 11/2005
Compte-rendu
« Le mal-être arabe », c’est le sentiment de malaise dû à l’expérience de la « différence », partagée par des millions d’immigrés maghrébins, de leurs enfants et petits-enfants. Le qualificatif arabe a été choisi car il répond à la perception générale de cette population, nous expliquent les auteurs de cet essai dans leur préface. Il était effectivement fondamental de préciser le choix des termes du titre car le vocabulaire employé pour parler de l’autre nous renseigne sur la manière dont on le considère. Le « sauvageon » de Chevènement fait partie de cette anthologie dans laquelle on pourrait inclure beurs, Français-musulmans, franco-maghrébins, et ce fameux « indigènes » revisité par les enfants et les petits-enfants des colonisés d’hier.
Ce « mal-être » apparaît bien dans la difficulté à accepter les désignations tout autant que dans celle à s’identifier : hésitations, transformations et passages d’une appartenance à l’autre, qui rendent bien compte d’une effervescence au sein d’un groupe non homogène et qui plus est en plein bouleversement identitaire sur le chemin de la « francité ».
Cette enquête, menée par deux journalistes, le premier, célèbre spécialiste du Proche-Orient, et le second, jeune intellectuel brillant, issu de cette immigration maghrébine, propose un vaste débat entre une trentaine d’acteurs sociaux plus ou moins connus et des sociologues, historiens, théologiens, qui éclairent avec la distance critique des scientifiques les phénomènes récurrents, les événements majeurs ainsi que les textes et les discours qui ont marqué cette immigration en France.
À l’évidence, l’ouvrage part d’une conviction des auteurs : celle de l’urgence à établir des passerelles entre cette composante longtemps ignoré de la société française que sont ses immigrés et les « Gaulois », comme ils se plaisent à les nommer. Urgence car la faille se creuse, la plupart des témoins sollicités le soulignent : le risque est de basculer dans cette violence sociale exacerbée. Aussi, cette enquête fait-elle le procès de l’État et de ses institutions qui n’ont pas su s’opposer aux discriminations de tout ordre dans les zones-ghtettos où ont été relégués les ouvriers les plus pauvres et qui connaissent des taux de chômage trois fois plus élevés que ceux de la moyenne nationale. Ces discriminations ressortent dans les statistiques objectives en matière d’emploi, de logement et d’éducation aussi bien que dans les témoignages subjectifs des enfants de l’immigration.
Des chiffres parmi tant d’autres : au Val-Fourré, la moitié des 16-25 ans sont au chômage. Par ailleurs, selon l’Observatoire des discriminations, suite à un testing de CV, lorsqu’on est un homme aux nom et prénom maghrébins, on a six fois moins de chances d’être convoqué à un entretien d’embauche que lorsqu’on est un homme aux nom et prénom français, résidant à Paris, blanc de peau et à apparence standard. Mais la discrimination, pour les acteurs sociaux qui s’expriment ici, donne la rage d’exister, de lutter pour soi et les autres. Beaucoup, dans leur travail quotidien, sont des militants. Tel cet animateur qui s’est engagé à construire avec les jeunes un véritable projet professionnel plutôt qu’à les occuper, comme le voudrait le rôle qu’on lui a attribué. Ce « on », c’est un ensemble, une partie de la société, les politiques et les institutionnels qui ont surtout peur des « problèmes » causés par ces jeunes et qui refusent de prendre au sérieux leur insertion professionnelle.
Il y a aussi ce metteur en scène qui, à force de persévérance, a monté avec ces jeunes, des centaines, une pièce qui a remporté un vif succès à Avignon. Et puis des associations créées par les habitants qui veulent conjuguer « politique et solidarité », dès lors que les pouvoirs publics les abandonnent. Le dénominateur commun de ces forces émergentes, c’est le passage du statut de « victime » ou « objet » à celui de Sujet : « Depuis quarante ans, des gens écrivent sur notre histoire travestie et romancée. Il nous revient, maintenant, de nous écrire nous-mêmes », affirme un animateur socio-culturel.
Effectivement, l’un des axes importants de cette réappropriation est le travail sur la mémoire. Les initiatives en ce sens se multiplient. Quelques rares associations se consacraient, depuis plus de vingt ans, à recueillir la mémoire de l’immigration. C’est le cas de Génériques, qui a organisé en 1989 l’exposition « France des étrangers. France des libertés. Presse et mémoire » au centre Pompidou. Plus récemment, des jeunes ont créé leur association « Ici et là-bas » dans le but de « décoloniser les esprits ». Ils effectuent un travail de solidarité et de mémoire auprès des « chibanis » (les anciens) vivant dans des foyers vétustes et délabrés ; beaucoup d’entre eux furent des militants et constituent donc un pan important de la mémoire ouvrière française.
De plus en plus, ces jeunes nés ici font des thèses qui rendent hommage au parcours des parents et qui restituent à l’histoire française sa part inaudible : la mémoire de la colonisation. Le mouvement a ses radicaux, telles ces « Blédardes », collectif féministe à l’origine des « Assises de l’anticolonialisme ». Pour elles, le terme d’« indigènes » vient dénoncer la continuité d’une stigmatisation qui date de la période coloniale. Dominique Vidal et Karim Bourtel soulignent l’importance de cette parole féminine dans les associations, dans les travaux universitaires, et le mérite de celles qui doivent s’arracher à leur milieu pour s’affirmer. D’autant que le libre choix proclamé par des filles voilées a déconcerté une bonne partie de la gauche française, qui stigmatise ces « voilées trahissant les espoirs de la République ». Dès lors, des femmes maghrébines se sont regroupées. « Aujourd’hui, nous pouvons nous entendre entre traditionnalistes, pratiquantes et agnostiques de toutes les générations. Et ça, c’est une force incroyable. », déclare une pionnière qui a commencé dans une association de quartier de Lyon.
L’affaire du voile, sur laquelle reviennent plusieurs intervenants, aurait en fait joué le rôle de symptôme d’un malaise profond, celui d’une islamophobie que le 11 septembre aurait exacerbée. Selon l’historien, elle serait héritée du XIXe siècle, lorsque la France (de gauche notamment) s’était donné pour objectif l’émancipation des peuples. Preuve de ce rejet de l’islam, dans un sondage datant de fin 2003, le terme « islam » est perçu comme négatif par 66 % des Français ; cependant, lorsque l’on remplace ce mot par « religion musulmane », ce chiffre tombe à 44 %. Plus inquiétant, « 62 % des cas d’islamophobie contre des personnes sont imputables aux services de l’État ». La solution est-elle dans une réforme de l’islam, s’interrogent les auteurs de l’ouvrage. Ils questionnent des spécialistes tel Arkoun ou encore Tariq Ramadan, le « diabolisé ». Ce dernier s’attache à prôner le respect des lois du pays où vivent ces musulmans dans « l’unité et la diversité ».
On peut rester sceptique devant le souhait des intellectuels d’une analyse structurale ou sémiotique du Coran, eux qui considèrent que le CFCM (Conseil français du culte musulman) regroupe des personnes qui n’ont pas une connaissance approfondie de la religion. En effet, cette religion, objet de savoir, peut-elle être l’apanage de tous ? Dans leur quotidien, les musulmans de France sont conduits à bricoler, à s’appuyer sur leur bon sens dans le meilleur des cas et à s’en remettre à n’importe quel « imam » dans le pire.
Cherchant à débusquer les peurs, les auteurs interrogent notamment le politologue sur la relation entre islam, radicalisme et terrorisme. Les différents mouvements, dont le « tabligh », sont passés en revue.
La conclusion du spécialiste est que les « vrais violents » seraient quelques dizaines, et n’auraient aucun rapport avec l’islam visible des mosquées. Il ressort en tout cas que le CFCM et l’UOIF sont loin de représenter les sensibilités et les aspirations des jeunes de l’immigration. Ils seraient des « instruments » de Sarkozy. Dans un chapitre intitulé « La pêche aux voix arabes », l’ouvrage dénonce justement cette instrumentalisation ainsi que la promotion de quelques enfants de l’immigration dans les partis politiques pour leur rôle de faire-valoir. Il n’en reste pas moins que le plus important est l’émergence d’une « conscientisation » de masse de cet électorat convoité. Dès lors, Vidal et Bourtel soulignent qu’il est fondamental que les « Gaulois » s’allient avec cette force car « nous ne trouverons des solutions qu’ensemble ». Alliance mais aussi autonomie, rétorquent les intéressés afin que « nos alliés repensent la hiérarchie de leurs priorités et y insèrent le combat contre les discriminations ». C’est un véritable défi lancé à la gauche, sommée de se débarrasser de cette mentalité paternaliste qui traverse l’ensemble de la société. Les inquiétudes qui se dégagent des témoignages et des commentaires des uns et des autres sont légèrement tempérées par cet espoir d’une « intégration » dans un large mouvement populaire où les alternatives et les « enfants de la colonisation » se retrouveraient côte à côte.
Comme le rappelle Leila Shahid, interrogée à la fin de l’ouvrage, il est temps de reprendre le dialogue avec cette France mise à l’écart depuis une vingtaine d’années.
S. B. A.
Revue d’études palestiniennes n°97 , Automne 2005
Compte-rendu
La lecture de l’ouvrage de Dominique Vidal et Karim Bourtel laisse un sentiment étrange. On est d’abord époustouflé par le nombre de témoignages et le travail d’enquête qui a été réalisé. D’Azouz Begag à Tariq Ramadan, les auteurs ont rassemblé un matériau particulièrement solide, où se reflète ce mal-être vécu par toute une partie de la population immigrée vivant en France, dont la jeunesse en particulier sert de plus en plus de bouc émissaire des maux de la société française. Il est juste de pointer du doigt la façon dont se développe une véritable islamophobie en France.
Mais les auteurs s’effacent sous un tel flot de témoignages (où bizarrement ne figure presque aucune femme), à tel point que l’on finit par perdre le sens de la démonstration et par se demander quelle est leur position, par exemple vis-à-vis de l’intégrisme religieux. S’il est vrai qu’il reste ultraminoritaire en France, on aurait aimé davantage qu’un sibyllin « nombre de problèmes se résolvent ainsi “naturellement” », suivi d’un témoignage qui indique que la lapidation de la femme adultère n’est plus pratiquée.
Enfin, les racines sociales du malaise ne sont qu’à peine évoquées et la part belle est faite à une partie des acteurs, comme Tariq Ramadan (victime d’une « chasse à l’homme »), qui n’est forcément un modèle de progrès.
Louis Maurin
Alternatives économiques , 09/2005
Compte-rendu
Deux journalistes fournissent un dossier fort intéressant sur la mentalité, spontanée ou « fabriquée », des « Arabes », c’est-à-dire des immigrés principalement originaires d’Afrique du Nord, installés sur le sol français, organisés en associations ou s’exprimant à un titre ou un autre. Le parti pris militant des rédacteurs agace par ses lieux communs, ses condamnations des « Houellebecq et des Fallaci », etc. Cependant, on aurait tort de ne pas s’intéresser à ce qu’ils écrivent, qui peut se lire à différents degrés : l’idéologie bien sentie et de peu d’originalité, la description des contradictions qui fondent le mal-être en question, enfin l’arrière-plan de tout cela. Des contradictions, il y en a de partout : les porteurs de valises embourgeoisés ne sauraient être que du côté du manche, c’est-à-dire des dirigeants actuels en Algérie ; les membres du FLN réfugiés en France détestent celle-ci mais plus encore le pays où ils se définissaient comme « nationalistes » ; les jeunes ne rêvent que d’hédonisme matérialiste mais enragent de voir que l’islam a mauvaise réputation. Quant à l’arrière-plan, il n’est pas à chercher bien loin : c’est l’Algérie, cette plaie que l’on ne veut pas guérir même si on voudrait l’oublier, et que toutes sortes de gens s’emploient à raviver pour l’exploiter à leur manière, des groupes d’extrême gauche aux partis quêtant des voix, des prédicateurs islamistes aux agents palestiniens (à cet égard, lire la postface, en fait un entretien, de Leïla Shahid, qui tonne contre l’abandon de la cause des immigrés par la gauche française ou par les beurs arrivés qui se désintéressent de leur milieu d’origine).
B. D.
Catholica , été 2005
Un "mal-être" arabe ?
Entretien avec les auteurs de "le mal être arabe" par l’Observatoire du communautarisme.

« Le mal-être arabe » : entretien avec Karim Bourtel et Dominique Vidal Le mal-être arabe, enfants de la colonisation, Karim Bourtel et Dominique Vidal, éditions Agone, 2005

En dépit de nombreux désaccords, il nous a semblé intéressant d’entamer une discussion vive et critique avec Karim Bourtel et Dominique Vidal, à propos de leur ouvrage « Le mal-être arabe » (Agone, 2005). Lutte contre les discriminations, histoire de la colonisation, racisme, représentation des jeunes issus de l’immigration : le constat des deux auteurs diffère sensiblement des analyses de l’Observatoire du communautarisme mais mérite d’être discuté, sur le fond.

Entretien réalisé par courrier électonique

Observatoire du communautarisme : Dominique Vidal, après Le Mal-être juif, pourquoi avoir dressé le constat d’un Mal-être arabe ?

Dominique Vidal : Lorsque j’ai écrit, il y a trois ans, Le Mal-être juif pour les éditions Agone, leur directeur, Thierry Discepolo, m’a suggéré une sorte de suite consacrée à la situation des jeunes issus de l’immigration. Puis est arrivée l’affaire du voile, qui a eu la fonction de l’arbre cachant la forêt : comme si la principale préoccupation des jeunes Arabes de France était le port du hijab, et non les discriminations qu’ils subissent en matière de logement, de formation, de travail, d’accès à la culture, etc. Enfin il y a la « tournée des villes et des banlieues » que j’effectue avec Leila Shahid, la déléguée générale de Palestine en France, et le militant pacifiste israélien Michel Warschawski : en deux ans, nous avons déjà rencontré près de 20 000 personnes dans 25 villes. Dans ces dialogues, tout vient sur la table : la situation au Proche-Orient, bien sûr, mais aussi, en France, la ghettoïsation, les inégalités, le danger du racisme et de l’antisémitisme, le risque de replis communautaires, l’expérience des associations… Les jeunes Maghrébins ont visiblement beaucoup à dire : il était temps de leur donner la parole. C’est ce que nous avons voulu faire avec Le Mal-être arabe, en interviewant soixante-dix personnes, connues et inconnues.

OC : Le discours sur la mémoire de la colonisation du Maghreb frappe par son caractère intime et la difficulté à le traduire en termes politiques. Or le rôle de la politique est-il de traiter les traumas et les psychés ? De plus, pourquoi tout attendre de l’Etat en ce qui concerne la mémoire de l’histoire coloniale ? En d’autres termes pourquoi ne pas produire directement un travail pédagogique – et pas seulement militant ou incantatoire – sur l’histoire de la colonisation, plutôt que de pétitionner comme le font les « Indigènes de la République » ?

DV : La France a colonisé, en un siècle et demi, un total de 850 millions d’hommes et de femmes. Comment cette histoire n’aurait-elle pas d’effets sur notre société ? La réalité comme les mentalités restent encore profondément marquées par cette expérience souvent sanglante. De ce point de vue, je partage pleinement la démarche des « Indigènes », dans la mesure où nous ne surmonterons pas les problèmes hérités de la période coloniale sans nous confronter à notre passé.
Par là, je ne pense pas seulement à la connaissance et à la reconnaissance de l’histoire coloniale, évidemment décisive pour les intéressés – il en va des peuples comme des individus, dont les névroses ne guérissent vraiment qu’une fois dévoilées leurs causes. Quelqu’un dit, dans Le Mal-être arabe, qu’il faudrait mettre la France sur un divan de psychanalyste. Qui dit psychanalyse dit, c’est vrai, effort intime. Mais l’État a aussi son rôle à jouer, comme le prouve, par l’absurde, la loi votée à la sauvette, à l’initiative qu’un quarteron de nostalgiques de l’Algérie française, et qui prétend imposer aux manuels scolaires une apologie des bienfaits de la colonisation.
Mais, plus que l’histoire, j’ai surtout en tête ses séquelles concrètes, actuelles. Nul ne peut ignorer que l’immigration maghrébine de masse a été engendrée par la colonisation, et que son « traitement » en subit encore les pesanteurs : la ghettoïsation de la grande majorité des enfants de l’immigration ne rappelle-t-elle pas la spatialisation d’hier, et les discriminations qu’ils subissent les inégalités entre « Européens » et « Musulmans » dans l’Algérie française ?

OC : Plus concrètement ?
DV : Prenez la conception répressive du contrôle des populations d’origine immigrée. Pascal Blanchard en donne, dans notre livre, trois exemples étonnants. Autrefois situés au cœur des cités, les commissariats sont désormais construits près du RER – comme les casernes au XIXe siècle étaient situées à la sortie des villes coloniales, pour mieux contrôler les routes. Le plan Borloo, s’agissant des programmes de réhabilitation, prévoit, pour des raisons sécuritaires, de consulter des militaires. Et un rapport secret sur l’action de l’armée française au Kosovo propose de prolonger cette expérience d’« opérations dans les espaces urbains et péri-urbains » par des entraînements en France…
Là où, en revanche, les « Indigènes » me semblent forcer le trait, c’est lorsqu’ils ne distinguent pas clairement société coloniale et post-coloniale. Quatre décennies ont passé depuis la fin de la guerre d’Algérie, et la France a changé. Il n’y a quasiment plus de bidonvilles. Des dizaines de milliers de fils et de filles d’immigrés sont devenus professeurs, ingénieurs, entrepreneurs, avocats, journalistes - autant de professions inaccessibles à leurs parents. Les jeunes Maghrébins d’aujourd’hui ne rasent plus les murs, comme les immigrés dans les années 1960. Depuis la marche pour l’égalité de 1983, nombre d’entre eux font entendre leur voix avec leurs associations…
Et ils savent donc bien qu’il leur faut plus que jamais prendre en main leurs affaires et se battre pour changer la politique menée depuis des décennies par les gouvernements successifs, de gauche comme de droite, dont la Cour des comptes a dressé, il y a quelques mois, le bilan de faillite. Qui a ghettoïsé les populations maghrébines ? Qui n’a pas débloqué les moyens nécessaires pour garantir une formation générale et professionnelle digne de ce nom aux jeunes des cités ? Qui n’a rien entrepris pour empêcher l’explosion du chômage – que subissent la moitié des jeunes des quartiers, contre un quart des jeunes Français en moyenne ? Qui « couvre » les policiers qui humilient, tabassent et, parfois, tuent des adolescents, y compris lorsqu’ils n’ont commis aucun délit ? Ce qui est à l’ordre du jour, c’est une véritable révolution pour renverser la tendance à la ghettoïsation, réduire les discriminations et faire reculer le racisme et l’islamophobie.

