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Le Mal-Être juif
Entre repli, assimilation & manipulations
Parution : 14/03/2003
ISBN : 2748900170
Format papier : 132 pages (9 x 18 cm)
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De nombreux français d’origine, de religion ou de culture juive éprouvent un réel malaise, voire ressentent un désarroi profond, quand ils ne vivent pas dans l’angoisse. Cette dépression collective induit ou renforce, chez certains, des comportements nouveaux à cette échelle : repli identitaire, radicalisation politique, intégrisme religieux…
Au-delà de la fièvre communautariste qui saisit de larges secteurs de la société française et à laquelle les Juifs n’échappent pas, plusieurs facteurs spécifiques pèsent dans cette évolution.
Le premier, c’est l’impasse sanglante où s’enfonce le conflit israélo-palestinien. Il faut dire que l’espoir entretenu, malgré l’assassinat d’Itzhak Rabin, par le processus de paix d’Oslo s’est évanoui en quelques mois. Une descente aux enfers rythmée par l’échec du sommet de Camp David (juillet 2000), la visite d’Ariel Sharon sur l’esplanade des Mosquées (28 septembre 2000) et le déclenchement de la seconde Intifada, l’avortement des négociations de Taba (janvier 2001), la victoire électorale du chef du Likoud (6 février 2001), l’escalade de la répression et du terrorisme, la réoccupation par l’armée israélienne des zones autonomes. De cet engrenage, auquel la droite et l’extrême droite israéliennes ont apporté une contribution décisive, mais dont elles rendent les Palestiniens seuls responsables, beaucoup de Juifs français ne retiennent que les terribles attentats-kamikazes – que rien, évidemment, ne saurait justifier. Et le traumatisme est d’autant plus douloureux que, selon une enquête de 2002, 48 % des chefs de famille juifs ont des parents proches en Israël et, plus largement, 86 % se déclarent « proches » ou « très proches » de ce pays.
Deuxième facteur, la multiplication, depuis l’automne 2002, d’actes antisémites, y compris des attaques contre des synagogues, des écoles ou des personnes juives – des faits inadmissibles, dont les auteurs doivent être recherchés, jugés et condamnés. Comment ne pas comprendre et partager le choc représenté par la réapparition de pratiques que l’on croyait définitivement révolues ? Il n’y a toutefois rien là qui justifie de comparer la France du début du XXe siècle à l’Allemagne des années 1930, comme s’y sont risqués Alain Finkielkraut et quelques autres. Un minimum de sang-froid amène à constater que les listes évoquant des « centaines » d’actes antisémites mélangent e-mails anonymes et incendies de lieux de culte, graffitis et agressions physiques ; que l’antisémitisme en France, selon toutes les enquêtes d’opinion, est devenu marginal, y compris parmi les jeunes issus de l’immigration, et ce malgré la propagande de certains imams ; que les violences antijuives, en particulier dans les cités, s’inscrivent dans un climat général de violence ; que le racisme « bien de chez nous » vise d’abord les Arabes, les Tziganes et les Noirs… Rationnels, ces arguments peinent toutefois à venir à bout d’une paranoïa (« tout le monde nous hait ») à la fois compréhensible, absurde et nuisible.
Mais ces facteurs conjoncturels ne retentiraient pas aussi fortement dans un grand nombre de consciences juives si celles-ci n’étaient travaillées par une crise, structurelle celle-là, d’identité. Qu’est-ce qu’être juif à l’aube du XXIe siècle ? Lorsqu’au début de l’année 2002 nous avons commencé, avec Sylvie Braibant, cette enquête, le rabbin Daniel Gottlieb nous a prévenus : « Si vous interrogez trente Juifs, vous obtiendrez trente réponses… au moins. » Religion, mémoire de la Shoah, lien avec Israël, langue (hébreu, yiddish, judéo-espagnol) et culture restent les principaux « marqueurs » qui, malgré d’infinies possibilités de « dosage », ne suffisent néanmoins plus à définir la judéité française d’aujourd’hui. Sans parler des militants dont la francité et l’engagement relativisent, voire éclipsent les origines. Au point que beaucoup de Juifs s’inquiètent de l’héritage qu’ils pourront léguer. Certes, un peu partout, des associations – qui se veulent « laïques », « progressistes » ou encore « pluralistes » – travaillent à la définition d’un judaïsme moderne et au rassemblement de ceux qui se reconnaissent en lui. Elles ont en tout cas le mérite de commencer à défricher une voie nouvelle, encore étroite, entre repli communautaire et assimilation. Mais la tendance majoritaire va vers la droite – et pas seulement en France.
À ces trois facteurs s’ajoute un quatrième : une lancinante campagne de manipulation des esprits. Son objectif : tenter de rattraper le terrain perdu par le gouvernement israélien dans l’opinion publique française. Sa stratégie : aligner le gros de la « communauté juive » pour mieux peser sur les médias (et sur les responsables politiques). Son idéologie : la défense de l’Occident assiégé par l’Islam et donc la primauté donnée à la guerre antiterroriste chère à George W. Bush, Yasser Arafat n’étant plus, dans cette vision du monde, qu’un Oussama Ben Laden régional. Ses armes : la diffamation systématique des journalistes – juifs notamment – sur des sites souvent ignobles, les manifestations devant les médias, les violences du Betar et de la Ligue de défense juive et – dernière innovation en date – les procès en cascade contre tel ou tel professionnel injustement accusé d’antisémitisme… Le plus lamentable dans cette médiocre cabale, inspirée par des propagandistes issus de l’extrême droite et relayée par la droite juive en Israël et en France, c’est que des intellectuels et des groupes issus de la gauche ou même s’en réclamant y ont joué leur partition, avec fréquemment cette virulence provoquée par la mauvaise conscience.
Et pour cause : cette dérive ne sert ni les intérêts d’Israël ni ceux des Juifs français dans le combat contre l’antisémitisme.
Quoiqu’on pense des responsabilités des uns et des autres dans l’échec du processus de paix au Proche-Orient, il suffit de jeter sur l’escalade en cours un regard lucide pour le mesurer : la création, aussi rapide que possible, d’un État palestinien à ses côtés conditionne, à terme, la survie même d’Israël. L’illusion selon laquelle l’armée israélienne pourrait imposer durablement l’occupation et la colonisation de la Cisjordanie, de la bande de Gaza et de Jérusalem-Est se brisera, en dernière analyse, sur l’élan démographique arabe. Et cette sorte de guerre civile, tantôt larvée, tantôt généralisée, entre deux peuples imbriqués (un million de Palestiniens en Israël, 400 000 Juifs dans les territoires occupés) débouchera sans doute sur l’écrasement de la Palestine, mais aussi sur la disparition de l’État d’Israël ou, à tout le moins, de son caractère juif.
De même, que la France n’ait pas subitement rechuté dans l’antisémitisme des pires heures de l’Occupation ne signifie pas qu’elle soit immunisée contre le poison du racisme. Pour lutter contre celui-ci, il convient que chacun, loin de se replier et de se battre isolément, se joigne au contraire aux forces démocratiques de notre société pour conjurer, ensemble, le danger. Quand des sites ultrasionistes dénoncent, dans des termes dignes de la presse fasciste des années 1930, les « déchets » [sic] arabes ou musulmans et leurs « complices » français, combattent-ils l’antisémitisme ou l’alimentent-ils ? Et quand des intellectuels juifs en arrivent à justifier le rejet par Israël des résolutions des Nations unies – résolutions dont ils exigent l’application par d’autres États –, voire lorsqu’ils refusent de condamner les crimes de guerre commis par l’armée israélienne ? Et quand des avocats juifs accusent d’antisémitisme des journalistes qui s’inspirent des positions défendues par… le camp de la paix israélien et soutenues par la majorité des Israéliens, combattent-ils l’antisémitisme ou l’alimentent-ils ?
Ces questions, et bien d’autres, nombre de Juifs se les posent. Ils refusent de laisser les ultras – ultra-nationalistes comme ultra-orthodoxes – confisquer le judaïsme. Entre Spinoza et ses juges, ils n’hésitent pas. Ils éprouvent plus de nostalgie pour Martin Buber que pour Vladimir Jabotinsky, pour le Bund que pour le Betar, pour la MOI que pour l’UGIF. Ils voudraient, comme le dit joliment Annie Dayan Rosenman, « continuer la démarche universaliste […] sans être pour autant des voyageurs sans bagages ». S’ils entendent remplir et ordonner ces bagages, il leur reste à forger une identité juive moderne et progressiste. C’est à eux que ce petit livre est dédié.