OC : La question des discriminations est l’occasion de rentrer de plein pied dans la réalité. Or la création de la Haute autorité de lutte contre les discriminations (HALDE) a surtout été accueillie dans l’indifférence par des groupes qui ne cessent de dénoncer par ailleurs les discriminations… Comment l’expliquer ?
Karim Bourtel : Plus que de l’indifférence, j’y vois surtout de la déception. La création de la Halde, au début de l’année 2005, conformément aux injonctions de Bruxelles, représentait pour les pouvoirs publics l’occasion de donner un signal fort, de signifier que la lutte contre les discriminations – notamment raciales – était désormais une priorité d’État.
Malheureusement, au-delà de l’effet d’annonce, ni les prérogatives, ni la composition du collège de la Halde ne vont dans ce sens. D’abord parce que des associations de lutte contre les discriminations comme le MRAP, dont la compétence juridique est pourtant reconnue, n’ont pas été impliquées. Ou si peu. Ensuite parce que la Halde devrait pouvoir s’attaquer aux pratiques discriminatoires dans les secteurs public et privé, en disposant d’une capacité d’investigation et de mobilisation des structures de l’État, ainsi que d’un pouvoir de sommation et de sanction – à l’instar de la Commission de la concurrence qui peut sanctionner des entreprises, même si celles-ci conservent le droit de se pourvoir en justice. Or, ses pouvoirs ne sont pas aussi étendus et sa mission s’oriente davantage vers un rôle de médiateur.
En limitant ainsi cette institution, le gouvernement persiste à traiter les discriminations raciales comme des actes isolés – auxquels il convient, ou non, de rendre justice – et non comme le fruit d’une organisation sociale raciste mais « rationnelle » puisqu’elle favorise une majorité au détriment d’une minorité. Un exemple : d’après un récent testing réalisé par l’Observatoire des discriminations, à compétence égale, un Français au nom et prénom arabes a six fois moins de chances d’obtenir un… entretien d’embauche que son homologue au nom et prénom français. Et cette mise à l’écart ne se limite pas à l’emploi. Elle touche aussi l’attribution de logements, l’accès aux loisirs, la formation professionnelle… Il serait plus que temps d’admettre cette sombre réalité et de faire appliquer la loi dans toute sa rigueur.
Mais, sur ce registre, beaucoup doutent des capacités de la Halde. Enfin, je crois aussi que le choix des personnes nommées- de l’ancien PDG de Renault, Louis Schweitzer, comme président, à Fadela Amara comme « personnalité qualifiée » – explique, en partie, la déception et l’inquiétude des associations. J’ajoute que, près de six mois après la promulgation de la loi portant sur la création de la Halde, personne n’en a plus entendu parler.

OC : La gauche, à de très rares exceptions, a été incapable de produire des cadres d’origine arabe. L’ethnicité ne représente-t-elle pas un facteur supplémentaire d’éloignement entre les appareils politiques embourgeoisés, habitant les centres-villes, et des populations ouvrières, résidant en banlieue, composée de nombreux enfants d’immigrés (même de seconde génération) ? En d’autres termes, faut-il penser l’ethnicité comme un facteur supplémentaire ou comme un facteur spécifique de distinction ?

KB : L’origine ethnique peut effectivement contribuer à éloigner, un peu plus encore, les milieux populaires de la classe politique, essentiellement « blanche » et bourgeoise, dans laquelle il leur est assez difficile de se reconnaître. D’autant que pour les hommes politiques, l’« ethnicité » semble constituer un facteur non de distinction, mais bien de répulsion.
Je m’explique : le rapport que les « Franco-Maghrébins » entretiennent avec le pouvoir politique n’a été, comme pour beaucoup d’autres d’ailleurs, qu’une longue histoire de promesses jamais tenues et d’instrumentalisation démagogique de leur vote, puis d’indifférence une fois les échéances électorales passées. L’aventure politique de la génération des « marcheurs » de 1983 en est d’ailleurs assez symptomatique. Conscient de la force que ce mouvement revendicatif et militant pouvait représenter, le Parti socialiste s’est empressé d’en placer les figures les plus malléables et les moins aguerries sous sa tutelle. Pour une période durable, puisqu’elle perdure aujourd’hui, les « Arabes » ont été instrumentalisés pour séduire leurs « semblables », mais toujours écartés des instances dirigeantes du PS. D’autres partis en ont fait autant.
J’en veux pour preuve qu’il n’y a à l’heure actuelle aucun « Arabe » à l’Assemblée nationale. Et, lors des dernières élections régionales, quelques-uns – une trentaine sur plus de 1 000 élus de gauche – ont enfin été élus sous une étiquette de gauche, mais au prix d’une bataille de chiffonniers inimaginables, au moment de la constitution des listes. En outre, la plupart d’entre eux n’ont pas été promus par conviction égalitariste, par compréhension de l’absolue nécessité d’une juste représentation de l’ensemble des composantes de la société française ou pour leurs compétences, mais dans une surenchère avec la droite, qui, sur ce thème, s’embourbe dans la démagogie et le clientélisme de bas étage.
Même tendance au niveau des municipalités où les rares conseillers « arabes » n’échappent pas à une assignation identitaire du type « des Beurs pour les Beurs ». Pour l’essentiel, ils s’occupent des quartiers, de l’exclusion, de la lutte contre la toxicomanie… Dans un tel contexte, comment voulez-vous que les électeurs d’origine maghrébine – et d’autres – se reconnaissent dans une classe politique qui n’exprime que mépris à leur égard – c’est en tout cas la façon dont est perçu leur comportement – et qui, clairement, les écarte de ses instances dirigeantes ?

OC : Vous défendez l’autonomie des mouvements politiques des populations issues de l’immigration maghrébine. Le souci louable d’indépendance vis-à-vis des partis politiques et de leurs satellites (SOS-Racisme, Ni Putes Ni Soumises, etc.) ne comporte-t-il pas le risque d’un prisme strictement communautaire, de niveau infra politique et au bout du compte la reproduction de la distinction Français/indigènes qui sévissait du temps de la colonisation ?

DV : C’est évidemment aux jeunes issus de l’immigration eux-mêmes de décider comment ils entendent défendre leurs revendications. Et vous avez sans doute noté que, dans notre livre, les avis sur la question de l’autonomie du mouvement sont très divers, voire divergents. A mes yeux, en tout cas, l’autonomie est inséparable de l’alliance.
Sans une part d’autonomie, je crains que les jeunes de banlieue restent dépendants jusque dans leur action. Il faut bien qu’à certaines étapes, ils se retrouvent, dans leur cité ou leur quartier, pour élaborer une plate-forme, définir les objectifs à même de rassembler largement, s’efforcer de former les militants, faire grandir les cadres. Mais tout cet effort serait vain s’il débouchait sur un repli communautaire et/ou religieux. C’est pourquoi, à mes yeux, l’autonomie va de pair avec l’action commune aux jeunes des banlieues et des centre-ville.
Il faut le dire clairement : les fils et les filles des immigrés d’hier n’ont guère de chances de vivre et de faire vivre à leur descendance une vie décente s’ils ne prennent pas toute leur place – avec les compromis que cela implique – dans la société française. Mais cette dernière n’a guère de chance de sortir de la crise économique, sociale, politique mais aussi culturelle, spirituelle et identitaire qu’elle traverse si elle s’ampute de l’apport, des énergies et des compétences d’une part non négligeable de sa population. C’est un des enjeux décisifs des prochaines décennies.
C’est d’ailleurs ma seconde réserve sur le texte des « Indigènes ». Ma mère, une jeune fille juive cachée pendant la guerre par les paysans protestants du Chambon-sur-Lignon, a aidé à son tour, moins de vingt ans après, des militants clandestins du Front de libération national algérien. Et j’en suis très fier. Mais, un demi-siècle plus tard, je n’entends pas être un « porteur de valises », mais prendre ma place dans un mouvement entraînant aussi les Français qui, sans être d’origine maghrébine, souhaitent lutter ensemble avec les enfants de l’immigration, à égalité de droits et de devoirs, contre les discriminations.

OC : Peut-on sérieusement penser que l’avenir des jeunes Arabes passera par l’implication dans des groupes gauchisants comme le MIB (Mouvement de l’immigration et des banlieues) ou le Collectif Une Ecole pour tous ? Cela ne contribue-t-il pas plutôt à leur marginalisation politique ?

DV : Pensez aux luttes des femmes. Il me paraît indéniable que l’expression d’un mouvement autonome, après mai 1968, a beaucoup contribué à modifier positivement la place des femmes dans la société française. En même temps, les succès remportés – contraception et avortement, lutte contre les violences machistes, avancées vers la parité, etc. – ne l’auraient pas été si ces revendications n’avaient été portées que par les forces relativement marginales du MLF au lieu d’être prises en compte, comme ce fut (partiellement) le cas, par le mouvement ouvrier et démocratique.
Comparaison n’est pas raison. Mais cette expérience est, à mon avis, riche de leçons pour les jeunes des quartiers. La réalité de leur mouvement - vous l’aurez noté dans notre livre - est très diversifiée : ici, des associations plurielles et laïques ; là, des groupes à référence musulmanes ; ailleurs, des collectifs d’animateurs. Toutes les formules m’apparaissent positives dès lors qu’elles se fixent pour but de rassembler les forces vives des cités pour converger avec le mouvement démocratique d’ensemble, et notamment les altermondialistes.
Pour forger cette alliance, nous avons besoin, je crois, de toutes les forces. Le Mouvement de l’immigration et des banlieues (MIB) a eu le mérite de maintenir le cap, à une époque où la récupération politicienne de la Marche de 1983 désespérait beaucoup de militants. Et je ne suis pas sûr que votre qualificatif de « gauchisant » soir bien approprié : à preuve son débat avec les « Indigènes ». Le MIB comprend des cadres expérimentés, dont la contribution me semble irremplaçable. J’en dirai autant des collectifs « Une école pour tous » et « Féministes pour l’égalité ». Qu’on ait approuvé la loi sur le voile ou – c’est mon cas – qu’on l’ait regrettée, il faut reconnaître qu’elle a profondément divisé notre société. Certains en ont pris prétexte pour développer une campagne haineuse contre l’islam, qui a profondément heurté nos concitoyens musulmans. Dans ce contexte, loin de dénigrer ces collectifs, vous devriez considérer qu’en s’efforçant de jeter des ponts entre musulmans et non musulmans, ils ont réalisé une œuvre d’utilité publique.

OC : Dans les grandes masses (au-delà des initiatives minoritaires que sont les mouvements communautaires – type Oumma – et les intégrationnistes militants (SOS et NPNS), comment se caractérise l’engagement politique des jeunes Français de culture arabe et/ou musulmane ?

KB : Il n’est pas différent de celui de leurs concitoyens de culture franco-française, franco-italienne, franco-polonaise, etc. Pourquoi le serait-il ? À l’instar des autres jeunes Français, vous trouverez parmi eux des gens très engagés politiquement, d’autres désillusionnés, indifférents ou amers à l’égard du fait politique et de leurs représentants. Et, bien sûr, l’entre-deux.
Encore une fois, le problème n’est pas dans leur engagement, mais dans la place qui leur est faite au sein des partis à tous les niveaux, y compris local. Évidemment, si les appareils politiques persistent à les cantonner dans des tâches subalternes, type collage d’affiche, et à les exclure de leurs organes décisionnaires, comme cela se fait aujourd’hui – le film de Jean-Louis Comolli et Michel Samson, Rêves de France à Marseille, en est une illustration –, leurs aspirations à s’engager politiquement dans les grands partis en prennent un coup.
Et que dire du « rapport secret » de Malek Boutih sur l’immigration ? Non seulement il se prononce, comme Nicolas Sarkozy, pour l’instauration de quotas, mais il prône à la fois la création d’un stage obligatoire préalable à l’immigration dans les pays d’origine, la suppression de la double nationalité et du regroupement familial ainsi que la mise en place de cartes de séjour à géométrie variable. Rien d’étonnant si, le 13 mai dernier, le quotidien de Le Pen, France d’abord, a salué le « bon sens » de l’ancien président de SOS-Racisme qui confirme que « plus que jamais que la lepénisation des esprits est en marche, sachant que nos compatriotes ne manqueront pas de préférer l’original à la copie ». On voit mal comment le Parti socialiste séduirait les jeunes Arabes sur cette base…
Cela étant, je vous invite à ne pas assigner trop rapidement un média comme Oumma.com au communautarisme. Ce site s’adresse certes aux musulmans, mais aussi à tous ceux – peut-être d’origine X ou Y, mais pas nécessairement « communautaires » – qui cherchent un autre traitement de l’actualité nationale et internationale, des informations plus proches de leurs préoccupations, de leurs centres d’intérêt et de leur réalité. D’ailleurs, la pluralité des collaborations sur ce site témoigne de son ouverture à des thématiques autres que l’islam et la pratique. S’informer autrement, selon ses sensibilités, ne signifie pas être communautariste. C’est aussi une forme d’engagement… sur ce qui vous touche et vous importe.

OC : Sur quels thèmes ces jeunes peuvent-ils se mobiliser ?

DV : C’est à eux, je le répète, d’en décider. A mon avis personnel, le thème le plus mobilisateur est celui, au négatif, des discriminations, et, au positif, de l’égalité. Autrement dit, la question sociale me semble plus que jamais centrale. Permettez-moi une parenthèse : le référendum sur le traité constitutionnel européen constitue une gifle, non seulement pour les tenants du néolibéralisme, mais aussi pour les idéologues qui pronostiquaient, depuis des décennies, la fin de la lutte des classes. La France du 29 mai n’est-elle pas coupée en deux sur une base de classe ? Ne l’oublions pas quand nous parlons des jeunes Arabes et des possibilités d’action commune entre eux et le reste de la jeunesse populaire.
Si la lutte contre la ghettoïsation, l’échec scolaire et le chômage de masse, pour l’accès aux loisirs et à la culture est la mieux à même, me semble-t-il, de rassembler les jeunes des quartiers et de les unir aux autres, les associations et animateurs avec lesquels nous avons discuté tout au long de la préparation de notre livre mènent bien d’autres combats. C’est le cas des mobilisations contre les violences racistes, notamment celles commises par les forces de police. La question coloniale, dont nous avons parlé tout à l’heure, concerne aussi beaucoup d’enfants d’immigrés : une association comme « Ici et là-bas », dans la région lyonnaise, a organisé à la fois des semaines d’information autour de pages « oubliées », comme le massacre de Sétif ou le 17 octobre 1961, et des actions de solidarité avec les vieux travailleurs immigrés isolés dans la misère de leur foyer.

OC : Les voix arabes deviennent depuis peu un enjeu électoral et l’on voit apparaître des portes paroles autoproclamés des musulmans pratiquants tout comme des musulmans laïques. La solution pour les Arabes ne vient-elle pas d’un engagement en dehors de toute référence à la religion et en dehors des postes auxquels les appareils politiques les cantonnent (jeunesse, loisirs, lutte contre la petite délinquance, etc.) ?

KB : Certainement, à condition, encore une fois, qu’on leur fasse un minimum (ou un maximum) de place et qu’on apprenne à appliquer le principe d’indifférence aux origines et à la confession religieuse. Or, pour l’instant, nous n’avons pas passé ces deux étapes préliminaires. Tout le monde court après le « vote arabe » – quatre à cinq millions de musulmans en France, selon le ministère de l’Intérieur, et combien d’électeurs ? –, mais aucun parti politique ne veut vraiment d’eux dans son appareil. En réponse, un certain nombre d’individus en appellent à des références culturelles, religieuses ou historiques pour mobiliser. Je n’y vois rien de condamnable. Il peut parfois être utile de se regrouper autour de préoccupations communes, qui peuvent paraître communautaires à certains, pour pouvoir construire un mouvement revendicatif structuré, qui soit par la suite en mesure d’avoir une portée nationale. Aux premiers temps du combat féministe, les femmes se sont d’abord retrouvées entre elles avant d’ouvrir leur mouvement aux hommes.
J’ai néanmoins l’impression que vous mélangez deux choses : il y a effectivement aujourd’hui dans le milieu politique toute une ribambelle d’individus, plus ou moins opportunistes, qui, comme vous le notez, se sont autoproclamés – car personne ne les a légitimé pour le faire – représentants de tel ou tel profil des Arabes de France pour asseoir leur propre promotion sociale. Si cette supercherie marche, c’est parce qu’ils ont la caution de dirigeants politiques, de droite – à commencer par Nicolas Sarkozy – comme de gauche. Pour autant, croyez bien que les intéressés ne s’y trompent pas, en tout cas dans leur grande majorité. On leur en a trop fait. Aujourd’hui, ils attendent surtout que des individus sincères et intègres portent leurs attentes, leurs sensibilités, leurs revendications. Et, ce n’est pas parce que quelques coquilles vides s’agitent, pour se faire une place en revendiquant leur arabité, leur islamité ou leur « laïcité », que la référence à des valeurs culturelles ou confessionnelles n’ont pas droit de motiver un vrai engagement politique ou social. Les cultures arabe, berbère et musulmane ont, elles aussi, une dimension universelle.

OC : L’invisibilité des populations arabes et plus largement originaires d’une immigration récente est aussi liée aux mécanismes de ségrégation scolaire (voir l’étude de Georges Felouzis pour le FASILD) et spatiale (voir Le Ghetto français d’Eric Maurin). Ne faut-il donc pas traiter la question sociale dans sa globalité plutôt que de l’aborder sous l’angle de l’ethnicité ?

KB : L’essentiel des problèmes que rencontrent les « minorités ethniques » en France – éducation, emploi, promotion sociale, relégation spatiale, accès à la culture, etc. – peut effectivement être abordé en termes sociaux. C’est un fait : une grande proportion des enfants de Maghrébins est issue de milieux prolétaires et, en conséquence, ils connaissent les mêmes difficultés que les autres fils et filles d’ouvriers, dont l’échec scolaire – même si l’école a, dans certains cas, facilité leur promotion sociale.
Pour autant, cela fait des années qu’on aborde leurs parcours seulement en termes sociaux. Je crois qu’on ne peut plus aujourd’hui négliger le fait que l’origine ethnique joue, elle aussi, malheureusement, en plus de l’origine sociale, sur leurs trajectoires scolaires et professionnelles. Comme le constate très justement un des interlocuteurs de notre livre, les enfants d’immigrés diplômés n’ont pas la même position que les enfants d’ouvriers non immigrés issus d’un même cursus. N’est-il pas temps de commencer à en parler ? Comme lui, je crains une chose : si nous continuons d’ignorer qu’à l’intérieur de notre « dialogue de classes », un second clivage intervient, qui fonctionne de la même façon, même si on le (re)connaît moins – y compris dans le mouvement ouvrier, toujours inquiet de voir remettre en cause l’« unité de la classe ouvrière » –, nous allons passer à côté de l’oppression d’une partie de la population, et de la classe ouvrière en question.
Vous avez fait référence au travail de Georges Felouzis. Quand il a étudié la répartition des élèves dans 333 collèges publics et privés de l’académie de Bordeaux, il a clairement montré une corrélation entre l’origine ethnique des élèves et leur relégation dans certains établissements. Ayant retenu le prénom comme indicateur de l’origine, il a constaté que 40 % des élèves maghrébins, africains ou turcs – soit 4,7 % de la population scolaire locale – se concentrent dans seulement 10 % des collèges, ainsi transformés en de véritables ghettos de l’Éducation nationale. Vous en conviendrez, ce regroupement ethnique, couplé au fait qu’ils sont généralement issus d’une même condition sociale, n’est pas sans conséquence sur leur scolarité. Peut-on décemment continuer à ignorer cette réalité ?

OC : Selon vous, peut-on établir un parallèle – et si c’est le cas, dans quelle mesure – entre « nouvelle judéophobie » (selon Pierre-André Taguieff) et « nouvelle islamophobie » (selon Vincent Geisser) ?

DV : La France connaît depuis quatre ans une inquiétante montée de violences racistes et antisémites. En 2002, les premières ont été multipliées par quatre, et les secondes par six. L’année suivante, elles ont globalement reculé d’un tiers environ, pour, hélas, augmenter à nouveau en 2004 : + 57 % pour les actes de violence antisémites ; + 83 % pour les autres actes racistes - pour ces dernières, il s’agit d’« un niveau sans précédent depuis dix ans », commente le rapport de na Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), qui ajoute : « Les menées strictement islamophobes (...) représentent 21 % de la violence raciste globale en 2004 contre 15 % en 2003 et 12 % en 2002 ». Dernier élément chiffré : le rapport précise que seuls 34 % des actes antisémites sont imputables à des « Arabo-Musulmans ». Pour sa part, Jean-Christophe Rufin, dans sa contribution, estime à « 30 % » le nombre de responsables d’actes antijuifs « issus de l’immigration, mais pas forcément maghrébine, avec la présence de Noirs et d’Antillais ».
Voilà pour les statistiques quantitatives. Mais il existe une différence qualitative entre les violences anti-juives et anti-arabes. Les premières ne s’appuient pas sur un soutien de masse, au contraire : tous les sondages confirment que l’antisémitisme n’a cessé de reculer en France, pour devenir marginal. À l’inverse, les secondes exploitent des préjugés profondément enracinés par l’histoire coloniale, ravivés par la « guerre antiterroriste » lancée par le président George W. Bush depuis le 11-Septembre et alimentés par les dérapages qui se sont multipliés lors de l’« affaire » du voile.
À preuve les résultats de l’enquête publiée il y a trois mois par la CNCDH. Certes, 77 % des sondés estiment que « les Français musulmans sont des Français comme les autres » (la proportion est de 89 % pour les juifs). Mais 57 % pensent qu’ils forment « un groupe à part » (41 % pour les juifs). Plus étonnant : 47 % (contre 46 %) refusent de « faciliter le culte musulman », 47 % (contre 43 %) rejetant même la « formation d’imams français » il faut dire que l’expression « religion musulmane » est ressentie comme « négative » par 35 % des sondés (21 % expriment le même sentiment pour la religion juive, 17 % pour le protestantisme et 16 % pour le catholicisme)…
À quiconque douterait de la différence entre l’image des juifs et celle des musulmans dans l’opinion française, il suffit de rappeler ces résultats d’enquêtes récentes : selon les sondages, de 80 % à 90 % de nos concitoyens (contre 50 % en 1965) se disent à prêts à élire un président de la République juif. En revanche, ils ne sont que 36 % à envisager de voter pour un président de la République musulman…

OC : Comment se structure la question de la sexualité des jeunes filles et garçons que vous avez rencontrés ? Comment sortir du double piège de la victimisation des filles (à la NPNS, fondé sur le fantôme de l’arabe violeur) et de l’angélisme consistant à nier les tensions entre les sexes dans les milieux issus de l’immigration ?

DV : Soyons francs : en général, les jeunes Arabes, comme d’ailleurs nombre d’autres jeunes Français, ne parlent pas facilement de leur sexualité. Durant notre enquête, les adolescents ont moins souvent abordé le sujet que leurs aînés : à 30 ou 35 ans, on est plus disert…
Mais tous les témoignages confirment que les frustrations propres à cet âge sont accentuées, chez nombre de jeunes des cités, par plusieurs facteurs souvent imbriqués : l’enfermement dans le quartier, le manque d’argent, le filtrage raciste à l’entrée des discothèques, les interdits familiaux, le poids d’un islam conservateur, etc. Autant d’obstacles à une vie amoureuse et sexuelle épanouie, avec le risque d’aggraver les tensions entre garçons et filles. Lisez, par exemple, ce qu’explique le chanteur Magyd Cherfi dans notre livre. Bref, je ne me reconnais pas dans les « angéliques » dont vous parlez.
Mais une chose est de prendre en compte les difficultés réelles, autre chose est de tomber dans le discours globalisant et diffamatoire d’une Fadela Amara et d’un Malek Boutih. À lire les déclarations de l’une et de l’autre, on pourrait croire que les jeunes Arabes sont en bloc des voleurs, des voileurs et des violeurs. L’association Ni putes ni soumises a bien sûr raison de combattre les violences machistes, mais elle a tort de donne
Observatoire du communautarisme
Histoires de mémoire , 23/06/2005
Banlieues : Le mal des colonies ?
Controversé, mal fichu, l’appel des « indigènes de la République » ne suscite guère d’enthousiasme. Les intellectuels doutent, les cités n’y voient pas d’urgence. Pourtant il traduit à coup sûr le malaise diffus des quartiers…

Au quartier du Bois-Sauvage d’Evry, tous les soirs après 20 heures, le chacun chez soi, c’est : tout le monde dehors, ensemble. Voilà une voiture garée, portières ouvertes, où quatre jeunes sont installés comme sur un canapé. Ils écoutent leur musique. D’autres se charrient avec leurs mots au pied des bâtiments, en face. A quelques mètres, des enfants courent après un ballon qui roule vers un bout de jardin, où quelques femmes musulmanes discutent de tous ces riens qui font leurs vies. C’est un autre monde avec une population majoritairement « issue de l’immigration », de moins en moins étrangère, mais toujours plus étrange pour la République. Où Cédric, l’Antillais, Alousseynou et Alassane, les jumeaux d’origine sénégalaise, Hyman, la Marocaine, et Franck, « d’Evry d’abord, français après », partagent une même identité, composite, fragmentaire, française mais métisse.
Des jeunes, oui. Mais toujours « de banlieue », jamais comme tout le monde. Elevés dans ces zones dites de « non-droit » où l’habitat est dégradé, et le chômage deux à trois fois plus élevé que la moyenne nationale. On a parlé de territoires perdus de la République, ne s’agit-il pas plutôt, comme le suggère Smaïn Laacher, sociologue, « réserves abandonnées par la République » (1) ? Une inégalité de traitement contre laquelle des chercheurs, philosophes et associations de terrain se sont violemment insurgés en janvier dernier, affirmant que les « populations des quartiers sont "indigénisées" ». Intitulé « Nous sommes les indigènes de la République ! …», l’appel controversé identifie la persistance de l’« idéologie coloniale » comme source de l’exclusion sociale et des discriminations dont sont victimes les personnes issues de cette immigration.
Un brûlot-symptôme qui s’inscrit dans un spectaculaire retour de l’abcès de fixation colonial au centre du débat politique et intellectuel. Le 23 février 2005, une loi instaurant dans les programmes scolaires la reconnaissance du « rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord » mettait le feu aux poudres. Une « disposition scélérate », selon le spécialiste de la colonisation Olivier Le Court Grandmaison. De nombreux historiens se sont violemment insurgés contre cet étonnant come-back de « l’histoire officielle », tandis que le débat sur l’esclavage ne cessait parallèlement de monter en puissance, suite aux déclarations sulfureuses de Dieudonné. Désormais « people-isée », l’obsession coloniale a même viré à la tendance… De Joey Starr pacsé pour l’occasion à Olivier Besancenot, de la LCR, dans le collectif Devoirs de Mémoires, à Jamel Debbouze et Samy Naceri, qui joueront dans « Indigènes », le film de Rachid Bouchareb annoncé sur les écrans en mai 2006. Bientôt un bataillon de tirailleurs sénégalais montant les marches en ouverture du Festival de Cannes? Eh bien oui, c’est au programme.
De cet emballement, Benjamin Stora s’inquiète. « C’est une affaire grave, l’affaire coloniale. On ne peut pas s’en servir comme ça pour faire des coups médiatiques. » Cette nouvelle mouvance, l’historien de la colonisation algérienne l’interprète comme la recherche d’une troisième voie, à mi-chemin entre lutte des classes et ethnicisation des problèmes sociaux. Mais « traiter la France d’aujourd’hui d’Etat colonial, c’est une absurdité historique », poursuit Benjamin Stora. De quoi ébranler les cénacles français tout de même jusque-là habitués à une vision anhistorique du racisme et de l’exclusion, celle véhiculée par le SOS-Racisme des années 1980-1990 par exemple. Très remonté contre l’appel des « Indigènes » signé entre autres par Tariq Ramadan, Alain Finkielkraut y voit une nouvelle tentative de criminalisation de l’Occident entier, face à des damnés de la terre « forcément » innocents. Signataire d’une pétition concurrente dénonçant les « ratonnades anti-Blancs », suite aux manifestations lycéennes du 8 mars dernier, il agite à son habitude le spectre, voilé bien sûr, d’une manipulation par l’extrême-gauche islamisante.
« Rien à voir avec une revanche des vaincus de la loi sur le voile », conteste François Gèze, patron de La Découverte, et signature de poids de l’appel des « Indigènes ». « L’idéologie du code de l’indigénat fonctionne aujourd’hui en France, maintient l’éditeur. Dès qu’on creuse un peu sous l’islamophobie actuelle, on en revient toujours à "l’Algérien", au "bougnoule", quoi. On ne donne pas "un permis de tuer" comme lors des ratonnades en 1961 sans qu’il en reste des traces dans la société…» Les stigmates du facteur colonial sont partout, selon lui. « Dans la politique de la ville, où rien n’est fait pour lutter contre la ghettoïsation… Dans la gestion politique sidérante de paternalisme du Conseil français du Culte musulman. » Partout ?
Au Bois-Sauvage, rien à signaler. Comme si les mots de l’appel avaient glissé le long du rempart transparent derrière lequel les habitants de la cité ont fini par se protéger, à force d’isolement. Si les jeunes y lisent des douleurs familières, ils n’y reconnaissent pas le ressenti de leur souffrance identitaire propre. «Indigène, c’est violent comme mot… Un indigène, c’est un mec à poil avec une lance et trois feuilles sur le bazar, non ? », s’amuse Franck. Au-delà du décalage sémantique, il y a Cédric aussi, avec ses 23 ans, l’urgence d’un avenir à bâtir, et aucune envie de se morfondre sur un passé qui l’enfermerait dans une condition de victime. Il dit : « On n’est pas une génération de couinards. On doit avancer, aller au-delà de tout ça. » En traînant la charge d’un héritage tout de même complexe. Mais dont la culture dynamique des cités revendique pourtant depuis longtemps la reconnaissance, ne serait-ce que dans ses musiques colorées. « Dix lignes, juste dix lignes / Pour quatre cents ans de souffrances en Afrique / De l’histoire / Notre histoire / Ils ont oublié trop d’chapitres/ Amnésie sélective / Bonne conscience collective », chante Sinsemilia dans « Résistances ».
L’empire ne serait toujours pas soldé, il serait toujours là, toujours enfoui dans les représentations nationales. Des millions de visiteurs qui se pressent dans les zoos humains, et ce jusqu’à l’exposition coloniale de 1931, un imaginaire s’est formé. Et se poursuit visiblement… en Allemagne du moins, où en 2005 l’on vient de rouvrir un village africain au zoo d’Augsbourg. Samba Sarré est un Sénégalais installé en France depuis 1988. Petit, il a appris la géographie hexagonale, l’histoire de France dans les écoles de la République. Il se souvient du général de Gaulle faisant le tour de l’Afrique pour la création d’une communauté franco-africaine. Alors aujourd’hui, à 66 ans, il dit sereinement: « Moi, je suis un vrai indigène, au sens colonial. » Mais pour lui, l’appel évoque autre chose, une violence sourde mais omniprésente dans les quartiers : « Les enfants des ZEP sont traités comme des indigènes… Ce sont des élèves dont on doit se débarrasser au plus tôt. » Et s’ils réussissent, eux, les enfants d’immigrés, c’est exceptionnel. Alousseynou raconte : « J’étais toujours pris en exemple par les professeurs comme si l’excellence relevait du miracle, pour moi particulièrement. » Comme une trace de regard colonial selon l’historien Pascal Blanchard, genre « Fais tes preuves, camarade, et tu monteras vers la lumière de la civilisation ! ». Cofondateur de l’Achac (2), celui-ci a cependant refusé de signer l’appel, jugé « trop en rupture ». Alousseynou, comme son frère, a la peau noire. Pour ces générations dont le passé colonial est toujours plus lointain, le problème aujourd’hui, c’est de s’entendre dire, en postulant pour un stage dans un grand magasin de sapes d’Evry : « La clientèle ne souhaite pas être servie par une personne de couleur, vous comprenez ça ? »
Pour Ahmed Ben Naoum, professeur de socio-anthropologie à l’université de Perpignan, l’identité des enfants issue de l’immigration est devenue un « trou béant » au fond duquel s’accumulent les aigreurs : « Ces jeunes sont dans une dynamique d’émancipation intellectuelle, ils sont dans une posture véritablement conquérante, mais toujours bloqués par ce qu’on appelle le racisme ordinaire. » Ce à quoi les politiques opposent toujours le lancinant argument de « l’intégration ». Ressenti alors comme un éternel obstacle à la citoyenneté, le concept agace. Nadia est d’origine algérienne, « mais française », étudiante en philosophie, enfant des quartiers, qui mange du porc et fume des clopes. Elle aimerait bien être juste citoyenne parmi les autres, et plus « reubeu », ni « issue de l’immigration ». Bien qu’elle rejette la tonalité victimaire de l’appel et y perçoive un côté manipulateur, elle se réjouit paradoxalement de son existence. « Tout dans l’appel est fait pour créer la zizanie, c’est vrai. Est-ce qu’on doit vraiment aller chercher la colonisation pour expliquer le malaise actuel autour de l’islam ? Il est lié à la phobie post-11-Septembre, selon moi… Mais bon, à force de rester silencieux, c’est normal que ça sorte mal. »
Voilà Fatiah, algérienne installée depuis trente-deux ans en France, une mère de famille comme les autres dans sa cité. Une femme qui croyait que la France l’accepterait parmi ses citoyens, puisqu’elle est née de l’autre côté de la Méditerranée, dans l’indigénat. Aujourd’hui, Fatiah raconte inlassablement ses allers-retours en préfecture, tous vains. « Je reste une étrangère. Pourtant, mon arrière-grand-père était français, mon grand-père et mon père aussi. Mais moi, je suis juste "née sous le drapeau français". » Et ses huit enfants ? « Quand seront-ils de vrais Français, et non plus des immigrés ? »
C’est dans ce trouble identitaire que Mélia, comme d’autres, a grandi. Elle est étudiante en économie, petites lunettes, cheveux tirés en arrière, pantalon moulant. Fille d’Algériens venus travailler en France dans un salon de coiffure. Silence sur un passé pesant, pas de transmission, et une béance mémorielle pour héritage. Mélia ne veut rompre ni avec ses racines ni avec la République. Mais assure que les idées des « indigènes », si elles circulaient dans les quartiers, pourraient y rencontrer un « dangereux succès ». Parce que les jeunes issus de l’immigration cherchent des mots « qui s’adressent à eux ». Et sur ce terrain-là, il n’y a personne. « Sauf Tariq Ramadan ». Mélia est croyante pratiquante, mais ce n’est pas sur ce thème que le musulman orthodoxe Tariq Ramadan, qu’elle est déjà allée écouter en conférence, emporte sa conviction: « Ce qui m’intéresse, c’est qu’il est en prise avec la réalité des quartiers. »
« Il faut rompre avec la fantasmagorie des banlieues françaises, explique Tariq Ramadan. Rompre avec l’obsession d’être minoritaire, et le discours infantilisant qui met ces gens en position de dominés en terre étrangère. » Expliquer les discriminations par la survivance du facteur colonial ne revient aucunement selon lui à placer les « héritiers de l’immigration » en position de victimes éternelles. « Une citoyenneté commune passera nécessairement par l’acceptation des cultures originelles. » Difficile à admettre à moins de revoir le modèle d’intégration. Esther Benbassa, historienne spécialiste de la question juive, considère que « la France ne veut pas accepter sa pluriculturalité, elle se croit "blanche" ». Ce qui procède, selon elle, « d’une tradition jacobine limitant la religion au privé ». Comme si la France était homogène, « ce qu’elle n’a jamais été, poursuit Esther Benbassa. Le système est rouillé, la discrimination positive devient du coup obligatoire ». Quelle sera la solution pour tous ces jeunes, coincés dans une image paradoxale ? Leur identité d’« Arabes » et de « Noirs » leur est à la fois imposée par une société qui les rejette et interdite par l’impératif de « s’intégrer » en s’assimilant (3). Face à cette injonction contradictoire, Nadia, l’étudiante en philosophie, tranche tout net: « Si parler de la colonisation est un moyen de légitimer notre place, je dis oui. » Ils sont nombreux à le penser désormais. Alors, la France, désormais hantée et pour longtemps par son passé colonial ? « Si tu ne sais pas où tu vas, rappelle-toi toujours d’où tu viens », c’est un proverbe kabyle qui le dit.

(1) « Le Mal-être arabe. Enfants de la colonisation », par Dominique Vidal et Karim Bourtel, Agone, mai 2005.
(2) Association pour la Connaissance de l’Histoire de l’Afrique contemporaine.
(3) « La Fracture coloniale », collectif à paraître en septembre 2005 à La Découverte.

« L’appel des indigènes »
« La République de l’égalité est un mythe », « Nos parents et nos grands-parents ont été mis en esclavage », « Nous, filles et fils de colonisés et d’immigrés, nous sommes (…) engagés dans les luttes contre l’oppression et les discriminations produites par la République postcoloniale…» Ainsi se conclut cet appel «pour des assises de l’anticolonialisme» signé par de nombreux chercheurs et associations, parmi lesquelles le Collectif des Musulmans de France, les Blédardes, DiverCité (Lyon), ATMF, ou encore le groupe de rap la Rumeur.
Aude Lancelin, Elsa Vigoureux
Le Nouvel observateur , 23/06/2005
Compte-rendu
Deux journalistes ont enquêté sur le mal-être qui semblerait toucher des centaines de milliers d’immigrés et d’enfants d’immigrés nord-africains en France. Connaître les raisons de ce malaise est l’objectif des auteurs qui s’interrogent sur les explications couramment admises sur le sujet, la question identitaire d’un côté, la question des discriminations de l’autre. Mais d’autres pistes sont prises en compte et évaluées tel le poids de la longue histoire coloniale de la France, l’apparition d’une mouvance militante islamiste trouvant un écho chez un certain nombre de jeunes en quête de sens, l’émergence d’une islamophobie. Au-delà de ces questions se pose la mobilisation politique vis-à-vis de ce malaise et du choix de ces luttes, du terme des revendications et des outils de ces actions.
Histoire-immigration.fr , 09/06/2005
Quelles sont les causes du mal-être arabe en France ?
Au sommaire aujourd’hui d’OummaTV, un entretien avec Dominique Vidal, rédacteur en chef adjoint du Monde Diplomatique et Karim Bourtel, journaliste, auteurs du livre « Le mal-être arabe » aux éditions Agone.

Pour visualiser l’entretien télévisé, cliquez ici
Oumma.com , 03/06/2005
Arabisch onbehagen’ bij de kinderen van de kolonisatie
Frankrijk is dol op woordspelingen. Wat al vaker aanleiding heeft gegeven tot nieuwe begrippen, die meteen hun weg vinden naar de massamedia en het grote publiek. ‘Le bien-être’ hoeft niemand te vertalen. Het is "welzijn", "welbehagen". Het duidt op een algemeen goed gevoel.