Dominique Vidal

Dominique Vidal est notamment l’auteur de Puissances d’hier et d’aujourd’hui. L’état du monde 2014 (avec Bertrand Badie), La Découverte, 2013 et Le Ventre est encore fécond. Les nouvelles extrêmes droites européennes, Libertalia, Paris, 2012

Les livres de Dominique Vidal chez Agone

Sommaire

• Juifs de France en quête d’identité
• « Que transmettrons-nous à nos enfants ? »
• Français, communiste... et juif
• Les Juifs de France en chiffres (2002)
• Au nom du combat contre l’antisémitisme
• Une « année de cristal » ?
• Hystérie sur Internet [Paul Gaudric]
• Un virage à droite international [Jean-Yves Camus]
• Israël contre Israël
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Dossier de presse
<em>AFP</em>, 31/01/2004
Marc Knobel
Observatoire des médias, 29/04/2003
Propos recueillis par Naziha Mayoufi
SaphirNet.info, 12/04/2003
Entretien réalisé par Jérôme-Alexandre Nielsberg
L'Humanité, 10/04/2003
Entretien avec Dominique Vidal
L’antisémitisme est-il en augmentation en France ?
Il serait absurde et criminel de nier ou de sous-estimer le phénomène : dans les années 2000 à 2002, les actes racistes en général ont été multipliés par quatre et les actes antisémites par six, même si pour 2003 les chiffres du ministère de l’Intérieur font état d’un renversement de tendance. Mais toutes les enquêtes le montrent : il n’y a pas d’antisémitisme de masse en France, il est au contraire de plus en plus marginal. Et dans leur ensemble, les jeunes Maghrébins condamnent l’antisémitisme dans les mêmes proportions que les jeunes Français. Oui, la plupart des violences antisémites sont le fait de jeunes issus des quartiers sensibles, la plupart d’entre eux sont issus de l’immigration, mais il s’agit de jeunes délinquants connus pour d’autres types de violence, pas très sensibles à un discours idéologique, et qui prennent prétexte des violences au Proche-Orient pour développer leur propre violence. Ce qui rend le combat contre le phénomène d’autant plus complexe.