Dominique Vidal, adjunct-hoofdredacteur bij Le Monde Diplomatique, schreef in 2003 een opmerkelijk essay met de titel ‘Le mal-être juif’. De term ‘mal-être’ is vandaag bijna een gemeenplaats. Vidal beschreef de diepe malaise van de joodse gemeenschap in Frankrijk, die met een ernstige identiteitscrisis kampt. De joodse godsdienst is nauwelijks nog een cement om deze gemeenschap bij elkaar te houden en niet volledig te laten opgaan in de seculiere Franse maatschappij. De joodse cultuur verdwijnt stilaan uit het Franse beeld. Een groot deel van de Franse joden heeft meer en meer de neiging de eigen identiteit volledig vast te koppelen aan een onvoorwaardelijke steun aan de staat Israël. Ze beweren zich in deze staat te erkennen, steunen de Israëlische regering en nemen het rabiate anti-Arabische racisme van de Israëlische leiders over. In eigen land roepen joodse prominenten dan plotseling op om voor een ranzige antisemiet en negationist als Jean-Marie Le Pen van het Front National te stemmen. Het essay ‘Le mal-être juif’ werd Dominique Vidal niet overal in eigen kringen in dank afgenomen (Vidal is een telg van een Franse joodse familie).

Vandaag haalt Dominique Vidal de term ‘le mal-être’ nog eens boven, maar dan wel om het grote gevoel van onbehagen van de honderdduizenden Arabische immigranten (voornamelijk Algerijnen) in Frankrijk onder de loep te nemen. Hij doet dat samen met Karim Bourtel, een journalist van Arabische origine die onder meer voor het andersglobalistische blad ‘Politis’ en het katholieke ‘Témoignage chrétien’ schrijft. ‘Le mal-être arabe’ is geen essay. Beide auteurs maken geen eigen analyse van het racisme, de achteruitstelling, de kansarmoede van de meerderheid van de Arabische immigranten, die doorgaans in troosteloze ‘banlieues’ aan de rand van de grote steden werden gedumpt. Zij houden zich op de achtergrond en laten de Franse Arabieren zelf aan het woord. Allemaal mensen van het maatschappelijk middenveld: intellectuelen, sociale werkers, activisten van de antiracistische beweging, bewoners van de banlieues, gewone mannen, vrouwen, jongens, meisjes, oudere immigranten, arbeiders.

Arabieren krijgen het woord

Dominique Vidal en Karim Bourtel noemen hen "de kinderen van de kolonisatie". Want het anti-Arabische racisme in Frankrijk en het ‘mal-être arabe’ zijn diepgeworteld in de Franse koloniale geschiedenis. Niet voor niets behoren de kolonisatie van Algerije en de onafhankelijkheidsoorlog in deze Noord-Afrikaanse kolonie van Parijs tot de zwartste bladzijden van de Franse hedendaagse geschiedenis. Uit de gesprekken blijkt bijvoorbeeld hoe opgeklopt de discussie over de hoofddoek van de moslima’s bij onze zuiderburen is geweest. Frankrijk leek plots in zijn diepste republikeinse en seculiere waarden te worden bedreigd door hoofddoekdragende Arabische vrouwen en meisjes. Het was geen fraaie vertoning. De hardste tegenstanders van de Franse Verlichting bleken plots de grootste verdedigers van Voltaire en Diderot te zijn geworden. Vulgair racisme blijft echter moeilijk passen in een nobele, humane en fatsoenlijke verpakking.

Wat allemaal niet wegneemt dat het hoofddoekdebat de aandacht van de meeste Fransen (autochtonen en allochtonen) naar futiliteiten heeft afgeleid. Inmiddels werd het echte debat over het racisme, de islamofobie, de maatschappelijke uitsluiting en discriminatie van de ‘Franse Arabieren’ niet langer gevoerd. Alle politieke partijen van extreem-rechts via rechts, tot de Parti socialiste, de Groenen en de Parti communiste hebben zich in het recente verleden bijzonder ondemocratisch gedragen ten opzichte van hun Arabische medeburgers. De meeste gesprekspartners van Vidal en Bourtel laten hun ongenoegen over de politieke (blanke) elite in Frankrijk duidelijk de vrije loop. En ze vervallen daarbij niet eens in antipolitiek. De meesten zijn op zoek naar werkbare alternatieven, naar modellen voor een efficiënte zelforganisatie. Ze zoeken welke bondgenootschappen met autochtone Franse medeburgers daadwerkelijk tot verandering kunnen leiden. Ze stellen vragen over de rol van de islam in de Franse maatschappij.

Het groene gevaar

En Vidal en Bourtel komen via hun gesprekken vaak tot verrassende vaststellingen. De ‘war on terror’ heeft na 11 september 2001 ook in Frankrijk diepe sporen nagelaten. Een islamofobe politieke elite en haar massamedia schilderen het schrikbeeld van een islamistische invasie. Ze hameren op het groene gevaar, het extremistische moslimfundamentalisme, dat welig zou worden beleden in de moskeeën van de Franse Arabieren. Wat blijkt? De meeste Franse moslims gaan niet eens naar een moskee, maar zoeken een individuele godsdienstbeleving. De meeste Franse moslims hebben geen boodschap aan de ‘Conseil français du Culte musulman’ (Franse Raad voor de moslimcultus), die door de overheid in het leven is geroepen om de Franse moslims te vertegenwoordigen, zoals de joodse gemeenschap bijvoorbeeld vertegenwoordigd wordt door de CRIF (Conseil représentatif des Institutions juives de France - Representatieve Raad van joodse Instellingen in Frankrijk). Dominique Vidal en Karim Bourtel laten een hele reeks Franse moslims aan het woord over hun godsdienst. Over de manier waarop ze de islam willen hervormen tot een religie die echt zijn plaats vindt in de Franse maatschappij. Stuk voor stuk zijn dit boeiende meningen die het debat over de islam verrijken en verruimen.

Koloniaal Frankrijk

De gesprekspartners van Vidal en Bourtel spreken ronduit over hun ‘mal-être’. De Franse Arabieren (in meerderheid kinderen van Maghrebijnse ouders en grootouders) zijn slachtoffers van het Franse kolonialisme. Opvallend is hoe een aantal Franse en Arabische wetenschappers op dit vlak tot gelijklopende conclusie komen. Vidal en Bourtel gingen bijvoorbeeld praten met François Vourc’h, een onderzoeker die verbonden is aan de CNRS (Conseil national de la Recherche scientifique - Nationale Raad voor het Wetenschappelijk Onderzoek) en zich bezighoudt met het thema ‘migratie en maatschappij’. Vourc’h stelt dat "de koloniale verhoudingen, die de ‘burgers’ (citoyens) van de ‘inboorlingen’ (indigènes) onderscheiden nog steeds de maatschappelijke relaties in Frankrijk structureren. Zo lang we dat niet erkennen, zullen we niet in staat zijn iets te veranderen aan onze fundamentele maatschappelijke orde." Vourc’h trekt de parallel met de strijd van de feministen. "Wij hebben lange tijd de vrouwen hun rechten ontzegd. We gingen ervan uit dat ze niet in staat waren dezelfde functie te bekleden als de mannen en dat ze van nature voorbestemd waren voor huishoudelijke taken," zegt hij. "Niemand vond dit toen choquerend. De opvattingen van de dominerende maatschappij waren gewettigd en werden algemeen aanvaard. Toen de feministen hun eisen op tafel gooiden stonden de organisatoren van onze seksistische maatschappelijke orde perplex toen hen werd verweten dat zij hun echtgenoten, zussen en dochters misprezen. Alleen de collectieve revolte dwong ons tot andere gedachten. De maatschappij reageert alleen maar onder dit soort druk. Wat heeft er uiteindelijk toe geleid dat de kinderen van Maghrebijnse immigranten werden erkend? De revolte in de ‘banlieues’ van Lyon in 1983."

Het koloniale denken heeft nog steeds verregaande gevolgen voor de Franse Arabieren. Kritische Fransen en Franse Arabieren komen op dit vlak tot eensluidende conclusies. De historicus Pascal Blanchard rakelt een evidente, maar pijnlijke herinnering op: "van 1830 tot 1962 waren 850 miljoen individuen, verspreid over zeven generaties, onderdanen van ons koloniaal imperium en onderworpen aan actieve of passieve kolonisatoren. Vandaag hebben 9 à 10 miljoen Fransen - met andere woorden bijna één op tien - een directe band met deze geschiedenis. Het kan weinig verwonderring wekken dat dit in hun geheugen geprent blijft. In sommige delen van het grondgebied houdt de staat - of althans een deel van de administratie - vast aan de logica van het "Arabisch bureau". Of wat moet je anders denken van burgemeesters die caïds betalen om de lieve vrede te bewaren? Trouwens is het niet zo dat het ministerie van Binnenlandse Zaken er de voorkeur aan geeft met religieuzen, zelfs islamisten, te praten liever dan met Arabische vrijzinnigen, die duidelijke eisen formuleren? Ook al in de jaren ’30 onderhandelde het koloniaal bestuur vooral met oelema’s."

Vandaag is het niet anders, zegt Ghaleb Bencheikh, de vice-voorzitter van de "Wereldconferentie van de Godsdiensten voor de Vrede". Hij stelt vast hoe de Franse overheid gebruikt maakt van de CFCM (de Conseil français du Culte musulman of Franse Raad voor de moslimcultus), een officiële instantie die de dialoog met de Franse Arabieren beperkt tot een select clubje van mensen die vooral zichzelf en nauwelijks de Franse moslims en Arabieren vertegenwoordigen. Bencheikh heeft geen hoge pet op van de CFCM. "Om echt vooruitgang te boeken in de hervorming van de islam in Frankrijk hebben we echte democraten nodig," zegt hij, "mensen met moed en met de nodige kennis op het vlak van semiotiek, geschiedschrijving, schriftgeleerdheid, filologie, anagoge en theologie. In plaats daarvan zitten we met een kleine groep die erop uit is om plaats te kunnen nemen tijdens de cocktails op de grote feesten van de republiek. Ik heb er mijn twijfels over dat zij ooit de academie zullen vormen die de opkomst van een Franse islam omkadert." En Bencheikh voegt er met enige schamperheid aan toe dat de Franse overheid nooit bij de heren van de CFCM om advies vraagt over ernstige aangelegenheden in verband met de islam. "Nicolas Sarkozy en Jean-Pierre Chevènement trekken dan maar naar Kaïro om er raad te vragen bij cheikh Tantaoui, de rector van de islamitische universiteit Al-Azhar." Sarkozy is de rijzende ster aan het rechtse firmament in Frankrijk en de gedoodverfde opvolger van president Jacques Chirac. Chevènement is een oud boegbeeld en inmiddels dissident van de PS en heeft de trieste reputatie om de jongeren van Maghrebijnse afkomst in de ‘banlieues’ een nieuwe bijnaam te hebben gegeven: ‘les sauvageons’, zeg maar wildemannen, hooligans of keetschoppers.

‘Banlieues’ of Algérie française

Historicus Pascal Blanchard toont aan hoe de koloniale praktijk nog steeds op het migrantenbeleid doorweegt. Bij het debat over het huisvestingbeleid wordt het advies ingewonnen van militairen en experts van de politie om ook rekening te kunnen houden met de ‘veiligheidsaspecten’. "Politiecommissariaten worden niet langer in het centrum van de stad ingeplant, maar in de buurt van een RER-station (de snelle treinverbinding van de ‘banlieues’ naar het centrum van Parijs en andere grote steden). De RER is de navelstreng geworden tussen de stad en de ‘banlieues’. Die politiecommissariaten lijken dan ook sterk op de kazernes uit de negentiende eeuw, die aan de rand van de koloniale steden waren gebouwd om beter de wegen te controleren.". Ook de journalist van Arabische afkomst Nasser Negrouche wijst op de diepgewortelde Franse koloniale mentaliteit, die nog steeds het migrantenbeleid en de houding van de overheid ten opzichte van de Franse Arabieren bepaalt. Alles is begonnen met de huisvesting van de immigranten aan de rand van de grote steden, zegt Nasser Nagrouche. "Deze huisvestingsstrategie is gebaseerd op de woonpolitiek in de kolonies: een soort geografische apartheid, die tegemoetkomt aan het veiligheidsgevoel en het fysieke en morele comfort van de kolonisten. Vanuit de bidonvilles (de krottenwijken) verhuisden talrijke immigranten naar de HLM’s (goedkope woonkazernes aan de rand van de stad). Soms waren die HLM’s nieuw, meestal waren ze oud en werden ze verlaten door Franse arbeiders, die een sociale woning hadden gekregen of zelf een huisje hadden gekocht. Eens in deze verkommerde wijken terechtgekomen, werden deze immigranten onderworpen aan een "etnische dosering" per woonblok en zelfs per verdieping. Dat was de beruchte "tolerantiedrempel" die onafscheidelijk verbonden werd met het begrip "maatschappelijke gemengdheid" - waarover men overigens nooit spreekt in de meer gegoede wijken. Dit etnische knutselwerk heeft hoegenaamd niets van doen met het "grote huisvestingsbeleid dat de gettovorming wilde tegengaan"." Volgens Negrouche kan er niet langer geklungeld worden. Het volstaat niet meer om hier of daar een oud woonblok af te breken. Al deze "communautaire" wijken moeten tegen de vlakte om plaats te maken voor een echte multiculturele woongelegenheid, die gericht is op de stad."

Brussel en Jeruzalem

‘Le mal-être arabe’ is een uitermate boeiend boek, precies omdat de direct betrokkenen het woord krijgen. En die hebben zeer interessante dingen te vertellen, die er werkelijk toe doen en die zelden gehoord worden in allerlei opiniestukken en debatten over het migrantenbeleid. Het boek heeft zelfs een kort Belgisch hoofdstukje. Serge Govaert (directeur van het CRISP - Centre de recherches et d’informations sociopilitiques - in Brussel) schreef een korte bijdrage over het Belgische migrantenbeleid. In Frankrijk wordt daar af en toe wel eens mee gedweept, omdat er in Parijs slechts één moslim in de 577 zitjes tellende Kamer van Volksvertegenwoordigers zetelt. En die moslim is dan nog afkomstig uit een overzees gebied, zoals de Fransen hun kolonies vandaag noemen. In België zijn er dat beduidend meer (zes in de Kamer en vijf in de Senaat). Er zijn 92 niet-Europese gemeenteraadsleden in het Brussels gewest, 40 in Vlaanderen en 21 in Wallonië. Maar daarmee is alles gezegd. Govaert wijst erop dat het migrantenbeleid in ons land even failliet is als bij onze zuiderburen.

En tot slot gaat ‘Le mal-être arabe’ ook die andere heikele kwestie niet uit de weg. Net zoals bij ons, is ook in Frankrijk het Palestijns-Israëlische conflict een splijtzwam, die autochtonen en allochtonen verdeelt en de emoties af en toe hoog doet oplaaien. Dominique Vidal en Karim Bourtel geven het slotwoord aan Leila Shahid. In Frankrijk wordt zij "Madame Palestine" genoemd. Zij is een flamboyante diplomate en vertegenwoordigster van het Palestijnse Nationale Gezag in Frankrijk en wordt veel gevraagd tijdens mediadebatten. Samen met Dominique Vidal en de Israëlische, linkse vredesactivist Michel Warschawski trok ze de voorbije (en komende) maanden regelmatig naar de steden en de ‘banlieues’ in heel Frankrijk om er met de jonge Franse Arabieren te discussiëren. Shahid is niet mals voor een groot deel van de Arabische intellectuelen in Frankrijk. "De waarheid is dat zij in het algemeen weinig belangstelling hebben voor de ‘banlieues’. Onder druk van de universitaire elite en van de media wijden zij het belangrijkste deel van hun inspanningen aan hun eigen professionele en persoonlijke promotie. Ze zijn bereid om sommige ‘banlieues’ aan de moslimfundamentalisten over te laten. Ik zeg zeer duidelijk: op het vlak van de identiteitscrisis is een van de belangrijkste problemen precies de houding van die Arabieren, die - precies omdat ze het gemaakt hebben - hun mensen laten vallen en zelfs geen voet meer in de ‘banlieues’ zetten. Dat is een relatief recent probleem. In 1974 daarentegen (toen Shahid zelf in Frankrijk kwam studeren en er voorzitster werd van de GUPS, de Algemene Unie van Palestijnse Studenten) nam heel de intellectuele elite het op voor de immigranten: Sartre, Deleuze, Foucault… En die elite was ook zeer actief in de jongerenbeweging van de ‘banlieues’. Vietnam en Palestina stonden er samen met de maatschappelijke problemen op de agenda. En toen kwamen de ‘nouveaux philosophes’ en met hen begon de tocht door de woestijn. Al wie actie voerde werd meteen beschuldigd van populisme of totalitarisme. Zelfs de solidariteit met Palestina viel in die categorieën. De jongeren uit de ‘banlieues’ waren niet meer dan moslims. Deze catastrofale tendens heeft zonder meer heel de linkerzijde er toe aangezet de wijken en de ‘banlieues’ aan hun lot over te laten. Wij, Palestijnen, hebben nooit toegegeven aan deze tendens. Mijn vermoorde voorgangers Mahmoud Hamchari en Ezzedine Kalak hadden eveneens een aanwezigheidsstrategie in de ‘banlieues’. Hun opvolger Ibrahim Souss van zijn kant beperkte zich tot een louter diplomatieke activiteit. Wat er ook van zij, wij hebben deze algemene tendens niet kunnen keren. En om het eens brutaal uit te drukken: links heeft de rug gekeerd naar mei ’68 en heeft de immigratie verraden."
Wim De Neuter
Uitpers - Pays-Bas , 06/2005
Houria Bouteldja, une « indigène » de la République
Propos recueillis par Amara Bamba. Source www.SaphirNet.info

Houria appelle à manifester ce dimanche 8 mai 2005 à Paris (14h, place de la République). Déjà investie dans le collectif Les Blédardes, Houria Bouteldja, 31 ans, est aussi à l’initiative de l’appel des « Indigènes de la République ». Les assises de l’anticolonialisme auxquelles elle avait pris une part active ont été reportées à la fin juin 2005. Mais elle poursuit son combat contre ce qu’elle nomme le « continuum colonial ». Entretien avec une « indigène » engagée qui veut donner la parole aux victimes des discriminations.


SaphirNet.info : D’où vient l’idée de cet appel que vous lancez ?

Houria Bouteldja : Elle vient d’une atmosphère particulière qui est celle de l’après 11 septembre, de la campagne présidentielle entièrement axée sur la sécurité. Ce qui a désigné les populations vivant dans les « banlieues » comme étant la source de cette insécurité. Puis aussi du débat islamophobe sur l’affaire du voile. Il y a eu cette affaire du RER D où une jeune fille a accusé des Arabes et des Noirs d’avoir été xénophobes. Ce qui était totalement faux. Mais ces accusations ont été abondamment relayées par les médias. Et lorsqu’on a interrogé cette jeune fille pour savoir pourquoi elle avait précisément menti sur les Arabes et les Noirs, elle a répondu : « c’est toujours eux qu’on accuse à la télé. » On a là l’exemple du produit de l’idéologie ambiante qui accuse les Arabes, les Noirs, les populations de la banlieue d’une manière générale.

D’après ce que vous dites, ces sont les médias qu’il faudrait amener à changer leur traitement de l’information.

Houria Bouteldja : Non, pas exactement. Les médias font certes partie des cibles de notre appel. Mais il y a quand même un système issu de l’histoire coloniale et de l’histoire de l’esclavage. Ce sont des éléments qui structurent ce qui existe et qui font dire des choses inacceptables à des hommes politiques sur les Noirs et des Arabes. Cette histoire détermine encore aujourd’hui certains rapports sociaux. Le fonctionnement des institutions, le fonctionnement de la politique, le fonctionnement de l’administration font partie de tout un système qui dépasse le seul cadre des médias. Et notre appel s’adresse à l’ensemble de ce système de valeurs de la République. Il y a des valeurs positives et des valeurs négatives. L’esclavage et la colonisation sont des valeurs négatives.