Vous participez à des débats dans les quartiers sensibles sur le Proche-Orient notamment avec Leïla Shahid, la représentante palestinienne en France. Parlez-vous de l’antisémitisme ?
Oui, et pas seulement pour dire que l’antisémitisme c’est mal, mais pour convaincre les jeunes des cités que toute complaisance est extrêmement dangereuse, pour les victimes mais aussi pour eux.
On ne peut justifier un relâchement du combat politique et idéologique contre ces phénomènes, parce qu’il faut que leurs auteurs soient isolés dans le milieu dans lequel ils interviennent. Il faut aussi clarifier le débat piégé sur antisionisme et antisémitisme. L’État juif existe, et ce qui est en cause n’est évidemment pas cet État, mais les moyens qu’il peut mettre en oeuvre pour parvenir à vivre en bonne entente avec un État palestinien à naître.
Il y a une certaine manière d’être antisioniste aujourd’hui qui est un camouflage de pensées antisémites qu’on n’ose pas afficher. Je récuse l’idée qu’une nouvelle judéophobie serait portée par les militants altermondialistes (un milieu où l’antisémitisme est vraiment banni), mais personne ne doit échapper au devoir de balayer devant sa porte.

Comment expliquer le malaise des Juifs de France ?
Il est indiscutable, mais il est aussi manipulé pour des raisons politiques et idéologiques. Et l’escalade au Proche-Orient comme les violences antisémites en France, qui sont les deux raisons conjoncturelles de ce malaise, n’auraient pas le même effet si elles atteignaient une communauté sûre d’elle-même et de son avenir.
La crise, profonde et de longue durée, porte sur la nature même de l’identité juive en France. Entre une petite minorité ultra-religieuse ou ultra-sioniste et une autre minorité complètement assimilée, pour l’immense masse des Juifs français il y a une série d’interrogations sans réponse.
<em>AFP</em>, 31/01/2004
Le Mal-être juif de Dominique Vidal
Dominique Vidal est rédacteur en chef adjoint au Monde diplomatique. Il est l’auteur de nombreux ouvrages portant notamment sur le conflit israélo-palestinien et de très nombreux articles sur les sujets que nous traitons. Disons d’emblée que nous ne sommes pas obligés d’être d’accord avec toutes les analyses et vues de Dominique Vidal sur le conflit : ce qu’il pense être notamment des éventuelles erreurs et fautes que – selon lui – les israéliens auraient commises, ou sur le rôle de l’Autorité palestinienne et de son président, et sur bien d’autres questions encore. Mais, il nous semble important que l’auteur fasse part de ses observations et consigne, dans un recueil d’articles déjà publiés, ses vues et jugements. Profitons de cette opportunité pour regretter que quelques rares (amis d’Israël) se croient autorisés d’invectiver leurs adversaires et pourquoi pas aussi d’ignorer les vues des uns et des autres, fussent-elles désobligeantes ou dérangeantes. De la même manière, sommes-nous affreusement surpris que certaines rares âmes jugent et préjugent de la judéité de Dominique Vidal (et d’autres), parce qu’il pourrait critiquer les positions (gouvernementales) israéliennes. Faut-il rappeler les termes d’une audacieuse comparaison d’Alain Finkielkraut ? Le philosophe disait en substance qu’être juif c’est comme faire partie d’un étalage de pommes. Les pommes divergent les unes des autres et aucune pomme ne se ressemble. Mais elles sont toutes d’une même catégorie. En exclure une seule – ne fut-ce qu’une seule – équivaudrait à exclure le groupe ou à le détruire.
Mais, revenons-en à l’ouvrage de Dominique Vidal. Au fond qu’est ce qu’être juif, qu’entend-on par communauté juive et que transmet-on à ses enfants, se demande l’auteur ? Deux premiers articles tentent de mesurer ce qu’il en est de cette diversité juive française. Les juifs peuvent diverger les uns des autres en fonction d’une multitude de facteurs : les événements extérieurs, éducationnels, conjoncturels, familiaux, de leur entourage et de la place qu’ils accordent à leur judaïsme, à l’observance, à la foi, l’histoire, la culture, la place qu’occupe Israël en leur cœur, etc… Cependant, et comme le remarque très justement l’auteur, un bref regard rétrospectif suffit à percevoir que la rejudaïsation amorcée à la fin des années 60 repose sur trois piliers fondamentaux – la religion, la solidarité avec Israël et la mémoire de la Shoah. Mais, « Si vous interrogez trente juifs sur la judéité, vous obtiendrez trente réponses… au moins », prévient un rabbin, le rabbin Gottlieb.
Pour Jean-Yves Camus (journaliste à Actualité juive) il y a « d’un côté les juifs qui affirment plus que jamais leur identité, de l’autre ceux qui s’assimilent et disparaissent. » Daniel Farhi (chef de file du mouvement juif libéral) estime que « la majorité des 600 000 juifs de France est hors de la Synagogue. » Il parle d’ailleurs de « crispation identitaire. » Henri Hajdenberg (ancien président du CRIF) reconnaît l’affirmation de la dimension religieuse. Pour Yoni (quinze ans, d’origine strasbourgeoise), « Être Juif, c’est d’abord être religieux, c’est-à-dire se conformer à un idéal de vie, tel que la Bible nous l’enseigne ». À l’instar de Yoni, les élèves de terminale de son lycée, ne peuvent penser leur judaïsme hors de la religion. Yoni ajoute néanmoins que le « judaïsme doit être tolérant, pour rassembler le maximum de juifs, y compris ceux qui ne respectent pas la religion. » Samuel (étudiant à l’Institut de sciences politiques de Grenoble), lui, se rebellait facilement contre le respect de règles religieuses, en même temps qu’il souhaitait apprendre la culture et l’histoire juives. Comme il n’est pas possible de tous les citer, nous terminerons cette rapide présentation, en citant cette réflexion de Neni Wieviorka (une des chevilles ouvrières du Centre Yiddish Medem) : « Pour moi, celui qui arrive et se présente en disant : "Je suis juif ", alors il est juif. »
Qu’en est-il de leur relation à Israël ? « Ce conflit me traverse. Je suis fier de mon intégration et de ma culture française, de ma judéité et de mon attachement (non inconditionnel) à Israël. Je suis terrorisé à l’idée d’une prise de position brutale de la France contre ce pays. Je ne sais pas ce que je ferai » ajoute le rabbin Farhi. D’autres théorisent l’inconditionnalité de leur solidarité, précise Dominique Vidal. Et d’ajouter aussitôt qu’en pleine discussion sur les « dangers » que « comporte la politique du général Ariel Sharon pour Israël et les juifs », ce responsable communautaire – qui préfère ne pas être cité – confie : « Même ici, beaucoup de gens pensent que la politique de Sharon est dangereuse. » Surprise de l’auteur : « ici, au 39 rue Broca. »
Mais alors, pourquoi se taisent-ils, se lamente l’auteur ? « Avec l’évolution démographique, Israël devient le principal centre juif. Et donne à chaque juif français sa légitimité. C’est pourquoi nous ne pouvons pas critiquer le gouvernement israélien, quel qu’il soit », répond l’un d’entre eux. Quant à lui, Henri Hajdenberg, s’en prend aux « juifs qui pétitionnent contre le premier ministre Sharon, sans pour la plupart militer dans la communauté au sein de laquelle s’expriment généralement les plus radicaux ! » Même reproche aux « grandes plumes juives », qui pèsent à l’extérieur, mais pas à l’intérieur de la communauté.
Dans cet article, les limites du genre sont cependant vite atteintes. Combien de voix divergentes pourraient faire entendre également leur propre distincte voix ? Et une réflexion souvent différente pourrait apporter au débat et à la réflexion, que les quelques citations – tout aussi respectables et intelligentes soient-elles – qui sont données et consignées dans ces quelques pages. Ces autres réflexions – tout aussi construites et parfaitement sincères – indiqueraient de toute manière que des divergences peuvent exister et que de nombreux courants traversent la communauté juive.
Par contre, un autre article est pour le moins surprenant : « Au nom du combat contre l’antisémitisme. » Dans cet article, Dominique Vidal prétend que des amis (de la cause israélienne) mènent une charge phénoménale (et obscure – sic –) afin de discréditer leurs adversaires en sous-entendant continuellement et obsessionnellement que toute critique de la politique israélienne serait antisémite. Nous réfutons bien évidemment cet argument, qui n’a aucun sens. Dans cet article, de nombreuses personnes (militants, intellectuels et journalistes) sont citées – qu’elles fussent juives ou non – et quelle que puisse être par ailleurs leurs divergences sur la question et leur sensibilité personnelle. L’auteur pense que les uns et les autres se ressemblent dans une passion militante évidemment « sharonienne » (sic), et utilisent (forcément – sic –) de drôles de méthodes. Dans un raccourci pour le moins spectaculaire et très, très subjectif, l’auteur affirme que tous les moyens seraient mis en œuvre (de la diffamation aux procès), oubliant que de nombreuses personnes citées dans cet article participent tout simplement du débat sans invectiver personne mais en livrant leur opinion sur la question et le conflit, et que les procès qui ont été menés, premièrement : ne l’ont pas été par tout le monde et, secondement : qu’ils pouvaient sûrement se justifier. Curieusement, l’auteur oublie de désigner les quelques méthodes agressives qui peuvent être utilisées (eh oui…) par les militants pro palestiniens pour dédouaner et salir leurs adversaires et dénigrer ou « nazifier » continuellement Israël. Il est vrai que Dominique Vidal est engagé et que jusqu’à preuve du contraire, il considère très souvent que les seuls torts sont israéliens (forcément – sic –) et les seules fautes (évidemment – sic –) proviennent d’un seul et unique camp (ben voyons…). En d’autres temps, on se serait étonné d’un tel simplisme.
Marc Knobel
Observatoire des médias, 29/04/2003
Non, la France n'est pas l'objet d'une flambée antisémite !
Le rapport de la Commission nationale consultative des droits de l’homme rendu public le 28 mars 2003 (CNCDH) a majoritairement été repris dans les médias pour venir accréditer la thèse de Pierre-André Taguieff d’une « nouvelle judéophobie ». Ce rapport, Dominique Vidal – rédacteur en chef adjoint du Monde diplomatique – l’analyse plus en profondeur et déconstruit une synthèse si hâtive, forcément caricaturale. À travers ses réponses à nos questions, point de raccourcis faciles, mais une mise en perspective de ce rapport dans ses détails qui révèlent les vraies urgences, en l’occurrence une lutte contre le racisme dans sa globalité. Pour lui, « il faut combattre l’antisémitisme comme il faut combattre les autres formes de racisme, notamment le racisme anti-arabe ».