Sur le terrain comment ressentez-vous ce que vous dénoncez ?

Houria Boutelja : Ce sont des discriminations au quotidien. C’est le racisme à l’embauche. C’est le discours racisant et essentialisant dans les médias. Ces sont aussi des lois ethniques comme la loi sur les insignes religieux qui n’est faite que pour les filles musulmanes. C’est aussi la loi du 23 février dernier qui demande aux enseignements d’enseigner une histoire positive de la colonisation...

Est-ce donc un appel contre certaines lois précises ? Parce qu’on se demande par exemple, si vous avez une lettre à écrire, l’adresseriez vous au Parlement ou au gouvernement ?

Houria Bouteldja : Ce serait une lettre à tout le monde. Une lettre à l’ensemble de la société française parce que notre appel n’est pas destiné à une catégorie de personnes. Il ne s’adresse pas à une catégorie de politiques. Il s’adresse à tout le monde.

Dans « le mal être arabe », Dominique Vidal et Karim Bourtel fournissent des éléments pour comprendre votre mouvement. Et on se demande finalement : quel est le profil d’un « indigène de la République » ?

Houria Bouteldja : Il n’y a pas un profile spécifique de l’indigène. Mais ce qui caractérise l’indigène, c’est son affiliation historique. On ne peut pas le définir par sa religion. On ne peut pas le définir par sa nationalité d’origine. Nous nous définissons par notre affiliation à la République. C’est ainsi que nous pouvons travailler avec des Africains, des Antillais, des Maghrébins et des anticolonialistes français. Ce qui nous rassemble c’est notre rapport à l’histoire de la République : le rapport de l’esclavage et de la colonisation qui perdure aujourd’hui.

C’est un peu dur de dire que l’esclavage continue aujourd’hui.

Houria Bouteldja : Nous disons qu’il y a un continuum colonial. Nous ne vivons pas légalement une situation d’esclavage. Mais vous serez d’accord avec moi pour dire que la situation des Noirs aux Etats-Unis est déterminée par l’histoire de l’esclavage, sinon aujourd’hui, quatre cents ans plus tard, les Noirs ne seraient pas au plus bas de la société. C’est que le système américain a compris l’esclavage dans ses institutions. Et s’en débarrasser ne se fait pas du jour au lendemain. Car ce sont forcément des images et des représentations.

Vous voyez un parallèle entre les deux systèmes ?

Houria Bouteldja : Il y a un air de famille. En France, nous avons la nationalité française, nous avons des droits, ça c’est évident. Mais en revanche, nous ne sommes pas traités de la même manière.

Ce dimanche, comment se prépare la manif ?

Houria Bouteldja : Je ne m’avance pas trop pour le moment parce que nous sommes partis d’un petit groupe. Il n’y a pas de grande association derrière nous. Mais nous avons eu de très bons échos à notre appel. Nous avons suscité pas mal de débats à Toulouse, à Lille, à Lyon, à Marseille même en Belgique. Mais pour cette marche de dimanche, je serais incapable de vous avancer un nombre de personnes que nous attendons.

Comment expliquez-vous que de grosses associations comme le Mrap n’aient pas signé votre appel ?

Houria Bouteldja : Le Mrap n’a pas signé l’appel, mais il a publié un communiqué de soutien à notre appel.

A quoi peut-on s’attendre dans l’après-manif ?

Houria Bouteldja : Suite à la manif, nous tiendrons les « assises de l’anticolonialisme » qui étaient prévues le 16 avril dernier. Mais la salle nous a été retirée au dernier moment. Nous les avons donc reportées en fin juin. Nous prendrons les dispositions pour éviter ce qui s’est déjà produit. Et, durant ces assises, nous comptons faire la démonstration de notre continuum colonial. Nous envisagerons les diverses perspectives de notre combat. Et il nous importe de marquer notre rupture avec le paternalisme traditionnel des associations antiracistes afin que les victimes des discriminations se prennent en charge elles-mêmes.

Il y a ce débat sur ce qu’on nomme le « racisme anti-Blancs » en France. Cela a l’effet d’interroger sur la participation à votre mouvement.

Houria Bouteldja : Ce débat sur le « racisme anti-Blancs » est une grosse imposture. Il est vrai qu’il y a des attitudes racistes qui traversent certains membres de la communauté maghrébine. Mais le problème est qu’on veut le traiter sur le même plan que le racisme anti-Noirs et anti-Arabes ambiant. Or ce dernier est un système idéologique fondé sur l’histoire de l’esclavage et du colonialisme tandis que les attitudes racistes qui traversent les communautés africaines et maghrébines ne sont pas fondées sur une idéologie. Ce sont des racismes qui ne produisent pas de discrimination envers les Blancs par exemple. On ne peut donc pas les placer sur le même plan. C’est là qu’il y a imposture.
Toutesegaux.net , 08/05/2005
Le débat sur le passé colonial français est-il en train de déraper ?
C’est d’abord l’incrédulité puis la colère qui a saisi, le mois dernier, le milieu des historiens. Comment le Parlement d’une vieille démocratie comme la France a-t-il pu laisser passer pareille aberration ? Au cœur de l’affaire, la loi du 23 février 2005 sur les Français rapatriés, visant essentiellement à indemniser les harkis. Que dit cette loi, et plus précisément son article 4, adopté en juin dernier sans que personne alors y trouve rien à redire ? Le texte s’érige en donneur de leçon d’histoire et demande aux programmes scolaires d’enseigner, « en particulier », « le rôle positif» de la présence française Outre-mer, notamment en Afrique du Nord. Dans une pétition intitulée « Colonisation : non à l’enseignement d’une histoire officielle », un millier d’universitaires ont demandé son abrogation. Gérard Noiriel, directeur d’études à l’Ehess, l’Ecole des hautes études en sciences sociales, fustige ce dangereux précédent: « Si l’Etat lui-même donne l’exemple de ces détournements partisans de l’histoire et si nous acceptons sans broncher, alors nous n’aurons plus d’arguments contre tous ces entrepreneurs de mémoire qui utilisent le passé pour cautionner leurs intérêts du présent. Ceci est d’autant plus important qu’aujourd’hui on voit émerger des groupes qui tentent de confisquer l’histoire à leur profit ». Et Gilbert Meynier, spécialiste de l’histoire du FLN algérien, de dénoncer de la même façon « cette loi inepte et stupide qui va susciter des âneries symétriques... ».
Christian Vanneste, le député UMP du Nord, auteur de la disposition contestée, affirme avoir entendu « vaguement» parler de la pétition des historiens, publiée dans Le Monde (« un journal de gauche que je ne lis pas»), mais prétend que « c’est le rôle de la loi de dire le contenu de l’enseignement et de donner aux citoyens des buts d’éducation civique »...
Guerre d’Algérie, traite négrière, massacres de populations... depuis quelques mois, le passé colonial de la France affleure à tout moment dans le débat public. On pourrait s’en réjouir, après tant d’années de déni et d’occultation d’une histoire qui d’ailleurs n’est enseignée en France que par une poignée d’universitaires. L’ennui est que ces pages d’histoire invoquées en vrac menacent toujours d’être récupérées à des fins partisanes ou communautaires.
L’historien spécialiste de l’Algérie Benjamin Stora raconte, par exemple, comment il a dû quitter sous escorte policière le dernier Salon du livre, à Paris. Bouge dans ta tête, son émission hebdomadaire sur France Culture qui avait pris pour thème « Comment peut-on finir la guerre d’Algérie ? », s’est finie... sous les anathèmes et les menaces de partisans de l’Algérie française. « De telles passions encore aujourd’hui peuvent paraître inimaginables. On se serait cru aux lendemains de la guerre d’Algérie ! » confie l’historien éberlué par tant de haine. « Nous sommes face à un grand danger, cette guerre des mémoires nous entraîne sur une très mauvaise pente, poursuit l’auteur de La Gangrène et l’Oubli (éd. La Découverte, 1991), qui n’a cessé d’œuvrer pour que ce passé resurgisse. Depuis une dizaine d’années, la France explore son histoire coloniale et nous sommes, de facto, sortis de l’occultation. Mais nous vivons maintenant les effets pervers de ce grand remue-ménage. Le couvercle de la mémoire s’est soulevé et certains groupes, qui s’étaient tus pendant des années - des pieds noirs et des harkis notamment -, veulent se faire entendre dans le débat public. Des mémoires de revanche, en quelque sorte, sont en train de s’exprimer puissamment. » Les hommes politiques ne s’y sont pas trompés, qui savent les relayer à des fins souvent électoralistes. Au Parlement, comme on l’a vu avec la loi de février 2005. Mais aussi sur le terrain : Benjamin Stora cite pour exemple les futurs « musées » de l’Algérie ou de l’Outre-mer qui, à Marseille ou ailleurs, soignent, d’après lui, les « clientèles» pied-noire et harkie.
Mais, phénomène nouveau, ce grand déballage du passé colonial ne se limite plus aux anciennes générations qui ont connu ces événements. II intéresse aujourd’hui des jeunes qui n’ont pas vécu cette période dans leur chair. Un appel publié dans la presse et sur Internet, en janvier dernier, sous le titre volontairement provocateur « Nous sommes les indigènes de la République ! », a suscité un débat houleux, mais salutaire. Lancé par de jeunes - et moins jeunes - Français « issus de l’immigration maghrébine », comme l’on dit, appuyé par des « noms » comme Magyd Cherfi (le chanteur de Zebda) ou l’éditeur François Gèze, ce texte pamphlétaire destiné à secouer les esprits fait le lien entre excolonisés et nouveaux discriminés d’origine arabe et africaine dans la France d’aujourd’hui. « Discriminés à l’embauche, au logement, à la santé, à l’école et aux loisirs, les personnes issues des colonies, anciennes ou actuelles, et de l’immigration postcoloniale sont les premières victimes de l’exclusion sociale et de la précarisation », dit le texte, qui demande à la France de mettre « un terme aux discriminations racistes dans l’accès au travail, au logement, à la culture et à la citoyenneté », Ce rassemblement de signataires de gauche et d’extrême gauche en appelle à des « Assises de l’anticolonialisme» qui auront lieu début juin. Il convie également les Français à une « marche du 8 mai », commémorant l’autre 8 mai 1945, ce massacre qui fit des milliers de morts dans la région de Sétif en Algérie, le jour de la fête de la victoire sur le nazisme.
Depuis des années, à travers ses travaux sur les « zoos humains» ou sur l’imaginaire colonial, l’historien Pascal Blanchard a disséqué, lui aussi, cette « fracture coloniale» qui marque encore profondément l’inconscient collectif français. Pour ce jeune chercheur associé au CNRS et pour ses collègues de l’Achac (Association pour la connaissance de l’histoire de l’Afrique contemporaine), il ne fait pas de doute que « le schéma colonial imprègne encore bien des logiques étatiques [...]. L’Etat, du moins une partie de son administration, conserve une logique de "bureau arabe" [bureaux dirigés par des militaires qui servaient au contrôle de la population algérienne à l’époque de la colonisation, NDLR ] dans certaines parties du territoire national [...]. Le ministère de l’Intérieur, depuis quinze ans, ne préfère-t-il pas traiter avec les religieux, même islamistes, plutôt qu’avec des laïques revendicatifs? ». Pascal Blanchard se souvient de sa surprise quand, il y a quelques années, il s’est retrouvé assis aux côtés d’un gradé militaire dans une réunion sur la politique de la ville - l’armée, consultée sur les banlieues, dans une logique sécuritaire... « Comparaison n’est pas raison », reconnaît l’historien, mais tout cela rappelle fortement aux neuf à dix millions de Français ayant un rapport avec l’histoire coloniale que « de "l’indigène" au "sauvageon", la boucle semble bouclée ». Fort de ce constat, Blanchard et les historiens de l’Achac ne proposent pas d’en appeler à la repentance de la France mais tout simplement de « reconnaître la période coloniale dans toute sa complexité ».
Pourtant, Pascal Blanchard n’a pas signé la pétition des « indigènes de la République ». Pas seulement à cause des quelques maladresses et outrances de vocabulaire de l’appel. Mais parce qu’il pense, comme l’avait en son temps souligné le défunt Frantz Fanon et comme y insiste Albert Memmi, l’auteur du lumineux Portrait du colonisé, que se réapproprier le terme d’« indigène» équivaut à reprendre la posture coloniale. Ce « nous, les indigènes» sonne très « ethnicisé », estime Pascal Blanchard, « alors que cette histoire coloniale devrait justement appartenir à tous les Français ».
Ethnicisation des débats, communautarisme... Quand ils ne sont pas traités de « nouveaux racistes», dans l’hebdomadaire Marianne, par un Jean-François Kahn emporté par sa fougue pour défendre la République en danger, les « indigènes» sont fréquemment accusés d’être des diviseurs. Signataire de l’appel, la sociologue Nacira Guénif s’en défend: « Ce reproche n’est pas nouveau: les féministes, puis les homosexuels ont été accusés en leur temps de "communautarisme". Ce soupçon a fini par s’évaporer. [...] La discrimination sociale, en créant des catégories, oblige les individus stigmatisés à lutter en tant que catégorie [...]. Ce ne sont pas les individus ainsi regroupés de l’extérieur, victimes de ce processus, qui ont créé ces catégories».
A gauche comme à droite, beaucoup d’hommes politiques reconnaissent aujourd’hui - et c’est nouveau - ce que disent les études depuis longtemps, à savoir les importantes discriminations qui touchent les Français d’origine arabe ou africaine et les étrangers de couleur. La députée de Guyane Christiane Taubira, personnalité pourtant connue et influente, nous raconte en aparté comment elle a failli se voir refuser un appartement il y a quelques années, ainsi que les contrôles de police au faciès qui n’ont pas épargné son fils: « On parle de citoyenneté, alors que la République dénie à ces jeunes les attributs de la citoyenneté. Quand un ministre délégué à l’Enseignement comme Xavier Darcos s’en prend en 2003 à "l’insolence des immigrés arabo-musulmans de la troisième génération qui ont du mal à s’insérer dans le monde du travail et qui ont crié vive Ben Laden après le 11 Septembre...", ne croyez-vous pas que le mauvais exemple est donné au plus haut niveau? » s’insurge la députée de gauche qui a donné son nom à la loi de 2001 reconnaissant comme crime contre l’humanité la traite négrière. Mais Christiane Taubira voudrait dépasser l’équation selon laquelle les colonisés d’hier sont les discriminés d’aujourd’hui. Elle a combattu les « propos inadmissibles de Dieudonné» poussant à l’affrontement des mémoires et des communautés - Noirs contre Juifs -, et ne veut pas que ce passé colonial devienne un alibi face aux rancceurs accumulées: « Ne comparons pas les génocides les uns par rapport aux autres. Il n’y a pas de souffrance plus élevée qu’une autre. Il faut s’extirper de ces mémoires, ne pas être prisonnier de ces passés. Je ne suis pas là pour mettre la France sur le banc d’accusation, même s’il faut continuer d’explorer l’histoire coloniale. Ce qui est en jeu n’est pas la place des Noirs ou des Arabes mais notre identité nationale. Il faut que la France se reconnaisse enfin comme elle est, une mosaïque. Pour l’instant, les discours, le pouvoir d’en haut restent très blancs. » Il devient donc urgent que cette « politique de l’égalité» qu’appelle aussi de ses vceux le chercheur Patrick Weil devienne réalité. Car les frustrations devenues colère des « indigènes de la République» montent. Des millions de Français attendent de ne plus être qualifiés « d’origine immigrée» et demandent à la France sinon qu’elle revisite son passé colonial, au moins qu’elle applique sa devise républicaine d’égalité. « La République française est paradoxale, écrit Patrick Weil dans son dernier ouvrage (La République et sa diversité, éd. du Seuil). Elle a placé depuis la Révolution l’égalité des droits au cceur de ses valeurs. Elle a, depuis plus d’un siècle, une expérience de l’immigration unique en Europe. Et pourtant, confrontée à la diversité culturelle, elle tend d’abord à oublier, voire à violer ses propres principes, avant de céder à leur application dans les plus mauvaises conditions. »
Thierry Leclère
Télérama , 04/05/2005
Compte-rendu
Il y a des livres qu’on peut lire mais qu’on ne peut pas raconter. _Le mal être arabe_ est un livre irracontable. Dominique Vidal et Karim Bourtel ne sont pas des inconnus. M. Vidal est à la rédaction du _Monde diplomatique_ et M. Bourtel travaille à _Politis_ et aussi à _Témoignage Chrétien_. L’un est Juif et l’autre est Arabe tous les deux connaissent le sujet. Et pourtant, à travers des 233 pages de leur enquête, ils ont choisi de s’effacer. Ou presque, puisqu’ils se sont réservés les titres de chapitres… et encore !