SaphirNet.info : Dans votre article analysant le rapport de la Commission nationale consultative des droits de l’homme [rendu public le 28 mars 2003, il a majoritairement été repris dans les médias pour venir accréditer la thèse de Pierre-André Taguieff d’une « nouvelle judéophobie »], vous mettez en lumière l’idée selon laquelle la France n’est pas emportée par une fièvre antisémite, comment expliquez-vous le fait que, suite à la publication de ce rapport, c’est cette idée même qui fut la plus relayée dans les médias ?

Dominique Vidal : J’ai peine à croire que vous découvriez aujourd’hui que les journalistes français ne sont pas toujours très sérieux. C’est d’ailleurs pourquoi la critique des médias a pris, à juste titre, une grande ampleur. Le rapport 2002 de la Commission nationale consultative des droits de l’homme est un document essentiel pour la compréhension des phénomènes racistes et antisémites dans notre pays, et il n’a effectivement pas eu – ni quantitativement ni qualitativement – la couverture de presse qu’il aurait mérité.
Le rapport, d’une part, constate, chiffres en mains, la montée des violences racistes (qui ont quadruplé en un an) et notamment des violences antisémites (qui ont sextuplé, au point de constituer 62 % du total). Mais le rapport, avec les informations fournies par les Renseignements généraux du ministère de l’intérieur et les résultats d’un sondage approfondi, explique aussi la nature de ce phénomène. Il écarte l’idée d’une avancée du courant antisémite dans la population en général – il apparaît désormais marginal, ce que confirme d’ailleurs le sondage CSA publié par Le Figaro le 9 avril – aussi bien que parmi les Arabes en général...

Déjà, l’an dernier, le Livre blanc de l’Union des étudiants juifs et de SOS Racisme montrait que les jeunes Maghrébins rejettent l’antisémitisme dans les mêmes proportions que les autres jeunes Français…
Absolument. Philipe Méchet, le directeur de la Sofrès, y insistait explicitement sur ces aspects des résultats de l’enquête effectuée à l’époque par son institut. Il va de soi, cela dit, que l’exacerbation de la répression israélienne en Palestine et l’horreur de la guerre américaine en Irak ont pu contribuer, chez les moins politisés, à de dangereux glissements consistant à assimiler tous les Israéliens à Ariel Sharon et tous les Juifs aux Israéliens. Les pics de violences antisémites correspondent, selon le rapport, à la fin de l’année 2000, après l’éclatement de la seconde Intifada, et au printemps 2002, lors de l’opération Rempart menée par l’armée israélienne contre les territoires autonomes. Les auteurs estiment donc que l’escalade au Proche-Orient « a conduit nombre de jeunes à afficher une identification avec les combattants palestiniens, censés symboliser les exclusions dont eux-mêmes s’estiment victimes dans la société occidentale ». Mais le rapport circonscrit beaucoup plus précisément le milieu dont proviennent les « auteurs des exactions recensées » : « Adolescents ou jeunes adultes, (ils) sont, en grande partie, issus de quartiers sensibles où demeurent leurs parents, bien souvent immigrés d’Afrique du Nord. » Leur parcours, poursuit le ministère, « révèle aussi leur marginalité sociale : plusieurs d’entre eux sont déjà connus pour des faits de droit commun (...) et leurs "interventions" dans des écoles ou des crèches de la communauté israélite s’accompagnent souvent de cambriolages. Les modes opératoires sont en outre très souvent comparables à ceux utilisés dans les violences urbaines "classiques" ».
Les rédacteurs notent ensuite que ces attaques ont « suscité de vives condamnations de la part des responsables des communautés musulmanes de France, si l’on excepte une minorité de radicaux islamistes dont le message – précise-t-il – demeure cependant peu audible pour des délinquants fréquemment imperméables aux idéologies et qui prennent habilement prétexte de la situation proche-orientale pour donner libre cours à leur violence ». Or, conclut sur ce point le ministère de l’Intérieur, « les diverses exactions constatées impliquent très fréquemment des acteurs originaires des quartiers dits "sensibles", souvent délinquants de droit commun par ailleurs, qui essaient d’exploiter le conflit du Proche-Orient ».
Nous voici donc aux antipodes de la thèse d’Alain Finkielkraut, qui n’avait pas hésité à parler d’« Année de cristal (1) », mais aussi de celle, chère à Pierre-André Taguieff, d’une « nouvelle judéophobie » portée par les militants islamistes, altermondialistes, tiers-mondistes et antisionistes. Le principal terreau de cette violence, ce sont bien les ghettos de chômage, de misère et d’ennui où végète, sans le moindre espoir d’avenir, une partie de la jeunesse populaire, en premier lieu des jeunes issus de l’immigration.