Le Mal-Être arabe laisse la parole, toute la parole aux concernés. Des femmes, des hommes, des jeunes des anciens, des ouvriers, des universitaires, des politiques des associatifs, des parisiens et des provinciaux, la liste en longue. A la manière d’une caméra qui tourne en continu, le lecteur balaie l’espace et le temps. Un coup au Nord, un coup au Sud ; puis en Algérie, en arrière dans le temps, pour revenir au présent dans la « banlieue ». Bien avant le septième chapitre le tournis menace et le verdict tombe : il y a un mal-être arabe en France et il vient de loin. Si rien n’est fait, il va nous « péter à la gueule ». Mots crus, sans fioritures, les concernés vident leurs sacs. L’égalité des chances, la laïcité, l’identité, le voile à l’école, l’islamophobie, le CFCM, l’hypocrisie institutionnelle, tout y passe, dans une dialectique savoureuse, produit de la spontanéité de l’expérience vécue.
Ce livre tombe à pic. Il donne les clés pour comprendre les sources du mouvement des « Indigènes de la République ».
Plus qu’une enquête ordinaire de journalistes, il produit un véritable dictionnaire de profils doublé d’un catalogue d’arguments. Des profils contemporains d’enfants de la colonisation française. Les auteurs leur donnent la parole et ils ont des choses à dire. Des choses à lire jusqu’à la dernière ligne. Elles ne se prêtent ni à un résumé forcément lapidaire ni à des raccourcis contractants et naturellement traîtres.
Magyd Cherfi du groupe Zebda, Mouloud Aounit du Mrap, Houria Bouteldja du Collectif des Blédardes, Saïd Branine du site Oumma.com, Fouad Imarraine du Collectif des musulmans de France, Naziha Mayoufi anciennement de Saphirnet.info, M’hamed Kaki de l’association les Oranges, Rachid Benzine qui signe Les Nouveaux Penseurs de l’islam, Saïd Bouamama des « Indigènes de la République »… Au moins une trentaine de femmes et d’hommes impliqués dans l’action associative, dans le combat contre les inégalités et leurs conséquences se côtoient dans les paragraphes du livre. Des profils extrêmement divers, des cheminements éclatés, des paroles très variées avec néanmoins deux points communs indéniables : ils sont tous arabes et ils sont tous en France.
Dans le foisonnement de personnages, la succession de visages, le flot de citations coupées au cutter et introduites dans une logique implacable, le lecteur pourrait perdre le Nord et inverser l’implication logique pour se dire que ces Arabes de France sont tous des « indigènes de la République». Eh bien non ! Car, non seulement Fadela Amara ne dit mot dans Le Mal-Être arabe des enfants de la colonisation, mais les auteurs prolongent leur enquête dans les laboratoires de sciences humaines. Dans ces sanctuaires parfois clos, ils tendent leur micro aux chercheurs. C’est alors que le malaise des acteurs prend sens.
Ceux qui connaissent la pensée d’Abdelmalek Sayad s’y retrouveront. Les autres éprouveront l’envie de connaître les travaux de ce grand sociologue de l’immigration. Là aussi les auteurs restent cois. Ils posent le cadre, fournissent les tableaux de données statistiques avant de donner la parole aux savants qui apportent leurs analyses.
Cette répartition de l’ouvrage demeure toutefois artificielle. Car, dès les premiers chapitres, on glisse dans l’analyse. Non seulement parce qu’elle s’impose (comment parler de l’islamophobie en France sans interroger Vincent Geisser ?), mais surtout parce que les interrogés sont parfois des intellectuels.
Ce livre d’enquête et d’analyse est simplement irracontable. Il devient encore moins racontable lorsque les auteurs donnent le mot de la fin à Leïla Shahid dans une interview inédite. Quel est le rapport avec la choucroute ? Il faut tout lire pour comprendre.
Memma
SaphirNet.info , 03/05/2005
Malaises (entretien avec D. Vidal et K. Bourtel)
Pourquoi, après Le Mal-Être juif, avoir écrit Le Mal-Être arabe ?
Dominique Vidal :
La démarche est la même. Il s’agit de comprendre, chez nos concitoyens, la réalité de souffrances qui, faute d’être guéries, pourraient menacer la cohésion même de notre société. Pour autant, les causes sont bien sûr différentes chez les Juifs. Il s’agit essentiellement d’un problème d’identité ravivée par la montée des violences antisémites. Pour les Arabes,la question sociale est de toute évidence déterminante, même si le racisme aiguise aussi un problème identitaire.
Lorsque j’ai écrit, il y a trois ans, Le Mal-Être juif pour les éditions Agone, leur directeur, Thierry Discepolo, m’a suggéré une sorte de suite consacrée à la situation des jeunes issus de l’immigration. Quant à Karim Bourtel, mon co-auteur, le durcissement des regards et des propos à l’égard des Franco-Maghrébins, après le 11 septembre 2001, l’avait rendu très sensible à sa propre altérité.
Puis est arrivée l’affaire du voile. Quoi qu’on pense de la loi finalement adoptée, il faut reconnaître que ce pseudo-débat a été comme l’arbre cachant la forêt. Comme si le port du hijab était la principale préoccupation des jeunes Arabes de France, et non les discriminations qu’ils subissent en matière de logement, de formation de travail, d’accès à la culture, etc. Ce qui m’a décidé à me mettre au travail avec Karim, c’est enfin la « tournée des villes et des banlieues » que j’effectue avec Leila Shahid, la déléguée générale de Palestine en France, et le militant pacifiste israélien Michel Warschawski : nous avons déjà rencontré plus de 15 000 personnes dans une vingtaine de villes. Tout vient sur la table, la situation au Proche-Orient, bien sûr, mais aussi la ghettoïsation, les inégalités, le danger du racisme et de l’antisémitisme, les expériences des associations… Les jeunes Maghrébins ont beaucoup à dire. Ce livre leur donne la parole pour combattre l’apartheid politique – autant que social – dont ils sont victimes.

Votre ouvrage pointe du doigt un « système raciste ». Quel est, selon vous, son poids dans le mal-être que vous décrivez ?
Karim Bourtel :
Immense. C’est une chose que d’être victime du racisme d’une personne isolée ou d’un groupe de crétins. C’en est une autre que de subir celui d’institutions censées vous garantir une égalité de traitement. Que ce soit à l’école, face à la justice, aux organismes sociaux ou aux pouvoirs publics. Les études sont aujourd’hui assez nombreuses pour qu’on n’ait plus à démontrer l’ampleur du phénomène. Mais paradoxalement, la France continue de nier l’aspect systémique des discriminations raciales. Le pays affronte depuis peu quelques « cas », mais il se contente de penser le racisme comme un épiphénomène dû à des consciences malades ou à des esprits non cultivés, et non comme un comportement rationnel du point de vue de l’organisation sociale dans la mesure où il permet de construire des modes de domination.
Cette approche est d’autant plus déroutante que d’autres sociétés pluriculturelles, comme les États-Unis ou la Grande-Bretagne, ont reconnu qu’elles étaient complètement gangrenées par le racisme, et qu’une politique volontariste était nécessaire pour prendre le problème à bras-le-corps. Nous n’en sommes malheureusement pas à ce stade. Le nombre de condamnations pour discrimination, dérisoire, en témoigne. Pourtant, quand des bailleurs sociaux, des professeurs, des policiers ou des juges discriminent, c’est toute la société qu’ils décrédibilisent. Comment exiger après de nos jeunes (et moins jeunes) qu’ils reconnaissent, et se reconnaissent, dans une société qui persiste à les traiter comme des citoyens de seconde catégorie ?

Pourtant, vous êtes très réticents sur l’idée d’intégration ?
Dominique Vidal :
Historiquement, passer du terme « assimilation » à celui d’« intégration » marquait un progrès : il s’agissait, non plus d’exiger que les anciens « indigènes » se coulent dans le moule français, en abandonnant leur culture, leurs traditions, voire leur religion, mais au contraire de les accueillir sans exiger qu’ils renoncent à leur personnalité. Mais l’idée d’« intégration » sous-entend que, si les Français issus de l’immigration n’ont pas trouvé toute leur place dans notre société, c’est parce qu’ils ne feraient pas assez d’efforts pour y parvenir. Sans doute des jeunes, désespérant de s’en sortir, glissent-ils dans la drogue, la violence, la délinquance. Mais, fondamentalement, c’est la société française qui n’assure pas à ses enfants originaires du Maghreb l’égalité des droits et des chances dont doivent jouir tous les citoyens. Au-delà de l’héritage colonial, qui continue de modeler certains aspects de la réalité française contemporaine, ce qui est en cause, c’est la faillite de la politique menée depuis trois ou quatre décennies par tous les gouvernements, de droite comme de gauche. Qui a ghettoïsé les populations maghrébines ? Qui n’a pas débloqué les moyens nécessaires pour garantir une formation générale et professionnelle digne de ce nom aux jeunes des cités ? Qui n’a rien entrepris pour empêcher l’explosion du chômage – que subissent la moitié des jeunes des quartiers, contre un quart des jeunes Français en moyenne ? Qui couvre les policiers qui humilient, tabassent et, parfois, tuent des adolescents, y compris lorsqu’ils n’ont commis aucun délit ?

Karim Bourtel : Entre-temps,les partis politiques – le PS comme l’UMP – ont pris conscience que le « vote beur », comme ils disent, constituait un vrai enjeu dans la mesure où ces gens peuvent, eux aussi, faire et défaire les élus. Et de se lancer dans une véritable danse du ventre pour séduire les jeunes Arabes. C’est notamment le cas de Nicolas Sarkozy, qui – non content d’avoir organisé à sa manière le Conseil français du culte musulman (CFCM) – n’a plus que la « discrimination positive » à la bouche, mais aussi la « discrimination négative » : il propose d’instaurer un système de quotas permettant au patronat français de choisir ses immigrés. Ce dont rêvent ces gens-là, c’est de créer une petite élite arabe, déconnectée de la réalité de la masse, qui échangerait sa personnalité contre quelques miettes du gâteau néo-libéral… Mais pour ces carrières offertes à quelques milliers d’individus carriéristes estampillés « d’origine », combien de centaines de milliers d’autres resteront sur leurs voies de garage ? Mieux vaudrait promouvoir la grande masse des enfants issus de l’immigration, en leur permettant de sortir des ghettos, de se former, de trouver du travail, de se cultiver, d’être respectés.

Vous parlez aussi d’islamophobie. C’est un terme que certains journalistes et chercheurs récusent…
Dominique Vidal :
Ce n’est pas le cas de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) qui, dans son rapport 2005 sur le racisme, montre qu’elle se traduit même de plus en plus par des violences : « Les menées strictement islamophobes, estime-t-elle, représentent 21 % de la violence raciste globale en 2004 contre 15 % en 2003 et 12 % en 2002. » Ces agressions s’appuient, hélas, sur la persistance de préjugés dans l’opinion. Si 77 % des Français considèrent « les Français musulmans “comme” des Français comme les autres » (pour les juifs, la proportion est de 89 %), 35 % perçoivent négativement la religion musulmane (contre 21 % pour la religion juive, 17 % le protestantisme et 16 % le catholicisme). Et si 90 % se disent prêts à élire un président de la République juif, ils ne sont que 36 % à affirmer la même chose d’un musulman. Cette islamophobie, enracinée dans l’histoire coloniale de la France, a certes été ravivée par le 11-Septembre et la guerre anti-terroriste déclenchée par George W. Bush, mais elle s’explique aussi et surtout par les dérapages antimusulmans dont l’affaire du voile a été le prétexte. Grave est la responsabilité des médias, des journalistes, des intellectuels. L’an dernier, le rapport de la CNCDH révélait un paradoxe presque incroyable : en 2002, 44 % des sondés percevaient négativement la « religion musulmane », mais, si l’on remplaçait « religion musulmane » par « islam », ce pourcentage montait à 66 % ! Ce décalage de 22 % prouve combien de haine est focalisée sur le mot même d’islam !

Comment faire pour que tous les enfants de la République, ceux des immigrés comme les autres, se sentent effectivement embarqués dans un même bateau ?
Karim Bourtel :
En leur donnant la place qui est la leur. Que ce soit dans les appareils politiques, les mouvements de lutte sociale ou dans l’emploi. Il y a peu, l’opinion publique française se souciait de sa « sinistrose ». Et à tous les niveaux. L’un des remèdes serait peut-être de restituer un peu de justice sociale, et notamment en revisitant notre système de reproduction des élites. À ce jour, les entreprises, les arts, l’intelligentsia française, etc., vivent amputés d’une partie de la population, écartée en raison de son patronyme, de son lieu de résidence ou de sa foi. Parfois des trois. C’est un vrai drame, doublé d’une menace infiniment plus sérieuse que quelques voiles : si la France ne traite pas enfin tous ses jeunes en citoyens égaux, elle risque d’aller dans le mur, et peut-être plus tôt qu’on ne le pense. Notre pays a changé et il serait temps que certaines nostalgies disparaissent. Kateb Yacine parlait du français comme du butin de guerre des Algériens. Je parlerais de notre présence en France comme du prix de la colonisation. On ne peut pas avoir dominé des dizaines de millions de personnes pendant un siècle et demi sans accepter que cette histoire ait des conséquences sur la France. C’est le droit – et le devoir – de chaque citoyen, quelle que soit son origine, que de contribuer aux orientations politiques, sociales, économiques ou idéologiques de son pays.

Dominique Vidal : Il faut le dire clairement, les fils et les filles des immigrés d’hier n’ont guère de chances de vivre et de faire vivre à leur descendance une vie décente s’ils ne prennent pas toute leur place – avec les arrangements, voire les compromis, que cela implique – dans la société française. Mais cette dernière n’a guère chance de sortir de la crise économique, sociale, politique mais aussi culturelle, spirituelle et identitaire qu’elle traverse si elle s’ampute de l’apport, des énergies et des compétences d’une part non négligeable de sa population. C’est un des enjeux décisifs des prochaines décennies. Et sa solution suppose à la fois un formidable effort économique et social et une révolution culturelle pour faire évoluer les tréfonds des mentalités.
Roland Wlos
La Presse nouvelle , 05/2005
Le désert de la mémoire - rencontre avec Dominique Vidal
Parler des enfants de l’immigration maghrébine ? Entre le débat sur le voile et les polémiques autour de Tariq Ramadan, le téléspectateur ou lecteur de journaux moyen peut être persuadé qu’on lui en rebat déjà les oreilles à longueur d’année. En ouvrant le livre de Dominique Vidal et Karim Bourtel, il se rendra compte qu’il n’en est rien, et qu’il a tout à découvrir à leur sujet. La foule d’interlocuteurs rencontrés par les auteurs pour les besoins de leur enquête ont été abordés non en tant qu’objets – de discours, de soupçons, de fantasmes, de préjugés –, mais en tant que sujets. Ils y expriment librement leurs préoccupations et leurs analyses de leur propre situation, au lieu d’être sommés pour la énième fois de se positionner sur des dossiers dont on a décidé qu’ils les concernaient (on se souvient que l’ancien boxeur Muhammad Ali, quand on lui avait demandé, après le 11 septembre 2001, comment il se sentait à l’idée que Ben Laden partageait sa religion, avait rétorqué : « Et vous, comment vous sentez-vous à l’idée qu’Hitler partageait la vôtre ? »). De ces hommes et femmes, le livre donne une image à la fois moins lisse, moins phobique de la différence culturelle, et plus proche, plus banale que ce à quoi nous a habitués l’approche médiatique – scoop : ces gens sont des êtres humains, et non des envahisseurs mahométans obscurantistes et sanguinaires ; ce sont vos concitoyens, ils partagent la majorité de vos références, ils ont chacun une personnalité et une histoire uniques malgré leur origine commune, et ils réfléchissent, chose incroyable, même quand ils (elles, en l’occurrence) ont un bout de tissu sur la tête. Le livre fonctionne ainsi comme une introduction à un monde qui n’a pratiquement jamais droit de cité – du moins pas s’il veut rester lui-même –, et où bouillonnent les talents et les énergies inemployés.
La sortie du Mal-être arabe a coïncidé avec le lancement fracassant de l’appel des « Indigènes de la République », publié en janvier 2005 sur des sites militants (TouTEsEgaux.net, Les mots sont importants) ou communautaires (Oumma.com). L’initiatrice de la démarche, Houria Bouteldja, figure d’ailleurs parmi les interviewés du livre. L’appel clame que la France, non seulement a été, mais reste « un État colonial ». « Le traitement des populations issues de la colonisation prolonge, sans s’y réduire, la politique coloniale, y lit-on. La figure de l’“indigène” continue à hanter l’action politique, administrative et judiciaire ; elle innerve et s’imbrique à d’autres logiques d’oppression, de discrimination et d’exploitation sociales. » Le texte appelait à des « assises de l’anti-colonialisme post-colonial » pour le 16 avril – mais, la CGT étant revenue sur son accord pour la mise à disposition de la Bourse du travail, à Paris, celles-ci ont été reportées. Il annonçait également la « marche des indigènes de la République » du 8 mai dernier, soixantième anniversaire de la victoire sur le nazisme, mais aussi du massacre de Sétif en Algérie – qualifié pour la première fois de « tragédie inexcusable » par l’ambassadeur de France en février dernier. Comme on pouvait s’y attendre, il a donné de l’urticaire à l’hebdomadaire Marianne (qui a baptisé ses auteurs « les nouveaux racistes » et parlé de « texte angoissant », de « rhétorique fascisante »… ) et aux éditorialistes du Nouvel Observateur. Mais il a aussi suscité des débats intenses au sein de la mouvance dont il est issu, certains lui reprochant le simplisme de sa grille d’analyse, ou estimant encore que sa virulence risquait de s’avérer contre-productive.

Héritage colonial : un « double verrouillage »
Le Mal-Être arabe aborde largement, comme son sous-titre l’indique, l’héritage colonial. Il donne notamment la parole à l’historien Benjamin Stora, qui rappelle que les citoyens français, hormis ceux qui y étaient directement impliqués (Algériens, pieds-noirs, harkis, ou soldats ayant fait la guerre), ne se sont sentis concernée que très récemment par la guerre d’Algérie : « Quarante ans durant, il n’y a quasiment pas eu un livre, pas un film sur la conquête coloniale au XIXe siècle. Comparez avec les États-Unis et leurs innombrables westerns. Qui a montré l’horreur de la période 1832-1871 ? Or, faute de connaître celle-ci, toute l’histoire qui suit devient incompréhensible. La société française ne refoule pas cette histoire : elle ne l’a tout simplement pas mémorisée. » Il parle de « double verrouillage », puisque l’Algérie indépendante, de son côté, a également occulté cette histoire, pour faire oublier que le nationalisme algérien était né en France, au sein de l’immigration, et que le FLN avait supplanté dans le sang (4 000 morts !) le mouvement du pionnier de la lutte pour l’indépendance, Messali Hadj. « Pour se sentir pleinement français, plaide Stora, les enfants et les petits-enfants de l’immigration ont besoin de dresser le bilan du colonialisme. Ils doivent se doter d’une mémoire, non pas revancharde, mais suffisamment lucide pour contribuer à la construction de l’avenir. » Ce désert de la mémoire, qui renvoie le passé colonial à une abstraction, permet par exemple que soit votée, à l’Assemblée, le 25 février 2005, une loi destinée à valoriser « le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord »…
Dominique Vidal et Karim Bourtel confrontent également les points de vue de deux historiens, Pascal Blanchard et Gérard Noiriel, qui mettent en évidence, l’un, la spécificité de l’immigration issue des anciennes colonies, et l’autre, au contraire, ses similitudes avec les vagues arrivées du reste de l’Europe. Si les thèses de Noiriel, qui invite à ne pas sous-estimer les difficultés rencontrées par les immigrants italiens ou russes, et à ne pas s’enfermer dans l’idée d’une étrangeté insurmontable, méritent attention, les deux auteurs semblent pencher plutôt en faveur de celles soutenues par Blanchard. « Il a calculé que, sur une période de cent trente ans, la France a dominé 800 millions d’individus, relève Dominique Vidal. Comment voudrait-on que cela n’ait aucune conséquence sur la société française d’aujourd’hui ? Au cours des mois où nous avons travaillé sur ce livre, j’ai été frappé par l’importance de cet héritage colonial, à la fois dans les réalités et dans les mentalités. Dans leur grande majorité, les enfants de la colonisation continuent d’être ghettoïsés ; ils subissent des discriminations continuelles qui se surajoutent au phénomène de pauvreté, que ce soit dans l’accès à l’école, à l’emploi, à la culture, à la santé – on l’oublie souvent, mais ce sont des gens qui, bien souvent, ne peuvent pas se soigner. Dans les mentalités, le racisme anti-arabe et l’islamophobie récents prospèrent sur l’héritage du racisme anti-arabe et de l’islamophobie coloniaux. La campagne sur les « tournantes », par exemple, rappelle fortement les campagnes de presse de l’extrême droite sur les Arabes violeurs dans les années soixante – c’était alors un thème récurrent des unes de Minute. Dans l’inconscient collectif, l’arabité a toujours à voir avec une sexualité débridée, menaçante. Il faut lire à ce sujet le livre que vient de publier le sociologue Laurent Mucchielli [1], dans lequel il revient sur les dérives médiatiques récentes : il y montre que le nombre de viols collectifs est stable depuis une trentaine d’années, alors qu’on a voulu nous faire croire qu’il montait en flèche, et que c’est un phénomène qui a toujours existé au sein de la jeunesse française. » Certaines caractéristiques de la politique de la ville, elles aussi, laissent perplexe : la présence systématique d’un expert militaire dans les réunions du plan Borloo ; l’implantation des commissariats de banlieue qui se fait désormais, non pas au centre de la cité, mais près de la gare du RER, comme les casernes étaient installées à la sortie des villes coloniales… Quand on demande à Dominique Vidal ce qu’il pense du discours qui reproche aux jeunes des cités une logique « victimaire », il secoue la tête d’un air affligé : « Cinquante pour cent de jeunes chômeurs dans les cités, alors que le taux général dans le pays est de vingt-cinq pour cent… Six fois moins de chances d’obtenir un rendez-vous pour un entretien d’embauche… Soyons sérieux !… »