Néanmoins ce sont eux qui sont les plus mis en garde contre de telles dérives antisémites, et beaucoup le ressentent comme un déni des agressions ou du racisme dont ils sont eux-mêmes victimes, d’une certaine « islamophobie »… Une telle mise en garde contre les dérives antisémites, non inscrite dans un rejet global du racisme dans toutes ces formes, ne risque-t-elle pas d’avoir l’effet inverse ?
Vous avez entièrement raison. Le combat contre le racisme ne se divise pas. Il faut combattre l’antisémitisme comme il faut combattre les autres formes de racisme, notamment le racisme anti-arabe. Rien ne saurait justifier qu’on attaque une synagogue ou une école juive, qu’on agresse un juif ou qu’on lance des insultes anti-juives. Mais rien ne saurait également justifier qu’on brûle une mosquée, qu’on agresse une jeune musulmane parce qu’elle porte un voile ou qu’on insulte des jeunes d’origine arabe. Or comment ne pas constater que les attentats du 11 septembre ont entraîné, dans le monde entier, une vague sans précédent d’islamophobie. Chez nous, en particulier, les jeunes Arabes font état d’un grand nombre d’agressions, verbales et parfois physiques, qui s’ajoutent aux discriminations sytématiques subies dans la recherche d’un emploi comme dans celle d’un logement, pour ne pas parler de la « sélection du samedi soir » à l’entrée des lieux de divertissement. Il n’y a pas deux solutions: ou l’on combat ensemble l’ensemble des racismes et on parvient à les faire reculer; ou l’on donne à nos adversaires communs le moyen de nous diviser, de nous jouer les uns contre les autres.

Vous avez au cours des dernières semaines été dans plusieurs banlieues à la rencontre de jeunes issus de l’immigration: qu’en ressort-il, quel message vous ont fait passer ces populations ?
Ce qui m’a frappé lors de ces rencontres, c’est d’abord un profond sentiment d’abandon : « Vous êtes les premiers à venir nous rendre visite depuis l’élection présidentielle », nous a dit un jeune d’une banlieue strasbourgeoise où nous sommes intervenus, Leïla Shahid, le pacifiste israélien Michel Warshawski et moi. Mais c’est aussi – en tout cas parmi nos interlocuteurs – la disponibilité au dialogue dès lors que celui-ci se fait sans démagogie : il faut débattre de tout franchement, y compris de ce qui fâche. À cette condition, et elle est importante, l’action commune devient possible.

Les événements survenus lors de la manifestation du 22 mars dernier ont suscité bien des inquiétudes. Quelles précautions doivent êtres prises pour que ces manifestations pour la paix ne tournent pas à des démonstrations de haine ?
Qu’on agresse des adolescents parce qu’ils portent une kippa est ignoble – et j’ajoute absurde, s’agissant de sympathisants de l’Hachomer Hatzaïr, un mouvement sioniste de gauche qui défend l’instauration d’un État palestinien aux côtés d’Israël. Beaucoup d’indices laissent penser qu’il s’est agi d’une provocation montée par des militants d’extrême droite, y compris des négationnistes, sans doute en liaison avec des islamistes radicaux.
Le but était clair : discréditer le mouvement de solidarité avec la Palestine et le mouvement antiguerre en Irak en les présentant comme un rassemblement d’excités prêts à tous les débordements antisémites. Dès lors, les inconditionnels d’Israël auraient beau jeu de présenter quiconque critique la politique d’Ariel Sharon comme de dangereux antisémites !
En condamnant sans appel ces violences, totalement étrangères au mouvement, les organisateurs ont fait échouer la provocation. Il n’empêche qu’il reste beaucoup à faire pour écarter tout mot d’ordre, toute forme d’action susceptible d’alimenter l’antisémitisme et de verser de l’huile sur le feu des affrontements intercommunautaires dans lesquels nos adversaires rêvent évidemment de nous voir tomber. Ainsi certains diffusent via Internet des textes ouvertement antisémites, comme ceux de l’intellectuel juif russo-israélien Israël Shamir : ils ne peuvent, ce faisant, que susciter la réprobation générale et discréditer le combat pour le droit à l’autodétermination du peuple palestinien dont ils se réclament. D’autres appellent au boycott – illusoire, inefficace et dangereux – des produits israéliens au lieu de se battre pour la suspension de l’accord d’association entre l’Union européenne et Israël, que les amis d’Ariel Sharon redoutent plus que tout – Israël exporte 28 % de ses productions en Europe, et en importe 44 % de ses produits (2).
J’irai plus loin : certains axent leur action contre le sionisme, qu’il assimilent abusivement au nazisme. Je pense qu’ils ont tort. Notre bataille pour la paix au Proche-Orient est un combat politique, et non une querelle idéologique. Si nous voulons contribuer réellement à ce que la France et l’Europe pèsent enfin de tout leur poids dans le bon sens,nous n’avons pas d’autre priorité que de rassembler dans l’action tous ceux – indépendamment de leur appartenance, de leur religion et de leur sensibilité politique – qui veulent la création d’un État palestinien indépendant sur les territoires occupés par Israël en 1967, avec Jérusalem-Est pour capitale, la dissolution des colonies et une juste solution du problème des réfugiés.

La situation nationale et internationale nous interpelle tous, voyez-vous des exemples de « ponts » à créer, cercles de discussions ou autres à mener pour que les valeurs universelles, humanistes soient portées d’une seule et même voix ?
La volonté de rassemblement dont je parlais suppose que se retrouvent des forces diverses, venues d’horizons divers. Il me semble en particulier indispensable de favoriser, dans la période à venir, le dialogue direct entre tous, y compris entre jeunes juifs et jeunes Arabes.
Il n’y a rien de tel que la rencontre face à face pour venir à bout des clichés et des a priori issus du passé. Rien de tel que la discussion pour inciter chacun à balayer devant sa porte - les préjugés anti-juifs d’un côté, les préjugés anti-Arabes de l’autre. Rien de tel enfin que ces retrouvailles pour découvrir tout ce qui unit les uns et les autres.
Un dernier mot. Dans mon esprit, ce qui peut rassembler jeunes progressistes juifs et musulmans, ce n’est pas seulement la bataille contre la guerre et pour la paix au Proche-Orient. C’est aussi le combat commun pour sortir enfin les ghettos de nos banlieues de leur misère et de leur ennui. C’est là un enjeu capital pour la société française dans son ensemble.


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(1) La « Nuit de cristal », organisée par le parti nazi le 9 novembre 1938, s’est soldée par l’assassinat de 91 Juifs, l’incendie de 191 synagogues, la mise à sac de 7 500 boutiques et la déportation de 20 000 Juifs.
(2) Lire « Le talon d’Achille de M. Ariel Sharon », Le Monde diplomatique, avril 2003.

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Propos recueillis par Naziha Mayoufi
SaphirNet.info, 12/04/2003
Diagnostic du mal-être juif
Le journaliste Dominique Vidal publie une enquête sur le mal-être qui ébranle la communauté juive de France. Un mal-être qui s’instruirait notamment de l’écart entre ce que « être juif » signifiait hier, où cette identité pouvait être politiquement appréhendée, et ce que cela dit de soi aujourd’hui, tandis que l’identité juive semble ne plus faire sens politique. Dominique Vidal conclurait ainsi que les Français juifs souffriraient, singulièrement, de l’écrasement de l’espace politique, qui affecte toute la société. Selon lui, c’est dans cette configuration que doit être compris le raidissement du discours des institutions représentatives et le désarroi de la plus large frange de la communauté juive.

L’Humanité : Dans votre livre, vous notez que la communauté juive française vivrait actuellement un bouleversement de son identité. Comment le comprendre ?

Dominique Vidal : Permettez-moi une remarque préalable sur le vocabulaire. L’expression « communauté juive française » est assez ambiguë. Il y a d’une part la communauté juive organisée, essentiellement le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), qui regroupe environ cent mille juifs ; et d’autre part la communauté juive dans son acception large, qui comprend l’ensemble des juifs de notre pays, entre cinq cent mille et six cent mille personnes, dont une partie seulement a un lien direct avec la communauté dite organisée. Concrètement, Roger Cukierman, l’actuel président du CRIF, n’exprime pas la volonté ou le ressenti de la totalité des juifs de France, mais uniquement d’une petite partie d’entre eux. Surtout lorsqu’il assure que le score de Jean-Marie Le Pen au premier tour de l’élection présidentielle est un « message aux musulmans leur indiquant de se tenir tranquilles » ! Ou lorsqu’il dénonce une prétendue alliance « bruns-rouges-verts » !
Cela dit, l’enquête que j’ai menée pendant plusieurs mois m’a convaincu de l’existence d’un véritable mal-être juif. Les causes en sont à la fois conjoncturelles et structurelles. Côté conjoncture, il y a d’abord ce qui se passe au Proche-Orient : l’échec du processus de paix, le déclenchement de la seconde Intifada, la multiplication d’attentats de kamikazes que rien ne peut évidemment justifier, la violence extrême de la répression israélienne. Cette escalade tragique touche directement beaucoup de Français juifs, et d’abord dans la mesure où la plupart – je vous renvoie aux résultats du sondage dont je publie des extraits dans mon livre – ont des liens familiaux et/ou amicaux avec des Israéliens. Ensuite, en France même, la multiplications des agressions contre des personnes, des lieux de culte ou des établissements d’enseignement juifs a de quoi les inquiéter, voire les angoisser.
Mais ces facteurs conjoncturels n’auraient pas tant d’échos si ne préexistait une crise d’identité profonde, structurelle, à laquelle les juifs sont confrontés.