Épineuse « autonomie »…
Il approuve la démarche des « Indigènes de la République » : « Si on ne prend pas ces questions de front, on ne peut rien comprendre à la réalité d’aujourd’hui. » Mais il leur reproche de trop négliger les différences entre « société coloniale » et « société post-coloniale » : « Dans les années soixante, les immigrés issus des colonies étaient tout simplement invisibles. Ils baissaient la tête, rasaient les murs. Le 17 octobre 61, c’est ça : des Algériens qui, pour la première fois, descendent en masse au centre-ville, et se font aussitôt réprimer dans le sang… Aujourd’hui, les choses ont changé : il n’y a plus de bidonvilles, il y a eu la Marche des Beurs, la création d’une multitude d’associations et de mouvements… Les enfants d’immigrés sont devenus français, ils ont redressé la tête. Ils ont investi par dizaines de milliers des professions qui semblaient leur être interdites de facto : ils dont devenus profs, médecins, avocats, entrepreneurs, journalistes… Évidemment, cela ne change rien pour tous ceux qui vivent encore dans les ghettos – cela rend peut-être même leur situation plus amère. Mais il n’empêche : il ne faut pas tout confondre. »
L’affirmation, dans l’appel des « Indigènes de la République », de leur volonté de créer une « dynamique autonome » – même si la participation et les signatures étaient ouvertes aux « non-Indigènes » – , a suscité une certaine inquiétude parmi leurs alliés au sein de la gauche, qui ont craint d’y voir le spectre du « communautarisme ». Ce n’est pas le cas de Dominique Vidal, qui croit cette autonomie nécessaire – une importante partie du Mal-être arabe est consacrée à cette question. Que les victimes de discrimination se rassemblent et s’organisent sur la base du sort commun qui leur est fait, comme ce fut le cas précédemment pour les femmes ou les homosexuels, quoi de plus normal ? Mais il est également persuadé que l’autonomie ne suffit pas, qu’elle doit se combiner avec d’autres formes de regroupement : « Je ne crois ni à l’alliance sans autonomie, ni à l’autonomie sans alliance. » Là encore, il regrette la connotation un brin excluante du texte de l’appel : « Quand je le lis, j’ai du mal à voir quelle place il propose à un militant tel que moi, désireux de participer à ce combat, et, plus largement, de s’inscrire dans un mouvement multiforme, dans lequel chacun aurait des droits et des devoirs égaux. Durant la guerre d’Algérie, ma mère a été une porteuse de valises, et j’en suis très heureux ; mais moi, aujourd’hui, je ne veux pas être un porteur de valises ! Houria Bouteldja et les autres meneurs de l’appel ne peuvent attendre de moi que j’acquiesce inconditionnellement à toutes leurs initiatives. » Du côté des « Indigènes », on a en effet vu apparaître des arguments étranges, qui renvoient toute critique de leur démarche à un paternalisme de « dominants » ne pouvant s’empêcher de dicter aux « dominés » la bonne manière de lutter. Comment, alors, expliquer par exemple les réserves émises par Salah Amokrane, conseiller municipal des « Motivé-e-s » de Toulouse, qui, bien qu’il l’ait signé et soutienne lui aussi la démarche, dit trouver le texte « un peu nul » [2] ? « Le seul moyen que j’ai de respecter Houria et les autres, affirme Dominique Vidal, c’est de leur dire franchement, non pas ce qu’ils doivent faire, mais ce que je pense. C’est si je m’en abstenais, au contraire, que mon attitude serait condescendante et coloniale ! » Il regrette aussi que le Mouvement de l’immigration et de la banlieue (MIB) – l’un des premiers à avoir parlé de la « gestion coloniale » des quartiers –, qui désapprouvait le texte, ait été écarté de l’initiative, au lieu que ses remarques aient été prises en compte : « Il me semble que le MIB méritait d’être respecté, ne serait-ce que parce qu’il a toujours résisté aux tentatives de récupération qui ont suivi la Marche des Beurs. »

Le mur invisible
Il y a deux ans, Dominique Vidal a entrepris, avec Leila Shahid, la représentante de la Palestine en France, et le militant israélien Michel Warschawski (auteur notamment du passionnant Sur la frontière [3]), une tournée de conférences-débats dans les villes et les banlieues de toute la France. Ils se sont déjà rendus dans une vingtaine de villes, et ont rencontré, d’après leurs calculs, 16 000 personnes. Une expérience très marquante – de part et d’autre, apparemment : « Il est sidérant de voir combien les gens, en banlieue, sont touchés par le simple fait de notre venue. Au moment où le public est invité à prendre la parole, on s’entend dire : « Merci d’être venus… Parce que personne ne vient ! » Et c’est vrai : personne ne va jamais les voir ! Il n’y a aucune vie culturelle et intellectuelle dans ces quartiers… Et le plus beau, c’est que, comme on a fait l’effort de venir, ensuite, ils se déplacent à leur tour pour assister à la rencontre organisée au centre-ville. » Ces débats sont l’occasion de mettre les choses à plat : « Cela prend souvent un tour quasiment cathartique. Quand on dit aux gens : “Oui, effectivement, vous êtes discriminés”, on les voit se détendre dans leur fauteuil de manière spectaculaire. Comme c’est un public souvent assez jeune, il suffit souvent de pas grand-chose pour susciter un déclic et les faire changer d’idée – pour faire sauter un préjugé antisémite, par exemple. On explique pourquoi la thèse du “complot juif” ne tient pas ; Leïla Shahid raconte ce qu’a été la Shoah… Quand je pense que le Crif [Conseil représentatif des institutions juives de France] proteste contre ces conférences [4] ! Mais il devrait nous donner une médaille, au contraire ! On montre que la Shoah et la guerre d’Algérie ne sont pas des événements de même nature, puisque les Français, en Algérie, n’avaient pas le projet d’anéantir les Algériens jusqu’au dernier ; ce qui n’empêche pas que la guerre d’Algérie a été une tragédie… On dépasse aussi la “concurrence des mémoires”, en faisant valoir que le génocide des Juifs se fondait idéologiquement sur la thèse de l’inégalité des races, dont étaient également victimes les colonisés… On parle du conflit israélo-palestinien, en expliquant que ce n’est pas un conflit ethnique, que ce n’est pas un conflit entre Juifs et Arabes… Michel Warschawski est en général le premier Israélien qu’ils voient de leur vie ! »
À l’Ariane, dans la banlieue de Nice, un jeune demande un jour aux trois conférenciers : « Est-ce que vous avez vu le mur, quand vous êtes arrivés ? » Surpris, ils répondent par la négative. « C’est normal, conclut leur interlocuteur. Parce que le mur, il est invisible. » « Et effectivement, confirme Dominique Vidal, à Nice, la ligne de tramway s’arrête juste avant d’arriver à l’Ariane… » S’il juge détestable la pétition lancée par le mouvement de jeunesse sioniste Hachomer Hatzaïr, avec le soutien d’Alain Finkielkraut et Bernard Kouchner, et qui interprète les récentes violences de jeunes banlieusards contre les manifestants lycéens à Paris comme des actes de « racisme anti-Blancs », il voit néanmoins dans ces graves incidents un signal à prendre très au sérieux : « Si on continue à discriminer, à ghettoïser, à humilier, à casser la gueule, à réprimer au faciès, il ne faudra pas s’étonner si, dans vingt ans, on se retrouve dans une situation de guerre civile larvée. »


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[1] Laurent Mucchielli, Le scandale des « tournantes », La Découverte, 2005.
[2] L’Humanité, 21 mars 2005. Lire aussi : «  L’appel “Nous sommes les indigènes de la République” est utile, le débat qu’il engage, politiquement légitime  », par Salah Amokrane : <http://oumma.com/article.php3?id_article=1453>.
[3] Michel Warschawski, Sur la frontière, Stock, 2002. Voir : <http://www.peripheries.net/f-wrschk.htm>.
[4] À propos de cette polémique, relayée par Le Figaro, voir : <http://www.protection-palestine.org/article.php3?id_article=504>.
Mona Chollet
inventaire-invention.com , 05/2005
Immigrés à jamais
Les journalistes Dominique Vidal et Karim Bourtel donnent la parole aux Arabes, ces Français dont on se demande s’ils seront toujours « issus de l’immigration » dans cinq ou six générations quand une seule génération a suffi à un Nicolas Sarkozy (fils d’un aristocrate hongrois et d’une immigrée juive grecque) pour que l’on ne mentionne plus systématiquement la nationalité de ses parents (un président d’origine hongroise, vous imaginez le tableau…). Ces paroles d’Arabes occupent un tiers de l’ouvrage. Le racisme, la banlieue, le voile, la sexualité, l’islam… Tel le spectateur d’une psychanalyse, le lecteur découvre des témoignages qui se succèdent, se complètent et se ressemblent. Hommes ou femmes, connus (Magyd Cherfi du groupe Zebda ou l’écrivain Azouz Begag) ou anonymes (étudiantes, travailleurs sociaux), les patients souffrent tous de troubles sociaux et identitaires. Et ils en ont pleinement conscience. Logique quand on vit dans cette société qui les enjoint à se fondre dans le moule, à s’intégrer, tout en leur renvoyant en pleine figure leurs différences, leurs spécificités, jusqu’à leurs noms venus d’ailleurs. Même si cet ailleurs est l’immeuble, le quartier ou la ville d’à côté. Une fois le mal exprimé, les auteurs livrent leur diagnostic puis leur remède. « La ghettoïsation, les discriminations et le racisme que nous avons rencontrés au cours de notre enquête ne constituent pas des “défauts” du système : ils relèvent au contraire de sa nature même, héritée de plus d’un siècle de colonialisme », écrivent-ils. N’a-t-on pas implanté des commissariats à côté des stations RER, « comme les casernes étaient installées, au XIXe siècle, à la sortie des villes coloniales, pour mieux contrôler les routes » ? Mais les deux journalistes évitent de justesse de tomber dans le piège du manichéisme. Il n’y a pas la méchante administration républicaine néocoloniale d’un côté et ses gentils indigènes opprimés de l’autre. Et c’est bien là la source du mal-être arabe, des difficultés d’une génération à affronter ces contradictions.
Ivan Du Roy
Témoignage chrétien , 21/04/2005
Compte-rendu
Association France-Palestine Solidarité de Lorraine-Sud

Ce livre est consacré aux immigrés d’origine nord-africaine et à leur descendants. A signaler un entretien avec Leïla Chahid, qui explique le sens de la tournée des "villes et banlieues" qu’elle effectue en France avec Dominique Vidal et Michel Warschawski. "Les immigrés n’effraient pas les Français, mais leurs enfants, devenus Français, leur font peur! toute cette campagne - "Les islamistes ont débarqué"- pousse au repli identitaire. Elle espère ajouter des ghettos mentaux aux ghettos physiques. Elle n’écarte pas l’hypothèse d’une explosion de violence raciste. C’est aussi contre cette menace, hélas bien réelle, que nous avons pris nos bâtons de pèlerins et parcourons la France et ses banlieues."
AFPS , 2005
La difficile alleanza per uscire dal ghetto
Il modello di integrazione della Francia è in crisi? Parla Dominique Vidal «I giovani di origine immigrata devono sapere che non cambieranno il ghetto da soli. Ma noi, movimenti democratici e forze di sinistra, non abbiamo speranza di ottenere più giustizia, senza che questi giovani prendano posto nel nostro movimento»

Una legge che vanta gli «aspetti positivi» della colonizzazione francese, da un lato; il progetto di un museo dell’immigrazione e l’idea di istituire una giornata del ricordo della schiavitù dall’altro. Una petizione che ha sollevato un polverone, firmata dagli «indigeni della repubblica», che chiede di «decolonizzare» la Francia «contro le discriminazioni prodotte dalla repubblica post-coloniale», prodotta da seguaci di Tariq Ramadan, a cui si contrappone un altro appello che denuncia le «aggressioni anti-bianchi», di cui sono state vittime i liceali «bianchi» alla manifestazione dell’8 marzo scorso, lanciata dall’associazione sionista di sinistra Hachomer Hatzaïr sulle onde di radio Shalom. Polemiche feroci contro movimenti laici come Ni putes ni soumises o Sos Racisme, accusati dalle correnti più radicali di perpetrare l’immagine dell’arabo violento. Il tutto su uno sfondo di crisi sociale ed economica. Il modello di integrazione scelto dalla Francia, il più grande paese di immigrazione d’Europa, è in forte crisi. Dominique Vidal, vice-caporedattore di Le Monde Diplomatique, ha appena pubblicato assieme a Karim Bourtel Le mal-être arabe. Enfants de la colonisation (Agone, 233 pag., 15 €), dove analizza queste questioni, che fa seguito a un altro libro di Vidal, uscito dallo stesso editore, Le mal-être juif.

Come mai questo attacco di febbre polemica oggi sui temi della colonizzazione ?

Abbiamo fatto questo libro, perché siamo convinti che la situazione nei quartieri popolari a forte concentrazione di popolazione di origine immigrata ponga problemi gravi e che se in Francia non arriviamo a risolverli negli anni a venire, il paese rischia di cadere in una situazione inquietante. Ci sono 750 quartieri abbandonati dallo stato, dai comuni, dai servizi pubblici, dalla sinistra stessa, dove poco per volta si è creata una situazione di apartheid economica e sociale. In questo clima è venuta la legge sul velo che, indipendentemente da quello che se ne può pensare, è un po’ come l’albero che nasconde la foresta.

Cos’è la foresta ?

E’ la ghettizzazione. Una maggioranza di abitanti di origine immigrata sono raggruppati in questi quartieri da dove le altre popolazioni fuggono. I ghetti non erano mai esistiti in Francia, salvo quelli per gli ebrei, molto lontani nel tempo. Nei ghetti di oggi si accumulano tutte le discriminazioni possibili: dal fallimento scolastico (il doppio che altrove) alla disoccupazione (il doppio per i giovani di questi quartieri rispetto alla media nazionale, cioè il 50% contro il 25% per chi ha meno di 25 anni). Un giovane con un nome ad assonanza araba o africana ha sei volte meno possibilità di ottenere un colloquio di lavoro che un giovane franco-francese, ma anche un giovane franco-francese che abita questi quartieri ne ha tre volte meno della media. C’è un problema di accesso alle cure mediche, alla cultura. Esiste un razzismo quotidiano che colpisce queste popolazioni: la Commissione consultiva dei diritti dell’uomo ha messo in evidenza per esempio che mentre oggi il 90% dei francesi accetterebbe un presidente ebreo, solo il 36% ne accetterebbe uno musulmano. E’ la conseguenza dell’11 settembre. C’è poi la repressione della polizia. Il tutto crea una polveriera.

Tutto ciò ha a che vedere con la questione coloniale, come dicono gli «indigeni»?

La Francia, nel lungo periodo della colonizzazione, ha colonizzato 800 milioni di persone. Pretendere che questo non abbia influenza sulla società francese è assurdo. Il primo effetto, il più visibile, è l’immigrazione. Detto questo non ha però senso affermare, come dicono gli «indigeni», che siamo ancora in un periodo coloniale. Siamo in periodo post-coloniale e queste 4 lettere dicono molte cose. Ci sono delle differenze: 1) le bidonville di 40 anni fa non ci sono più; 2) oggi, decine di migliaia di giovani di origine immigrata sono medici, professori, avvocati, ingegneri, quadri, cioè hanno trovato posto nella società francese a livello importante di responsabilità. Questo non esisteva nella società coloniale; 3) un tempo gli immigrati vivevano nascosti, non si facevano notare. Oggi sono visibili, ci sono movimenti laici o religiosi. Quello che contesto all’appello degli «indigeni», anche se hanno ragione a denunciare le conseguenze della colonizzazione, è che il testo non è aperto alle persone che non sono di origine immigrata.

Siamo di fronte a una comunitarizzazione della memoria ?

I giovani di origine immigrata devono sapere che non cambieranno il ghetto da soli, non si è mai visto uno o più gruppi minoritari cambiare da soli le condizioni in cui sono costretti a vivere. Ma dall’altro lato noi, movimenti democratici, forze di sinistra altermondialiste, non abbiamo nessuna speranza di cambiare le cose in Francia - cioè di ottenere più giustizia, più eguaglianza - senza che questi giovani di origine immigrata prendano posto nel nostro movimento. C’è bisogno di un’alleanza. Non è facile. E’ una cosa nuova, che non si era mai presentata prima. Negli anni 30 e 40, il Pcf aveva incluso gli immigrati. Ma oggi non c’è più e ci sono molti pregiudizi reciproci, alimentati dalla classe politica e mediatica. La denuncia del passato coloniale merita di essere fatta, soprattutto di fronte a una legge, adottata quasi di nascosto, per spingere a spiegare nei manuali scolastici in termini positivi la colonizzazione. Ma non può essere il solo obiettivo, o il principale, della mobilitazione. L’obiettivo principale è spezzare la ghettizzazione, farla finita con le discriminazioni, assicurare l’eguaglianza dei diritti e delle possibilità. Non mi piace usare il termine «integrazione», perché punta il dito accusatore su chi non si integra. In realtà, è contro la società francese che bisogna puntare il dito, per chiederle di essere giusta verso tutti i suoi figli. L’obiettivo deve essere che tutti i giovani francesi, di qualunque origine o religione, se ne hanno una, trovino il loro posto nella società francese, con diritti e possibilità eguali. A questa sfida ci sono due tipi di risposte: quella della discriminazione positiva, propugnata da Nicolas Sarkozy, che mira a formare una piccola élite, religiosa - ha aperto le porte all’Uoif, di tendenza islamista, ai suoi dirigenti direttamente arrivati dall’estero, invece di scegliere uomini e donne più rappresentativi dei musulmani francesi nella loro diversità. In altri termini, la destra sogna di appoggiarsi su una beurgeoisie che collabori con il sistema capitalista francese e si occupi di inquadrare la schiacciante maggioranza delle popolazioni di origine immigrata che restano invece nei ghetti. Questo non ci porta a nulla. Il problema è promuovere la gioventù dei quartieri popolari. La grande difficoltà del movimento altermondialista è proprio questo incrocio. Per evitare di creare un terreno favorevole alla rabbia, alla disperazione, alla depressione sociale, propizio al peggio: c’è un vero rischio di delinquenza, violenza, diffusione della droga, di sviluppo di gruppi islamisti, con il proselitismo di un islam chiuso e comunitarista. Detto questo, però, bisogna rendersi conto che c’è un rischio, che una volta era all’estrema destra e ora è presente anche a sinistra, di strumentalizzazione delle paure. Come l’idea grottesca che ci sia un rischio di islamizzazione dell’occidente, area di 600 milioni di abitanti, con 20 milioni di musulmani in Europa, 6 negli Usa, complessivamente non più di 30 milioni di musulmani. Certo, ci sono gruppi islamisti che meritano di essere combattuti perché hanno attività contrarie alla legge. Ma i gruppi radicali, come la setta Tablir o i salafiti, non sono più di alcune centinaia.

Qui arriviamo alla questione che divide: ha senso che il movimento altermondialista rinunci ai principi universali - a cominciare dall’eguaglianza uomo-donna - per allearsi con i giovani delle banlieues sensibili alla predicazione di Ramadan, che ha proposto una moratoria sulla lapidazione delle donne adultere, cioè di discutere tranquillamente di un crimine contro l’umanità ?