Quelle est la nature de cette crise ?
Beaucoup de juifs ne savent plus ce que signifie être juif. Bien sûr, il y a la religion, mais nombre d’entre eux ne sont pas croyants, ni a fortiori pratiquants. Essentielle, la mémoire de la Shoah renvoie plus au passé qu’à l’avenir. Le lien avec Israël reste fort, mais il ne constitue pas une identité. Et seule une minorité vit avec la culture et les langues juives – hébreu, yiddish, judéo-espagnol. Bref, l’identité juive pour le XXIe siècle reste à définir.
Cette situation n’est pas propre aux juifs. Nous vivons à l’heure de l’implosion des identités traditionnelles, des étiquettes figées. Les gens veulent construire librement leur identité, et c’est très bien ainsi. C’est le cas de 50 % de Français, ceux qui se déclarent « sans religion » – ils n’étaient que 10 % quand j’étais adolescent. Il en va de même de l’identité communiste, forte à l’époque où le PCF représentait jusqu’à 30 % de l’électorat, mais plus floue aujourd’hui.

Comment vit-on aujourd’hui, ici, le fait d’être Français, juif et de gauche, quand on connaît la politique menée par Sharon ?
Seule une fraction des juifs français sont d’accord avec les positions et l’action du gouvernement Sharon. Le fait que beaucoup entretiennent un rapport particulier avec Israël, perçu comme « dernier refuge au cas où », n’implique pas nécessairement le soutien à cette politique. D’ailleurs, nombre d’Israéliens la condamnent. Pourquoi voulez-vous qu’il en aille autrement des juifs dits « de la diaspora » ?
Par ailleurs, comme le souligne Annette Wieviorka dans mon livre, l’identité d’une personne est composée d’une série d’éléments : elle se veut femme, française, chercheuse, et juive. Et chacun vit cette part juive très différemment. Presque toute la famille de mon père a été déportée, lui-même est un survivant d’Auschwitz ; quant à ma mère, elle a été sauvée par une famille chrétienne du Chambon-sur-Lignon. Cette histoire familiale a contribué à faire de moi un historien et un journaliste engagé, y compris s’agissant de la paix, au Proche-Orient comme ailleurs.
Cela dit, qui défend les intérêts de l’État d’Israël à long terme ? Soutenir Sharon, c’est appuyer une politique qui enfonce Israël dans un conflit sans fin avec les Palestiniens. Dans moins de dix ans, ces derniers seront majoritaires dans le « Grand Israël ». Quel dilemme pour l’État qui se veut « juif et démocratique » : soit il choisira la démocratie, auquel cas ce ne sera plus un État juif ; soit il choisira son caractère juif, et il devra imposer un véritable apartheid à une majorité arabe croissante. Ce scénario conduit à l’écrasement des Palestiniens, mais aussi à la disparition de l’État juif.
Bref, non seulement la création d’un État palestinien indépendant répond à l’aspiration légitime des Palestiniens à une patrie, mais elle garantit à long terme la pérennité de l’État d’Israël ! Et donc ceux qui en défendent les intérêts bien compris, ce sont les pacifistes, là-bas comme ici.
Il n’y a donc aucune raison de se laisser impressionner par les inconditionnels qui brandissent l’accusation d’antisémitisme contre quiconque critique le général Sharon : ce sont eux qui creusent la tombe de l’État qu’ils prétendent défendre.

La dissolution identitaire dont vous parlez vous semble-t-elle regrettable ?
Certains s’en s’inquiètent. Ils disent : « Tout fout le camp... » Sans sous-estimer les risques que comporte la mise en mouvement des identités de millions de Français, j’ai tendance à trouver cette recherche individuelle et collective propice à de nouvelles constructions sociétales. Regardez l’avancée de la cause des femmes, l’acceptation du droit de vote des immigrés aux élections municipales, l’acceptation de l’homosexualité, l’exigence d’un pourcentage de logements sociaux dans chaque ville, sans parler du mouvement altermondialiste et de la mobilisation antiguerre en Irak : toutes ces avancées ont à voir avec l’effritement des repères identitaires traditionnels. La perte de ceux-ci, anciens, est douloureuse mais, bien gérée, elle peut permettre de se définir autrement, de manière plus ouverte, en dialogue avec les autres. C’est dans cet esprit que travaillent de nombreux groupes de juifs qui se disent « laïques » ou « progressistes ». L’essentiel, je crois, c’est simultanément la capacité à s’inscrire dans une appartenance et à sortir de la tribu, afin de monter sur la crête et de voir tout le panorama, enfin.
Entretien réalisé par Jérôme-Alexandre Nielsberg
L'Humanité, 10/04/2003
Rencontre avec Dominique Vidal
Le samedi 22 mars 2008    Marseille 1<sup>er</sup> (13)
Rencontre avec Dominique Vidal
Le samedi 15 mars 2008    Paris 1<sup>er</sup> (75)
Réalisation : William Dodé