Con Ramadan, per quanto riguarda l’essenziale, le analisi sulla società francese, sui ghetti, l’eredità coloniale, non ho disaccordi di fondo. Invece quello che dice sulle donne, la contraccezione, l’aborto, l’omosessualità mi pare conservatore e mi fa pensare a Giovanni Paolo II. E’ evidente che bisogna metter fine a ogni forma di violenza contro le donne, ivi compresa la lapidazione - che d’altronde è scomparsa in vari paesi musulmani e non esiste evidentemente in Francia. Da questo punto di vista la moratoria proposta da Tariq Ramadan mi sembra insufficiente. Allo stesso tempo, capisco la sua preoccupazione: cerca di convincere non l’opinione pubblica francese o europea ma quella musulmana. E preferisce non scontrarsi frontalmente con essa. Questa è una contraddizione sua, non nostra. Per stabilire dei ponti tra i giovani dei quartieri difficili e quelli delle città, bisogna stabilire dei criteri di alleanza, accettati da entrambe le parti: 1) contribuire a che il grosso dei giovani dei quartieri popolari trovi infine il suo giusto posto nella società francese, e non spingerli verso il ripiego comunitarista; 2) considerare che questo obiettivo centrale è oggetto di mobilitazione, non di scambio o di mercanteggiamento con l’autorità; 3) devono poi essere d’accordo per allearsi, considerare che non raggiungeranno gli obiettivi da soli, ma solo con gli altri, nel rispetto reciproco; 4) l’alleanza è possibile solo con gruppi che considerano che la legge francese debba essere applicata. Ero contrario alla legge sul velo, ma oggi esiste e quindi bisogna voltare pagina e applicarla. Anche se questo non vuol dire che non ci si debba occupare delle ragazze escluse, per evitare che diventino vittime degli islamisti. Anche la questione della moratoria sulla lapidazione non è condivisibile.

Cioè: l’alleanza va stabilita sotto riserva d’inventario. I principi non devono essere abbandonati, per essere chiari, a cominciare dalla parità uomo-donna, che in Francia è teoricamente legge. Ma se non riusciamo a trovare una soluzione, la Francia va a sbattere contro un muro. Non voglio che la prossima generazione viva una guerra civile larvata. Bisogna prendere un po’ di respiro sulle alleanze, ma senza cedere sui quattro punti che ho elencato, e senza d’altra parte ossessionarsi sulla questione religiosa. La grande massa dei francesi di origine araba non va in moschea e coloro che praticano - più di una volta - il ramadan, lo fanno per affermazione identitaria piuttosto che per religiosità. Ma soprattutto, ricordiamoci che nella Resistenza, quando un nuovo combattente raggiungeva il maquis, in Francia come in Italia, nessuno gli chiedeva quale fosse la sua religione. La convergenza tra comunisti e cattolici, cantata da Louis Aragon ne «La Rose et le Réséda», ha permesso grandi passi avanti. E’ anche in questi termini che deve essere pensata la problematica delle banlieues e dell’islam. Da due anni, con Leila Shahid, delegata generale della Palestina in Francia, e con il militante pacifista israeliano Michel Warschawski, facciamo il giro delle città e delle banlieues: siamo già andati insieme in 20 città a tenere 35 incontri con un totale di circa 16mila persone. Personalmente, questi incontri mi hanno reso molto ottimista: i giovani dei quartieri popolari con i quali abbiamo dialogato apertamente su tutti i temi, anche quelli controversi, non assomigliano per nulla alla caricatura - delinquenti, machisti, islamisti, terroristi - che ne fanno i media, la destra e, purtroppo, anche alcuni uomini di sinistra.
Anna Maria Merlo
Il manifesto , 21/04/2005
Intègre-toi et la France t’intégrera !
Alors que Louis Schweitzer – PDG de Renault, qui cèdera bientôt son siège à Carlos Ghosn – vient d’être nommé à la tête de la haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (HALDE) et que déjà des voix s’élèvent contre l’invalidité d’une telle organisation qui ressemble plus à une opération de séduction qu’à une véritable action politique… Dominique Vidal et Karim Bourtel partent à la rencontre des « enfants de la colonisation » et dressent sans démagogie l’état des lieux du « mal-être arabe ».

Avant toute chose, ces immigrés-qui-n’en-sont-pas se portent « aussi bien et aussi mal » que n’importe quel autre habitant de la France. L’enquête ne cherche pas ici à les stigmatiser davantage en les victimisant. Néanmoins, dans une France qui fait rimer ghettoïsation avec ethnicisation et qui voit dans l’argent le seul critère de réussite, la plupart d’entre eux ressentent une « impression de piétiner » qui les plonge dans une mélancolie qui n’a rien de romantique.
La solution ? Pour Azouz Begag, chercheur au CNRS, il faut fuir aussi vite que possible les cités : « En sortir pour s’en sortir. » En des termes plus scientifiques, cela donne « la logique d’échappée volontaire du groupe – amis ou familles – et du territoire ». L’un des problèmes majeurs dans les banlieues, souligne Begag, « c’est la rouille – l’immobilité et l’immobilisme – des jeunes qui a conduit à l’émergence de cultures identitaires périphériques, et notamment d’identités de zonards, sans relation, ni physique ni sociale, avec la ville ». Pour le sociologue, personne « ne porte le fardeau du devenir historique de son quartier pourri. Avant d’être pieds et poings liés à un groupe ou à un lieu, je suis un individu. Et le propre d’un individu, c’est sa capacité à se mouvoir – ce qui le distingue notamment des plantes ». Si personne ne conteste la véracité du propos, on peut néanmoins douter qu’il soit raisonnable de substituer intégralement l’émancipation individuelle à l’émancipation collective.
Certes, l’individu doit savoir « outrepasser les logiques d’exclusion », ne pas se laisser enfermer dans « le carcan de la différence » et refuser les « assignations à résidence ». Mais si l’intégration se résume au seul fait de faire soi-même l’effort de s’intégrer, on comprend que l’idée même d’intégration fasse désormais partie du « verbiage creux de la République ».
Dominique Vidal et Karim Bourtel dressent l’état des lieux : en 2004, l’Observatoire des discriminations donnait les résultats de son dernier « testing ». Édifiant. Sur 1 806 CV envoyés (équivalents en matière de références professionnelles et universitaires), 29 % des candidats avec nom et prénom français obtenaient un entretien d’embauche contre seulement 5 % des candidats avec nom et prénom maghrébins.
Autre sujet honteux, les femmes d’origine maghrébine, citoyennes en droit, restent parfois « tributaires d’une cohabitation juridique entre le droit français et celui de leur pays d’origine », et peuvent ainsi faire l’objet d’une répudiation prononcée en Algérie. Selon l’avocate Marie-Noëlle Ferry, cela concerne en premier lieu les femmes âgées de « 40 à 60 ans, mariées avec des enfants, qui résident depuis plusieurs années en France. Le mari va divorcer au pays, sans que sa femme ait été convoquée contradictoirement - il l’a domiciliée chez des parents et elle n’a jamais reçu la convocation [...]. Officiellement divorcé, le mari doit verser, en dirhams ou en dinars, une pension ridicule par rapport au niveau de vie français ». Pour les avocats, soulignent les auteurs, il est difficile de casser de tels jugements car cela revient à faire du « supernationalisme ». Résultat : « Ces citoyennes en droit ne le sont que partiellement. »
Le mal-être arabe trouvera-t-il alors sa résolution dans la « réforme de l’islam » ? Très certainement, même si l’on oublie trop souvent qu’il existe depuis toujours une volonté de réforme dans la civilisation islamique « multiséculaire ». Dominique Vidal et Karim Bourtel nous rappellent les principaux réformateurs, et notamment Abdelhamid Ben Badis qui, dès 1918, exigeait l’application de la laïcité en Algérie et créait des écoles où les petites filles n’allaient pas voilées.
Pour la petite histoire, le magazine Time vient justement de désigner Abdolkarim Soroush, autre grand réformateur, comme l’une des cent personnalités les plus influentes dans le monde.
Cynthia Fleury
L'Humanité , 20/04/2005
Enfants d'immigrés, enfants discriminés
Après s’être penché sur le mal-être juif, Dominique Vidal, rédacteur en chef adjoint du Monde diplomatique, interroge, avec Karim Bourtel, « le mal-être arabe ». L’ouvrage se présente sous la forme d’une enquête approfondie, essentiellement menée dans les milieux de l’immigration maghrébine en France, mais aussi en Belgique, pays proche, où les mêmes problèmes ne trouvent pas forcément des solutions identiques. Comme le montre Serge Govaert, directeur du Centre de recherches et d’informations sociopolitiques de Bruxelles, « la manière belge » d’aborder la question du voile ou le statut de l’islam est différente, moins passionnée, et les « nouveaux Belges » d’origine turque ou arabe sont beaucoup plus présents que chez nous à tous les échelons de la vie politique.
Le livre montre que, pour un pays qui se veut le champion de l’intégration des immigrés, la France présente un bilan piteux pratiquement dans tous les domaines, et notamment en politique, où seul le PCF a fait un effort significatif. « Avec 10 % de ses cadres d’origine maghrébine ou africaine, le PCF apparaît comme la force politique la plus représentative de la réalité ethnique de l’Hexagone », écrivent les auteurs. Un résultat qui est loin de compenser la méfiance, voire l’hostilité dont sont victimes les Arabes ou ceux qui sont perçus comme tels, et qui explique très largement leur mal-être.
Pour en cerner les origines, les deux journalistes ont multiplié les rencontres, les interviews avec des dizaines d’immigrés et, surtout, d’enfants d’immigrés. Cette deuxième ou troisième génération n’a plus grand-chose à voir avec le pays d’origine de ses parents ou grands-parents, mais se sent rejetée, mal-aimée, discriminée. Comme le dit très bien le sociologue Smaïn Laacher, ils ne « se sentent pas bien là où ils sont », car « être immigré, c’est être dans le monde des autres ». Mais pourquoi se sentent-ils toujours immigrés alors qu’ils sont nés ici et devraient être des Français et des Françaises à part entière ?
Les causes sont multiples – sociales, culturelles, politiques. Les deux auteurs n’en omettent aucune. Ils s’attachent surtout – et c’est une des originalités de l’analyse – à ce qui relève de l’histoire coloniale de notre pays. Selon eux, les traces qu’elle a laissées des deux côtés sont d’autant plus difficiles à effacer que cette histoire n’est toujours pas totalement assumée par la République. Ce qui expliquerait, plus encore que la différence de religion, l’intégration plus difficile pour ceux dont les racines sont maghrébines que pour les deuxième ou troisième générations d’immigrés européens, latino ou asiatiques. Les exemples cités de ces discriminations racistes, au faciès ou au prénom, que ce soit à l’embauche, au logement, ou simplement à la porte d’une boîte de nuit, en disent long sur ce chapitre.
Les chapitres les plus polémiques sont – sans surprise – ceux consacrés au problème du voile et à l’islam. Dominique Vidal et Karim Bourtel prennent position ouvertement contre la loi sur l’interdiction des signes religieux, qu’ils considèrent comme « une discrimination de plus ». Ils défendent le droit à la parole de théoriciens de l’islam considérés par de nombreux intellectuels français comme « infréquentables », tel le Suisse Tariq Ramadan. Ils contestent la manière dont l’État français a tenté de solutionner le problème de la représentation du culte musulman. Ils posent même pour finir la question – explosive – de « l’autonomie » du mouvement des citoyens et des citoyennes issus de l’immigration, avec le risque évident de « repli communautaire » qui en découle.
Le livre s’achève sur une contribution de Leïla Shahid, représentante de la Palestine en France, qui tire les leçons de l’expérience des multiples débats sur le conflit israélo-palestinien qu’elle mène depuis deux ans dans les banlieues avec Dominique Vidal et l’Israélien Michel Warchawski. Elle soulève avec intelligence la question de la déficience des intellectuels arabes, mais aussi de leurs collègues français et des partis politiques qui ont, dans leur majorité, délaissé les banlieues et contribué à stigmatiser une jeunesse issue de l’immigration uniquement perçue comme musulmane, donc potentiellement dangereuse dans la « guerre des civilisations ».
Une pièce intéressante à un débat qui n’a pas fini d’agiter le monde politique, médiatique et intellectuel.
Françoise Germain-Robin
L’Humanité , 06/04/2005
Enfants de la colonisation
Voici un ouvrage qui se place d’emblée, « d’entrée de lecture », parmi les meilleurs sur les « enfants de la colonisation » que sont aujourd’hui les français d’origine arabe. Le raisons en sont multiples, que le lecteur découvre au fil des pages : amplitude du point de vue, souci du détail et de la nuance, conscience de la complexité et des paradoxes inhérents à cette question.
Mais la plus originale réside dans la marche choisie par les auteurs. « Marche » et non démarche, dans la mesure où ce livre se démarque, par sa géographie interne, l’itinéraire de sa progression, son mode de circulation dans le territoire arabe-maghrébin en France, de tout ce que cette appellation, forcément problématique, soulève de questionnements inhérents à sa propre formulation. Interrogations auxquelles l’approche des auteurs apporte déjà une série de réponses, puisque ce livre, preuve de la justesse de sa démarche, réussit dans le même mouvement à traiter son objet et à mieux le nommer.
Ce double défi est relevé grâce à une fusion de l’écrit et de la parole, un va-et-vient complexe entre les multiples travaux existant et le témoignage des principaux concernés, entre l’analyse et le vécu, une sorte de commentaire de l’écrit par les auteurs et les acteurs. Un ton en découle, produit d’une fusion féconde entre la citation et le témoignage qui, de la première à la dernière page, entraîne le lecteur et, lui dévoilant graduellement questions résolues et non résolues, ouvre ainsi des perspectives nouvelles et des interrogations supplémentaires.

Quatre registres sont successivement abordés au fil des huit chapitres de l’ouvrage : état des lieux, histoire coloniale, réforme de l’islam (interrogation voulue, à juste titre, par les auteurs) et politique.
Le premier est traité dans le chapitre « Paroles d’“Arabes” », qui reproduit des témoignages efficacement regroupés autour de nombreux thèmes et d’autant de vécus concernant l’identité, la place ou le manque/déni de place dans la société française, le sentiment d’« étrangeté », le racisme insidieux, la solitude, l’affaire-écran du voile, les alternatives qui n’en sont pas, la difficulté supplémentaire d’être aussi femme arabe en France, la ghettoïsation imposée ou communautariste, la sexualité, questions toutes imbriquées qui résultent finalement en une sorte de couple contradictoire, « schizophrénie identitaire » et volonté, individuelle ou collective, de s’en sortir, de faire de sa frustration la base du dépassement de sa condition. Bref, un paysage complexe et chargé, divers et contradictoire, une polyphonie de la douleur, y compris chez ceux qui sont parvenus à la dépasser.
Le deuxième registre, celui de l’histoire, est abordé dans les chapitres « L’héritage colonial » et « Du racisme comme système » qui, présentant travaux et commentaires d’historiens d’une part et « système raciste » d’autre part, s’en retournent en quelque sorte aux sources de l’histoire d’un couple, la France et le Maghreb, une histoire ancienne et tumultueuse commencée en Afrique du Nord et jamais vraiment apaisée. À ce détail près que, loin d’en faire une chronique – d’où l’intérêt de l’étude du fonctionnement et du développement du racisme en France aujourd’hui –, les auteurs s’attachent aux pesanteurs présentes, au poids, littéralement, de cette histoire, aux représentations aussi qui en sont issues et qui font que l’histoire de la colonisation, loin de relever du passé, est affaire présente et lancinante à plus d’un titre.
Le troisième registre, « Réforme de l’islam ? », fait l’objet du quatrième chapitre et s’apparente à une sorte de détour, inévitable, par la question du dogme et la nécessaire interrogation aujourd’hui posée à l’ensemble des musulmans dans le monde, celle de la modernité et des réformes qu’elle impose. Détour inévitable, non seulement du fait que l’islam est la religion de la population concernée par cet essai, mais parce qu’il impose à cette dernière de se poser aussi des questions sur elle-même, sur son « être intime », et de trouver ainsi les meilleurs moyens pour parvenir à une relation harmonieuse entre sa foi et sa citoyenneté.
Le quatrième registre, celui du politique, est le plus long, qui couvre les quatre derniers chapitres. Abordant les grands débats en cours – de l’instrumentalisation possible du vote arabe à la question des formes d’organisation de la communauté maghrébine en passant par l’étude d’un cas d’espèce voisin et créatif, celui de la Belgique, et l’impact des questions et conflits actuels dans le monde arabe, largement couverts par les médias moyens-orientaux –, il trace les pistes et ouvre les perspectives pour une politique juste, c’est-à-dire libératrice, équitable et fraternelle, bref républicaine.
Aussi, pour clore cette brève présentation, une évidence s’impose-t-elle au lecteur : faisant littéralement œuvre d’intérêt public, Le Mal-Être arabe est un livre citoyen au plein sens du terme.
Elias Sanbar
Le Monde diplomatique , 04/2005
Compte-rendu
« Le mal-être de centaines de milliers d’immigrés et de fil(le)s d’immigrés nord-africains a d’évidence des causes anciennes et profondes, qui minent le “modèle républicain”. Souffrent-ils, comme disent certains, d’une schizophrénie identitaire ou plutôt des discriminations dont ils sont victimes dans tous les domaines – logement, éducation, emploi, santé, culture ? Le sort que cette société leur réserve a-t-il un lien, et lequel, avec la longue histoire coloniale de la France ? Les enfants de l’immigration subissent-ils le carcan de l’islam, jugé irréformable et accusé de servir de terreau à toutes les violences – délinquance, actes antisémites ou machistes, voire terrorisme ? À moins qu’une certaine islamophobie ne s’ajoute au vieux racisme anti-arabe, alimentée par la “guerre anti-terroriste” – et ses relais médiatiques – menée par les États-Unis depuis le 11 septembre 2001 ?

Deux décennies après la “marche des Beurs”, où en est le mouvement des jeunes issus de l’immigration ? L’action commune entre musulmans et non-musulmans contre l’exclusion augure-t-elle d’un renouveau de leur action et de leur alliance avec les forces altermondialistes ? Mais pour quel objectif ? Afin que les enfants de l’immigration s’“intègrent” à la société française – mais à la seule manière d’une reddition sans condition ? Ou pour que celle-ci leur garantisse enfin l’égalité des droits et des chances sans laquelle il n’y a pas de possibilité de vivre ensemble, dans le respect des différences ? »
Le Monde diplomatique , 04/2005
Compte-rendu
Emarrakech - Les enfants de l’immigration sont-ils skisophrénes ou plutôt victimes de la discrimination? Y’- a- t-il un lien entre le sort que la société française réserve à ces derniers et l’histoire de la colonisation française ?

Face à l’exacerbation de l’islamophobie s’ajoutant à la veille xénophobie anti-arabe alimentée par la montée du terrorisme faisant suite aux attentats du 11 septembre 2001, Dominique Vidal & Karim Bourtel posent des questions faisant l’ordre du jour du vécu quotidien des « beurs ».

Edité le 15 mars 2005, deux ans après la fameuse « marche des beurs », Le mal-être arabe. Enfants de la colonisation fait le point sur l’état d’avancement du mouvement des jeunes issues de l’immigration en France

Les auteurs :
Dominique Vidal est rédacteur en chef adjoint au Monde diplomatique, auquel collabore Karim Bourtel travaillant de surcroît pour Politis.

Contenu :

• Paroles d’ “Arabes”.
• L’héritage colonial.
• Du racisme comme système.
• Réformer l’islam ?.
• A la pêche aux voix arabes.
• Dans le miroir des médias arabes.
• A la manière belge.
• Mouvement, plate-forme, alliances

Sahar Abdelli
emarrakech.info , 22/03/2005
Réalisation : William Dodé